Czytaj książkę: «Feux de paille»
Richard O'Monroy
Feux de paille

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320089
Table des matières
PARTIE ET REVANCHE
I
II
DANS LES ÉTOILES
I
II
III
DÉVOUEMENT
LA VEILLE D’UNE PETITE FÊTE SCÈNE DE LA VIE DE CERCLE
DÉPLACEMENT&VILLÉGIATURE
I
II
III
POUR UNE SOIRÉE
I
II
III
AH! QUEL PLAISIR D’ÊTRE SOLDAT!.
I
II
III
L’ENLÈVEMENT DES SABINES
LE SAISISSEMENT
I
II
III
LA FÊTE DE SAINT GYMÈRE
AMOUR ET CUISINE
DINER DU17JUILLET
LES PRÉPARATIFS D’UNE FÊTE! SCÈNE DE LA VIE DE CERCLE
BOTTE ET BOTTINE ROUTE DU CAMP AU CONCOURS HIPPIQUE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
FÊTE DE FAMILLE
I
II
PAS SI RAIDE QUE ÇA!
UNE FEMME D’ESPRIT
I
II
III
A TROUVILLE-DEAUVILLE
BABEL-REVUE SCÈNES DE LA VIE DE CERCLE
LA LETTRE
I
II
UNE GRANDE FÊTE AU PROFIT DES INONDÉS DE L’AMOUR ET DU HASARD
SAUVÉ!
I
II
UNE CARTE S.V.P.
COMMENT ELLES JOUENT
I.–AUX FRANÇAIS
II.–AU GYMNASE
III.–AU VAUDEVILLE
IV.–AUX VARIÉTÉS
V.–AU PALAIS-ROYAL
VI.–A LA RENAISSANCE
VII.–AUX NOUVEAUTÉS
COMMENT ELLES DEVRAIENT S’HABILLER
I.–COMÉDIE-FRANÇAISE
II.–GYMNASE
III.–VAUDEVILLE
IV.–VARIÉTÉS
V.–PALAIS-ROYAL
VI.–RENAISSANCE
VII.–BOUFFES-PARISIENS
VIII.–AMBIGU
PROFESSIONS DE FOI
PARTIE ET REVANCHE
Table des matières
I
Table des matières
Certes, on ne s’ennuyait pas sur la passerelle réservée de l’Éclair, bateau à vapeur qui fait le service entre Trouville et le Havre. D’abord le temps était magnifique; la mer, sans être bien méchante, moutonnait par coquetterie, et semblait frisée au petit fer, avec des boucles d’un blanc d’argent. Le bateau était encombré d’une foule nombreuse se rendant aux courses de Deauville; à l’avant surtout, le public était des plus élégants, et plusieurs petites femmes, en costume de foulard jaune et rouge, à grands dessins, assises sur des pliants, s’étaient accotées, pour plus de sûreté, contre le dos de complaisants voisins.
On venait à peine de sortir du port, et tout le monde était très gai; du haut de la passerelle réservée, Maxence, Boisonfort et plusieurs amis du Cercle regardaient au-dessous d’eux ce spectacle si parisien; déjà ils avaient aperçu Juliette de Montlhéry, Petrola, de la Renaissance, entourées de nombreux amis; puis, accoudée près de la proue, la grande Alice Beauvoir qui, chose extraordinaire, n’était pas accompagnée de son inséparable Palamède.
–Ah çà, s’écria Boisonfort, est-ce que Alice viendrait seule à Trouville?
–Diable! répondit Parabère, il faudra voir cela; ce serait une de ces rares occasions qu’il ne faudrait pas laisser échapper.
Pendant ce temps, un monsieur qui avait galamment engagé la conversation avec Petrola, pâlissait à vue d’œil et paraissait véritablement mal à l’aise.
–Je parie que le monsieur va être malade, dit Parabère, qui ne perdait jamais une occasion de parier.
–A combien le prends-tu? demanda Boisonfort.
–A trois contre un.
–Ça va, je te tiens, vingt-cinq louis!
Et aussitôt l’on prit des lorgnettes et l’on se mit à suivre avec la plus profonde attention la maladie du monsieur. Un moment le mal de mer sembla enrayé, mais bientôt il gagna du terrain et fit des progrès sérieux. Le monsieur n’était plus pâle, il était vert.
Boisonfort descendit immédiatement le petit escalier de la passerelle, et s’adressant à Juliette et à Petrola:
–Écoutez, Mesdemoiselles, leur dit-il tout bas, de grâce, ne donnez pas d’émotions vives à ce monsieur. Ne le faites pas rire, ménagez-le. J’ai parié qu’il arriverait à Trouville sans être malade. Vous seriez tout à fait gentilles de m’aider à gagner mon pari.
–Ça va être très amusant, s’écria Petrola, nous allons le soigner!
Juliette regarda le monsieur. Il était véritablement vert pomme.
–Ecoutez, mon pauvre ami, je crains que le cas ne soit désespéré; enfin, on fera ce qu’on pourra.
Et, aussitôt, elles obligèrent le monsieur à s’asseoir, lui défendirent de regarder les lames et le firent contempler un nuage fixe.
Le monsieur obéit, et Boisonfort remonta sur la passerelle un peu rasséréné.
–Eh bien! dit Parabère triomphant, je crois que cela marche.
–Nous allons rire, répondit Boisonfort, j’ai les femmes pour moi.
L’histoire avait circulé, et tous les passagers avaient fini par. s’intéresser au sort du monsieur, les uns pour, les autres contre.
A certains mouvements de tangage, ledit monsieur avait l’air si malade, que Parabère triomphait, mais aussitôt Petrola tirait son flacon de sels, le fourrait sous le nez du monsieur qui revenait à la vie, et envoyait un regard triomphant à Boisonfort, qui eût volontiers crié: Bravo! comme aux courses.
Et, pendant ce temps, on gagnait du terrain. Déjà l’on avait dépassé les Roches-Noires et la Tour Malakoff; la jetée de Trouville n’était plus qu’à quelques centaines de mètres et le monsieur résistait toujours.
Boisonfort devenait goguenard.
–Je crois, dit-il à son ami, que tu peux apprêter tes soixante-quinze louis.
Parabère ne disait rien, mais il commençait à être inquiet. C’était pourtant le moment de faire marcher ce mal de mer à la cravache. D’un regard, il montra à Juliette la grande Alice, qui n’avait pas quitté sa place.
–Tiens! Alice est ici? dit Juliette, qui ne voulait pas abandonner son malade. Alice? Alice!
Alice aperçut ses amies, poussa un cri d’étonnement et accourut toute joyeuse. A la vue de cette jolie fille, le monsieur voulut se lever pour esquisser un salut. Mal lui en prit. Ses lèvres devinrent toutes blanches, il ferma les yeux et n’eut que le temps de se précipiter vers les écoutilles. Tout était fini.
–Victoire! cria Parabère.
–Allons, dit Boisonfort, voilà mes vingt-cinq louis, mais je n’ai pas de chance; sans Alice, je gagnais.
On était arrivé à Trouville. Parabère descendit à la hâte remercier Alice Beauvoir de son heureuse intervention; puis, s’approchant de Juliette:
–Dis donc, est-ce que Palamède n’est pas avec elle?
