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Le Docteur Ox

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Le Docteur Ox
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Jules Verne

Le Docteur Ox


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066089849

Table des matières

I

Comme quoi il est inutile de chercher, même sur les meilleures cartes, la petite ville de Quiquendone.

II

Où le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse s'entretiennent des affaires de la ville.

III

Où le commissaire Passauf fait une entrée aussi bruyante qu'inattendue.

IV

Où le docteur Ox se révèle comme un physiologiste de premier ordre et un audacieux expérimentateur.

V

Où le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox, et ce qui s'ensuit.

VI

Où Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets d'avenir.

VII

Où les andante deviennent des allegro et les allegro des vivace .

VIII

Où l'antique et solennelle valse allemande se change en tourbillon.

IX

Où le docteur Ox et son préparateur Ygène ne se disent que quelques mots.

X

Dans lequel on verra que l'épidémie envahit la ville entière et quel effet elle produisit.

XI

Où les Quiquendoniens prennent une résolution héroïque.

XII

Dans lequel le préparateur Ygène émet un avis raisonnable, qui est repoussé avec vivacité par le docteur Ox.

XIII

Où il est prouvé une fois de plus que d'un lieu élevé on domine toutes les petitesses humaines.

XIV

Où les choses sont poussées si loin que les habitants de Quiquendone, les lecteurs et même l'auteur réclament un dénoûment immédiat.

XV

Où le dénoûment éclate.

XVI

Où le lecteur intelligent voit bien qu'il avait deviné juste, malgré toutes les précautions de l'auteur.

XVII

Où s'explique la théorie du docteur Ox.

MAÎTRE ZACHARIUS

I

NUIT D'HIVER

II

L'ORGUEIL DE LA SCIENCE

III

UNE VISITE ÉTRANGE

IV

L'ÉGLISE DE SAINT-PIERRE

V

L'HEURE DE LA MORT

UN

DRAME DANS LES AIRS

UN HIVERNAGE DANS LES GLACES

I

LE PAVILLON NOIR

II

LE PROJET DE JEAN CORNBUTTE

III

LUEUR D'ESPOIR

IV

DANS LES PASSES

V

L'ÎLE LIVERPOOL

VI

LE TREMBLEMENT DE GLACES

VII

LES INSTALLATIONS DE L'HIVERNAGE

VIII

PLAN D'EXPLORATIONS

IX

LA MAISON DE NEIGE

X

ENTERRÉS VIVANTS

XI

UN NUAGE DE FUMÉE

XII

RETOUR AU NAVIRE

XIII

LES DEUX RIVAUX

XIV

DÉTRESSE

XV

LES OURS BLANCS.

XVI

CONCLUSION

QUARANTIÈME

ASCENSION FRANÇAISE

AU MONT BLANC

PAR

PAUL VERNE

I
Comme quoi il est inutile de chercher, même sur les meilleures cartes, la petite ville de Quiquendone.

Table des matières

Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l'y trouverez pas. Quiquendone est-elle donc une cité disparue? Non. Une ville à venir? Pas davantage. Elle existe, en dépit des géographies, et cela depuis huit à neuf cents ans. Elle compte même deux mille trois cent quatre-vingt-treize âmes, en admettant une âme par chaque habitant. Elle est située à treize kilomètres et demi dans le nord-ouest d'Audenarde et à quinze kilomètres un quart dans le sud-est de Bruges, en pleine Flandre. Le Vaar, petit affluent de l'Escaut, passe sous ses trois ponts, encore recouverts d'une antique toiture du moyen âge, comme à Tournay. On y admire un vieux château, dont la première pierre fut posée, en 1197, par le comte Baudouin, futur empereur de Constantinople, et un hôtel de ville à demi-fenêtres gothiques, couronné d'un chapelet de créneaux, que domine un beffroi à tourelles, élevé de trois cent cinquante-sept pieds au-dessus du sol. On y entend, à chaque heure, un carillon de cinq octaves, véritable piano aérien, dont la renommée surpasse celle du célèbre carillon de Bruges. Les étrangers—s'il en est jamais venu à Quiquendone—ne quittent point cette curieuse ville sans avoir visité sa salle des stathouders, ornée du portrait en pied de Guillaume de Nassau par Brandon; le jubé de l'église Saint-Magloire, chef-d'oeuvre de l'architecture du XVIe siècle; le puits en fer forgé qui se creuse au milieu de la grande place Saint-Ernuph, dont l'admirable ornementation est due au peintre-forgeron Quentin Metsys; le tombeau élevé autrefois à Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, qui repose maintenant dans l'église de Notre-Dame de Bruges, etc. Enfin, Quiquendone a pour principale industrie la fabrication des crèmes fouettées et des sucres d'orge sur une grande échelle. Elle est administrée de père en fils depuis plusieurs siècles par la famille van Tricasse! Et pourtant Quiquendone ne figure pas sur la carte des Flandres! Est-ce oubli des géographes, est-ce omission volontaire? C'est ce que je ne puis vous dire; mais Quiquendone existe bien réellement avec ses rues étroites, son enceinte fortifiée, ses maisons espagnoles, sa halle et son bourgmestre,—à telles enseignes qu'elle a été récemment le théâtre de phénomènes surprenants, extraordinaires, invraisemblables autant que véridiques, et qui vont être fidèlement rapportés dans le présent récit.

