Un capitaine de quinze ans

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CHAPITRE VII

Table des matières

PRÉPARATIFS.

On comprendra que la vue de ce prodigieux mammifère fût faite pour produire une telle surexcitation chez les hommes du Pilgrim.

La baleine, qui flottait au milieu des eaux rouges, paraissait énorme. La capturer et compléter ainsi la cargaison, cela était bien tentant! Des pêcheurs pouvaient-ils laisser échapper une occasion pareille?

Cependant, Mrs. Weldon crut devoir demander au capitaine Hull s’il n’y avait aucun danger pour ses hommes et pour lui à attaquer une baleine dans ces conditions.

«Aucun, mistress Weldon, répondit le capitaine Hull. Plus d’une fois, il m’est arrivé de chasser la baleine avec une seule embarcation, et j’ai toujours fini par m’en emparer. Je vous le répète, il n’y a aucun danger pour nous, ni, par conséquent, pour vous-même.»

Mrs. Weldon, rassurée, n’insista pas.

Le capitaine Hull prit aussitôt ses dispositions pour capturer la jubarte. Il savait, par expérience, que la poursuite de ce baleinoptère n’est pas sans offrir quelques difficultés, et il voulait parer à toutes.

Ce qui rendait cette capture moins aisée, c’est que l’équipage du brickgoëletle ne pouvait opérer qu’au moyen d’une seule embarcation, bien que le Pilgrim possédât une chaloupe, placée sur son chantier entre le grand mât et le mât de misaine, plus trois baleinières, dont deux étaient suspendues sur les porte-manteaux de bâbord et de tribord, et la troisième à l’arrière, en dehors du couronnement.

Habituellement, ces trois baleinières étaient employées simultanément à la poursuite des cétacés. Mais, pendant la saison de pêche, on le sait, un équipage de renfort, pris aux stations de la Nouvelle-Zélande, venait en aide aux matelots du Pilgrim.

Or, dans les circonstances actuelles, le Pilgrim ne pouvait fournir que les cinq matelots du bord, c’est-à-dire de quoi armer une seule des baleinières. Utiliser le concours de Tom et de ses compagnons, qui s’étaient tout d’abord offerts, était impossible. En effet, la manœuvre d’une pirogue de pêche exige des marins très-particulièrement exercés. Un faux coup de barre ou un faux coup d’aviron suffiraient à compromettre le salut de la baleinière pendant l’attaque.

«Ah! tu veux avoir cette baleine! mon garçon? à (Page 54.)


D’autre part, le capitaine Hull ne voulait pas quitter son navire, sans y laisser au moins un homme de l’équipage en qui il eût confiance. Il fallait prévoir toutes les éventualités.

Or, le capitaine Hull, obligé de choisir des marins solides pour armer la baleinière, devait forcément s’en remettre à Dick Sand du soin de garder le Pilyrim.

«Veille bien!» cria une dernière fois le capitaine. (Page 62.)


«Dick, lui dit-il, c’est toi que je charge de rester à bord pendant mon absence, qui sera courte, je l’espère!

— Bien, monsieur,» répondit le jeune novice.

Dick Sand aurait voulu prendre part à cette pêche, qui avait un très-grand attrait pour lui; mais il comprit que, d’une part, les bras d’un homme fait valaient mieux que les siens pour le service de la baleinière, et que, de l’autre, lui seul pouvait remplacer le capitaine Hull. Il se résigna donc.

L’équipage de la baleinière devait se composer des cinq hommes, y compris le maître Howik, qui formaient tout l’équipage du Pilgrim. Ces quatre matelots allaient prendre place aux avirons, et Howik tiendrait l’aviron de queue, qui sert à gouverner une embarcation de ce genre. Un simple gouvernail, en effet, n’aurait pas une action assez prompte, et, dans le cas où les avirons de côté seraient mis hors de service, l’aviron de queue, bien manœuvré, peut mettre la baleinière hors de la portée des coups du monstre.