–Non, je ne crois pas; elle est montée toute seule au Havre.
–Le monsieur malade! Alice toute seule! mais j’ai donc toutes les chances aujourd’hui. cria Parabère ravi. Écoute, ma petite Juliette, permets-moi d’abord de te laisser mes vingt-cinq louis, puisque c’est toi qui m’as fait gagner en appelant ton amie; ensuite sois une bonne camarade, et décide Alice Beauvoir à venir se promener demain sur les planches à trois heures, veux-tu? Tu ne sais pas quelle reconnaissance je t’aura!
–Eh bien, soit! je tâcherai de l’amener, dit Juliette en riant; mais c’est tout ce que je puis faire.
Et, prenant son petit sac en cuir de Russie, elle monta dans un panier à tringles de fer, et partit en envoyant un dernier sourire à l’amoureux Parabère.
Le lendemain, à trois heures, Parabère, pimpant, en joli costume à petits carreaux blanc et bleu, un bouquet de fleurs à la boutonnière, attendait avec fièvre au bas de la rue de Paris, devant le kiosque de la marchande de journaux. Bientôt il vit apparaître la brune Juliette donnant le bras à la belle Alice Beauvoir. Celle-ci était plus jolie que jamais. Sa taille longue et mince était moulée dans un corsage Louis XV en satin feu, s’ouvrant à la française sur une jupe crème. Sa tête fine et intelligente apparaissait sous un bambaios de paille, qui valait bien vingt-cinq sous, mais qu’elle avait couvert de fleurs naturelles, et relevé de côté par un nœud de satin feu.
–Eh bien, et le Palamède?. demanda tout bas Parabère à l’oreille de Juliette.
–Je n’ai pas osé l’interroger, répondit Juliette; mais je puis vous affirmer que, jusqu’à présent, je n’ai pas aperçu l’ombre d’un Palamède.
–Bravo! s’écria Parabère. Tout me prouve qu’elle est ici seule, et je n’ai qu’à poser carrément ma candidature,
Et aussitôt, il s’empressa auprès des deux amies, se mettant tout à leur disposition, offrant son bras, son temps et son argent pour tout ce qu’on voudrait.
–Ahh! bien, dit Alice, cela tombe à merveille; vous allez précisément me prendre un abonnement de quinze jours au Casino de Trouville.
Cette petite commission était tout particulièrement désagréable, étant donné le rigorisme des administrateurs du Casino; mais il n’y avait qu’à s’exécuter, et, d’ailleurs, c’était une nouvelle preuve que Palamède n’était pas là, Maxence se présenta au bureau et demanda un abonnement pour madame Beauvoir.
–Qu’est-ce que c’est que madame Beauvoir? demanda sévèrement un vieux monsieur décoré, coiffé d’une calotte de yelours. Ne serait-ce pas une certaine Alice Beauvoir qui.?
–Monsieur, madame Beauvoir est une femme parfaitement honorable.
–Vous m’en répondez?
–Absolument.
Ouf! Parabère avait son petit carton; il le rapporta triomphant à la belle Alice, qui renferma le ticket dans sa bourse en remerciant vivement le commissionnaire. Puis, ces dames éprouvèrent le besoin d’aller au tir au pigeon. La chaleur était accablante, et le tir au pigeon était installé dans une plaine en plein soleil, à quelques centaines de mètres de Deauville. La rangée de petits drapeaux qui bordaient le champ de tir ne formait qu’une ombre très insuffisante. Juliette et Alice tiraient en dépit du sens commun et faisaient des paris insensés. Elles perdirent une somme assez ronde qui fut gaiement soldée par Parabère; puis l’on revint à Trouville, pour faire le petit tour de planches de cinq heures.
Ahh! si Parabère n’eût pas été si amoureux, jamais il n’eût risqué une épreuve semblable! Passer avec Alice devant mesdames de Taradel, de Précy-Bussac, de Tournecourt, de Chameroy; affronter le lorgnon terrible de la Princesse; essuyer au passage le sourire de reproche de la bonne Baronne, c’était terrible! Que ne lui dirait-on pas le soir au bal de Deauville? Comment s’excuserait-il auprès de ces belles élégantes si sévères dans le choix de leurs amis, si méticuleuses sur la question de forme? Pour échapper à cette situation, Parabère proposa une petite promenade dans la rue de Paris, devant les vitrines des magasins de curiosités. Il y avait de très jolies choses chez le fameux Grosfuret, et un peu plus bas «A la croix de mon père». Ces dames ne se firent pas trop prier. Juliette accepta un bracelet ancien et Alice attacha autour de son cou un collier composé de vieilles médailles romaines retenues par des chaînettes d’argent, une véritable merveille.
On alla aussi chez le marchand d’ivoire choisir quelques-uns de ces bibelots très chers qui n’ont d’autre mérite particulier que d’avoir Trouville écrit en lettres bleues sur un coin quelconque. Maxence payait sans compter. C’était de l’argent bien placé. Alice s’appuyait si gentiment sur son bras; évidemment elle se plaisait avec lui, ils n’allaient plus se quitter pendant tout leur séjour à Trouville. Maxence entrevoyait un petit roman charmant, bains, promenades qu’on ferait bras dessus, bras dessous, à Honfleur, Villerville, Houlgate, Dives, Beuzeval! Enfin, il allait donc réaliser son rêve.!
–Mes enfants, dit tout à coup Alice, voici six heures; il faut que je vous quitte.
–Où vas-tu? demanda Juliette.
–Je vais à l’arrivée du bateau chercher mon Palamède. Il n’a pu partir qu’aujourd’hui. O mon Palamède!
Et disant brusquement adieu à ses amis, elle disparut rapidement dans la direction du port avec tous ses petits achats.
–Eh bien, mon pauvre camarade, vous voilà refait! dit Juliette en éclatant de rire. La journée est perdue. Ne vous désolez pas, ça peut se retrouver. Allons, venez dîner à l’hôtel de Paris.
Parabère, en soupirant, partit avec Juliette. mais ce n’était pas la même chose.
II
Table des matières
Néanmoins, Parabère n’était pas’homme à jeter le manche après la cognée. Et tout d’abord il se fit présenter à l’heureux Palamède, qui n’eut rien de plus pressé à son tour que de le présenter très cérémonieusement à Alice. Celle-ci, en s’inclinant, avait un certain air espiègle. Avait-elle dû rire de lui, l’autre jour, en se rendant au bateau! Qui sait? Elle avait peut-être raconté tout à Palamède. Cette idée exaspérait Parabère. Était-ce de la haine? était-ce de l’amour qu’il avait maintenant pour Alice? Je ne sais, mais le fait est qu’il la désirait plus que jamais. La plus douce intimité s’était d’ailleurs bien vite établie entre Palamède et son nouvel ami.
Parabère venait chaque jour faire des visites dans la petite maison de la rue des Sablons. Julie elle-même, la femme de chambre, avait fini par le considérer comme de la maison: mais Palamède était toujours là et ne quittait pas plus Alice que son ombre.