Certes, il n'y a aucun mal à dire ni à penser des Flamands de la Flandre occidentale. Ce sont des gens de bien, sages, parcimonieux, sociables, d'humeur égale, hospitaliers, peut-être un peu lourds par le langage et l'esprit; mais cela n'explique pas pourquoi l'une des plus intéressantes villes de leur territoire en est encore à figurer dans la cartographie moderne.

 

Cette omission est certainement regrettable. Si encore l'histoire, ou à défaut de l'histoire les chroniques, ou à défaut des chroniques la tradition du pays, faisaient mention de Quiquendone! Mais non, ni les atlas, ni les guides, ni les itinéraires n'en parlent. M. Joanne lui-même, le perspicace dénicheur de bourgades, n'en dit pas un mot. On conçoit combien ce silence doit nuire au commerce, à l'industrie de cette ville. Mais nous nous hâterons d'ajouter que Quiquendone n'a ni industrie ni commerce, et qu'elle s'en passe le mieux du monde. Ses sucres d'orge et ses crèmes fouettées, elle les consomme sur place et ne les exporte pas. Enfin les Quiquendoniens n'ont besoin de personne. Leurs désirs sont restreints, leur existence est modeste; ils sont calmes, modérés, froids, flegmatiques, en un mot «Flamands», comme il s'en rencontre encore quelquefois entre l'Escaut et la mer du Nord.

II
Où le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse s'entretiennent des affaires de la ville.

Table des matières

«Vous croyez? demanda le bourgmestre.

—Je le crois, répondit le conseiller, après quelques minutes de silence.

—C'est qu'il ne faut point agir à la légère, reprit le bourgmestre.

—Voilà dix ans que nous causons de cette affaire si grave, répliqua le conseiller Niklausse, et je vous avoue, mon digne van Tricasse, que je ne puis prendre encore sur moi de me décider.

—Je comprends votre hésitation, reprit le bourgmestre, qui ne parla qu'après un bon quart d'heure de réflexion, je comprends votre hésitation et je la partage. Nous ferons sagement de ne rien décider avant un plus ample examen de la question.

—Il est certain, répondit Niklausse, que cette place de commissaire civil est inutile dans une ville aussi paisible que Quiquendone.

—Notre prédécesseur, répondit van Tricasse d'un ton grave, notre prédécesseur ne disait jamais, n'aurait jamais osé dire qu'une chose est certaine. Toute affirmation est sujette à des retours désagréables.»

Le conseiller hocha la tête en signe d'assentiment, puis il demeura silencieux une demi-heure environ. Après ce laps de temps, pendant lequel le conseiller et le bourgmestre ne remuèrent pas même un doigt, Niklausse demanda à van Tricasse si son prédécesseur—il y a quelque vingt ans—n'avait pas eu comme lui la pensée de supprimer cette place de commissaire civil, qui, chaque année, grevait la ville de Quiquendone d'une somme de treize cent soixante-quinze francs et des centimes.

«En effet, répondit le bourgmestre, qui porta avec une majestueuse lenteur sa main à son front limpide, en effet; mais ce digne homme est mort avant d'avoir osé prendre une détermination, ni à cet égard, ni à l'égard d'aucune autre mesure administrative. C'était un sage. Pourquoi ne ferais-je pas comme lui?»