Restait donc le capitaine Hull. Il s’était réservé le poste de harponneur, et, ainsi qu’il l’avait dit, ce ne serait pas son début. C’est lui qui devait d’abord lancer le harpon, puis surveiller le déroulement de la longue ligne fixée à son extrémité, puis enfin achever l’animal à coups de lance, lorsqu’il reviendrait à la surface de l’Océan.

Les baleiniers emploient quelquefois des armes à feu pour ce genre de pèche. Au moyen d’un engin spécial, sorte de petit canon disposé soit à bord du navire, soit sur l’avant de l’embarcation, ils lancent ou un harpon qui entraîne avec lui la corde fixée à son extrémité, ou des balles explosives qui produisent de grands ravages dans le corps de l’animal.

Mais le Pilgrim n’était point muni d’appareils de ce genre. Ce sont, d’ailleurs, des engins de haut prix, assez difficiles à manier, et les pêcheurs, peu amis des innovations, semblent préférer l’emploi des armes primitives, dont ils se servent habilement, c’est-à-dire harpon et lance.

C’était donc par les moyens ordinaires, en attaquant la baleine à l’arme blanche, que le capitaine Hull allait tenter de capturer la jubarte, signalée à cinq milles de son navire.

Du reste, le temps devait favoriser cette expédition. La mer, très-calme, était propice aux manœuvres d’une baleinière. Le vent tendait à mollir, et le Pilgrim ne dériverait que d’une façon insensible, pendant que son équipage serait occupé au large.

La baleinière de tribord fut donc aussitôt amenée, et les quatre matelots s’y embarquèrent.

Howik leur fit passer deux de ces grands javelots qui servent de harpons, puis deux longues lances à pointes aiguës. A ces armes offensives il ajouta cinq paquets de ces cordes souples et résistantes, que les baleiniers appellent «lignes», et qui mesurent six cents pieds de longueur. Il n’en faut pas moins, car il arrive souvent que ces cordes, attachées bout à bout, ne suffisent pas à la «demande», tant la baleine s’enfonce profondément.

Tels étaient les divers engins qui furent soigneusement disposés à l’avant de l’embarcation.

Howik et les quatre matelots n’attendaient plus que l’ordre de larguer l’amarre.

Une seule place était libre sur l’avant de la baleinière, — celle que devait occuper le capitaine Hull.

Il va de soi que l’équipage du Pilgrim, avant de quitter le bord, avait mis le navire en panne. Autrement dit, les vergues étaient brassées de manière que les voiles, contrariant leur action, maintenaient le brick-goëlette à peu près stationnaire.

Au moment d’embarquer, le capitaine Hull jeta un dernier coup d’œil sur son bâtiment. Il s’assura que tout était en ordre, les drisses bien tournées, les voiles convenablement orientées. Puisqu’il laissait le jeune novice à bord pendant une absence qui pouvait durer plusieurs heures, il voulait, avec raison, qu’à moins d’urgence, Dick Sand n’eût pas à exécuter une seule manœuvre.

Au moment de partir, il lui fit ses dernières recommandations.

«Dick, dit-il, je te laisse seul. Veille à tout. Si, par impossible, il devenait nécessaire de remettre le navire en marche, au cas où nous serions entraînés trop loin à la poursuite de cette jubarte, Tom et ses compagnons pourraient parfaitement te venir en aide. En leur indiquant bien ce qu’ils auraient à faire, je suis assuré qu’ils le feraient.

— Oui, capitaine Hull, répondit le vieux Tom, et M. Dick peut compter sur nous.

— Commandez! commandez! s’écria Bat. Nous avons si bonne envie de nous rendre utiles!

— Sur quoi faut-il tirer?... demanda Hercule, en retroussant les larges manches de sa veste.

— Sur rien pour l’instant, répondit Dick Sand en souriant.

— A votre service, reprit le colosse.