Un jour, cependant, Parabère invita le jeune ménage à dîner aux Roches-Noires.
–Impossible, répondit Palamède, je dîne ce soir à PUnion Club.
Parabère saisit la balle au bond.
–Eh bien, mon cher, si vous n’acceptez pas mon dîner, venez au moins déjeuner avec moi. Il y a un petit restaurant au Havre-de-Grâce, près de Honfleur, d’où l’on jouit d’une vue superbe. C’est à peine à deux lieues d’ici. Je vous mènerai avec ma voiture.
–J’accepte! s’écria Alice, qui adorait ce genre de parties.
–Alors j’accepte aussi! dit Palamède en riant. Mais l’on me promet que je serai revenu à temps pour le dîner du Club?
–Soyez sans inquiétude, la voiture nous ramènera en moins d’une demi-heure.
Le lendemain matin, en effet, les trois voyageurs partirent dans la victoria de Parabère, dont les deux chevaux percherons allaient comme le vent. On arriva au petit restaurant établi au Havre-de-Grâce sur la falaise, d’où l’on aperçut toute la côte du Havre et l’embouchure de la Seine. Le coup d’œil était magnifique. Les petits bateaux à vapeur allaient et venaient, traversant cette langue de mer dans laquelle il est facile de distinguer les eaux de la Seine, d’une nuance plus claire. A l’horizon l’on apercevait lesphares et Sainte-Adresse. Parabère fit installer une table sur la falaise même, et partit donner quelques derniers ordres à son cocher. Puis il revint s’attabler. Je ne sais pourquoi, il avait l’air radieux; quant à Palamède, il se laissait tout entier aller au plaisir de passer quelques heures agréables avec un excellent ami et une maîtresse adorable . Aussi le déjeuner fut très gai et se prolongea assez avant dans la journée. C’était si bon de rester tranquillement à causer, les coudes sur la table, en fumant de bons cigares et en regardant le panorama ensoleillé qu’on avait devant soi. Néanmoins Palamède n’oubliait pas le dîner du Club.
–Je crois, dit-il, que ce serait peut-être le moment de faire atteler?
–Eh bien, je vais donner les ordres, dit Parabère; précisément voilà Jean.
Le cocher venait, en effet, d’apparaître, mais avec une telle figure qu’on vit bien qu’il venait annoncer un malheur.
–Monsieur, dit-il à Parabère, je ne vais pas pouvoir vous ramener à Trouville. Le sabot de la roue de gauche s’est dévissé, et je n’ai pas ma clef.
–Sacrebleu! dit Parabère, feignant une vive contrariété, avez-vous au moins demandé le charron de Villerville?
–Oui, Monsieur, mais sa clef ne va pas à la voiture; il faudrait une clef anglaise et ici on n’en possède pas.
–Comment allons-nous faire? gémit Alice.
–Ma foi, dit Palamède, il n’y a pas d’autre moyen que de revenir à pied, car nous ne trouverions pas de voiture dans le pays. Pour deux lieues, nous n’en mourrons pas, et moi je ne puis manquer le dîner de l’Union.
–Si vous voulez partir en avant, insinua Parabère, je ramènerai Alice.
Ceci était une faute. Alice le regarda et je ne sais ce qu’elle lut dans son regard, mais elle se hâta de s’écrier:
–Non, non, je puis très bien revenir à pied. Je ne quitte pas mon Palamède.
Elle prit le bras de son ami et l’on partit bravement par la route de la Corniche. La première lieue s’effectua très bien; le soleil était encore très chaud, mais une bonne brise soufflait du large. Au cinquième kilomètre, Alice commença à souhaiter vivement une voiture. Au sixième, elle se suspendit au bras de Parabère et cria qu’elle n’en pouvait plus. A force d’exhortation, on parvint cependant à la décider à se traîner jusquaux Roches-Noires, et, lorsque arrivée là, elle eut enfin trouvé une voiture de l’hôtel, elle déclara qu’elle était brisée de fatigue.
La voiture arriva à Trouville à six heures et demie.
Palamède n’avait plus que le temps d’aller s’habiller. Il se fit déposer rue Dumont-d’Urville et pria Parabère de reconduire son amie jusqu’à la rue des Sablons.
Arrivée chez elle, la belle Alice monta d’un pas traînant le petit escalier de bois blanc qui menait à sa chambre, tandis que Parabère se précipitait à la lingerie pour lui envoyer Julie, sa femme de chambre.
–Tenez, Julie, lui dit-il, vous m’avez souvent parlé du bal de Skating, voilà deux billets pour vous et Marie, et voilà quelques louis pour vous y distraire.
–Oh! que Monsieur est bon? lui dit Julie rouge de plaisir, mais Madame ne nous permettra jamais.
–Eh bien, arrangez-vous pour que Madame ne dîne pas chez elle, et je me charge de vous avoir votre soirée libre.
–Ah! Monsieur, c’est bien facile! je vais comploter cela avec la cuisinière. Elle viendra au bal avec moi.
Parabère remonta chez Alice et la trouva étendue dans un fauteuil, n’ayant même pas eu la force d’ôter son chapeau.
Quelques secondes après, la cuisinière éplorée arrivait annoncer à Madame qu’ayant voulu attirer un sac de charbon de bois trop lourd pour elle, tout était tombé sur le fourneau, et que le dîner était perdu.
–Ah çà, mais j’ai donc tous les malheurs aujourd’hui! s’exclama la pauvre Alice.
–Eh bien, dînez avec moi à l’hôtel de Paris, c’est à deux pas, proposa Parabère. Ce n’est pas plus fatigant que de descendre à votre salle à manger.
–Que dira Palamède?
–Il n’en saura rien. Nous dînerons dans le petit salon, et je vous ramène tout de suite après dîner.
–Bien sûr?
–Ma parole d’honneur.
La belle Alice, résignée, fit contre fortune bon cœur, et partit dîner avec Parabère. Celui-ci, tenant avant tout à la rassurer, s’assit à table, très loin, bien en face d’elle, et se montra pendant tout le repas le meilleur camarade du monde. Le dîner fut exquis et arrosé des vins les plus généreux; mais bien qu’au dessert, Alice, que la digestion rendait bonne, parût vouloir autoriser quelques privautés, Parabère resta tout le temps sur la limite d’une extrême politesse et ne lui embrassa seulement pas le bout des doigts. Alice, piquée au jeu, déploya toutes ses séductions, montra ses dents, fit des effets de bras qu’elle avait fort beaux. Parabère ne broncha pas, et dès que le café fut pris, il fut le premier à dire:
–Maintenant, ma chère amie, je vais vous reconduire chez vous.
Alice se pinça les lèvres. C’était la première fois qu’un homme paraissait aussi pressé dans sa compagnie. Peut-être avait-il quelque rendez-vous, quelque autre maîtresse à aller voir.
–Eh bien, rentrons, dit-elle brusquement.
Quelques minutes après, ils traversaient ensemble, au milieu d’une obscurité profonde, le petit jardin de la rue des Sablons. Alice frappa à la porte, personne ne répondit. Elle appela:
–Marie? Julie?
Rien. La porte resta close.
