Czytaj książkę: «Candide, ou l'Optimisme»

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Voltaire

Candide, ou l'Optimisme


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066303778

Table des matières

CHAPITRE PREMIER. Comment Candide fut élevé dans un beau Château,&comment il fut chassé d’icelui.

CHAPITRE SECOND. Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

CHAPITRE TROISIEME. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares,&ce qu’il devint.

CHAPITRE QUATRIEME. Comment Candide rencontra son ancien Maître de Philosophie le Docteur Panglofs,&ce qui en advint.

CHAPITRE CINQUIEME. Tempête, naufrage, tremblement de terre,&ce qui advint du Docteur Panglofs, de Candide, & de l’Anabatiste Jaques.

CHAPITRE SIXIEME. Comment on fit un bel Auto-da-sè pour empêcher les tremblements de terre,&comment Candide fut fessé.

CHAPITRE SEPTIEME, Comment une vieille prit soin de Candide,&comment il retrouva ce qu’il aimait,

CHAPITRE HUITIEME. Histoire de Cunégonde.

CHAPITRE NEUVIEME. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand Inquisiteur &d’un Juif.

CHAPITRE DIXIEME. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde&la vieille arrivent &Cadiz, & de leur embarque ment.

CHAPITRE ONZIEME. Histoire de la Vieille.

CHAPITRE DOUZIEME. Suite des malheurs de la Vieille.

CHAPITRE TREIZIEME Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde& de la Vieille,

CHAPITRE QUATORZIEME. Comment Candide&Cacambo furent reçus chez les Jésuites du Paraguai.

CHAPITRE QUINZIEME. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

CHAPITRE SEIZIEME. Ce qui advint aux deux Voyageurs avec deux filles, deux singes& les Sauvages nommés Oreillons.

CHAPITRE DIX-SEPTIEME. Arrivée de Candide&de son valet au pays d’Eldorado,&ce qu’ils y virent.

CHAPITRE DIX-HUITIEME. Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado.

CHAPITRE DIX-NEUVIEME. Ce qui leur arriva à Surinam, : comment Candide fit connaissance avec Martin.

CHAPITRE VINGTIEME. Ce qui arriva sur mer à Candide &à Martin.

CHAPITRE VINGT-UNIEME. Candide&Martin aprochent des Côtes de France&raisonnent

CHAPIT. VINGT-DEUXIEME. Ce qui arriva en France à Candide&à Martin.

CHAP. VINGT-TROISIEME. Candide&Martin vont sur les Côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voyent.

CHAP. VINGT–QUATRIEME. De Paquette,&de Frère Giroflée.

CHAP. VINGT-CINQUIEME. Visite chez le Seigneur Pococuranté Noble Vénitien.

CHAPITRE VINGT-SIXIEME. D’un souper que Candide&Martin firent avec six étrangers, & qui ils étaient.

CHAPIT. VINGT-SEPTIEME. Voyage de Candide à Constantinople.

CHAPIT. VINGT-HUITIEME. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Panglofs, à Martin, &c.

CHAPIT. VINGT-NEUVIEME. Comment Candide retrouva Cunégonde&la Vieille.

CHAPIT. TRENTIEME. Conclusion.

CANDIDE,

OU

L’OPTIMISME,

TRADUIT DE L’ALLEMAND

DE

MR. LE DOCTEUR RALPH.


M D C C L I X.

CHAPITRE PREMIER.
Comment Candide fut élevé dans un beau Château,&comment il fut chassé d’icelui.

Table des matières


L y avait en Westphalie, dans le Château de Mr. le Baron de Thunder–ten–tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa phisionomie annonçait son ame. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la sœur de Mr. le Baron,&d’un bon& honnête Gentil-homme du voisinage, que cette Demoiselle ne voulut jamais épouser, parce qu’il n’avait pû prouver que soixante &onze quartiers,&que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du tems.

Monsieur le Baron était un des plus puissans Seigneurs de la Westphalie, car son Château avait une porte&des fenêtres. Sa grande Salle, même, était ornée d’une Tapisferie. Tous les chiens de ses basses-cours, composaient une meute dans le besoin; ses palfreniers étaient ses piqueurs; le Vicaire du village était son grand Aumonier. Ils l’appellaient tous Monseigneur,&ils riaient quand il faisait des contes.