— Dick, reprit le capitaine Hull, le temps est beau. Le vent est tombé. Nul indice qu’il se reprenne à fraîchir. Surtout, quoi qu’il arrive, ne mets d’embarcation à la mer et ne quitte pas le navire!

— C’est entendu.

— S’il devenait nécessaire que le Pilgrim vînt nous rejoindre, je te ferais signal en hissant un pavillon au bout d’une gaffe.

— Soyez tranquille, capitaine, je ne perdrai pas de vue la baleinière, répondit Dick Sand.

— Bien, mon garçon, répondit le capitaine Hull. Du courage et du sang-froid. Te voilà capitaine en second. Fais honneur à ton grade. Personne n’en a occupé un pareil à ton âge!»

Dick Sand ne répondit pas, mais il rougit en souriant. Le capitaine Hull comprit cette rougeur et ce sourire.

«Le brave garçon, se dit-il, modestie et bonne humeur, en vérité, c’est tout lui!»

Cependant, à ces instantes recommandations, il était visible que, bien qu il n’y eût aucun danger à le faire, le capitaine Hull ne quittait pas volontiers son navire, même pour quelques heures Mais un irrésistible instinct de pêcheur, surtout le furieux désir de compléter son chargement d’huile et de ne pas rester au-dessous des engagements pris par James-W. Weldon à Valparaiso, tout cela lui disait de tenter l’aventure. D’ailleurs, cette mer si belle se prêtait merveilleusement à la poursuite d’un cétacé. Ni son équipage, ni lui, n’auraient pu résister à pareille tentation. Là campagne de pêche serait enfin complète, et cette dernière considération tenait par dessus tout au cœur du capitaine Hull.

Le capitaine Hull se dirigea vers l’échelle.

«Bonne chance! lui dit Mrs. Weldon.

— Merci, mistress Weldon!

— Je vous en prie, ne faites pas trop de mal à la pauvre baleine! cria le petit Jack.

 

— Non, mon garçon! répondit le capitaine Hull.

— Prenez-la tout doucement, monsieur.

— Oui... avec des gants, petit Jack!

— Quelquefois, fit observer cousin Bénédict, on trouve à récolter des insectes assez curieux sur le dos de ces grands mammifères!

— Eh bien, monsieur Bénédict, répondit en riant le capitaine Hull, vous aurez le droit d’«entomologiser» quand notre jubarte sera le long du Pilgrim!»

Puis, se retournant vers Tom:

«Tom, je compte sur vos compagnons et vous, dit-il, pour nous aider à dépecer la baleine, lorsqu’elle sera amarrée à la coque du navire, — ce qui ne tardera pas.

— A votre disposition, monsieur, répondit le vieux noir.

— Bien! répondit le capitaine Hull. — Dick, ces braves gens t’aideront à préparer les barils vides. Pendant notre absence, ils les monteront sur le pont, et, de cette façon, la besogne ira vite au retour,

— Cela sera fait, capitaine.»

Pour ceux qui l’ignorent, il faut dire que la jubarte, une fois morte, devait être remorquée jusqu’au Pilgrim. et solidement amarrée à son flanc de tribord. Alors les matelots, chaussés de bottes à crampons, s’installeraient sur le dos de l’énorme cétacé et le dépèceraient méthodiquement par bandes parallèles, dirigées de la tête à la queue. Ces bandes seraient ensuite découpées en tranches d’un pied et demi, puis divisées en morceaux, lesquels, après avoir été arrimés dans les barils, seraient envoyés à fond de cale.

«SUR QUOI FAUT-IL TIRER?» DEMANDA HERCULE. (Page 59.)


Le plus habituellement, le navire baleinier, lorsque la pêche est finie, manœuvre de manière à atterrir aussitôt que possible, afin de terminer ses manipulations. L’équipage descend à terre, et c’est là qu’il procède à la fusion du lard, qui, sous l’action de la chaleur, livre toute sa partie utilisable, c’est-à-dire 1 huile .

