Faust

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Czyta Luana Maranz
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WAGNER.

J'aurais volontiers continué de veiller, et de causer science avec vous. Mais demain, comme à Pâques dernier, vous me permettrez de vous adresser encore une question ou deux. Je me suis remis avec zèle à l'étude. Il est vrai que je sais déjà bien des choses, mais je voudrais tout savoir.

(Il sort.)

FAUST seul.

Il n'y a d'espérance que pour l'être borné. Jamais elle n'abandonne entièrement cet esprit étroit, qui s'attache aux petites choses: d'une main avide il ne cesse de creuser le sol, pour y chercher des trésors et s'il vient à trouver un ver de terre, il est satisfait.

Se peut-il que la voix d'un tel homme ait osé retentir aux lieux mêmes où l'Esprit m'environna de son souffle pur? Et pourtant, hélas! j'ai cette fois des grâces à te rendre, ô le plus chétif des enfants des hommes. Tu m'as arraché au désespoir, sous lequel ma raison allait succomber. Ah! la vision était tellement colossale, qu'à mes propres yeux je n'étais plus qu'un nain.

Moi, l'image de la Divinité, qui croyais déjà toucher au miroir de la vérité éternelle; qui, dépouillé de mon enveloppe terrestre, égaré dans un abîme de lumière, croyais commencer le chemin des cieux; moi qui, m'élevant au-dessus des chérubins, prétendais mêler avec les forces de la nature mes forces indépendantes, et, créateur à mon tour, vivre de la vie d'un Dieu: combien ne dois-je pas expier tant d'orgueil! Une parole foudroyante m'a rendu à mon néant.

Esprit divin, n'ai-je pas présumé de m'égaler à toi? Ah! j'ai bien eu la puissance de t'attirer, mais je n'ai point eu celle de te retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais si grand... si petit! Tu m'as cruellement repoussé dans le cercle étroit de l'humanité. Qui m'instruira maintenant? Que dois-je éviter? Faut-il obéir à l'impulsion qui me presse?... Nos actions elles-mêmes, aussi bien que nos souffrances, arrêtent la marche de notre vie.

La matière, la vile matière est toujours là, pour s'opposer à ce que l'esprit conçoit de plus magnifique. Lorsque nous atteignons au bonheur de ce monde, tout ce qui vaut mieux que lui nous le traitons de mensonge et d'illusion. Les sentiments sublimes, qui font tout le prix de notre existence, sont étouffés par des penchants terrestres et grossiers.

Quand l'imagination déploie ses ailes hardies, elle rêve l'éternité dans son délire; mais un étroit espace lui suffit, lorsque le gouffre a dévoré toutes ses joies et toutes ses espérances. L'inquiétude se vient loger au fond de notre cœur; elle y produit des douleurs secrètes; elle le travaille sans relâche, et y détruit le plaisir et le repos: elle prend tour-à-tour mille masques divers; c'est tantôt la cour, tantôt une femme; puis un enfant, une maison, le feu, la mer, un poignard, du poison. L'homme tremble devant tout ce qui ne l'atteindra pas, et pleure continuellement ce qu'il n'a point perdu.

Non, je ne ressemble pas à un Dieu, abjecte créature que je suis! C'est au ver, que je ressemble; au ver, qui se traîne dans la poussière, et que le pied du voyageur, pendant qu'il se nourrit de poussière, écrase et anéantit.

N'est-ce point en effet de la poussière tout ce que ces hautes murailles portent ici sur mille tablettes? N'est-ce point un monde de vers que j'habite?... Et j'y trouverais ce qui me manque? Je dois lire apparemment ces monceaux de volumes, pour y voir comment partout les hommes se sont tourmentés, comment s'est montré de temps à autre un heureux!... Pauvre crâne vide, que me veux-tu dire avec ton grincement hideux? Hé bien, quoi! tu as vécu jadis, et ton cerveau a erré comme le mien: il a cherché le grand jour, il a couru après la vérité; et son ardeur s'est éteinte misérablement dans les ténèbres. Instruments, vous vous raillez de moi avec vos roues et vos dents, vos anses et vos cylindres. J'étais à la porte, que ne me serviez-vous de clefs? Peu de clefs, il est vrai, sont aussi artistement travaillées que vous l'êtes; mais vous ne levez aucun verrou. Mystérieuse jusque dans l'éclat du jour, la nature ne se laisse pas arracher son voile; et ce qu'elle veut cacher à notre esprit, il n'est levier ni vis qui nous le puisse découvrir. Vieil attirail, dont je ne fis jamais le moindre usage, tu n'es là que parce qu'autrefois tu servis à mon père. Antique poulie, la fumée de ma lampe t'a noircie... j'ai tant veillé devant ce pupitre! Mieux eût valu cent fois dissiper le peu que j'ai, que de pâlir courbé sous le poids de ce peu. Ce qu'on a hérité de son père, il faut s'en servir ou le vendre: car ce qui n'est utile à rien, est un pesant fardeau; et rien n'est utile, que ce que l'esprit féconde.