–Elles auront été probablement faire une course et ne tarderont pas à rentrer, dit Parabère. Promenons-nous sur les planches et dans une demi-heure nous reviendrons savoir si elles sont revenues.
–Mais vous oubliez, mon cher ami, que je ne tiens plus debout: il me serait impossible de faire un pas de plus avec mes souliers à hauts talons. Ah! si j’avais seulement mes mules!
–C’est bien simple, dit Parabère; donnez-moi un de vos souliers comme modèle, je vais aller vous en acheter une paire.
Alice se rendit à tâtons vers un petit bosquet qu’elle connaissait, et là elle s’assit sur un banc de pierre, tandis que Parabère se mettait à genoux et l’aidait à se déchausser. L’obscurité était complète. Elle avait appuyé son petit pied sur le genou de son ami, qui se sentait des envies folles de lui sauter au cou et de l’embrasser. Il lui fallut une force surhumaine pour ne pas abuser de la situation, mais ce banc eût été si peu confortable que c’était peut-être risquer de tout perdre. Rouge, la joue en feu, il partit vers la rue de Paris avec son petit soulier à la main, à la recherche d’une paire de mules.
Il choisit exactement le numéro des souliers, se gardant bien de les prendre plus larges, et bientôt il revenait dans le bosquet, et chaussait avec amour les petits pieds couverts de bas de soie bleue brodés de fleurs qu’on lui abandonnait.
–Décidément, c’est un bien charmant garçon, pensait Alice.
Malgré elle, elle était touchée de ce respect, de ces prévenances, de ces attentions, et surtout de cette loyauté vis-à-vis d’un ami. Quel est l’homme qui, dans un bosquet, n’aurait pas essayé de l’embrasser, et peut-être même...? Et alors son imagination battait la campagne, l’influence du bon dîner commençait à se faire sentir. Elle se sentait tout attendrie. En somme, il est très bien, Parabère, jeune, riche, joli garçon, mieux même que Palamède; mais à quoi allait-elle penser là.? Elle prit vivement le bras de son ami pour échapper à toutes sortes d’idées qui lui passaient par la tête.
–Allons, faisons un tour sur la jetée, dit-elle, j’ai besoin d’air.
Mais elle oubliait les kilomètres de la journée. Malgré les mules, ses pauvres pieds ne pouvaient plus la porter.
–Ma chère amie, vous n’en pouvez plus; voulez-vous aller au Casino? demanda hypocritement Parabère.
–Non, Palamède m’a défendu d’y aller sans lui; et puis, voyez-vous, ce qu’il me faudrait, c’est mon lit, ou tout au moins ma chaise longue et ma robe de chambre. Rentrons plutôt.
On retourna rue des Sablons, mais on ne trouva encore personne pour ouvrir la porte. C’était désespérant.
–Ecoutez, dit Parabère, voici ce que je vous propose. Je vous offre ma chambre de l’hôtel. Vous vous y étendrez sur mon lit pendant un heure; quant à moi, si vous le désirez, pendant ce temps-là, j’irai fumer une cigarette, puis je reviendrai vous prendre pour rentrer chez vous. Est-ce convenu?
Alice hésita un moment, mais Parabère toute la soirée avait été si réservé, si discret.
–Eh bien, j’accepte, dit-elle, mais je ne veux pas vous chasser de votre chambre, et pour vous prouver comme j’ai confiance en vous, je vous permets de rester. Vous vous asseoirez à mon ou plutôt à votre chevet, et nous causerons comme de bons amis.
Ils montèrent ensemble au premier. Parabère un peu tremblant ouvrit la porte d’une grande chambre qui donnait sur la plage et alluma les bougies. La nuit était fraîche. Il se hâta de fermer la croisée et les grands rideaux; quant à Alice, elle alla se jeter avec bonheur sur le grand lit du milieu.
–Eh bien! dit Parabère en rapprochant sa chaise tout près d’elle, vous sentez-vous bien? regrettez-vous votre chaise longue?
Il lui avait pris la main sans trop savoir ce qu’il faisait; Alice le regarda un instant, puis tout à coup, lui jetant ses deux bras autour du cou, elle l’attira à elle.
Et comme minuit sonnait à la pendule de l’hôtel:
–Je crois, dit Parabère en riant, que Julie doit maintenant être rentrée.
–Bah! dit Alice, je ne voulais certes pas venir chez toi, mais puisque j’y suis, j’y reste.
DANS LES ÉTOILES
Table des matières
I
Table des matières
Certes, lorsque le capitaine Tournecourt, brusquement rappelé à son corps, fut obligé de quitter l’état-major du gouverneur de Paris pour retourner à Pont-à-Mousson, il eût bien mieux fait de rompre définitivement avec Suzanne.
Mais le moyen d’oublier du jour au lendemain une année de bonheur sans nuages! Suzanne avait été si dévouée, si loyale, si bonne fille! Pendant l’hiver, par la neige, par la glace, elle venait chaque jour le chercher au Louvre devant la porte Caulincourt. Lorsqu’il rentrait d’une soirée ou d’un bal, il était sûr, quelle que fût l’heure, de la trouver assise au coin du feu, l’attendant souriante auprès du petit en-cas tout préparé. Et les parties de théâtre, avec tous les camarades du Cercle défilant dans la loge pendant les entr’actes; et les joyeux soupers au café de la Guerre, dans la grande salle commune, à la table du centre autour de laquelle venaient se grouper tous les amis et amies!. Suzanne connaissait chacun et chacune, parlait de tout, savait tout, et avec quel esprit parisien, quelle gaieté, quel entrain! Jamais Tournecourt ne retrouverait une maîtresse semblable; il le savait bien, mais qu’y faire? Il partait, c’était un fait brutal, et il avait trop d’expérience pour ne pas savoir que les absents ont toujours tort.
Aussi, quelque chagrin qu’il en eût, il avait abordé un jour, carrément avec Suzanne, la question de la rupture, mais celle-ci avait fondu en larmes, disant que c’était une infamie, et qu’elle reconnaissait bien là le militaire insouciant et égoïste, incapable de supporter un chagrin momentané.
–Écoute, lui avait-elle dit en lui jetant ses deux bras autour du cou, Pont-à-Mousson n’est pas si loin; tu demanderas des permissions, moi j’irai te voir, et puis tu trouveras bien d’ici quelque temps le moyen de revenir. Puisque tu m’aimes toujours, ce serait absurde de nous quitter.
Et, l’embrassant à pleines lèvres, elle n’avait pas eu de peine à convertir le capitaine, qui, d’ailleurs, ne demandait qu’à être persuadé.
Le lendemain, un peu ému par ce brusque changement dans sa vie, Tournecourt montait en voiture et se faisait conduire à la gare, accompagné par Suzanne dont le désespoir faisait peine à voir.
–Veux-tu que j’aille m’installer tout à fait à Pont-à-Mousson? dit-elle tout à coup avec élan.
–Non, c’est impossible, la ville est trop petite, et à peine serais-tu là depuis quinze jours que j’aurais des observations du colonel; mais nous pourrons nous revoir souvent, très souvent, il n’y aura presque rien de changé,
Et par le fait, se disait Tournecourt, pourquoi changer quelque chose à leur bonne vie? Pour quelques absences qu’ils seraient à même l’un ou l’autre de diminuer autant que possible! La fortune de Suzanne et la large pension qu’il lui continuerait, le rassuraient suffisamment contre certaines éventualités fâcheuses.
