Czytaj książkę: «Histoire de Napoléon Ier»

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Théodore Bachelet

Histoire de Napoléon Ier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318024

Table des matières

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE I.

Table des matières

Origine, éducation et jeunesse de Napoléon Bonaparte.

Les Bonaparte, dont le nom s’écrivait indifféremment Buonaparte ou Bonaparte avant que Napoléon Ier en fixât l’orthographe, ont joué un rôle distingué dans les annales de l’Italie. Dès l’année 1178, un Jean Bonaparte était célèbre à Trévise. Au XIIIe siècle, on distinguait trois branches de cette famille noble: 1° la branche de Trévise, qui fournit plusieurs podestats à Vérone, et s’éteignit en 1397 avec Servadius Bonaparte, prieur des chevaliers Gaudenti; 2° la branche de Florence, à laquelle se rattachaient les Bonaparte de San-Miniato-al-Tedesco, et qui finit vers 1570, dans la personne de Jean Bonaparte, gentilhomme attaché aux Orsini; 3° la branche de Sarzane, dans le territoire de Gênes, la plus illustre et la seule survivante, et dont un membre, Louis-Marie-Fortuné Bonaparte, se fixa à Ajaccio en 1612.

La famille Bonaparte était inscrite à Venise sur le Livre d’or. Un portrait de la galerie des Médicis représente une Bonaparte mariée à un membre de cette famille. La mère du pape Paul V était, dit-on, une Bonaparte. Au siècle dernier, pendant les guerres d’Italie, les Bolonais présentèrent au général Bonaparte de vieux titres qui unissaient sa famille à d’autres maisons historiques.

Les Bonaparte ne furent point étrangers à la littérature. En 1592, Nicolas Bonaparte de San-Miniato publia à Florence une comédie intéressante, la Vedova (la Veuve), réimprimée à Paris en 1803. Un autre Nicolas Bonaparte, savant illustre, fut le fondateur, à l’université de Pise, d’une chaire de jurisprudence. Son neveu, Jacques Bonaparte, écrivit une curieuse Relation historique de la prise et du sac de Rome en l’année 1527 ( par le connétable de Bourbon), publiée en italien à Cologne en 1756, traduite en français par Hamelin en 1809, et rééditée en 1830, à Florence, par Napoléon-Louis Bonaparte.

L’empereur Napoléon Ier traita toujours fort légèrement les adulations par lesquelles on essayait de donner à sa famille une antiquité et une illustration fabuleuses. Dans les dernières années du Consulat, quand on voulait rattacher son nom aux vieilles royautés de l’Europe, il disait: «Ma noblesse ne date que de Montenotte.» Lors de son mariage avec Marie-Louise, l’empereur d’Autriche, François, père de cette archiduchesse, se fit présenter tous les titres de la famille Bonaparte. «Je ne lui donnerais pas ma fille, disait-il, si je n’étais convaincu que sa famille est aussi noble que la mienne.» Napoléon répondait encore en 1812 à ce souverain, qui lui rappelait ses titres, «qu’il n’attachait pas le moindre prix à ces choses-la; qu’au contraire il tenait à être le Rodolphe de Habsbourg de sa race.»

On ne peut donc accorder qu’une médiocre confiance aux travaux de généalogistes entraînés par l’enthousiasme ou aux ingénieuses flatteries de courtisans avides de plaire. Ainsi, en 1800, l’Italien Césaris prétendit prouver les alliances des Bonaparte avec la maison d’Est, Welf ou Guelf, désignée comme tige de la ligne allemande qui gouverne aujourd’hui l’Angleterre. D’autres firent descendre Napoléon des Comnène, empereurs grecs de Constantinople. Si l’on devait en croire quelques écrivains, les Bonaparte appartiendraient à ces familles de Maïnotes qui, abandonnant la Grèce aux XIVe et XVe siècles, vinrent fonder en Corse une colonie. Ou bien encore, il résulterait de manuscrits conservés à Majorque que les Bonaparte sont une famille d’origine provençale ou languedocienne, transplantée en Espagne. Enfin il s’est trouvé quelqu’un qui a sérieusement débité que Napoléon descendait en ligne directe de l’homme au masque de fer. Toutes ces prétentions problématiques rappellent les luttes des villes grecques se disputant l’honneur d’avoir donné le jour à Homère.