Mais pourquoi mon regard se dirige-t-il vers cette place? Ce flacon est-il donc un aimant pour mes yeux? D'où vient que j'y vois clair tout-à-coup? Quelle lueur inattendue pénètre dans mon âme, comme, dans une forêt couverte et sombre, un rayon égaré de la lune?

Je te salue, ô fiole, qu'avec un pieux respect je prends entre mes mains! En toi seule j'honore l'esprit et la science humaine. Essence des sucs les plus doux, de ceux qui procurent le sommeil, tu contiens toutes les forces qui tuent; accorde à ton maître tes précieuses faveurs. En te regardant, je sens mes douleurs s'endormir; en te saisissant, mon agitation se calme et disparaît; de moment en moment, le trouble de mes esprits se dissipe. Je suis entraîné vers la haute mer, les flots limpides brillent à mes pieds comme un miroir, sur de nouvelles plages éclate un jour nouveau.

Un char de feu, garni d'ailes légères, s'arrête auprès de moi. Ce char ailé va m'ouvrir de nouvelles routes à travers les espaces éthérés, dans ces sphères sereines, où l'activité ne rencontre rien qui l'entrave. Mais une existence si ravissante, de si divines extases, comment, chétif insecte, les as-tu méritées?... Oui, oui, détourne-toi seulement avec courage de ce doux soleil, qui éclaire notre monde; ose enfoncer ces portes, d'où chacun se recule en frémissant. Il est temps de prouver que la dignité de l'homme ne le cède en rien à la gloire des Dieux. Ne tremble plus devant ce gouffre mystérieux, où l'imagination se condamne à des tortures qu'elle inventa; marche vers cette avenue, dont l'issue étroite vomit les flammes de l'enfer; accomplis avec calme ton dessein... au risque même d'être anéanti.

Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux!

Toi, sors maintenant de ton vieil étui, coupe d'un cristal pur, à laquelle il y a tant d'années que je n'ai songé! Tu brillais jadis aux festins de mes aïeux, et ton apparition déridait aussitôt leurs fronts chargés d'ennuis. Chacun d'eux à son tour, te prenant dans ses mains, s'imposait la loi de célébrer en vers la beauté des figures que l'artiste a ciselées sur tes bords, puis de te vider d'un seul trait. Tu me fais souvenir des nuits de ma jeunesse... Hélas! je n'ai plus de convive à qui je puisse t'offrir, il n'y a plus d'assemblée pour applaudir à mes chansons. La liqueur, qui te remplit, enivre vite; elle est épaisse et noirâtre: je l'ai préparée, je la choisis. Que cette boisson, la dernière de toutes, me serve de libation solennelle: je la consacre à l'aurore d'un jour nouveau!

(Il approche la coupe de ses lèvres. On entend le son des cloches et le chant des chœurs.)

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité.

Paix à l'âme immortelle,

Qui garde encore en elle

La tache originelle

De son iniquité!

FAUST.

Quels tintements sourds, quels tons éclatants, viennent arracher la coupe à mes lèvres avides? Cloches retentissantes, sonnez-vous déjà la première heure de la fête de Pâques? Chœurs, entonnez-vous déjà ces chants de consolation, qui percèrent jadis la nuit du tombeau, quand la voix des Anges s'éleva pour annoncer la nouvelle alliance?

CHŒUR DES FEMMES.

D'huiles nouvelles

Oignant son front pâli,

Nous, ses fidèles,

L'avions enseveli.