Donc, il fut convenu que rien ne serait changé entre eux.
–As-tu emporté ma clef, au moins?
–Je l’ai toujours à ma chaîne et tu verras qu’elle servira.
–Tu me donneras de tes nouvelles? Moi, je t’écrirai tous les jours.
–C’est convenu.
On arriva à la gare. Tournecourt brusqua le moment des adieux et se dirigea rapidement vers la salle d’attente; là, il pressa une dernière fois son amie dans ses bras, et, le gosier serré, se dirigea vers le quai d’embarquement. En montant en wagon, il vit par la porte des messageries la pauvre Suzanne qui remontait en coupé, un mouchoir sur les yeux.
Décidément, elle l’aimait bien!.
Le surlendemain, Tournecourt reçut une enveloppe dont le parfum lui était bien connu. La lettre contenait quatre pages de tendresses folles; on eût dit que l’absence avait encore augmenté l’amour de Suzanne. Chaque matin, en descendant de la manœuvre, Tournecourt voyait le vaguemestre se diriger vers lui et sortir de sa sacoche en cuir la lettre attendue. Parfois Tournecourt prenait le trot à partir des portes de la ville pour avoir sa lettre cinq minutes plus vite. Ce billet parfumé, plein de potins amusants mêlés aux protestations de cœur, résumait pour lui tout un passé joyeux; c’était un lien qui le rattachait non seulement à sa maîtresse, mais à Paris, un écho lointain de la fête de jadis. Sans s’en douter, avec le prestige du souvenir et l’isolement aidant, il s’éprenait chaque jour davantage de Suzanne.
Au bout de quelque temps, il put aller passer une semaine à Paris, et pendant huit grands jours on reprit exactement la bonne vie d’autrefois. Les camarades disaient:
–Tu nous as fait croire que tu étais parti, mais nous savions bien que tu ne pourrais pas quitter Suzanne.
–En attendant, disait celle-ci triomphante, c’est moi qui vais à Pont-à-Mousson la semaine prochaine.
Et de fait, elle y arriva un beau soir avec ses trois immenses malles, son sac de cuir de Russie, sa femme de chambre, et même son petit chien Jippy. Tournecourt avait retenu un appartement dans le meilleur hôtel de la ville, et si banal qu’il fût, lorsque la belle fille y eut étalé ses toilettes, ses peignoirs en crêpe de Chine, ses glaces, son jeu de peignes et de brosses en écaille, il se trouva comme transformé. Lorsque, revenant du service en campagne, le capitaine entrait le matin tout poudreux, avec ses grosses bottes, dans la chambre de Suzanne encore endormie. il se sentait envahi par un ravissement indéfinissable; ce mélange d’habitudes et de délicatesses féminines arrivant au milieu de sa rude vie militaire lui faisait éprouver mille sensations nouvelles qu’il n’avait jamais connues à Paris.
Dans la journée, on attelait le tilbury. Suzanne conduisait elle-même et descendait la grande rue comme un tourbillon, au grand ébahissement des Mussi-Pontais. On allait visiter les environs, dîner à la Vieillotte, un village campé sur le bord de l’eau et renommé pour ses fritures et son petit vin blanc. On revenait à la nuit, et l’on s’embrassait tellement que je ne sais trop comment le cheval rentrait, sans encombres, à la ville.
Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, Tournecourt retournant à Paris et se servant de la clef dès qu’il le pouvait, Suzanne prenant souvent la route de Pont-à-Mousson. Ses voyages étaient assez espacés, mais dame, on ne pouvait guère exiger qu’une jolie fille, habituée comme Suzanne à une vie de plaisirs, vînt complètement s’enterrer dans un petit trou de province. Les lettres parfois étaient un peu décousues, un peu vides; on eût dit qu’elles avaient été écrites en hâte, mais c’est ce qui arrive forcément lorsqu’on veut s’astreindre à écrire tous les jours.
En somme les entrevues étaient toujours charmantes et c’était le principal.
Un certain samedi, Tournecourt, qui faisait ses préparatifs pour aller passer le dimanche à Paris, reçut un ordre assez désagréable. On inaugurait sur la grande place la statue du célèbre citoyen Barbanchu, mort l’année précédente; les autorités civiles et militaires avaient été convoquées pour cette fête de famille, et le général Bourgachard devait être escorté par l’escadron de Tournecourt. Les anciennes fonctions de ce dernier auprès di gouverneur de Paris le désignaient d’office pour ce poste d’honneur.
–Allons, se dit Tournecourt avec résignation, envoyons une dépêche à Suzanne pour la prévenir que je ne pourrai arriver que dimanche soir.
Puis, ce devoir rempli, il endossa la grande tenue d’ordonnance et, assez grincheux, se rendit à la tête de ses hommes au devant du général Bourgachard. Mais tout le monde sait que Bourgachard a horreur du faste; aussi lorsqu’il vit arriver Tournecourt avec sa colonne par pelotons, ses plumets et ses trompettes, il n’eut rien de plus pressé que de lui dire:
–Mon cher capitaine, vous êtes bien aimable, mais je n’ai pas besoin de vous. Vous êtes libre.
–Pelotons, demi-tour à gauche, marche! cria Tournecourt enchanté.
On revint au grand trot au quartier, et le soir, le capitaine sautait dans l’express de huit heures qui arrive à Paris à trois heures du matin.
II
Table des matières
Et tandis que le train l’emportait à grande vitesse:
–Une véritable surprise pour Suzanne! pensait Tournecourt. Après lui avoir télégraphié que j’étais retenu par mon service, j’arrive en pleine nuit. Heureusement que j’ai la clef. Chère petite clef! S’il m’avait fallu risquer les hasards d’un réveil à une pareille heure, avec la crainte de ne pas être entendu, peut-être aurais-je hésité, mais avec la clef rien à craindre.
Arrivé devant le petit hôtel de la rue Murillo, Tournecourt introduisit sans bruit sa clef dans la serrure de la porte cochère qu’il ouvrit et referma avec précaution, tenant absolument à ne réveiller Suzanne que par un gros baiser. Le gaz de l’escalier était toujours allumé comme au bon temps où sa belle amie l’attendait. On n’avait rien changé aux habitudes de la maison. Arrivé au second étage, le capitaine traversa le cabinet de toilette, puis il souleva la portière qui le séparait de la chambre à coucher éclairée par une lampe persane. et resta pétrifié.
Les cheveux épars, le bras replié sous la nuque, Suzanne dormait dans une adorable attitude; mais à ses côtés, sur l’oreiller garni de dentelles, apparaissait une tête brune frisée, avec une diable de moustache qui menaçait le ciel! Il y avait là un homme, très joli garçon, ma foi, qui dormait la bouche ouverte!. En approchant, Tournecourt reconnut Bellantroy, un camarade du Cercle.