Madame la Baronne qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération,&faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encor plus respectable. Sa fille Cunégonde âgée de dix-sept ans était haute en couleur, fraîche, graffe, appétissante. Le fils du Baron paraissait en tout digne de son père. Le Précepteur Panglofs était l’oracle de la maison,&le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge& de son caractère.

Panglofs enseignait la Métaphisico-théologo-cosmolo-nigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause,& que dans ce meilleur des Mondes possibles, le Château de Monseigneur le Baron était le plus beau des Châteaux,&Madame la meilleure des Baronnes possibles.

Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement: car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes font visiblement instituées pour être chauffées,&nous avons des chauffes. Les pierres ont été formées pour être taillées,&pour en faire des Châteaux; aussi Monseigneur a un très beau Château; le plus grand Baron de la province doit être le mieux logé:&les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien, ont dit une sottise: il fallait dire que tout est au mieux.

Candide écoutait attentivement, &croyait innocemment; car il trouvait Mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prit jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né Baron de Thunder–ten–tronckh, le second degré de bonheur était d’être Mademoiselle Cunégonde, le troisiéme de la voir tous les jours,&le quatrième d’entendre Maître Panglofs, le plus grand Philosophe de la Province,&par conféquent de toute la Terre.

Un jour Cunégonde en se promenant auprès du Château, dans le petit bois qu’on appellait parc, vit entre des broussailles le Docteur Panglofs qui donnait une leçon de phisique expérimentale a la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie&très docile. Comme Mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences, elle observa, sans soufler, les expériences réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement la raison suffisante du Docteur, les effets&les causes:&s’en retourna toute agitée, toute pensive, toute remplie du desir d’être savante; songeant qu’elle pourroit bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

Elle rencontra Candide en revenant au Château,&rougit; Candide rougit aussi; elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée 9 &Candide lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain après le diner, comme on fortait de table, Cunégonde&Candide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune Demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grace toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. Monsieur le Baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent,&voïant cette cause&cet effet chassa Candide du Château à grands coups de pied dans le derrière; Cunégonde s’évanouït; elle fut souflettée par Madame la Baronne dès qu’elle fut revenue a elle-même; &tout fut consterné dans le plus beau&le plus agréable des Châteaux possibles.

CHAPITRE SECOND.
Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Table des matières

CAndide chassé du Paradis terrestre, marcha longtems sans savoir où, pleurant, levant les yeux au Ciel, les tournant souvent vers le plus beau des Châteaux qui renfermait la plus belle des Baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux filions, la neige tombait à gros flocons. Candide tout transi se traina le lendemain vers la Ville voisine, qui s’appelle Waldberghoff-trarbk-dikdorff, n’ayant point d’argent, mourant de faim&de lassitude, il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habilles de bleu le remarquèrent: Camarade, dit l’un, voila un jeune homme très bien fait&qui a la taille requise ils s’avancèrent vers Candide,&le prièrent à diner très civilement. Messieurs, leur dit Candide, avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas de quoi payer mon écot. Ah Monsieur! lui dit un des bleus, les personnes de vôtre figure& de vôtre mérite ne payent jamais rien: n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut? Oui, Messieurs, c’est ma taille, dit-il en faisant la revérence. Ah Monsieur! mettez vous à table; non seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne font faits que pour se sécourir les uns les autres. Vous avez raison, dit Candide; c’est ce que Mr. Panglofs m’a toujours dit, &je vois bien que tout est au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend&veut faire fan billet, on n’en veut point, on se met à table; N’aimez-vous pas tendrement....? Oh ouï! répond-il, j’aime tendrement Mademoiselle Cunégonde; Non, dit l’un de ces Messieurs, nous vous demandons si vous n’aimez pas tendrement le Roi des Bulgares? Point du tout, dit-il, car je ne l’ai jamais vû. Comment? c’est le plus charmant des Rois,&il faut boire à sa fauté; Oh! très volontiers, Messieurs;&il boit. C’en est allez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le deffenseur, le héros des Bulgares; vôtre fortune est faite,&vôtre gloire est assurée. On lui met sur le champ les fers aux pieds,&on le mêne au Régiment. On le fait tourner à droite, a gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en jouë, tirer, doubler le pas,&on lui donne trente coups de bâton; le lendemain il fait l’exercice un peu moins mal,&il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain on ne lui en donne que dix,&il est regardé pas ses camarades comme un prodige.