Hier encore

Nous étions là, couvrant de fins tissus

Ses membres nus;

Voici l'aurore,

Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus.

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité,

Heureuse l'âme pure

Qui souffre sans murmure,

Et supporte l'injure

Avec humilité!

FAUST.

Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez; mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi. Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle... Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes, j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps... Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a reconquis.

CHŒUR DES DISCIPLES.

De sa tombe funeste

Quittant l'obscurité,

Vers la voûte céleste

Christ est monté.

Son âme prisonnière

Renaît à la lumière,

Pour ne jamais mourir;

Las! et nous, pour souffrir,

Nous restons sur la terre.

Entre tous ses élus

Nous qu'il aima le plus,

 

Il nous laisse en arrière

Sourd à notre douleur,

Il vient de disparaître...

O divin maître,

Nous pleurons ton bonheur.

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité

Du sein de la mort même.

Pour ceux qu'il aime

O bien suprême,

Pure félicité!

Âmes captives,

Rompez vos fers.

En de joyeux concerts,

Âmes plaintives,

Changez vos pleurs amers.

Et vous dont la bouche

Ne mentit jamais,

Hommes droits et vrais

Que sa loi touche;

Christ aujourd'hui

Est votre appui,

Christ vous appelle:

Troupe fidèle,

Venez à lui!

DEVANT LES PORTES.

PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE, sortant de la ville.

PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS.

Pourquoi donc par là?

D'AUTRES.

Nous allons au rendez-vous de chasse.

LES PREMIERS.

Gagnons le moulin, nous autres.

UN COMPAGNON OUVRIER.

Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau.

UN AUTRE.

La route qui y mène est trop laide.

LES DEUX ENSEMBLE.

Et toi, que fais-tu?

UN TROISIÈME.

Je m'en vais avec les autres.

UN QUATRIÈME.

Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première qualité.

UN CINQUIÈME.

Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là.

PREMIÈRE SERVANTE.

Non, non, je m'en retourne à la ville.

SECONDE SERVANTE.

Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers.

PREMIÈRE SERVANTE.

Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs?

SECONDE SERVANTE.

Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit être avec lui.

PREMIER ÉCOLIER.

Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en toilette voilà mes goûts favoris.

UNE DEMOISELLE.

Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures.

SECOND ÉCOLIER au premier.

Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises: ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne. Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le bras.

PREMIER ÉCOLIER.

Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est encore celle qui dimanche te caressera le mieux.

PREMIER BOURGEOIS.

Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps.

UN MENDIANT chante.

Mes bons messieurs, mes belles dames,

Si brillants, si bien ajustés,

À ma détresse ouvrez vos âmes,

Soulagez mes infirmités.

Donner, rend l'âme satisfaite.

Ah! répondez à ma chanson!

Que, pour le pauvre, cette fête

Soit un jour de riche moisson.

SECOND BOURGEOIS.

Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous, dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel des temps de paix qu'il vous accorde.

TROISIÈME BOURGEOIS.

Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne, et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant.

UNE VIEILLE aux demoiselles.

Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?... Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je saurai vous le procurer.

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon futur mari en personne.

SECONDE DEMOISELLE.

Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai beau chercher partout; il ne veut pas se montrer.

SOLDATS chantant.

Bourgades munies

De créneaux, remparts!

Fillettes jolies, Aux malins regards!

Vers vous je m'élance,

Et monte à l'assaut.

La peine est immense,

Mais le prix la vaut.

D'une ardeur guerrière

On nous voit courir,

Pour jouir et plaire,

Comme pour mourir.

Chaudes escalades!

Moments courts et doux!

Filles et bourgades

Se rendent à nous.

La peine est immense,

Mais le prix la vaut;

Et qui porte lance

Le gagne bientôt.

FAUST et WAGNER.

FAUST.

Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement, partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous, ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être.

WAGNER.

Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!

PAYSANS sous la feuillée, dansant et chantant.

Le berger quitte ses brebis,

Et, mettant ses plus beaux habits,

À la danse il s'apprête.

Sous le bois ils sont déjà tous,

Et dansent là comme des fous.

Ha! ha! ha! ha!

Landerira!

Ainsi dit la musette.

Dans le cercle il entre à grands pas,

Et brusquement heurte du bras

Une jeune fillette.