Exaspéré, le capitaine cueillit le monsieur d’une main, puis de l’autre il prit à poignée les effets déposés sur un fauteuil et porta le tout jusqu’à l’escalier, tandis que Suzanne, réveillée et croyant faire un mauvais rêve, assistait stupéfaite à ce petit drame intime. Arrivé sur le palier, Tournecourt jeta ses effets à la tête du monsieur, puis il lui dit:
Voici ma carte: «Capitaine de Tournecourt, 22, avenue des Champs-Élysées.»
Ceci fait, il lui ferma la porte au nez et rentra chez Suzanne.
–Ma chère amie, lui dit-il, peut-être eussiez-vous mieux fait de me quitter lorsque je vous l’ai proposé. Cela vous eût rendu votre liberté, et vous eût évité cette scène désagréable à laquelle je vous demande un million de pardons de vous avoir fait assister.
Et, craignant sa faiblesse, tandis que Suzanne éplorée lui tendait ses bras en voulant lui expliquer je ne sais quoi et lui donner je ne sais quelle raison fantastique, il s’arracha de cette chambre où il avait été si heureux et redescendit quatre à quatre l’escalier. Le monsieur avait disparu.
Toute la journée, Tournecourt resta chez lui, attendant les témoins qu’on ne pouvait manquer de lui envoyer. A huit heures, il reprenait exaspéré le train de Pont-à-Mousson, n’ayant vu personne, mais obligé de se trouver rentré le lundi matin au rapport.
Lui qui d’habitude dormait tout d’une traite jusqu’à l’arrivée en gare, il ne put fermer l’œil. Au fond, Suzanne lui tenait au cœur, bien plus qu’il ne se l’était figuré, et cette trahison le navrait. La tête dans les mains, il revivait le passé et se répétait machinalement cette phrase:
–Pourquoi ne m’a-t-elle pas quitté? C’était si simple.
Tout à coup une idée lui vint à l’esprit. Tandis que ses devoirs militaires l’obligeaient à quitter Paris, eux allaient vivre là-bas, tranquilles, heureux. Bellantroy allait jouir du même bonheur que lui, Tournecourt, avait éprouvé! C’était impossible!
–Parbleu! s’écria-t-il, cela ne sera pas! Pas à moi, soit, mais pas à lui non plus!
Le lendemain matin, à six heures, Tournecourt se présentait chez le colonel et lui expliquait que des motifs graves exigeaient qu’il repartît immédiatement pour Paris.
Il avait l’air si troublé que le colonel, sans demander de plus amples explications, lui signa immédiatement une permission en blanc en lui disant:
–Allez, mon cher ami; prenez le temps qu’il vous faudra et revenez dès que vos affaires seront arrangées.
Le capitaine remercia chaleureusement, et a deux heures il était de retour à Paris. Il se précipita au Louvre où il était sûr de trouver ses anciens camarades, les capitaines Pouraille et Larmejane. Tout en se promenant fiévreusement dans le cabinet de service, Tournecourt leur expliqua son affaire et les pria d’aller de sa part demander raison à Bellantroy.
A sa grande surprise, Larmejane resta très froid.
–Vois-tu, dit-il en tortillant sa moustache, je ne demande pas mieux que de te rendre service, mais, crois-moi. ce duel est impossible.
–Pourquoi ça? dit Pouraille en allongeant un immense coup de poing sur la table; un duel est toujours possible.
–Mon brave Pouraille, insista Larmejane, vous n’êtes pas comme moi au courant de la question; eh bien, je conseille à mon vieux camarade Tournecourt, que j’aime de tout mon cœur, de laisser Bellantroy se débrouiller comme il le voudra avec Suzanne.
–Les laisser heureux ensemble, jamais! s’écria Tournecourt avec rage.
–A la bonne heure! appuya Pouraille, pour l’honneur de l’arme il faut couper les oreilles du bourgeois.
–Allons, dit Larmejane en soupirant, mon pauvre Tournecourt, tu es plus malade que je ne pensais; nous irons, puisque tu l’exiges, demander raison à ton adversaire; rentre chez toi, et nous te rapporterons immédiatement le résultat de notre entrevue.
–Tâche que ça ne traîne pas! lui dit encore Tournecourt.
Puis il rentra chez lui, et trouva que le temps était d’une longueur désespérante. Enfin une voiture s’arrêta devant la porte, ramenant Larmejane et Pouraille.
–Eh bien? demanda Tournecourt dès qu’il les vit entrer.
–Le bourgeois a canné! répondit Pouraille.
–Pardon, dit Larmejane, M. de Bellantroy est un galant homme qui nous a reçus d’une façon très correcte. Il nous a dit: «Je croyais M. de Tournecourt parti en province, et par conséquent ne pensais pas marcher sur ses brisées; d’ailleurs la femme en question n’est pas ma maîtresse, et je ne trouve vraiment pas qu’il y ait matière à duel.»
–Et qu’est-ce que tu dis de cela?
–Mon Dieu, étant donnée la scène de l’escalier, ce n’est peut-être pas très crâne. mais en tout cas c’est très intelligent.
–Et tu t’es contenté de cette déclaration
–Oh! pas du tout. J’ai répondu: «Monsieur, si vous trouvez que la personne ne vaut pas la peine qu’on se batte, il vous sera alors indifférent de nous signer une lettre dans laquelle vous vous engagerez sur l’honneur à ne plus remettre les pieds chez elle.–Oh! parfaitement.» Et voilà, mon cher Tournecourt, le petit mot en question.
–Le lâche! s’écria Tournecourt en parcourant le papier. Et dire qu’elle m’a préféré un monsieur semblable!
–Enfin! les voilà séparés; c’est ce que tu voulais, n’est-ce pas? Crois-moi, un duel pour Suzanne eût été ridicule.
Sur ce dernier mot, Larmejane et Pouraille sortirent, laissant Tournecourt relire mot à mot le billet de Bellantroy. Tout à coup il se leva brusquement:
–Je veux au moins qu’elle lise cette lettre et qu’elle sache à qui elle avait eu affaire!
Et il partit chez Suzanne.
III
Table des matières
Rue Murillo, on fit un peu attendre le capitaine. Dame, il n’était plus le maître de la maison. Enfin la femme de chambre vint lui dire qu’il pouvait entrer. Tournecourt passa dans le cabinet de toilette et trouva Suzanne étendue sur une chaise longue. Elle était plus jolie que jamais dans sa robe de chambre de peluche blanche toute garnie de nœuds roses et de cascades de dentelles, et avec cela une certaine pâleur des plus intéressantes.
Elle était en train décrire sur un livre de comptes très élégant et doré sur tranches, qu’elle referma en entendant entrer Tournecourt.
–Pardon de vous avoir fait attendre mon ami, mais j’étais souffrante et j’avais même défendu ma porte. Elle ne sera d’ailleurs jamais fermée pour vous.
–Je ne compte pas abuser de la permission, répondit le capitaine, mais je tenais à vous mettre sous les yeux un petit papier qui j’espère vous intéressera.
Il lui tendit la lettre de Bellantroy, et tandis qu’elle lisait:
–Jee suis heureux, continua-t-il, de vous montrer non seulement la valeur morale de celui que vous m’avez préféré, mais aussi le cas qu’il fait de vous.