Le conseiller Niklausse eût été incapable d'imaginer une raison qui pût contredire l'opinion du bourgmestre.

«L'homme qui meurt sans s'être jamais décidé à rien pendant sa vie, ajouta gravement van Tricasse, est bien près d'avoir atteint la perfection en ce monde!»

Cela dit, le bourgmestre pressa du bout du petit doigt un timbre au son voilé, qui fit entendre moins un son qu'un soupir. Presque aussitôt, quelques pas légers glissèrent doucement sur les carreaux du palier. Une souris n'eût pas fait moins de bruit en trottinant sur une épaisse moquette. La porte de la chambre s'ouvrit en tournant sur ses gonds huilés. Une jeune fille blonde, à longues tresses, apparut. C'était Suzel van Tricasse, la fille unique du bourgmestre. Elle remit à son père avec sa pipe bourrée à point un petit brasero de cuivre, ne prononça pas une parole, et disparut aussitôt, sans que sa sortie eût produit plus de bruit que son entrée.

L'honorable bourgmestre alluma l'énorme fourneau de son instrument, et s'effaça bientôt dans un nuage de fumée bleuâtre, laissant le conseiller Niklausse plongé au milieu des plus absorbantes réflexions.

La chambre dans laquelle causaient ainsi ces deux notables personnages, chargés de l'administration de Quiquendone, était un parloir richement orné de sculptures en bois sombre. Une haute cheminée, vaste foyer dans lequel eût pu brûler un chêne ou rôtir un boeuf, occupait tout un panneau du parloir et faisait face à une fenêtre à treillis, dont les vitraux peinturlurés tamisaient doucement les rayons du jour. Dans un cadre antique, au-dessus de la cheminée, apparaissait le portrait d'un bonhomme quelconque, attribué à Hemling, qui devait représenter un ancêtre des van Tricasse, dont la généalogie remonte authentiquement au quatorzième siècle, époque à laquelle les Flamands et Gui de Dampierre eurent à lutter contre l'empereur Rodolphe de Hapsbourg.

Ce parloir faisait partie de la maison du bourgmestre, l'une des plus agréables de Quiquendone. Construite dans le goût flamand et avec tout l'imprévu, le caprice, le pittoresque, le fantaisiste que comporte l'architecture ogivale, on la citait entre les plus curieux monuments de la ville. Un couvent de chartreux ou un établissement de sourds-muets n'eussent pas été plus silencieux que cette habitation. Le bruit n'y existait pas; on n'y marchait pas, on y glissait; on n'y parlait pas, on y murmurait. Et cependant les femmes ne manquaient point à la maison, qui, sans compter le bourgmestre van Tricasse, abritait encore sa femme, Mme Brigitte van Tricasse, sa fille, Suzel van Tricasse, et sa servante, Lotchè Janshéu. Il convient de citer aussi la soeur du bourgmestre, la tante Hermance, vieille fille répondant encore au nom de Tatanémance, que lui donnait autrefois sa nièce Suzel, du temps qu'elle était petite fille. Eh bien, malgré tous ces éléments de discorde, de bruit, de bavardage, la maison du bourgmestre était calme comme le désert.

Le bourgmestre était un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni coloré ni pâle, ni gai ni triste, ni content ni ennuyé, ni énergique ni mou, ni fier ni humble, ni bon ni méchant, ni généreux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni trop peu,—ne quid nimis,—un homme modéré en tout; mais à la lenteur invariable de ses mouvements, à sa mâchoire inférieure un peu pendante, à sa paupière supérieure immuablement relevée, à son front uni comme une plaque de cuivre jaune et sans une ride, à ses muscles peu saillants, un physionomiste eût sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse était le flegme personnifié. Jamais,—ni par la colère, ni par la passion,—jamais une émotion quelconque n'avait accéléré les mouvements du coeur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'étaient contractées sous l'influence d'une irritation, si passagère qu'on voudrait la supposer. Il était invariablement vêtu de bons habits ni trop larges ni trop étroits, qu'il ne parvenait pas à user. Il était chaussé de gros souliers carrés à triple semelle et à boucles d'argent, qui, par leur durée, faisaient le désespoir de son cordonnier. Il était coiffé d'un large chapeau, qui datait de l'époque à laquelle la Flandre fut décidément séparée de la Hollande, ce qui attribuait à ce vénérable couvre-chef une durée de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les passions qui usent le corps aussi bien que l'âme, les habits aussi bien que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent, indifférent, n'était passionné en rien. Il n'usait pas et ne s'usait pas, et par cela même il se trouvait précisément l'homme qu'il fallait pour administrer la cité de Quiquendone et ses tranquilles habitants.