Mais, dans les circonstances actuelles, le capitaine Hull ne pouvait songer à revenir en arrière, pour achever cette opération. Il ne comptait «fondre» ce complément de lard qu’à Valparaiso. D’ailleurs, avec ces vents qui ne pouvaient tarder à haler l’ouest, il espérait avoir connaissance de la côte américaine avant une vingtaine de jours, et ce laps de temps ne pouvait compromettre les résultats de sa pêche.

Le moment était venu de partir. Avant que le Pilgrim eût été mis en panne, il s’était un peu rapproché de l’endroit où la jubarte continuait à signaler sa présence par des jets de vapeur et d’eau.

La jubarte nageait toujours, au milieu du vaste champ rouge de crustacés, ouvrant automatiquement sa large bouche et absorbant à chaque gorgée des myriades d’animalcules.

Au dire des connaisseurs du bord, il n’y avait nulle crainte qu’elle songeât à s’échapper. C’était, à n’en pas douter, ce que les pêcheurs appellent une baleine «de combat».

Le capitaine Hull enjamba les bastingages, et, descendant l’échelle de corde, il atteignit l’avant de la baleinière.

Mrs. Weldon, Jack, cousin Bénédict, Tom et ses compagnons souhaitèrent une dernière fois bonne chance au capitaine.

Dingo lui-même, se dressant sur ses pattes et passant la tête au-dessus de la lisse, sembla vouloir dire adieu à l’équipage.

Puis, tous revinrent à l’avant, afin de ne rien perdre des péripéties si attachantes d’une pareille pêche.

La baleinière déborda, et, sous l’impulsion de ses quatre avirons, vigoureusement maniés, elle commença à s’éloigner du Pilgrim.

«Veille bien, Dick, veille bien! cria une dernière fois le capitaine Hull au jeune novice.

— Comptez sur moi, monsieur.

— Un œil pour le bâtiment, un œil pour la baleinière, mon garçon! Ne l’oublie pas!

— Cela sera fait, capitaine,» répondit Dick Sand, qui alla se placer près de la barre.

Déjà, la légère embarcation se trouvait à plusieurs centaines de pieds du navire. Le capitaine Hull, debout à l’avant, ne pouvant plus se faire entendre, renouvelait ses recommandations par les gestes les plus expressifs.

C’est alors que Dingo, les pattes toujours appuyées sur la lisse, poussa une sorte d’aboiement lamentable, qui eût défavorablement impressionné des gens quelque peu portés à la superstition.

Cet aboiement fit même tressaillir Mrs. Weldon.

«Dingo, dit-elle, Dingo! C’est ainsi que tu encourages tes amis! Allons, un bel aboiement bien clair, bien joyeux!»

Mais le chien n’aboya plus, et, se laissant retomber sur ses pattes, il vint lentement vers Mrs. Weldon, dont il lécha affectueusement la main.

«Il ne remue pas la queue!... murmura Tom à mi-voix. Mauvais signe! Mauvais signe!»

Mais, presque aussitôt, Dingo se redressa, et un hurlement de colère lui échappa.

Mrs. Weldon se retourna.

Negoro venait de quitter le poste et se dirigeait vers le gaillard d’avant, dans l’intention, sans doute, de suivre du regard, lui aussi, les manœuvres de la baleinière.

Dingo s’élança vers le maître-coq, en proie à la plus vive comme à la plus inexplicable fureur.

Negoro saisit un anspect et se mit en défense.

Le chien allait lui sauter à la gorge.

«Ici, Dingo, ici!» cria Dick Sand, qui, abandonnant un instant son poste d’observation, courut vers l’avant.

Mrs. Weldon, de son côté, cherchait à calmer le chien.

Dingo obéit, non sans répugnance, et revint en grondant sourdement vers le jeune novice.

Negoro n’avait pas prononcé un seul mot, mais sa figure avait pâli un instant. Laissant alors retomber son anspect, il regagna sa cabane.