Au XVIIIe siècle, les Bonaparte de Corse n’étaient plus représentés que par deux descendants mâles: Lucien Bonaparte, archidiacre, prêtre pieux et tolérant, et Charles-Marie Bonaparte, assesseur à la juridiction d’Ajaccio. Celui-ci épousa en 1767 Lætitia Ramolino, dont il eut huit enfants: Joseph, roi de Naples et puis d’Espagne; Napoléon, dont nous écrivons l’histoire; Lucien, prince de Canino; Elisa, princesse de Lucques et de Piombino; Louis, roi de Hollande, père de l’empereur actuel; Marie-Pauline, princesse Borghèse; Caroline, épouse de Murat, roi de Naples; et Jérôme, roi de Westphalie. L’archidiacre Lucien, un moment avant de mourir, et après avoir exhorté tous ses neveux réunis autour de son lit, disait à Joseph: «Tu es l’aîné de la famille, mais souviens-toi toujours que Napoléon en est le chef,» Il avait entrevu dans son jeune neveu des germes de grandeur.

Charles-Marie Bonaparte s’était vivement opposé à la réunion de la Corse à la France, et avait pris parti pour Paoli. Quand les troupes françaises, victorieuses à Ponte-Novo, marchèrent sur Corte, siége de la résistance, il s’enfuit avec un grand nombre de familles dans les chaînes de Monte-Rotondo. Lætitia, alors enceinte de sept mois, subit des privations de toute espèce, des angoisses de toutes les heures. La famille Bonaparte s’était à peine résignée à accepter la domination française et à rentrer dans Ajaccio, lorsque Napoléon vint au monde, le jour de l’Assomption, 15 août 1769. Il naissait au moment où les malheurs mêmes de sa famille lui donnaient le titre de Français.

Parlant plus tard de ses premières années, Napoléon disait: «Je n’étais qu’un enfant obstiné et curieux.» Cette curiosité devait bientôt se transformer en un vif besoin de connaître les hommes et les choses, et cette obstination en une énergique volonté, capable de réaliser les plus hautes conceptions. Un naturel bouillant, promptement réprimé par la vigoureuse autorité de sa mère, un amour exalté de l’indépendance, un orgueil opiniâtre à cacher ses larmes ou à ne demander aucune grâce, une générosité de sentiment qui le portait, soit à taire les fautes de ses frères et de ses sœurs, soit à en supporter le châtiment immérité, tels furent les caractères de l’enfance de Napoléon. La duchesse d’Abrantès raconte une anecdote qu’elle dit tenir de Napoléon lui-même. L’archidiacre Lucien avait envoyé à la famille une corbeille de raisins, de figues et de cédrats. Les fruits disparurent, et Napoléon, qui avait alors sept ans, fut accusé de les avoir dérobés et mangés. Comme il nia, il fut fouetté. Ne voulant pas demander grâce, puisqu’il n’était pas coupable, il reçut encore les verges. Pendant trois jours, où il n’eut à manger que du pain et du fromage, il ne versa pas une larme. Enfin, sa sœur Elisa vint s’accuser.

Il aimait à se retirer dans un pavillon situé au milieu d’une grotte voisine de la maison de campagne où sa famille passait l’été, à deux kilomètres d’Ajaccio. Dans cette retraite solitaire, il agitait déjà peut-être les plus brillants rêves d’avenir.

Le comte de Marbœuf, gouverneur de la Corse, s’intéressait à la famille Bonaparte. Comme il entrait, d’ailleurs, dans la politique de la France de s’attacher les principaux habitants de l’île conquise, Napoléon, âgé de dix ans, fut admis à l’Ecole militaire de Brienne, et Elisa à la maison royale de Saint-Cyr.

Sa physionomie étrangère, son accent italien, son nom même, l’exposèrent, au milieu de ses condisciples, à des railleries auxquelles son caractère décidé mit bientôt un terme. Fier et silencieux, réservé dans ses sympathies et ses amitiés, ne se mêlant aux jeux ordinaires que pour les diriger, se plaisant surtout à ceux qui simulaient des combats, il ne tarda pas même à prendre dans l’école une certaine autorité. Docile à ses maîtres, non par crainte, mais par réflexion et par intelligence du devoir, il était aussi humilié d’une pénitence que d’une injure. Condamné un jour à dîner à genoux, revêtu d’un habit de pénitence, il fut pris d’une attaque de nerfs si violente, qu’il fallut l’exempter de cette réparation.