La belle se tourne aussitôt,

Disant «Prenez-le un peu moins haut;

Ha! ha! ha! ha!

Landerira!

Voyez ce malhonnête!»

Cependant vingt couples dansaient:

À droite, à gauche ils se lançaient,

Robes volaient en tête,

Tous les fronts étaient enflammées,

L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.

Ha! ha! ha! ha!

Landerira!

Quel chaos! Quelle fête

«Monsieur, point de ces privautés!

–Fi! point d'épouse à mes côtés!

Mieux vaut une grisette.»

Puis, à part la tirant un brin...

La danse allait toujours son train,

Ha! ha! ha! ha!

Landerira!

Les chants et la musette.

UN VIEUX PAYSAN.

C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours.

FAUST.

J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois, et je vous souhaite à tous une bonne santé.

(Le peuple se range en cercle autour d'eux.)

LE VIEUX PAYSAN.

Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête: dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude, dans le temps qu'il mit fin à la contagion[4]. Et vous, qui n'étiez qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous, vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut l'a secouru à son tour.

TOUS.

Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore.

FAUST.

Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire du bien, lui seul est la source de tout bien.

(Il poursuit son chemin avec Wagner.)

WAGNER.

O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.

Faust–Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les corps, hélas! n'en a point à y ajouter

FAUST.

Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul, absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un lion rouge, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède au lis sans tache; après quoi il les plaçait tous les deux dans un four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre. Alors paraissait dans un verre la jeune reine nuancée de mille couleurs[5]; on administrait la médecine, les patients mouraient, et nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse éloge sur éloge à leur téméraire assassin.

WAGNER.

Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné? Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore.

 

FAUST.

Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point, et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées, et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière, que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule, se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure! Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés, l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour regagner les lieux qui l'ont vu naître.

WAGNER.

J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel tout entier descend sur vous.

FAUST.

Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée, participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps; l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants, qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie! Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.

WAGNER.

Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule?

FAUST.

Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?

WAGNER.

Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me semble.

FAUST.

Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal?

WAGNER.

Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître.

FAUST.

Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque son passage.

WAGNER.

Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des éblouissements.

FAUST.

Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous attacher.

Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il remue la queue ...

WAGNER.

Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé, parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus.

FAUST.

Le cercle se resserre, il nous touche déjà.

WAGNER.

Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes choses que les chiens ont coutume de faire.

FAUST.

Accompagne-nous, viens ici, viens!

WAGNER.

C'est un drôle d'animal! Vous vous tenez tranquille, il fait le beau; vous lui parlez, il court à vous: perdez quelque chose, il vous le rapportera, il se jettera dans l'eau après votre canne.

FAUST.

Tu as raison; je ne vois rien qui indique un Esprit, et tout montre qu'il a été seulement bien dressé.

WAGNER.

Un chien, quand il est bien dressé, n'est pas indigne de l'affection d'un honnête homme. Oui, il mérite vos bontés; c'est le meilleur écolier de nos étudiants.

(Ils rentrent dans la ville.)

CABINET D'ÉTUDE.

FAUST entre, accompagné d'un barbet noir.

FAUST.

J'ai quitté les champs et les prairies, qu'enveloppe une nuit profonde. De secrets pressentiments m'agitent, et une sainte horreur m'avertit qu'au-dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent; j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me ravit.

Tiens-toi donc en repos, barbet! Ne cours donc pas çà et là dans la chambre. Que flaires-tu autour de la porte? Allons, couche-toi derrière le poêle; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout-à-l'heure, sur le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes bonds, sois le bien-venu chez moi; mais conduis-toi en hôte paisible.

Ah! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans notre cœur qui se connaît lui-même; la raison élève de nouveau sa voix, et l'espérance renaît; on aspire à se retremper aux sources du torrent, à ces sources d'où jaillit la vie.

Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience! Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre, nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec, et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.

(Il ouvre un volume et se prépare.)

Il est écrit: Au commencement était la Parole. Me voici déjà arrêté! Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître la valeur de ce mot, la parole! Je dois le traduire autrement, si l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: Au commencement était l'Intelligence. Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'intelligence qui crée et conserve tout? Il devrait y avoir: Au commencement était la Puissance. Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant ce qu'il faut, et j'écris avec confiance Au commencement était l'Activité.

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