«Hercule, dit alors Dick Sand, je vous charge spécialement de veiller sur cet homme!

— Je veillerai,» répondit simplement Hercule, dont les deux énormes poings se fermèrent en signe d’assentiment.

Mrs. Weldon et Dick Sand reportèrent alors leurs regards sur la baleinière, qu’enlevaient rapidement ses quatre avirons.

Ce n’était plus qu’un point sur la mer.

CHAPITRE VIII

Table des matières

LA JUBARTE.

Le capitaine Hull, baleinier expérimenté, ne devait rien laisser au hasard. La capture d’une jubarte est chose difficile. Nulle précaution ne doit être négligée. Nulle ne le fut en cette circonstance.

Et tout d’abord, le capitaine Hull manœuvra de manière à accoster la baleine sous le vent, afin qu’aucun bruit ne pût lui déceler l’approche de l’embarcation.

Howik dirigea donc la baleinière suivant la courbe assez allongée que dessinait ce banc rougeâtre au milieu duquel flottait la jubarte. On devait ainsi la tourner.

Le maître d’équipage, préposé à cette manœuvre, était un marin de grand sang-froid, qui inspirait toute confiance au capitaine Hull. Il n’y avait à craindre de lui ni une hésitation, ni une distraction.

«Attention à gouverner, Howik, dit le capitaine Hull. Nous allons essayer de surprendre la jubarte. Ne nous démasquons que lorsque nous serons à portée de la harponner.

— C’est entendu, monsieur, répondit le maître d’équipage. Je vais suivre le contour de ces eaux rougeâtres, de manière à nous tenir toujours sous le vent.

— Bien! dit le capitaine Hull. — Garçons, le moins de bruit possible en nageant.»

Les avirons, soigneusement garnis de paillets, manœuvraient à la muette.

L’embarcation, adroitement dirigée par le maître d’équipage, avait atteint le large banc des crustacés. Les avirons de tribord s’enfonçaient encore dans l’eau verte et limpide, pendant que ceux de bâbord, soulevant le liquide rougeâtre, semblaient ruisseler de gouttelettes de sang.

«Je veillerai,» répondit simplement Hercule. (Page 63.)


«Le vin et l’eau! dit l’un des matelots.

— Oui, répondit le capitaine Hull, mais de l’eau qu’on ne peut boire et du vin qu’on ne peut avaler! — Allons, garçons, ne parlons plus, et souquons ferme!»

La baleinière, dirigée par le maître d’équipage, glissait sans bruit à la surface de ces eaux à demi graisseuses, comme si elle eût flotté sur une couche d’huile.

La baleinière se tenait à une encâblure. (Page 66.)


La jubarte ne bougeait pas et ne semblait point avoir encore aperçu l’embarcation, qui décrivait un cercle autour d’elle.

Le capitaine Hull, en faisant ce circuit, s’éloignait nécessairement du Pilgrim, que la distance rapetissait peu à peu.

C’est toujours un effet bizarre que cette rapidité avec laquelle les objets diminuent en mer. Il semble qu’on les regarde bientôt par le gros bout d’une lunette. Cette illusion d’optique tient évidemment à ce que les points de comparaison manquent sur ces larges espaces. Il en était ainsi du Pilgrim, qui décroissait à vue d’œil et semblait beaucoup plus éloigné déjà qu’il ne l’était réellement.

Une demi-heure après l’avoir quitté, le capitaine Hull et ses compagnons se trouvaient exactement sous le vent de la baleine, de telle sorte que celle-ci occupait un point intermédiaire entre le bâtiment et l’embarcation.

Le moment était donc venu d’approcher en faisant le moins de bruit possible. Il n’était pas impossible qu’on pût accoster l’animal par le flanc et le harponner à bonne portée, avant que son attention eût été éveillée.

«Nagez moins vite, garçons, dit le capitaine Hull à voix basse.

