La Comédie humaine. Volume VII

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–Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe de rien? Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez s'il ne tenait pas à son visage!

N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces, hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent plus rien? Aussitôt la ville d'Alençon, instruite en un moment, du haut de la rue Saint-Blaise jusqu'à la porte de Séez, de ce retour précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée dans tous ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands, les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte; puis elle monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots:–Mademoiselle Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages. En ce moment, Jacquelin quittait le banc de bois poli par un procédé qu'ignorent les ébénistes et où il était assis sur le devant de la carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde par le haut, fermée en signe de deuil, car pendant l'absence de mademoiselle Cormon l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaient alors tour à tour l'abbé de Sponde. Monsieur de Valois payait sa dette en l'invitant à dîner chez le marquis de Gordes. Jacquelin appela familièrement Pénélope qu'il avait laissée au milieu de la rue; la bête habituée à ce manége tourna d'elle-même, enfila la porte, détourna dans la cour de manière à ne pas endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit par la bride et mena la voiture devant le perron.

–Mariette! cria mademoiselle Cormon.

Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.

–Mademoiselle?

–Ce monsieur n'est pas venu?

–Non, mademoiselle.

–Et mon oncle?

–Mademoiselle, il est à l'église.

Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche du perron et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse sortie de la carriole et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant aux rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied en fer et à double maille fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons. Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron, elle regarda sa cour d'un air de satisfaction.

–Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici.

–Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière passa près de la carriole.

–Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle Cormon en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre comme une personne excédée de fatigue.

–Mais je n'ai rin, dit Mariette en se mettant les poings sur les hanches. Mademoiselle sait bien que, pendant son absence, monsieur l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le quérir chez mademoiselle de Gordes.

–Où est-il donc?

–Monsieur l'abbé, il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois heures.

–Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au marché! Mariette, vas-y; sans jeter l'argent, n'épargne rien, prends-y tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer aux diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses des rû de la Brillante. Quelle heure est-il?

–Neuf heures quart moins.

–Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne attendue par mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre; s'il fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs.

Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin d'un air qui voulait dire: Mademoiselle va mettre la main sur un mari, de cette fois.

–A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à coucher monsieur de Troisville.

Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée! voir à coucher monsieur de Troisville (prononcez Tréville), combien d'idées dans ce mot! La vieille fille était inondée d'espérance.

–Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?

–Celle de monseigneur l'Évêque, non, elle est trop près de la mienne, dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur, qui est un saint homme.

–Donnez-lui l'appartement de votre oncle.

–Il est si nu, que ce serait indécent.

–Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit dans votre boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture.

–Tu as raison, Josette. Eh! bien, cours chez Moreau; consulte avec lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que monsieur de Troisville s'en aperçoive, au cas où monsieur de Troisville nous viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. Si Moreau ne s'y engage pas je mettrai monsieur de Troisville dans la chambre verte, quoique monsieur de Troisville sera là bien près de moi.

Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.

–Explique tout à Jacquelin, s'écria-t-elle d'une voix formidable et pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau. Ma toilette donc! Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville, sans mon oncle pour le recevoir! Oh! mon oncle, mon oncle! Viens, Josette, tu vas m'habiller.

–Mais Pénélope! dit imprudemment Josette.

Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent pour la seule fois de sa vie:–Toujours Pénélope! Pénélope par ci, Pénélope par là! Est-ce donc Pénélope qui est la maîtresse?

–Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine!

–Et qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je me marie, pensa-t-elle.

En entendant ce mot qui lui parut un homicide, Josette resta pendant un moment interdite; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit sa maîtresse.

–Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première parole de Josette.

Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La ville était déjà cen dessus-dessous par suite des cinq circonstances aggravantes qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Cormon, à savoir: la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les flancs rentrés; l'heure matinale, les paquets en désordre, et l'air singulier de la vieille fille effarée. Mais quand Mariette fit son invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le principal tapissier d'Alençon, rue de la Porte de Séez, à deux pas de l'église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures les plus graves. On discuta cette étrange aventure au Cours, sur la Promenade; elle occupa tout le monde, et même mademoiselle de Gordes chez qui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si capitaux, que quelques bonnes femmes disaient:–Mais c'est la fin du monde! Cette dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par cette phrase:–Qu'arrive-t-il donc chez les Cormon? L'abbé de Sponde, questionné fort adroitement quand il sortit de Saint-Léonard pour aller se promener au Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement qu'il attendait le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de Russie pendant l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux à cinq heures, une espèce de télégraphe labial joua dans la ville et apprit à tous les habitants que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé un mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait six pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret où dînait du Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze cents francs. Généralement on disait que c'était vendre la peau de l'ours. Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était jetée sur le marché pour y faire une rafle générale. En haut de la rue Saint-Blaise, Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait en doute chez le Receveur-Général. Néanmoins, il était authentique à la Préfecture que la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Cormon, tant la vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier qui demeurait au coin de la rue de Séez fut assez osé pour venir demander s'il était arrivé quelque chose à la voiture de mademoiselle Cormon, afin de voir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Blaise jusqu'au bout de la rue du Bercail, on apprit que, grâce aux soins de Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse victime de l'intempérance de sa maîtresse, vivait encore, mais elle paraissait souffrante. Sur toute la route de Bretagne, le vicomte de Troisville était un cadet sans le sou, car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair de France qui avait deux enfants. Ce mariage était une bonne fortune pour le pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle Cormon; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage, la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune. Mais, dans la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande fortune gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg; c'était un étranger, un des alliés pris en haine par les Libéraux. L'abbé de Sponde avait sournoisement moyenné ce mariage. Toutes les personnes qui avaient le droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se promirent d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation transurbaine, qui fit presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon n'était pas moins agitée; elle éprouvait des sentiments tout nouveaux. En regardant son salon, son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en ricanant; les belles choses qu'elle admirait depuis son enfance furent soupçonnées, accusées de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé: les situations neuves paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les plus léchées, se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent ou se contrarient, le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille tremblait de voir sur les lèvres de monsieur de Troisville un sourire de mépris pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un regard froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné la veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz et un Waterloo.

 

–Madame la vicomtesse de Troisville, se disait-elle, le beau nom! Nos biens iraient au moins dans une bonne maison.

Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si long-temps noyées dans l'embonpoint. Tout son sang, fouetté par l'espérance, était en mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec monsieur de Troisville.

Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un empressement de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté. Les porcelaines des grands jours virent la lumière. Les services damassés numérotés A, B, C, D furent tirés des profondeurs où ils gisaient sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables lignes d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office, les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur toute la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de se mettre en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les quatre heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le Val-Noble.

C'est lui! se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur.

En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation en descendant la rue Saint-Blaise et tournant la rue du Cours, que quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le voir entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait entendu le clic-clac dans la rue Saint-Blaise, il avait ouvert la grand'porte à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon, vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé par Jacquelin. L'abbé vint au-devant de son hôte dont la voiture fut dépouillée avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut plus de traces de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques minutes. Jamais deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude que la maison Cormon n'en mit à absorber le vicomte de Troisville. Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville suivi de l'abbé de Sponde se produisit aux regards de la vieille fille.

–Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils d'un de mes camarades de collége.–Monsieur de Troisville, voici ma nièce, mademoiselle Cormon.

–Ah! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa Rose-Marie-Victoire.

Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier l'aristocratie. La force du vicomte avait toute la distinction de l'élégance; ses formes conservaient une dignité magnifique; il avait des yeux bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne devait pas avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel Espagnol conservé dans les glaces de la Russie. Les manières, la démarche, la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe. La mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de Troisville paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le boudoir transformé en chambre à coucher. Mademoiselle Cormon et son oncle laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec l'aide de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait besoin. L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long de la Brillante, en attendant que monsieur de Troisville eût fini sa toilette. Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard, plus distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent en silence. La vieille fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande:–Voilà mon idéal! mais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se disait:–Voilà mon affaire! Tout à coup elle vola chez Mariette pour savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa bonté.