Candide tout stupéfait ne démêlait pas encor trop bien comment il était un héros: il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant tout, droit devant lui, croïant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues, que voilà quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le mênent dans un cachot; on lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le mieux, d’être fustigé trente-six fois par tout le Régiment, ou de recevoir à la fois douze baies de plomb dans la cervelle; il eut beau dire que les volontés font libres, &qu’il ne voulait ni l’un, ni l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina en vertu du don de Dieu, qu’on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuïa deux promenades. Le Régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguettes, qui, depuis la nuque du cou jusqu’au cû lui découvrirent les muscles&les nerfs. Comme on allait proceder à la troisiéme course, Candide n’en pouvant plus demanda en grace qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il obtint cette saveur; on lui bande les yeux, on le fait mettre à genoux; le Roi des Bulgares passe dans ce moment, il s’informe du crime du patient;&comme ce Roi avait un grand génie, il comprit par tout ce qu’il aprit de Candide que c’était un jeune Métaphisicien, fort ignorant des choses de ce monde,&il lui accorda sa grace avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux& dans tous les siécles. Un brave Chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau,&pouvait marcher, quand le Roi des Bulgares livra bataille au Roi des Abares.

CHAPITRE TROISIEME.
Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares,&ce qu’il devint.

Table des matières

RIen n’était si beau, si leste. fi brillant, fi bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les haut-bois, les tambours, les canons formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en Enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousquetterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La bayonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille ames. Candide qui tremblait comme un Philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin tandis que les deux Rois faisaient chanter des Te-Deum, chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets&des causes. Il passa par dessus des tas de morts&de mourants,&gagna d’abord un village voisin; il était en cendres, c’était un village Abare que les Bulgares avaient brûlé selon les loix du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfans à leurs mammelles fanglantes; la des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres a demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répanduës sur la terre, à côté de bras&de jambes coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il apartenait a des Bulgares;&les héros Abares l’avaient traité de même. Candide toujours marchant sur des membres palpitans, ou à travers des ruïnes, arriva enfin hors du théatre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac,&n’oubliant jamais Mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande: mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là,&qu’on y était Chrêtien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien qu’il l’avait été dans le Château de Mr. le Baron avant qu’il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mademoiselle Cunégonde.

Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous, que s’il continuait a faire ce métier on l’enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.

Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de fuite sur la charité dans une grande assemblée. Cet Orateur le regardant de travers, lui dit, Que venez-vous faire ici? y êtes-vous pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide, tout est enchainé nécessairement, &arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de Mademoiselle Cunégonde, que j’aye passé par les baguettes,& il faut que je demande mon pain, jusqu’a-ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être autrement. Mon ami, lui dit l’Orateur, croyez-vous que le Pape soit l’Ante-Christ? Je ne l’avais pas encor entendu dire, répondit Candide; mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne mentes pas d’en manger, dit l’autre; va, coquin, va, misérable, ne m’aproche de ta vie. La femme de l’Orateur ayant mis la tête à la fenêtre,&avisant un homme qui doutait que le Pape fût Ante-Christ, lui répandit sur le chef un plein… O Ciel! à quel excès se porte le zèle de la Religion dans les Dames!

Un homme qui n’avait point été batisé, un bon Anabatiste, nommé Jaques, vit la manière cruelle&ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un être a deux pieds sans plumes, qui avait une ame; il l’amena chez lui, le nétoya, lui donna du pain &de la bierre, lui fit présent de deux florins,&voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque devant lui s’écriait, Maître Panglofs me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je fuis infiniment plus touché de vôtre extrême générosité que de la dureté de ce Monsieur à manteau noir,&de Madame son Epouse.

Le lendemain en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires,&parlant de la gorge, tourmenté d’une toux violente,&crachant une dent à chaque effort.

CHAPITRE QUATRIEME.
Comment Candide rencontra son ancien Maître de Philosophie le Docteur Panglofs,&ce qui en advint.