Le jeune Napoléon montra peu d’aptitude à l’étude des langues: rebelle au latin, il ne parvint même qu’à une orthographe imparfaite du français. Mais il travailla avec ardeur aux mathématiques, et y fit de notables progrès; il avait pour maître le P. Patrault, de l’ordre des Minimes, et pour répétiteur Pichegru, le futur conquérant de la Hollande.

A sa sortie de Brienne en 1783, il fut recommandé au ministre de la guerre par M. de Keralio, inspecteur des écoles militaires. Voici la note singulière qui lui valut une dispense d’âge pour entrer à l’Ecole militaire de Paris:

«M. de Bonaparte, taille de quatre pieds dix pouces dix lignes, a fait sa quatrième; de bonne constitution, santé excellente, caractère soumis, honnête et reconnaissant; conduite très-régulière; s’est toujours distingué par son application aux mathématiques; il sait très-passablement son histoire et sa géographie; il est assez faible dans les exercices d’agrément et pour le latin; ce sera un excellent marin; mérite de passer à l’Ecole de Paris.»

Dans sa nouvelle position, Napoléon se fit encore remarquer par ses succès dans les sciences exactes. Il prenait aussi un plaisir infini à la lecture de Plutarque; la vie des héros grecs et romains, les grandes expéditions militaires de l’antiquité, excitaient son enthousiasme. De pareilles dispositions, jointes au goût assez altéré de l’époque et entretenues par la nature hardie et quelque peu sauvage de son esprit, donnèrent à ses exercices littéraires un certain cachet de pompe emphatique. Son professeur de belles-lettres, Domairon, disait, en parlant de ses amplifications, que «c’était du granit chauffé au feu des volcans.»

L’Ecole militaire de Paris n’était guère ouverte qu’à des jeunes gens de riches familles, élevés dans des habitudes de luxe et de prodigalité. Napoléon, qui était boursier, ne pouvait partager ces folles dépenses; et pour ne point être amené à un aveu de pauvreté, qui lui eût été pénible, il évitait toute liaison et vivait dans un sombre isolement.

En 1785, il perdit son père à Montpellier. Lorsque, sous le Consulat, les notables de cette ville voulurent lui élever un monument, Napoléon, tout en les remerciant avec effusion, leur dit: «Ne troublons pas le repos des morts. J’ai perdu aussi mon grand-père et mon arrière-grand-père, pourquoi ne ferait-on rien pour eux? Voyez! ce que vous m’offrez mène loin. Si c’était hier que j’eusse perdu mon père, je serais fort reconnaissant que l’on voulût bien accompagner mon deuil de quelques hautes marques d’intérêt; mais un événement qui date de vingt ans est fini et étranger à la France.» Néanmoins, quelques années plus tard, Louis Bonaparte fit transporter le corps de son père à Saint-Leu, dans la vallée do Montmorency, où un monument lui est consacré.

Un ami de la famille, M. de Permon, établi à Paris, quai de Conti, faisait venir chez lui Napoléon aux jours de congé. Souvent il vit éclater son indignation concentrée contre le luxe dont il était blessé à l’Ecole militaire. On lit dans les Mémoires de Mme d’Abrantès quelques scènes caractéristiques. M. de Permon avait appris qu’un déjeuner devait être offert par les élèves de l’Ecole à un de leurs maîtres. Remarquant chez Napoléon une tristesse plus grande que de coutume et en devinant la cause, il lui offrit la petite somme dont il avait besoin. Celui-ci rougit, et refusa sèchement. M. de Permon recourut alors à un subterfuge; il assura au jeune homme qu’à la mort de son père il avait reçu de lui quelque argent. «Il me regarda fixement, dit-il en racontant cette anecdote, et avec un œil si scrutateur, que j’en fus presque intimidé. — Puisque cet argent vient de mon père, répondit-il, je l’accepte; mais si c’eût été à titre de prêt, je n’aurais pu le recevoir. Ma mère n’a déjà que trop de charges; je ne dois pas les augmenter par des dépenses, surtout lorsqu’elles me sont imposées par la folie stupide de mes camarades.»