–Mon oncle, ce monsieur de Troisville est bien aimable, dit-elle en revenant.

–Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé.

–Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il garçon?

–Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion sur la grâce émue entre l'abbé Couturier et lui. Monsieur de Troisville m'a écrit qu'il désirait acquérir une maison ici.–S'il était marié il ne serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant; car il n'admettait pas que sa nièce pût penser à se marier.

–Est-il riche?

–Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son grand-père a commandé des escadres; mais le père de ce jeune homme a fait un mauvais mariage.

–Ce jeune homme! répéta la vieille fille. Mais il me semble, mon oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle; car elle éprouvait un excessif désir de mettre leurs âges en rapport.

–Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante-dix ans, Rose, un quadragénaire paraît jeune.

En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte de Troisville était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit bientôt ses hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le jardin et la maison.

–Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver une habitation semblable à celle-ci. La vieille fille voulut voir une déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.–Vous devez bien vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.

–Comment ne m'y plairais-je pas! elle est dans notre famille depuis l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon. Elle est sur pilotis.

Jacquelin annonça le dîner; monsieur de Troisville offrit son bras à l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait encore tant d'avoir l'air de faire des avances!

–Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à table.

–Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à bon marché; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol chante, dit mademoiselle Cormon.

–Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte qui ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon et ne reconnut point sa nullité d'esprit.–Oui, tout y est en rapport, les tons de couleur, les meubles, la physionomie.

–Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes, répondit l'excellente fille frappée du mot rapport.

–Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte qui, préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-l'âne.

–Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration de nos deux fortunes.

–Les impositions sont des misères pour des personnes riches, reprit mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. Quant aux meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer: à moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout ici soit au goût du maître.

–Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant le vicomte, vous ferez un heureux...

–Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille fille.

Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service, sur la tenue de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée, et qu'il la trouvait très-comfortable.

–Qu'est-ce que c'est que ce mot-là, bon Dieu? pensa-t-elle. Où est le chevalier de Valois pour y répondre? Comfortable? Y a-t-il plusieurs mots là-dedans? Allons, du courage, se dit-elle, c'est peut-être un mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre.–Mais, reprit-elle à haute voix en se sentant la langue déliée par l'éloquence que trouvent presque toutes les créatures humaines dans les circonstances capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société. La ville se réunit précisément chez moi. Vous pourrez en juger tout à l'heure, car quelques-uns de nos fidèles auront sans doute appris mon retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un seigneur de l'ancienne cour, homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis monsieur le marquis de Gordes et mademoiselle Armande sa sœur (elle se mordit la langue et se ravisa): une fille remarquable dans son genre, ajouta-t-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune à son frère et à son neveu.

–Ah! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.

–Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On s'y amuse beaucoup, le Receveur-Général donne des bals, le préfet est un homme aimable, monseigneur l'Évêque nous honore quelquefois de sa visite...

–Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.

–Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où je m'attache.

Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie, et sourit.

–Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là!

La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cormon retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir d'être aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois. C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-même le canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue. Monsieur de Troisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie pour parler de l'excellence du dîner; mais son silence était un éloge. Il avait, en buvant les vins délicieux que lui servait profusément Jacquelin, l'air de reconnaître des amis. Il paraissait grand connaisseur, et le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon l'endroit du confluent de la Brillante et de la Sarthe. Il s'étonnait que la ville se fût placée si loin de la rivière, la topographie du pays l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut occuper monsieur de Troisville qui lui souriait avec grâce, et qui s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus que ses plus empressés épouseurs ne s'étaient engagés en quinze jours. Aussi, comptez que jamais convive ne fut mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri, de retour dans le ménage dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait la tête, elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il paraissait aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand; mais quel délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait faire en amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa comme la reine d'Alençon et vanta ses confitures; enfin elle pêcha des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car son désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au salon qui annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer cet empressement à son oncle et à monsieur de Troisville comme une preuve de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était l'effet de la lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on prendrait le café et les liqueurs dans le salon où le domestique alla, devant l'élite de la société, étaler les magnificences d'un cabaret de Saxe qui ne sortait de son armoire que deux fois par an. Tout ceci fut observé par la compagnie en train de gloser à petit bruit.