— Il me semble, répondit Howik, que le goujon a senti quelque chose! Il souffle moins violemment qu’il ne faisait tout à l’heure!

— Silence! silence!» répéta le capitaine Hull.

Cinq minutes plus tard, la baleinière se tenait à une encablure de la jubarte .

Le maître d’équipage, debout à l’arrière, manœuvra de manière à se rapprocher du flanc gauche du mammifère, mais en évitant avec le plus grand soin de passer à portée de la formidable queue, dont un seul coup eût suffi à écraser l’embarcation.

A l’avant, le capitaine Hull, les jambes un peu écartées pour mieux assurer son aplomb, tenait l’engin avec lequel il allait porter le premier coup. On pouvait compter sur son adresse pour que ce harpon se fixât dans la masse épaisse qui émergeait des eaux.

Près du capitaine, dans une baille, était lovée la première des cinq lignes, solidement fixée au harpon, et à laquelle on rabouterait successivement les quatre autres, si la baleine plongeait à de grandes profondeurs.

«Y sommes-nous, garçons? murmura le capitaine Hull.

— Oui, répondit Howik, en assurant solidement son aviron dans ses larges mains.

— Accoste! accoste!»

Le maître d’équipage obéit à l’ordre, et la baleinière vint ranger l’animal à moins de dix pieds.

Celui-ci ne se déplaçait plus, et semblait dormir. Les baleines que l’on surprend ainsi pendant leur sommeil offrent une prise plus facile, et il arrive souvent que le premier coup qui leur est porté les frappe mortellement.

«Cette immobilité est assez étonnante! pensa le capitaine Hull. La coquine ne doit pas dormir, et pourtant!... Il y a là quelque chose!»

C’était aussi la pensée du maître d’équipage, qui cherchait à voir le flanc opposé de l’animal.

Mais ce n’était plus l’instant de réfléchir, c’était celui d’attaquer.

Le capitaine Hull, tenant son harpon par le milieu de la tige, le balança plusieurs fois, afin de mieux assurer la justesse de son coup, pendant qu’il visait le flanc de la jubarte. Puis, il le projeta de toute la vigueur de son bras.

«Arrière, arrière!» cria-t-il aussitôt.

Et les matelots, sciant avec ensemble, firent rapidement reculer la baleinière, dans l’intention de la mettre prudemment à l’abri des coups de queue du cétacé.

Mais, en ce moment, un cri du maître d’équipage fit comprendre pourquoi la baleine était depuis si longtemps et si extraordinairement immobile à la surface de la mer.

 

«Un baleineau!» dit-il.

En effet, la jubarte, après avoir été frappée du harpon, s’était presque entièrement chavirée sur le flanc, découvrant ainsi un baleineau qu’elle était en train d’allaiter.

Cette circonstance, le capitaine Hull le savait bien, devait rendre beaucoup plus difficile la capture de la jubarte. La mère allait évidemment se défendre avec plus de fureur, tant pour elle-même que pour protéger son «petit», — si toutefois on peut appliquer cette épithète à un animal qui ne mesurait pas moins de vingt pieds.

Cependant, ainsi qu’on eût pu le craindre, la jubarte ne se précipita pas immédiatement sur l’embarcation, et il n’y eut pas lieu, afin de prendre la fuite, de couper brusquement la ligne qui la rattachait au harpon. Au contraire, et comme cela arrivé la plupart du temps, la baleine, suivie du baleineau, plongea par une ligne très-oblique d’abord; puis, se relevant d’un bond énorme, elle commença à filer entre deux eaux avec une extrême rapidité.

Mais, avant qu’elle eût fait son premier plongeon, le capitaine Hull et le maître d’équipage, debout tous les deux, avaient eu le temps de la voir, et, par conséquent, de l’estimer à sa juste valeur.

Cette jubarte était, en réalité, un baleinoptère de la plus grande dimension. De la tête à la queue, elle mesurait au moins quatre-vingts pieds. Sa peau, d’un brun jaunâtre, était comme ocellée de nombreuses taches d’un brun plus foncé.