Il replia le papier et le remit gravement dans sa poche, puis il salua et se disposa à se retirer.
Mais Suzanne se jeta à son cou en versant des larmes, de vraies larmes, et en déclarant qu’elle ne le laisserait pas partir. Jamais elle n’avait aimé que lui, Tournecourt, il le savait bien. Elle connaissait très peu Bellantroy; c’était un moment d’oubli, impardonnable sans doute, mais il fallait faire la part de la solitude, de l’ennui. Elle parlait, elle parlait, évoquant le passé, rappelant les bons moments d’autrefois; ses larmes ruisselaient sur la figure de Tournecourt qu’elle embrassait avec furie; ses beaux bras blancs lui servaient de collier et l’attiraient de plus en plus vers le canapé, en lui disant:
–Pardonne-moi1prouve-moi que tu ne m’en veux plus!...
Tournecourt pardonna comme tout autre eût fait à sa place et prouva avec une conviction profonde qu’il n’avait plus la moindre rancune.
–Alors je t’attendrai ce soir, dit Suzanne en rajustant ses dentelles.
–Ici, jamais, dit Tournecourt, mais si tu veux venir chez moi, je te recevrai avec grand plaisir.
–J’ai promis de dîner chez Caroline, à Auteuil, mais je reviendrai directement, et à minuit je serai avenue des Champs-Elysées.
On échangea un dernier baiser et Tournecourt parti complètement rasséréné.
A minuit, dans son petit rez-de-chaussée de garçon, il attendait Suzanne et, réfléchissant à ce qui s’était passé, il trouvait dans son cœur mille bonnes raisons pour l’excuser. Pourquoi se brouiller? pourquoi perdre quelque chose de bien bon? Comme il avait bien fait de se raccommoder!
A minuit un quart, personne n’était encore arrivé. A minuit et demie, n’y tenant plus et frappé d’un pressentiment, le capitaine prit son chapeau et se dirigea vers l’hôtel de Suzanne. Une large raie de lumière filtrait entre les grands rideaux et le plafond par les fenêtres du cabinet de toilette. Suzanne était chez elle. Elle avait donc menti en affirmant qu’elle reviendrait directement d’Auteuil? La première idée du capitaine fut de monter, mais, qui sait? peut-être Suzanne n’était-elle rentrée que pour un instant. Elle allait ressortir sans doute. Mieux valait patienter.
Les moments se passèrent. Tournecourt restait fasciné par cette raie de lumière, ne pouvant en détacher ses yeux. A mesure que l’heure avançait, sa jalousie renaissait plus violente. Était-ce une hallucination? Parfois il croyait voir comme des ombres sur cette partie du plafond qui était éclairée, puis, après quelques instants, la ligne de feu reparaissai t claire, nette. Évidemment, Bellantfoy était là-haut. Il était revenu malgré sa promesse. Devait-il assez se moquer du naïf capitaine qui avait cru en sa parole! Et tandis que lui, Tournecourt, était là, transi, à faire le pied de grue, ils étaient, eux, dans les bras l’un de l’autre, dans la grande chambre tiède et close, heureux. comme lui l’avait été jadis. Il se représentait Suzanne, les yeux mi-clos, disant à un autre toutes ces folies qu’elle lui disait à lui, balbutiant ces mots étranges dont il avait conservé un souvenir si âcre et si précis. A cette pensée il se sentait envahi par une rage atroce. Saisi par la fraîcheur de la nuit, il avait cependant la tête en feu; son cœur battait à tout rompre. Jamais il n’avait éprouvé une souffrance aussi aiguë.
Dans la rue déserte, les sergents de ville regardaient avec étonnement ce monsieur qui restait immobile, les yeux rivés sur le même point.
–Allons, dit-il, secouant sa torpeur, je vais monter, moi aussi, et cette fois ce sera drôle!.
Mais à ce moment il tressaillit comme frappé d’une commotion électrique. La ligne de lumière avait disparu, la fenêtre était toute noire. On venait d’éteindre le gaz du cabinet de toilette, et l’on s’en allait. Tournecourt se rangea contre la porte cochère, puis d’une main qui tremblait, il saisit le billet qu’il avait conservé.
–Voilà, dit-il, quand Bellantroy sortira je le moucherai avec sa lettre!
La porte cochère s’ouvrit, et, à la lueur du réverbère, Tournecourt aperçut qui?.... Larmejane qui, sans le voir, le collet de son pardessus relevé, s’éloigna à grands pas dans une direction opposée.
Pour le coup c’était trop fort! Tournecourt rentra dans l’hôtel sans prendre cette fois la précaution de dissimuler son arrivée. Il monta l’escalier quatre à quatre et arriva comme une bombe dans la chambre de Suzanne. Celle-ci, la chemise fripée, décoiffée, pieds nus, était assise devant un guéridon et écrivait sur le livre doré sur tranches que Tournecourt avait déjà aperçu dans la journée.
A la vue du capitaine, elle jeta un cri et s’enfuit dans le cabinet de toilette dont elle poussa le verrou.
Tournecourt s’approcha curieusement du registre et vit le nom de Larmejane écrit en encre toute fraîche; et au-dessus, tracée à la main, une petite étoile qui n’était pas encore sèche. En face du nom il y avait la date et l’heure.
Deux lignes plus haut, il aperçut son nom à lui, Tournecourt, même date, cinq heures du soir; le nom était également orné d’une petite étoile.
Puis, feuilletant les pages et remontant deux mois en arrière, Tournecourt trouva au milieu de quelques inconnus les noms d’une foule d’amis du Cercle: Taradel, Parabère, Précy-Bussac. Les uns avaient en observation: Visite simple; d’autres avaient en exergue une, deux ou trois étoiles, mais toujours l’heure et la date étaient soigneusement indiquées. Enfin, détail important, quelques-unes des étoiles étaient barrées, et dans ce cas, il y avait en marge: Réglé.
C’était le livre des amours de Suzanne par Doit et Avoir et la signification de la petite étoile n’était pas douteuse.
Tournecourt partit d’un grand éclat de rire; l’aventure, loin d’être tragique, n’était plus que drôle. Il avait cru descendre dans un hôtel privé, bien cossu, bien bourgeois; il était descendu dans une auberge, voilà tout! Il chercha donc, sur le livre de l’hôtel, son nom qu’il n’eut pas de peine à trouver, déposa cinq louis en regard sur la page blanche, barra l’astérisque et d’une main ferme il écrivit en grosses lettres: Réglé.
Le lendemain il repartait pour Pont-à-Mousson, cette fois guéri, et bien guéri par ce petit voyage dans les étoiles.
DÉVOUEMENT
Table des matières
Impossible de jeter plus follement son bonnet par-dessus les moulins, et d’abuser plus consciencieusement de sa jeunesse, que la charmante Lucie. Trop même. Il paraît que le docteur a ordonné des douches, pas d’excitants, et une vie relativement austère. Et il s’est trouvé précisément à point pour faire exécuter ces prescriptions un brave prince Robanoff qui tient surtout à avoir une maîtresse pour la montrer et se soucie assez peu des droits du seigneur.