Sa sœur se trouva dans un embarras semblable, à l’occasion d’un goûter d’adieu que les demoiselles de Saint-Cyr donnaient à une de leurs amies. Il était allé la voir avec Mme de Permon et son frère, M. de Comnène; recevant la confidence d’une humiliation qu’il partageait, il rougit de colère et frappa violemment du pied, Dès qu’on fut remonté en voiture, il éclata en invectives contre Saint-Cyr et l’Ecole militaire, et accusa en termes si amers la mauvaise organisation de ces maisons royales, que M. de Comnène l’interrompit vivement. «Tais-toi! lui dit-il; il ne t’appartient pas, étant élevé par la charité du roi, de parler ainsi que tu le fais. — Je ne suis pas élève du roi, reprit Napoléon tremblant de colère, je suis élève de l’Etat. — Tu as trouvé là une belle distinction! ajouta M. de Comnène, qui ne comprenait pas cette hardiesse d’opinion. Mais que tu sois élève du roi ou de l’Etat, il n’importe. Le roi n’est-il pas l’Etat d’ailleurs? Et puis, je ne veux pas que tu parles ainsi de ton bienfaiteur devant moi. — Je ne dirai rien qui vous déplaise, poursuivit le jeune homme; permettez-moi seulement d’ajouter que si j’étais le maître de rédiger les règlements, ils le seraient autrement pour le bien de tous.»

Lorsque Napoléon devint en effet le maître, il introduisit l’égalité la plus parfaite dans le régime intérieur des écoles militaires; s’il y eut des riches et des pauvres, aucun des élèves ne dut s’en apercevoir.

Les blessures que reçut son amour-propre à l’Ecole militaire durent exercer de l’influence sur ses premières opinions politiques; il était naturel qu’il accueillît avec ardeur tout ce qui tendait à effacer les supériorités de rang et de fortune qui l’avaient tant fait souffrir, et qu’il se fît le disciple des philosophes du XVIIIe siècle. Sa correspondance avec ses parents, ouverte et quelquefois brûlée par les professeurs de l’Ecole, contenait d’irrévérencieuses paroles envers le roi. Sous le Consulat, il reçut souvent à la Malmaison M. de l’Éguille, qui lui avait enseigné l’histoire; il lui disait un jour: «De toutes vos leçons, celle qui m’a laissé le plus d’impression, c’est la révolte du connétable de Bourbon; mais vous aviez tort de me dire que son plus grand crime avait été de faire la guerre à son roi. Son véritable crime fut d’être venu attaquer la France avec les étrangers.» C’était encore une de ces distinctions que la révolution de 1789 a fait passer de la théorie dans les faits.

Napoléon passa ses examens de sortie en 1785. A peine âgé de seize ans, il obtint une lieutenance en second au régiment de la Fère, et bientôt après fut promu au grade de lieutenant dans un corps d’artillerie en garnison à Valence.

CHAPITRE II.

Table des matières

Bonaparte officier d’artillerie. — 13 et 14 vendémiaire.

Bonaparte était à Valence, lorsque s’ouvrirent les états généraux (5 mai 1789): il se trouva, dès le commencement, mêlé aux passions du temps dans cette province du Dauphiné qui en fut si violemment agitée. Il était loin de prévoir encore jusqu’où le mèneraient ces événements.

Nommé par droit d’ancienneté capitaine au 4e régiment d’artillerie à pied, le 6 février 1791, il obtint peu après un congé. Etant alors allé en Corse, il trouva cette île profondément divisée entre le parti de l’indépendance, que soutenait l’Angleterre, et le parti français, que défendait faiblement Paoli. Pour lui, il se montra ce qu’il devait être toute sa vie, énergique et résolu; et ayant fait contre la garde nationale d’Ajaccio une vigoureuse sortie, il se vit accusé à Paris, par les mécontents, comme complice des troubles qu’il venait de réprimer. Cette accusation eut pour lui l’heureux résultat de le ramener à Paris; là, témoin des journées du 20 juin et du 10 août, il assista à ces premières tempêtes populaires après lesquelles lui seul, un jour, devait ramener le calme et la sérénité. Ayant vu, le 20 juin, le roi Louis XVI forcé de paraître à une des fenêtres des Tuileries, le bonnet rouge sur la tête: «Che coglione, s’écria-t-il à la vue de cette populace se ruant dans la demeure de ses rois, comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec le canon, et le reste courrait encore .»

Le 10 août, il put être témoin des mêmes excès d’un côté, et de la même faiblesse de l’autre; il souffrait comme homme et comme soldat de voir victorieuses ces masses indisciplinées du peuple qu’il eût voulu faire rentrer dans l’ordre.

Son heure n’était pas encore venue. Vivant obscur à Paris, obligé, de mettre sa montre en gage , il eut alors à supporter avec courage et résignation ces épreuves difficiles qui attendent tout homme au commencement de sa carrière, fût-il un homme de génie.