La ville, en effet, n'était pas moins calme que la maison van Tricasse. Or c'était dans cette paisible demeure que le bourgmestre comptait atteindre les limites les plus reculées de l'existence humaine, après avoir vu toutefois la bonne Mme Brigitte van Tricasse, sa femme, le précéder au tombeau, où elle ne trouverait certainement pas un repos plus profond que celui qu'elle goûtait depuis soixante ans sur la terre.

Ceci mérite une explication.

La famille van Tricasse aurait pu s'appeler justement la famille Jeannot. Voici pourquoi:

Chacun sait que le couteau de ce personnage typique est aussi célèbre que son propriétaire et non moins inusable, grâce à cette double opération incessamment renouvelée, qui consiste à remplacer le manche quand il est usé et la lame quand elle ne vaut plus rien. Telle était l'opération, absolument identique, pratiquée depuis un temps immémorial dans la famille van Tricasse, et à laquelle la nature s'était prêtée avec une complaisance un peu extraordinaire. Depuis 1340, on avait toujours vu invariablement un van Tricasse, devenu veuf, se remarier avec une van Tricasse, plus jeune que lui, qui, veuve, convolait avec un van Tricasse plus jeune qu'elle, qui veuf, etc., sans solution de continuité. Chacun mourait à son tour avec une régularité mécanique. Or la digne Mme Brigitte van Tricasse en était à son deuxième mari, et, à moins de manquer à tous ses devoirs, elle devait précéder dans l'autre monde son époux, de dix ans plus jeune qu'elle, pour faire place à une nouvelle van Tricasse. Sur quoi l'honorable bourgmestre comptait absolument, afin de ne point rompre les traditions de la famille.

Telle était cette maison, paisible et silencieuse, dont les portes ne criaient pas, dont les vitres ne grelottaient pas, dont les parquets ne gémissaient pas, dont les cheminées ne ronflaient pas, dont les girouettes ne grinçaient pas, dont les meubles ne craquaient pas, dont les serrures ne cliquetaient pas, et dont les hôtes ne faisaient pas plus de bruit que leur ombre. Le divin Harpocrate l'eût certainement choisie pour le temple du silence.

III
Où le commissaire Passauf fait une entrée aussi bruyante qu'inattendue.

Table des matières

Lorsque l'intéressante conversation que nous avons rapportée plus haut avait commencé entre le conseiller et le bourgmestre, il était deux heures trois quarts après midi. Ce fut à trois heures quarante-cinq minutes que van Tricasse alluma sa vaste pipe, qui pouvait contenir un quart de tabac, et ce fut à cinq heures et trente-cinq minutes seulement qu'il acheva de fumer.

Pendant tout ce temps, les deux interlocuteurs n'échangèrent pas une seule parole.

Vers six heures, le conseiller, qui procédait toujours par prétermission ou aposiopèse, reprit en ces termes:

«Ainsi nous nous décidons?...

—À ne rien décider, répliqua le bourgmestre.

—Je crois, en somme, que vous avez raison, van Tricasse.

—Je le crois aussi, Niklausse. Nous prendrons une résolution à l'égard du commissaire civil quand nous serons mieux édifiés ... plus tard ... Nous ne sommes pas à un mois près.

—Ni même à une année,» répondit Niklausse, en dépliant son mouchoir de poche, dont il se servit, d'ailleurs, avec une discrétion parfaite.

Un nouveau silence, qui dura une bonne heure, s'établit encore. Rien ne troubla cette nouvelle halte dans la conversation, pas même l'apparition du chien de la maison, l'honnête Lento, qui, non moins flegmatique que son maître, vint faire poliment un tour de parloir. Digne chien! Un modèle pour tous ceux de son espèce. Il eût été en carton, avec des roulettes aux pattes, qu'il n'eût pas fait moins de bruit pendant sa visite.