 

–Peste! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame Amphoux qui ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées!

–C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance, dit monsieur le Président du Ronceret. Le directeur des postes reçoit ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.

Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier de Valois, quoiqu'il eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre de sa figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit:–Ne trouvez-vous pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé?

–C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier.

Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire:–Bien joué.

Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une grande crise: il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier au vicomte, de tout Alençon à monsieur de Troisville, de monsieur de Troisville à ceux d'Alençon! Par un hasard assez explicable, le vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous deux se regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux, et leur conversation, quoique faite sotto voce, fut écoutée dans un religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène, il faut se figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu prétendu, le dos tourné à la cheminée.

M. DE VALOIS.

Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici?

M. DE TROISVILLE.

Oui, monsieur, je viens y chercher une maison... (mademoiselle Cormon se retourne, la tasse à la main). Et il me la faut grande, pour loger... (mademoiselle Cormon tend la tasse) ma famille. (Les yeux de la vieille fille se troublent.)

M. DE VALOIS.

Vous êtes marié?

M. DE TROISVILLE.

Depuis seize ans, avec la fille de la princesse Sherbellof.

Mademoiselle Cormon tomba foudroyée: du Bousquier la vit chanceler, il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le fougueux républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour emporter la vieille fille dans sa chambre où il la déposa sur le lit. Josette, armée de ciseaux, coupa le corset serré outre mesure. Du Bousquier jeta brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle de Cormon et sur le corsage qui s'étala comme une inondation de la Loire. La malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, et la pudeur lui fit jeter un cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier se retira, laissant entrer six femmes à la tête desquelles était madame Granson rayonnante de joie.

Qu'avait fait le chevalier de Valois? Fidèle à son système, il avait couvert la retraite.

–Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à monsieur de Troisville en regardant l'assemblée dont le rire fut réprimé par ses coups d'œil aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle n'a pas voulu se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre), et voilà l'effet des mouvements du sang au printemps.

–Elle est venue par la pluie ce matin, dit l'abbé de Sponde, elle a pu prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution à laquelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien.

–Elle me disait avant-hier qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le chevalier.

–Ah! tu es marié? dit Jacquelin en regardant monsieur de Troisville qui buvait son café à petits coups.

Le fidèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse, il la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes au célibataire et non au mari d'une Russe. Tous ces petits détails furent remarqués et prêtèrent à rire.

L'abbé de Sponde savait le motif du voyage de monsieur de Troisville; mais, par un effet de sa distraction, il n'en avait rien dit, ne sachant pas que sa nièce pût porter à monsieur de Troisville le moindre intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet de son voyage et, comme beaucoup de maris, peu pressé de parler de sa femme, il n'avait pas eu l'occasion de se dire marié; d'ailleurs il croyait mademoiselle Cormon instruite. Du Bousquier reparut et fut questionné à outrance.

L'une des six femmes descendit en annonçant que mademoiselle Cormon allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu; mais elle devait rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon fut bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux dames de s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée, embellie, historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée qui venait d'avoir lieu et qui devait le lendemain occuper tout Alençon de mademoiselle Cormon.

–Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait! Quelle poigne! dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre mal, il vous aime toujours.

Cette phrase servit de clôture à cette solennelle et terrible journée.

Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circonstances de cette comédie couraient dans toutes les maisons d'Alençon, et, disons-le à la honte de cette ville, elles y causaient un rire universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée avait fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus intrépides rieurs s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la magnifique résignation chrétienne qui l'anima quand elle donna le bras à son mystificateur involontaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui la plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte:–Madame de Troisville trouvera difficilement ici un appartement qui lui convienne; faites-moi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison pendant tout le temps que vous serez à vous en arranger une en ville.