Forcé de retourner en Corse, où il lui était plus facile de vivre au milieu de sa famille, il continua de s’y montrer défenseur zélé du parti français. Il attaqua Paoli, qui venait de faire défection, gagné par l’or et par les agents de l’Angleterre; mais il échoua deux fois contre Ajaccio, qu’il ne put reprendre. Pendant que sa famille, frappée d’un décret de bannissement, s’embarquait pour Nice, et peu après allait se fixer à Marseille, il se rendait à Paris, où le rappelait sans cesse son activité dévorante. Cette activité allait trouver enfin l’occasion de se satisfaire: c’était le moment où les Girondins, vaincus à Paris, soulevaient les départements, et Toulon venait d’être livré aux Anglais par les fédérés. L’armée de la Convention assiégeait la ville; Bonaparte fut envoyé par le comité de salut public pour diriger l’artillerie du siége, en qualité de commandant en second.

Arrivé au quartier général, le 12 septembre, il fut frappé tout d’abord de l’imperfection et de l’insuffisance des mesures déjà prises. Le 15 octobre, dans un conseil de guerre présidé par un représentant du peuple, il osa combattre un plan d’attaque envoyé par le comité de salut public, et en proposer un nouveau, qui consistait avant tout à s’emparer du Petit-Gibraltar. «Toulon est là, disait-il; soixante-douze heures après la prise de ce fort, nous serons maîtres de la ville.» Habile dans le conseil, il n’était pas moins brave dans l’action; après avoir commandé en général, il marchait en soldat, sachant bien que, pour dominer et entraîner les hommes, rien n’égale l’autorité de l’exemple. Un jour, un artilleur ayant été tué devant lui, il lui prit des mains le refouloir et chargea lui-même la pièce plusieurs fois; il y gagna une violente maladie de peau dont ce soldat avait été affecta; sa santé en fut altérée, mais son courage n’en fut pas diminué. Peu de temps après, dans une action très-vive où le général anglais O’Hara fut fait prisonnier, il recevait à la cuisse un coup de baïonnette qui fit craindre un instant la nécessité d’une amputation.

Chose peut-être plus merveilleuse encore, il savait communiquer aux autres ce courage dont il était rempli. Les canonniers ayant hésité un instant à servir une batterie exposée au feu de l’ennemi, il fit placer en avant un écriteau portant ces mots en gros caractères: «Batterie des hommes sans peur.» Le courage étant toujours, dans le soldat français, mêlé d’un grain de vanité, on s’envia aussitôt ce poste tout à l’heure tant redouté et que refusaient les plus braves. Lui-même, debout sur un parapet, resta exposé pendant trois jours à tous les dangers, du 14 décembre au 17; mais le Petit-Gibraltar fut pris, et il put alors dire à son vieux général accablé de fatigue: «Allez vous reposer maintenant; nous venons de prendre Toulon, vous y coucherez demain.» Ses prévisions étaient justes: le 19 décembre, péndant que la flotte anglaise, humiliée et vaincue, brûlait en vain nos vaisseaux et croyait détruire notre marine, l’armée républicaine faisait son entrée. La nouvelle de ce succès inespéré arriva à Paris, qui ne s’y attendait guère, au moment même où une lettre des représentants à l’armée d’Italie, datée du 15 décembre, conseillait de lever le siége et d’attendre jusqu’au printemps. Ce fut une acclamation générale et un applaudissement universel; le 25 décembre, la Convention elle-même, ordonnait une fête nationale.

En vain on eût voulu oublier le jeune commandant d’artillerie auquel était due une si grande victoire. «Récompensez et avancez ce jeune homme,» écrivait son général, capable de l’apprécier, sinon de commander mieux que lui; il aurait même ajouté, si l’on en croit les Mémoires de Napoléon, publiés par MM. de Montholon et Gourgaud: «Car si on était ingrat envers lui, il s’avancerait tout seul.»

Le grade de général de brigade fut donné à Bonaparte six semaines après, le 6 février 1794; et il fut chargé de diriger l’armement des côtes de la Méditerranée, puis de se rendre à l’armée d’Italie, pour y commander l’artillerie. Accusé de fédéralisme et dénoncé à la Convention, il échappa à ces dangers intérieurs, et s’acquitta glorieusement au dehors de la mission difficile qui lui avait été confiée. Les armées françaises, grâce à lui, occupèrent tous les ports de Marseille à Gênes, et elles se virent à l’entrée de l’Italie, dont les barrières étaient déjà même franchies. Lui-même, un matin, après une nuit passée sur le col de Tende, put voir au soleil levant ces belles plaines de la Péninsule, où peut-être déjà il brûlait de descendre.