C’eût été vraiment dommage, après une attaque-heureuse à son début, d’être dans la nécessité d’abandonner une si riche proie.

La poursuite, ou plutôt le remorquage, avait commencé. La baleinière, dont les avirons avaient été relevés, filait comme une flèche en roulant sur le dos des lames.

Howik la maintenait imperturbablement, malgré ses rapides et effrayantes oscillations.

Le capitaine Hull, l’œil sur sa proie, ne cessait de faire entendre son éternel refrain:

«Veille bien, Howik, veille bien!»

Et l’on pouvait être assuré que la vigilance du maître d’équipage ne serait pas mise un instant en défaut.

Cependant, comme la baleinière ne fuyait pas à beaucoup près aussi vite que la baleine, la ligne du harpon se déroulait avec une telle vitesse, qu’il était à craindre qu’elle ne prît feu, en se frottant au bordage de la baleinière. Aussi, le capitaine Hull avait-il soin de la tenir mouillée, en remplissant d’eau la baille au fond de laquelle elle était lovée..

Toutefois, la jubarte ne semblait pas devoir s’arrêter dans sa fuite, ni vouloir la modérer. La seconde ligne fut donc amarrée au bout de la première, et elle ne tarda pas à être entraînée avec la même vitesse.

Au bout de cinq minutes, il fallut rabouter la troisième ligne, qui s’engagea sous les eaux.

La jubarte ne s’arrêtait pas. Le harpon n’avait évidemment pas pénétré dans quelque partie vitale de son corps. On pouvait même observer, à l’obliquité plus accusée de la ligne, que l’animal, au lieu de revenir à la surface, s’enfonçait dans des couches plus profondes.

«Diable! s’écria le capitaine Hull, mais cette coquine-là nous mangera nos cinq lignes!

— Et nous entraînera à bonne distance du Pilgrim! répondit le maître d’équipage.

— Il faudra bien, pourtant, qu’elle revienne respirer à la surface! répondit le capitaine Hull. Ce n’est pas un poisson, et il lui faut sa provision d’air comme à un simple particulier!

— Elle aura retenu sa respiration pour mieux courir!» dit en riant un des matelots.

En effet, la ligne se déroulait toujours avec une égale vitesse.

A la troisième ligne, il fut bientôt nécessaire de joindre la quatrième, et cela ne se fit pas sans inquiéter quelque peu les matelots touchant leur future part de prise.

«Diable! diable! murmurait le capitaine Hull, je n’ai jamais vu cela! Satanée jubarte!»

Enfin, la cinquième ligne dut être mise dehors, et déjà elle était à demi filée, lorsqu’elle sembla faiblir.

«Bon! bon! s’écria le capitaine Hull. La ligne est moins tendue! La jubarte se fatigue!»

En ce moment, le Pilgrim se trouvait à plus de cinq milles sous le vent de la baleinière.

Le capitaine Hull, hissant un pavillon au bout d’une gaffe, lui fit le signal de se rapprocher.

Et presque aussitôt, il put voir que Dick Sand, aidé de Tom et de ses compagnons, commençait à brasser les vergues, de manière à les orienter au plus près du vent.

Mais la brise était faible et mal établie. Elle ne venait que par bouffées de peu de durée. Très-certainement, ie Pilgrim aurait quelque peine à rejoindre la baleinière, si même il pouvait l’atteindre.

Cependant, ainsi qu’on l’avait prévu, la jubarte était revenue respirer à la surface de l’eau, avec le harpon toujours fixé dans son flanc. Elle restait à peu près immobile alors, semblant attendre son baleineau, que cette course furieuse avait dû distancer.

Le capitaine Hull fit forcer de rames afin de la rejoindre, et bientôt il n’en fut plus qu’à une faible distance.

