La Comédie humaine. Volume VII

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Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu de grâce à s'exécuter.

–Vieux ladre! se dit Suzanne.

Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, qui n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée, et qui portait les grisettes dans son cœur.

–Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main au tiroir, tu...

–Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale impertinence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les demandais?

Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion. Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le vieux garçon, qui eut l'air de dire:–C'est un droit qui me coûte cher. Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en Cour d'Assises, comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.

Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque la belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et qui, pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, au risque de ne pas avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon, empêtrer l'ancien fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se composant un visage désolé.

Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf cents francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l'éducation et l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en passant dans la principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul coup d'œil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales; un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel se trouvait un escalier couvert par une galerie de bois. D'un côté du couloir, une salle à manger et la cuisine; de l'autre, un salon à toutes fins et la chambre à coucher de la veuve. Athanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du premier étage de cette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente, mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où il était employé aux actes de l'État Civil. D'après ces indications, chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salît pas le carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées, endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise, en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes et sévères de la province. En ce moment le fils et la mère étaient ensemble dans la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où se mourait cette pensée qui n'en était même pas encore à l'aube de son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avénement. Le génie procède de deux manières: ou il prend son bien comme Napoléon et Molière aussitôt qu'il le voit, ou il attend qu'on le vienne chercher quand il s'est patiemment révélé.

Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative, il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements passionnés du Français; mais il était puissant dans le monde des esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par les niais: Il est fou. Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté tuait Athanase: la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer parmi les plus belles illustrations de la France; mais cet aigle, enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, allait mourir de faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la Bibliothèque de la Ville échappassent à l'attention, il enfouissait dans son âme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenait encore plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes de la ville; le pauvre enfant avait donc été conduit à l'aimer par le désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux hommes qui vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule que le monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître, dans une capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec une belle fille comme Suzanne; en province, elle effraie et dissout par avance le mariage d'un jeune homme pauvre là où la fortune d'un riche parti fait passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme de cœur sans fortune ne peut hésiter: il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmes dont peut s'éprendre un jeune homme sont rares: une belle jeune fille riche, il ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul; une belle fille pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art. Qui se rendra compte de la passion d'Athanase pour mademoiselle Cormon? Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par les préjugés, ni les femmes qui ne voulant rien concevoir aux passions des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant que les deux sexes se gouvernent par les mêmes lois. Ici, peut-être, faut-il en appeler aux jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux talents qui d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent, ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques du cancer qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles il ne se trouve point de moyens; ils ont subi ces avortements inconnus où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination. Plus haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et, combien ne se brise-t-il pas des liens dans ces chutes! leur vue perçante a, comme Athanase, découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se croyaient séparés que par une gaze; cette gaze qui n'arrêtait pas leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise incessamment. Quoi! la province calcule et arrange le mariage dans le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre artiste, à l'homme de science, de lui donner une double destination, de le faire servir à sauver sa pensée en assurant l'existence? Agité par ces idées, Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie qui serait définie; il pourrait s'élancer vers la gloire, rendre sa mère heureuse, et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon. Bientôt sa propre volonté créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion réelle: il se mit à étudier la vieille fille, et par suite du prestige qu'exerce l'habitude, il finit par n'en voir que les beautés et par en oublier les défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans, les sens sont pour tant de chose dans son amour! leur feu produit une espèce de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie chez Beaumarchais. Mais si l'on vient à songer que, dans la profonde solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son œil, que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette passion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase. Plus le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La mère, en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans, plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays; mais les obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que l'âge de mademoiselle Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables: elle n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier, comme le chevalier de Valois, elle avait sa politique, elle se tenait à l'affût des circonstances, elle attendait l'heure propice avec cette finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal inouï pour servir son fils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite à madame Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne!

 

En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé cette pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à buffet de bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage pâle, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées du matin, s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette, qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur, ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de se comprendre l'un et l'autre. C'est surtout comme une touche habile et forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une voix crie:–C'est lui. Puis, souvent la réflexion jette ses douches d'eau froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En un moment, aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation. Elle comprit combien elle perdait de sainteté, de grandeur, en se flétrissant elle-même à faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux, devint un arrêt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Athanase, un vague espoir de s'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant:–Je t'aimais! la fatalité, si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante. L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à madame Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit, elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva dans la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson, elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; elle entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête du vieux garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, tout en prévoyant la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de scandale qu'il devait y en avoir.

–Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que nous allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs, mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y aura chez elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier, il doit se servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien étonné de savoir ce qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait passé à cheval à la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans un bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une pose mélancolique font supposer toute une vie; nous nous forgeons un roman d'après le héros; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage est fait. Examine monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends ses manières; vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air emprunté comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien, toi qui sais l'hébreu par cœur!

Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis, puis il se leva, prit sa casquette, et se rendit à la Mairie en se disant:–Ma mère aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble, où demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous les matins, et il se disait alors mille choses fantasques:–Elle ne se doute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa maison un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lui serait fidèle, qui ne lui donnerait jamais de chagrin; qui lui laisserait la disposition de sa fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu! quelle fatalité! dans la même ville, à deux pas l'une de l'autre, deux personnes se trouvent dans les conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir je lui parlais?

Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au pauvre Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait capable de lui faire avec son beau corps un marchepied pour qu'il atteignît promptement à sa couronne.

Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, à l'exception de Suzanne. Cette grande et belle personne assez hardie pour brûler ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour commencer la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre après y avoir introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se trouvait une superbe robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. Semblable à la chaste Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue, elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que tout Alençon déplorait ses malheurs pour lesquels les dames des deux Sociétés de Charité et de Maternité manifestèrent une vive sympathie. Si Suzanne peut offrir une image de ces belles normandes qu'un savant médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait en ce genre le monstrueux Paris, elle resta dans les régions les plus élevées et les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le disait monsieur de Valois, la Femme n'existait plus, elle fut seulement madame du Valnoble; autrefois elle eût été la rivale des Rodhope, des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être l'épousera-t-il? il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en fabrique une nouvelle tous les six ans.

En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre, il existe un salon où se réunissent des personnes considérables et considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société. Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller, il ne se donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique, qu'ils n'y soient invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui possèdent de belles terres, la grande compagnie du département ne vient pas chez eux, et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte où se rencontrent la petite noblesse à poste fixe, le clergé, la magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du pays résident dans cette société solide et sans faste où chacun connaît les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison d'un mouchoir à bœufs de dix ou douze arpents dont l'acquisition a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bons ou mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en arrière. Il n'admet rien de Paris sans un long examen, se refuse aux cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le Grand-Livre, se moque des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer: science, littérature, inventions industrielles. Il obtient le changement d'un préfet qui ne convient pas, et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière des abeilles qui couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche. Enfin, là, les bavardages deviennent souvent de solennels arrêts. Aussi, quoiqu'il ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes y apparaissent-elles de loin en loin; elles y viennent chercher une approbation de leur conduite, une consécration de leur importance. Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre de quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se rencontre pas de fortune assez considérable pour tenir maison ouverte, les gros bonnets choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient les gens d'Alençon, la maison d'une personne inoffensive de qui la vie arrêtée, dont le caractère ou la position laisse la société maîtresse chez elle, en ne portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de chacun. Ainsi la haute société d'Alençon se réunissait depuis long-temps chez la vieille fille dont la fortune était à son insu couchée en joue par madame Granson, son arrière-petite-cousine, et par les deux vieux garçons dont les secrètes espérances viennent d'être dévoilées. Cette demoiselle vivait avec son oncle maternel, un ancien Grand-Vicaire de l'Évêché de Séez, autrefois son tuteur, et de qui elle devait hériter. La famille, que représentait alors Rose-Marie-Victoire Cormon, comptait autrefois parmi les plus considérables de la province; quoique roturière, elle frayait avec la noblesse à laquelle elle s'était souvent alliée, elle avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats à la Robe et plusieurs évêques au Clergé. Monsieur de Sponde, le grand-père maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la Noblesse aux États-Généraux, et monsieur Cormon, son père, par le Tiers-État; mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les filles de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province, en sorte qu'elle avait si bien tallé dans le Duché, qu'elle y embrassait tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait davantage à la noblesse.

 

Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier duc d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants. Cependant loin de donner des revenus, ce logis était une cause de dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de province une demeure placée au centre, sans méchant voisinage, belle au dehors, commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait cette envie. Ce vieil hôtel était situé précisément au milieu de la rue du Val-Noble, appelée par corruption le Val-Noble, sans doute à cause du pli que fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture que produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit, pierre qui se travaille difficilement, ses angles, les encadrements des fenêtres et ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée; son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb, extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal sans corps qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous. Les deux pignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises et les écuries; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie.

Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait pu deviner la vieille fille. L'œil qui présidait là devait être un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les pavés, nettoyer les crêtes des murs, exiger un balayage continuel, ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés. Elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche, la Bretagne et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une crasse indifférence pour le comfort. Jamais ni le chevalier de Valois, ni du Bousquier ne montaient les marches du double escalier qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un qu'il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la ville devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable qui sortait sur un autre perron du côté du jardin. Cette espèce de galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur d'appui, était l'hôpital des portraits de famille malades: quelques-uns avaient un œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule avariée; celui-ci tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, celui-là était amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses. C'était l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots, et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties égales. D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier, une grande salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequel on communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à quatre fenêtres, à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage, et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute offrir beaucoup de logements depuis long-temps habités par des rats et des souris dont les hauts-faits nocturnes étaient redits par mademoiselle Cormon au chevalier de Valois, en s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin, d'environ un demi-arpent, est margé par la Brillante, ainsi nommée à cause des parcelles de mica qui paillettent son lit; mais partout ailleurs que dans le Val-Noble où ses eaux maigres sont chargées de teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons où s'exercent des professions altérées; mais par bonheur elle n'avait alors en face d'elle que des gens tranquilles, des bourgeois, un boulanger, un dégraisseur, des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai, au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la Brillante. Sur la balustrade de la terrasse imaginez de grands vases en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et à gauche, le long des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls carrément taillés; tous aurez une idée du paysage plein de bonhomie pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme! rien de pompeux, mais rien de transitoire: là, tout semble éternel. Le rez-de-chaussée appartenait donc à la réception. Là tout respirait la vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes et à quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes en gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui dans une bonne partie des maisons du centre de la France vous font prendre en haine de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à semer ou à se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et vernis se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode dans le dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La Fontaine; mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés. Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de laquelle pendait un vieux lustre en cristal de roche, enveloppé d'une chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule dont le sujet, pris dans la dernière scène du Déserteur, prouvait la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette pendule en cuivre doré se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de hauteur: au fond le déserteur sortait de la prison entre ses soldats; sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer, les pelles et pincettes étaient dans un style analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les plus récents portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois pastels de Latour. Quatre tables de jeu, un trictrac, une table de piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fut planchéiée. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix fou dont ne se doutait point mademoiselle Cormon; mais lui en eût-on offert mille écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait pour système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches, sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage de fleurs. Les siéges étaient en canne vernie et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien, ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.