De nouveaux dangers faillirent l’arrêter alors dans ses rêves de gloire. La révolution du 9 thermidor venait de renverser Robespierre, et tout homme soupçonné d’avoir été partisan du dictateur était accusé et condamné ; il se vit, comme tel, mis en état d’arrestation par les nouveaux représentants auprès de l’armée d’Italie, parmi lesquels était Salicetti, son jeune compatriote. Arrêté, il refusa les offres de Junot, son aide de camp, qui lui proposait de l’enlever de vive force aux gendarmes qui le gardaient; il aima mieux réclamer par les voies légales, en adressant aux représentants une note dans laquelle il lui était aisé de se justifier. Du reste, cette poursuite fut aussi promptement abandonnée qu’elle avait été légèrement entreprise.

Rendu à la liberté, Bonaparte fit, pendant les premiers mois de 1795, plusieurs voyages à Toulon et à Marseille, pour inspecter les arsenaux et les batteries; c’est alors qu’à Toulon il se distingua par un trait de générosité, comme il s’y était distingué autrefois par des traits de bravoure et des actions d’éclat. Un corsaire français avait pris un navire espagnol et trouvé à bord plusieurs émigrés, qui furent provisoirement conduits à la prison. Alors se forment dans les rues des rassemblements tumultueux, demandant la mort de ces infortunés; vainement les représentants eux-mêmes cherchent à calmer cette multitude ignorante et passionnée comme toujours. «A la lanterne, s’écrie-t-on, à la lanterne les protecteurs des émigrés!» Heureusement Bonaparte a reconnu parmi les chefs de l’émeute plusieurs canonniers qui avaient autrefois servi sous lui; il reprend sur eux tout son ascendant. La foule se retire, dans l’espérance que le lendemain, au point du jour, ceux qu’elle considère comme ses ennemis seront traduits devant une commission extraordinaire; mais, la nuit à peine venue, leur généreux libérateur les enferme dans des caissons et les fait sortir comme un convoi d’artillerie: la générosité et la clémence conviennent aux grands courages et aux nobles cœurs.

Celui qui sauvait ainsi les autres allait se voir lui-même persécuté et poursuivi de nouveau. La réaction girondine continuait depuis le 9 thermidor; Bonaparte fut destitué de son commandement et porté sur le tableau des généraux d’infanterie. Comme le ministre girondin Aubry, auquel il était venu adresser ses réclamations et ses plaintes, lui opposait sa jeunesse: «On vieillit vite, dit-il, sur le champ de bataille, et j’en arrive.» C’était une vive épigramme à l’adresse du ministre, qui, bien que n’ayant jamais vu le feu, venait de se créer de sa propre autorité général de division et inspecteur d’artillerie. Mais une pareille réponse n’était pas faite pour lui obtenir justice; aussi, n’ayant pas voulu se mettre en Vendée à la tête d’une guerre civile, ni surtout passer de l’artillerie dans l’infanterie, ce qu’il regardait comme une disgrâce et presque comme un déshonneur, il se trouva de nouveau refoulé dans l’obscurité et dans l’inaction.

Rentré à Paris, lui, le vainqueur de Toulon, l’organisateur de l’armée d’Italie, il vivait avec son aide de camp Junot dans un modeste hôtel garni, où les deux amis avaient une bourse commune et de communes privations. Il se trouva forcé de vendre, pour vivre, une collection précieuse d’ouvrages militaires qu’il avait rapportés de Marseille, malgré les faibles secours qui leur arrivaient parfois de leur famille. «Souvent, dit un historien, le général et son aide de camp, entièrement dénués de ressources, attendaient avec anxiété des nouvelles de la Bourgogne, séjour de la famille de Junot, pour savoir s’ils pourraient dîner.»

