La Comédie humaine. Volume VII

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–Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant la nuit?

–Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener la pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient vraiment horribles.

–Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient pas autant de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées!

–Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il vous voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère de veiller sur lui.

–Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la mauvaise société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon, car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi lui et sa mère vivraient-ils?... Cela fait frémir.

Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:–Qu'on m'en trouve une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu qui ôte l'intelligence n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de mon âge! Quels principes! quelle ignorance!

Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza se fit en préparant une prise de tabac.

Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase. Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur des hypothèques, qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur madame Granson.

–Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils: il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athanase, une fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal voir de l'Administration.

–Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.

Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme sacrifie tout, épris par ce mot de liberté si mal défini, si peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte; et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au Côté Gauche d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence, était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts se groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.

Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service, et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les mâchoires se meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement, et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.

Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus célèbre de ses rentrées, car on en parla pendant plus de deux ans, et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus tard, on appela les Jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan d'intrigues, capable de faire battre des montagnes.

–Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait que d'enfantillages.

Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit choir la princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé, qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des doigts un applaudissement.

–Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.

–Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.

–Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le chevalier.

Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la raison de son succès. Alors commença le forte du cancan. Du Bousquier fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre, l'ouverture de ce cancan fut magnifique.

–Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne Je ne sais qui; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait à le prendre:–La beauté sera toujours reine, lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand d'Autriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie où il se trouve des...

Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.

–Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.

–Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle Cormon d'un petit air entendu.

–Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache: les corruptions historiques ne vous atteignent point.

 

L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et inclina la tête en signe d'approbation laudative.

–Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des hypothèques.

–Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la bouche pleine.

–Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera difficilement à se marier.

–Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.

–Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président du tribunal.

–S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes...

–Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon mot.

Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un père sévère,–un père manant,–un père sifflé,–un père vert,–un père rond,–un père foré,–un père dû,–un père sicaire.–Il n'était ni père, ni maire; ni un révérend père; il jouait à pair ou non; ce n'était pas non plus un père conscrit.

–Ce n'est pas toujours un père nourricier, dit l'abbé de Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.

–Ni un père noble, reprit le chevalier de Valois.

L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour en conservant toute leur dignité.

–Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais à revers.

Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie ou le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance: personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait en lui débitant les plus étranges lieux-communs de politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.

L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les gros sous en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.

–Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?

Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.

–Quoi, mademoiselle? répondit-il.

Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille:–Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.

Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.

–Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à son fils.

–Rien.

–Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.

Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon:–Vous allez donc demain au Prébaudet?

–Mais il le faut bien, répondait-elle.

Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.

–A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise dans le boudoir.

–Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix écus!

–Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné autant.

–Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!

Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit de mademoiselle Cormon.

–Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du Bousquier! il faut être bien libertine pour s'adresser à lui.

–Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre?

–Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, lui!... Eh! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari: il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous; mais, dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai. Comprenez-vous?

–Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.

–Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i, Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien dans cette affaire...

–Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le cœur?

Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier de Valois:–Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission.–Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.

–Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...

–Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!

–C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se marier.

–Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...

–Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité chrétienne.

–Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance une exemplaire réprobation.

–A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son plus haut degré d'animation.

Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.

–Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.

Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième rubber, pour quitter la table.

–Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis décidément trop malheureux.

–Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin regard.

Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.

–Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses, dit la nièce du curé de Saint-Léonard.

Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après d'innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes, vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le Château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans cette rue. C'était inévitablement:–Mademoiselle Cormon était bien ce soir.–Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière.–Comme ce pauvre abbé baisse. Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus où sont ses cartes, il a des distractions.–Nous aurons le chagrin de le perdre.–Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain!–Un beau temps pour que les pommiers passent fleur!–Vous nous avez battus; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous n'en faites jamais d'autres.–Combien a-t-il donc gagné?–Mais, ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais.–Oui, ma foi, savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année, et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme!–Ah! quels coups nous avons essuyés ce soir!–Vous êtes bien heureux, monsieur et madame, vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la moitié de la ville à faire.–Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et vous dispenser de venir à pied.–Ah! monsieur, nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre fils à Paris nous emporte l'autre.–Vous en faites toujours un magistrat?–Que voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas de honte à servir le roi. Parfois une discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air fameux de: Femme sensible, entends-tu le ramage? etc. Pour les uns, du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale, le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres, le fournisseur était un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à cette statue du beau conte allégorique d'Addisson, pour laquelle deux chevaliers se battent en arrivant chacun de leur côté au carrefour où elle s'élève: l'un la dit blanche, l'autre la tient pour noire; puis, quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et noire à gauche, un troisième chevalier vient à leur secours et la trouve rouge.

 

En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait:–Il est temps de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon. La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à Séez chez l'Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires chez le curé de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier; ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives. Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre une visite de mademoiselle de Gordes qui lui démontrera la grandeur et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux cent mille livres, elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille livres de rente. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens Maire d'Alençon, Député; puis, une fois assis sur les bancs de la Droite, nous arriverons à la Pairie, en criant La clôture! ou A l'ordre!

Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla l'harmonie de ce pauvre ménage.

Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée dans sa carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour se rendre au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui précipita son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle Cormon. Le hasard est le plus grand de tous les artistes.

Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle à manger.

–Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars est parti d'Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre de vin?

–Qu'a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il...

–Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes de sa maîtresse.

–Vite! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières lignes, que Jacquelin attelle Pénélope.–Arrange-toi, ma fille, pour avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous retournons à la ville...

–Jacquelin! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima le visage de mademoiselle Cormon.

Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant:–Mais, mademoiselle, Pénélope mange son avoine.

–Hé! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant.

–Mais, mademoiselle, il va pleuvoir!

–Eh! bien, nous serons mouillés.

–Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du silence que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant.

–Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang! Regardez comme vous êtes rouge.

–Je suis rouge, Josette! dit-elle en allant se regarder dans une glace dont le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits doublement renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si j'allais être laide!–Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, plutôt que de perdre une minute.

Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous partagerez son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que monsieur de Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils d'un de ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait l'hospitalité, en se recommandant de l'amitié que l'abbé portait à son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis XV. L'ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment sa nièce de revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard, monsieur de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée. A la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier, témoins de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient cois en attendant ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs instructions, pour la première fois de sa vie mademoiselle Cormon, la despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet, leur dit un comme vous voudrez! qui les frappa de stupéfaction; car leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu'à compter ses fruits et les enregistrait par sortes, afin de diriger la consommation suivant le nombre de chaque espèce de fruit.

–Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.

Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet, laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa prendre sur lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui, semblable à la belle reine dont elle portait le nom, avait l'air de faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, la pauvre jument étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger convenablement la maison pour recevoir monsieur de Troisville. Elle calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que quarante ans; un militaire devait être immanquablement garçon, elle se promettait donc, son oncle aidant, de ne pas laisser sortir du logis monsieur de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope galopât, mademoiselle Cormon, occupée de ses toilettes et rêvant une première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de Josette, et se parlait à elle-même comme une personne qui roule de grands desseins. Enfin, la carriole atteignit la grande rue d'Alençon qui s'appelle la rue Saint-Blaise en y entrant du côté de Mortagne; mais vers l'hôtel du More elle prend le nom de la rue de la porte de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de Bretagne. Si le départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans Alençon, chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le lendemain de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation animée de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les biens de monsieur de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et Mortagne, Josette connaissait les branches diverses de la famille de Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en atteignant le pavé d'Alençon avait mis Josette au fait de l'aventure; la discussion s'était établie entre elles, et toutes deux avaient arrêté que le de Troisville attendu devait être un gentilhomme entre quarante et quarante-deux ans, garçon, ni riche ni pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de Troisville.