Deux avirons furent relevés, et deux matelots s’armèrent, ainsi que l’avait fait le capitaine, de longues lances, destinées à frapper l’animal.

Howik manœuvra habilement alors, et se tint prêt à faire évoluer rapidement l’embarcation, pour le cas où la baleine reviendrait brusquement sur elle.

«Attention! cria le capitaine Hull. Pas de coups perdus! Visez bien, garçons! Y sommes-nous, Howik?

— Je suis paré, monsieur, répondit le maître d’équipage, mais une chose me tracasse! C’est que la bête, après avoir fui si rapidement, est bien tranquille à cette heure!

— En effet, Howik, cela me paraît suspect.

— Défions-nous!

— Oui, mais allons de l’avant.»

Le capitaine Hull s’animait de plus en plus.

L’embarcation se rapprocha encore. La jubarte ne faisait que tourner sur place. Son baleineau n’était plus auprès d’elle, et peut-être cherchait-elle à le retrouver.

Soudain, elle fit un mouvement de queue, qui l’éloigna d’une trentaine de pieds.

Allait-elle donc fuir encore, et faudrait-il reprendre cette interminable poursuite à la surface des eaux?

«Attention! cria le capitaine Hull. La bête va prendre son élan et se précipiter sur nous! Gouverne, Howik, gouverne!»

La jubarte, en effet, avait évolué de manière à se présenter de front à la baleinière. Puis, battant violemment la mer de ses énormes nageoires, elle fondit en avant.

Le maître d’équipage, qui s’attendait à ce coup direct, évolua de telle façon que la jubarte passa le long de l’embarcation, mais sans l’atteindre.

Le capitaine Hull et les deux matelots lui portèrent trois vigoureux coups de lance au passage, en cherchant à frapper quelque organe essentiel.

La jubarte s’arrêta, et, rejetant à une grande hauteur deux colonnes d’eau mêlée de sang, elle revint de nouveau sur l’embarcation, bondissant pour ainsi dire, effrayante à voir.

Il fallait que ces marins fussent des pêcheurs déterminés pour ne pas perdre la tête en cette occasion.

Howik évita encore adroitement l’attaque de la jubarte, en lançant l’embarcation de côté.

Trois nouveaux coups, portés à propos, firent encore trois nouvelles blessures à l’animal. Mais, en passant, il frappa si rudement l’eau de sa formidable queue, qu’une lame énorme s’éleva, comme si la mer se fût démontée subitement.

La baleinière faillit chavirer, et, l’eau embarquant par-dessus le bord, elle se remplit à demi.

«Le seau, le seau!» cria le capitaine Hull.

Les deux matelots, abandonnant leurs avirons, se mirent à vider rapidement la baleinière, pendant que le capitaine coupait la ligne, devenue maintenant inutile.

Non! l’animal, rendu furieux par la douleur, ne songeait plus à fuir. A son tour, il attaquait, et son agonie menaçait d’être terrible.

Une troisième fois, il se retourna «cap pour cap», eût dit un marin, et il se précipita de nouveau sur l’embarcation.

Mais la baleinière, à demi pleine d’eau, ne pouvait plus manœuvrer avec la même facilité. Dans ces conditions, comment éviterait-elle le choc qui la menaçait? Si elle ne gouvernait plus, à plus forte raison ne pouvait-elle fuir.

Et d’ailleurs, si vite qu’eût été poussée cette embarcation, la rapide jubarte l’aurait toujours rejointe en quelques bonds. Il n’y avait plus maintenant à attaquer, il y avait à se défendre.

Le capitaine Hull ne s’y méprit point.

La troisième attaque de l’animal ne put être entièrement parée. En passant, il frôla la baleinière de son énorme nageoire dorsale, mais avec tant de force, qu’Howik fut renversé de son banc.

Les trois lances, malheureusement déviées par l’oscillation, manquèrent cette fois leur but.

«Howik! Howik! cria le capitaine Hull, qui avait eu lui-même peine à se retenir.