Accablé et fatigué de son oisiveté, comme d’autres l’eussent été du travail, Bonaparte se tourna alors un instant vers l’Orient, le pays des merveilles et des rêves; il voulait aller en Turquie former au service de l’artillerie les troupes du sultan, et il adressa à ce sujet une note au comité de la guerre. Nécessairement ces brillantes fantaisies d’un esprit amoureux des prodiges furent peu goûtées de ceux qui naguère avaient fermé l’oreille à de justes réclamations. Il fut donc obligé de rester à Paris, spectateur silencieux des luttes et des déchirements de la Convention, dont les membres se décimaient eux-mêmes et s’envoyaient à la mort les uns après les autres. Ces révolutions tumultueuses et souvent sanglantes devaient lui laisser l’espoir d’un changement prochain et d’un retour de fortune.

Parfois cependant il semblait oublier ces rêves d’une ambition contenue, pour s’abandonner tout entier à des émotions plus douces et presque pastorales. Junot connaissait Daubenton, qui, avec quelques savants non moins modestes et non moins heureux que lui, vivait au jardin des Plantes, monument de paix et de gloire au milieu des ruines de toute sorte. Bonaparte allait souvent entendre la parole du tranquille vieillard, parcourir les serres et goûter un instant, lui aussi, les consolantes douceurs de la retraite et de l’étude; c’est surtout vers le soir qu’il aimait à s’enfoncer sous de frais ombrages, jusqu’à ce que la nuit, le chassant de cette paisible retraite, vînt le rappeler malgré lui au sentiment d’une triste réalité.

Du reste, même au sein de déplorables événements, il avait le secret de demeurer grand et généreux. Salicetti, qui l’avait accusé autrefois malgré son innocence, compromis à son tour dans la conspiration de prairial, avait été décrété d’accusation; il aurait pu se venger de lui, il ne le fit pas; il lui reprocha seulement de s’être retiré chez Mme de Permon, au risque de faire tomber la tête de sa généreuse et imprudente protectrice. Il alla même chez cette dame, et accusa en termes violents la lâcheté de son compatriote. Mme de Permon nia qu’il fût venu lui demander un asile; cependant, quelques jours après, elle partait avec sa famille pour Bordeaux, emmenant Salicetti déguisé en domestique. A la première poste après Paris, au moment où l’on changeait de chevaux, une lettre lui fut remise. Voici ce qu’elle contenait:

«Je n’ai jamais voulu être pris pour dupe; je le serais à vos yeux, si je ne vous disais que je. sais, depuis plus de vingt jours, que Salicetti est caché chez vous. Rappelez-vous mes paroles, madame de Permon, le jour même du 1er prairial. J’en avais la certitude presque morale. Maintenant je le sais positivement. Salicetti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et, en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que toi tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Quel est le plus beau rôle en ce moment, du mien ou du tien? Oui, j’ai pu me venger, et je ne l’ai pas fait. Peut-être diras-tu que ta bienfaitrice te sert de sauvegarde. Il est vrai que cette considération est puissante. Mais seul, désarmé et proscrit, ta tête eût été sacrée pour moi. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie. Ma bouche sera fermée sur ton nom et ne s’ouvrira jamais. Repens-toi, et surtout apprécie mes motifs. Je le mérite, car ils sont nobles et généreux.

«Madame de Permon, mes vœux vous suivent ainsi que votre enfant. Vous êtes deux êtres faibles, sans nulle défense. Que la Providence et les prières d’un ami soient avec vous. Soyez surtout-prudente, et ne vous reposez jamais dans les grandes villes. Adieu, recevez mes amitiés.»

«Cette lettre était sans signature, dit l’historien auquel nous empruntons ces détails, mais on en devina l’auteur. La générosité de Bonaparte fut d’autant plus admirée, que l’on connaissait toute la violence de son ressentiment.»

Malgré tant de véritable héroïsme, de dures épreuves lui étaient encore réservées; attaché un instant au comité topographique, il avait pu par une note réparer les fautes de Kellermann, et diriger de loin, une fois encore, cette armée d’Italie à laquelle on l’avait arraché. Mais au moment même où il semblait reprendre son ancienne position, un coup inattendu vint le frapper: un arrêté du comité de salut public le raya de la liste des officiers généraux. Il était donc victime d’hommes médiocres et impuissants qui l’outrageaient, qui le réduisaient même à la misère. Aussi déclamait-il avec autant de violence contre les élégants du jour qu’on appelait muscadins que contre les fautes répétées de la Convention; c’est alors qu’il s’écriait, en se frappant le front: «Et je n’ai pas vingt-six ans !»

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Data wydania na Litres:
11 października 2024
Objętość:
180 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066318024
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Właściciel praw:
Bookwire
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