Vers huit heures, après que Lotchè eut apporté la lampe antique à verre dépoli, le bourgmestre dit au conseiller:

«Nous n'avons pas d'autre affaire urgente à expédier, Niklausse?

—Non, van Tricasse, aucune, que je sache.

—Ne m'a-t-on pas dit, cependant, demanda le bourgmestre, que la tour de la porte d'Audenarde menaçait ruine?

—En effet, répondit le conseiller, et, vraiment, je ne serais pas étonné qu'un jour ou l'autre elle écrasât quelque passant.

—Oh! reprit le bourgmestre, avant qu'un tel malheur arrive, j'espère bien que nous aurons pris une décision à l'endroit de cette tour.

—Je l'espère, van Tricasse.

—Il y a des questions plus pressantes à résoudre.

—Sans doute, répondit le conseiller, la question de la halle aux cuirs, par exemple.

—Est-ce qu'elle brûle toujours? demanda le bourgmestre.

—Toujours, depuis trois semaines.

—N'avons-nous pas décidé en conseil de la laisser brûler?

—Oui, van Tricasse, et cela sur votre proposition.

 

—N'était-ce pas le moyen le plus sûr et le plus simple d'avoir raison de cet incendie?

—Sans contredit.

—Eh bien, attendons. C'est tout?

—C'est tout, répondit le conseiller, qui se grattait le front comme pour s'assurer qu'il n'oubliait pas quelque affaire importante.

—Ah! fit le bourgmestre, n'avez-vous pas entendu parler aussi d'une fuite d'eau qui menace d'inonder le bas quartier de Saint-Jacques?

—En effet, répondit le conseiller. Il est même fâcheux que cette fuite d'eau ne se soit pas déclarée au-dessus de la halle aux cuirs! Elle eût naturellement combattu l'incendie, et cela nous aurait épargné bien des frais de discussion.

—Que voulez-vous, Niklausse, répondit le digne bourgmestre, il n'y a rien d'illogique comme les accidents. Ils n'ont aucun lien entre eux, et l'on ne peut pas, comme on le voudrait, profiter de l'un pour atténuer l'autre.»

Cette fine observation de van Tricasse exigea quelque temps pour être goûtée par son interlocuteur et ami.

«Eh mais? reprit quelques instants plus tard le conseiller Niklausse, nous ne parlons même pas de notre grande affaire!

—Quelle grande affaire? Nous avons donc une grande affaire? demanda le bourgmestre.

—Sans doute. Il s'agit de l'éclairage de la ville.

—Ah! oui, répondit le bourgmestre, si ma mémoire est fidèle, vous voulez parler de l'éclairage du docteur Ox?

—Précisément.

—Eh bien?

—Cela marche, Niklausse, répondit le bourgmestre. On procède déjà à la pose des tuyaux, et l'usine est entièrement achevée.

—Peut-être nous sommes-nous un peu pressés dans cette affaire, dit le conseiller en hochant la tête.

—Peut-être, répondit le bourgmestre, mais notre excuse, c'est que le docteur Ox fait tous les frais de son expérience. Cela ne nous coûtera pas un denier.

—C'est, en effet, notre excuse. Puis, il faut bien marcher avec son siècle. Si l'expérience réussit, Quiquendone sera la première ville des Flandres éclairée au gaz oxy ... Comment appelle-t-on ce gaz-là?

—Le gaz oxy-hydrique.

—Va donc pour le gaz oxy-hydrique.»

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Lotchè vint annoncer au bourgmestre que son souper était prêt.

Le conseiller Niklausse se leva pour prendre congé de van Tricasse, que tant de décisions prises et tant d'affaires traitées avaient mis en appétit; puis il fut convenu que l'on assemblerait dans un délai assez éloigné le conseil des notables, afin de décider si l'on prendrait provisoirement une décision sur la question véritablement urgente de la tour d'Audenarde.