Table des matières

CAndide plus ému encor de compassion que d’horreur, donna à cet épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête Anabatiste Jaques, Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes&fauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus vôtre cher Panglofs? Qu’entends-je? vous mon cher Maître! vous dans cet état horrible! quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des Châteaux? qu’est devenue Mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d’œuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit Panglofs; aussi-tôt Candide le mène dans l’étable de l’Anabatiste, où il lui fit manger un peu de pain;&quand Panglofs fut refait, Eh bien, lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide s’évanouit a ce mot; son ami rapella ses sens, avec un peu de mauvais vinaigre qui se trouva par hazard dans l’étable. Candide r’ouvre les yeux, Cunégonde est mortel! ah meilleur des mondes, ou êtes-vous? mais de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vû chasser du beau Château de Mr. son père à grands coups de pied? Non, dit Panglois, elle a été éventrée par des soldats Bulgares, après avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête a Mr. le Baron qui voulait la défendre; Madame la Baronne a été coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa sœur;&quant au Château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre: mais nous avons été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une Baronie voifine qui apartenait à un Seigneur Bulgare.

A ce discours Candide s’évanouït encor: mais revenu à soi, &ayant dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause&de l’effet,&de la raison suffisante qui avait mis Panglofs dans un fi piteux état. Hélas, dit l’autre, c’est l’amour; l’amour, le consolateur du Genre-humain, le conservateur de l’Univers, l’ame de tous les Etres sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet amour, ce souverain des cœurs, cette ame de nôtre ame; il ne m’a jamais valu qu’un baiser&vingt coups de pied au cû. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet fi abominable?

Panglofs répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu Paquette, cette jolie suivante de nôtre auguste Baronne; j’ai goûté dans ses bras les délices du Paradis, qui ont produit ces tourments d’Enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un Cordelier très savant, qui avait remonté à la source; car il l’avait eue d’une vieille Comtesse, qui l’avait reçue d’un Capitaine de Cavalerie, qui la devait à une Marquise, qui la tenait d’un Page, qui l’avait reçue d’un Jésuite, qui étant novice l’avait eue en droite ligne d’un des compagnons de Christophle Colomb. Pour moi je ne la donnerai à personne, car je me meurs.

O Panglofs! s’écria Candide, vola une étrange généalogie! n’est-ce pas le Diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme; c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé, dans une Isle de l’Amérique, cette maladie qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même empêche la génération,&qui est évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le chocolat, ni la cochenille; il faut encor observer que jusqu’aujourdhui dans nôtre Continent, cette maladie nous est particulière comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonois ne la connaissent pas encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent a leur tour dans quelques siécles. En attendant, elle a fait un merveilleux progrès parmi nous,& surtout dans ces grandes armées composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des États; on peut assurer que quand trente mille hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille vérolés de chaque côté.

Voilà qui est admirable, dit Candide, mais il faut vous faire guérir. Eh comment le puis-je? dit Panglofs, je n’ai pas le sou, mon ami;&dans toute l’étendue de ce Globe on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paye pour nous.

Ce dernier discours détermina Candide, il alla se jetter aux pieds de son charitable Anabatiste Jaques,&lui fit une peinture fi touchante de l’état ou son ami était réduit, que le bon homme n’hésita pas à recueillir le Docteur Panglofs; il le fit guérir a ses dépens. Panglofs dans la cure ne perdit qu’un œil&une oreille. Il écrivait bien,&savait parfaitement l’arithmétique. L’Anabatiste Jaques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois étant obligé d’aller a Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son vaisseau ses deux Philosophes. Panglofs lui expliqua comment tout était on ne peut mieux. Jaques n’était pas de cet avis. Il faut bien, disait-il, que les hommes ayent un peu corrompu la nature, car ils ne font point nés loups,&ils font devenus loups: Dieu ne leur a donné ni canon de vingt-quatre, ni bayonnettes; &ils se font fait des bayonnettes &des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes;&la Justice qui s’empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était indispensable, répliquait le Docteur. borgne,&les malheurs particuliers font le bien général, de forte que plus il y a de malheurs particuliers,&plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air s’obscurcit, les vents souflèrent des quatre coins du monde,&le vaisseau fut affailli de la plus horrible tempête à la vue du port de Lisbonne.

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
111 str. 3 ilustracji
ISBN:
4064066303778
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Bookwire
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