Les deux dignes administrateurs se dirigèrent alors vers la porte qui s'ouvrait sur la rue, l'un reconduisant l'autre. Le conseiller, arrivé au dernier palier, alluma une petite lanterne qui devait le guider dans les rues obscures de Quiquendone, que l'éclairage du docteur Ox n'illuminait pas encore. La nuit était noire, on était au mois d'octobre, et un léger brouillard embrumait la ville.

Les préparatifs de départ du conseiller Niklausse demandèrent un bon quart d'heure, car, après avoir allumé sa lanterne, il dut chausser ses gros socques articulés en peau de vache et ganter ses épaisses moufles en peau de mouton; puis il releva le collet fourré de sa redingote, rabattit son feutre sur ses yeux, assura dans sa main son lourd parapluie à bec de corbin, et se disposa à sortir.

Au moment où Lotchè, qui éclairait son maître, allait retirer la barre de la porte, un bruit inattendu éclata au dehors.

Oui! dût la chose paraître invraisemblable, un bruit un véritable bruit, tel que la ville n'en avait certainement pas entendu depuis la prise du donjon par les Espagnols, en 1513, un effroyable bruit éveilla les échos si profondément endormis de la vieille maison van Tricasse. On heurtait cette porte, vierge jusqu'alors de tout attouchement brutal! On frappait à coups redoublés avec un instrument contondant qui devait être un bâton noueux manié par une main robuste! Aux coups se mêlaient des cris, un appel. On entendait distinctement ces mots:

«Monsieur van Tricasse! monsieur le bourgmestre! ouvrez, ouvrez vite!»

Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regardaient sans mot dire. Ceci passait leur imagination. On eût tiré dans le parloir la vieille couleuvrine du château, qui n'avait pas fonctionné depuis 1385, que les habitants de la maison van Tricasse n'auraient pas été plus «épatés». Qu'on nous passe ce mot, qu'on excuse sa trivialité en faveur de sa justesse.

Cependant, les coups, les cris, les appels redoublaient. Lotchè, reprenant son sang-froid, se hasarda à parler.

«Qui est là? demanda-t-elle.

—C'est moi! moi! moi!

—Qui, vous?

—Le commissaire Passauf!»

Le commissaire Passauf! Celui-là même dont il était question, depuis dix ans, de supprimer la charge. Que se passait-il donc? Les Bourguignons auraient-ils envahi Quiquendone comme au XIVe siècle! Il ne fallait rien moins qu'un événement de cette importance pour émotionner à ce point le commissaire Passauf, qui ne le cédait en rien, pour le calme et le flegme, au bourgmestre lui-même.

Sur un signe de van Tricasse,—car le digne homme n'aurait pu articuler une parole,—la barre fut repoussée et la porte s'ouvrit.

Le commissaire Passauf se précipita dans l'antichambre. On eût dit un ouragan.

«Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? demanda Lotchè, une brave fille qui ne perdait pas la tête dans les circonstances les plus graves.

—Ce qu'il y a! répondit Passauf, dont les gros yeux ronds exprimaient une émotion réelle. Il y a que je viens de la maison du docteur Ox, où il y avait réception, et que là....

—Là? fit le conseiller.

—Là, j'ai été témoin d'une altercation telle que ... monsieur le bourgmestre, on a parlé politique!

—Politique! répéta van Tricasse en hérissant sa perruque.

—Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s'était pas fait depuis cent ans peut-être à Quiquendone. Alors la discussion s'est montée. L'avocat André Schut et le médecin Dominique Custos se sont pris à partie avec une violence qui les amènera peut-être sur le terrain.

—Sur le terrain! s'écria le conseiller. Un duel! Un duel à Quiquendone! Et que se sont donc dit l'avocat Schut et le médecin Custos?

—Ceci textuellement: «Monsieur l'avocat, a dit le médecin à son adversaire, vous allez un peu loin, ce me semble, et vous ne songez pas suffisamment à mesurer vos paroles!»

Le bourgmestre van Tricasse joignit les mains. Le conseiller pâlit et laissa choir sa lanterne. Le commissaire hocha la tête. Une phrase si évidemment provocatrice, prononcée par deux notables du pays!

«Ce médecin Custos, murmura van Tricasse, est décidément un homme dangereux, une tête exaltée! Venez, messieurs!»

Et sur ce, le conseiller Niklausse et le commissaire rentrèrent dans le parloir avec le bourgmestre van Tricasse.