Lucie dit en riant:
–C’est une mère que Robanoff!
Et de fait les yeux sont moins cernés, et les couleurs sont un peu revenues, mais le docteur exige encore quelque temps de repos.
Précisément Raoul est arrivé devant le petit hôtel de Lucie dans l’avenue Kléber. Tout le premier est brillamment éclairé. On dirait qu’on donne une fête.
Ma foi, il n’est que onze heures et demie, Raoul va demander en passant des nouvelles de son amie.
Il sonne et Francine, la jolie femme de chambre, vient ouvrir, Francine est une brave fille, dévouée corps et âme à sa maîtresse.
–Ahh! parbleu, Monsieur arrive bien. Il faut absolument que madame prenne sa douche, et je ne suis pas assez forte pour la maintenir sous le jet d’eau. Monsieur va m’aider.
Maintenir Lucie sous la douche! Au premier abord cela paraît une besogne agréable, mais en y réfléchissant bien, comme après la douche il faudrait probablement s’en aller, ce serait un supplice atroce. Raoul monte derrière Francine, très décidé à refuser.
Arrivé dans le cabinet de toilette de Lucie, il la trouve étendue sur une peau d’ours, fumant une cigarette et à peine vêtue d’un péplum cerise qui bàille aux bons endroits. Dans un coin, l’appareil de la douche profile sa silhouette menaçante.
–C’est monsieur Raoul qui vient aider madame à prendre sa douche, dit Francine.
–Oh! comme c’est gentil! s’écrie Lucie en se levant.
Et sans fausse honte (un vieil ami), elle laisse glisser à terre le péplum cerise et jette ses deux bras autour du cou de Raoul qu’elle embrasse à pleines lèvres.
–Pardon, s’écrie Raoul en se débattant, il y a erreur. Je ne suis monté qu’une minute pour savoir de tes nouvelles, et je me sauve.
–Tu refuses de me maintenir sous la douche?
–Absolument, Je ne tiens pas à me donner soif pour qu’on me retire le verre au moment de boire.
–Eh bien, tu ne sais pas ce que tu perds. Il y a quinze jours que le prince me prêche morale et hygiène, et précisément il ne vient pas ce soir.
–Ah! s’il ne vient pas ce soir, cela change complètement la question. Alors, après la douche, je pourrai rester?
–Parfaitement.
–Marché conclu! s’écrie Raoul avec joie.
Et retroussant ses manchettes, il s’approche du bassin.
Lucie, toute frissonnante, se cambre debout, les yeux fermés, les deux bras appuyés sur l’épaule de son ami. Francine tire la ficelle, et une pluie glacée tombe en gouttelettes d’argent tout le long des reins de Lucie.
Celle-ci pousse un cri et enjambe le bassin pour se sauver à travers l’appartement. Mais Raoul, fidèle à son devoir, la prend à bras-le-corps, l’étreint, l’enlève et la reporte sous le jet d’eau. Pendant ce temps, Francine inexorable abusait de la situation et, saisissant une immense éponge, faisait ruisseler l’eau froide à partir de la nuque de sa maîtresse.
Celle-ci, affolée, se tordait contre Raoul, l’attirant près de lui, serrant autour de son cou ses deux bras à l’étouffer, frôlant contre tout son être son épiderme frais et parfumé. La situation était délicieusement atroce.
Que fut-ce quand Raoul, ganté d’un gant en poil de chameau, fut chargé de rétablir la circulation du sang! Éperdu, énervé, il glissait le long des pentes, gravissait le long des montées, rencontrant tout le temps sous l’effort de sa main des chairs potelées, dures comme du marbre, et douces comme du satin. Les lèvres sèches, la tête en feu, il murmurait d’une voix étranglée par l’émotion:
–Tu me jures que je resterai!
–Mais oui, mais oui, répondait Lucie.
–Parce que, tu comprends, dans l’état où je suis, si je devais partir.
–Une honnête femme n’a que sa parole.
Là-dessus, elle échange avec Raoul un dernier baiser qui augmente encore son trouble, puis elle lui dit:
–Maintenant, tu vas être bien gentil. Tu vas aller dans le boudoir dix minutes. Je ne te demande que dix minutes.
–Pourquoi?
–Voyons, sois raisonnable. Francine te préviendra quand tu pourras revenir.
Raoul obéit à regret et gagne le petit salon dans un état d’exaltation difficile à décrire. Les dix minutes lui paraissent longues, et avec cela l’imprudente Francine, avec ses yeux de velours et son petit bonnet coquettement posé sur ses cheveux noirs, continue à trotter dans le boudoir, et tout en rangeant glisse parfois un regard malicieux du côté de Raoul.
–Elle est vraiment très jolie cette Francine; il y a des moments dans la vie où l’on apprécie tout à coup les choses à leur juste valeur. Ma petite Francine, viens donc t’asseoir un peu sur ce canapé?
–Et pourquoi donc? monsieur le vicomte.
–Parce que j’ai un tas de choses à te dire!
–Dites vite alors, monsieur, parce que madame va sonner, dit Francine, en se rapprochant tout près, tout près de Raoul.
Quelques minutes après, un coup de sonnette se fait entendre. Francine, un peu décoiffée et son bonnet de travers, s’échappe des bras de Raoul, et revient ensuite lui dire que madame l’attend.
Mais les idées de Raoul ont complètement changé. Devenu calme et maître de lui, il trouve maintenant que ce serait très mal de compromettre la santé de Lucie, à qui le docteur a tellement recommandé le repos.
–Non, dit-il, je suis trop délicat pour abuser de la situation. J’ai rempli mon devoir d’ami, et maintenant je rentre tranquillement me coucher. Souhaite une bonne nuit à ta maîtresse.
Là-dessus il prend sa canne, son chapeau, et s’en va avec la conscience du devoir accompli.
–Ah! s’écrie Francine en réparant le désordre de sa toilette, je savais bien que je sauverais madame!
LA VEILLE D’UNE PETITE FÊTE
SCÈNE DE LA VIE DE CERCLE
Table des matières
La commission des fêtes plus qu’au complet: Taradel, président; Précy-Bussac, Tosté, Parabère, Tournecourt, Comfort, Boisonfort, Chameroy et autres membres du cercle n’ayant d’ailleurs aucun droit d’assister à la réunion.
Ces messieurs sont assis, dans des poses diverses, autour d’une table. On fume à outrance.
Taradel.–Eh bien, la pièce marche-t-elle? La représentation pourra-t-elle avoir lieu mardi?
Tosté.–Heu! heu! Malvina a encore man qué la répétition.
Taradel.–Pourquoi cela?
Boisonfort.–Dame, il faisait beau, elle a été faire son persil. Elle ne vient que quand il pleut.
Taradel.–Aussi, Tosté, pourquoi, comme régisseur, êtes-vous si faible?
Tosté.–Je ne peux pourtant pas la mettre à l’amende.
Tournecourt.–Moi, je ne la manquerais pas!
Chameroy.–Ceci n’est pas prouvé. Et puis, tout le monde ne peut pas être gendarme.
Taradel.–Non, mais Tosté est beaucoup trop faible avec les petites femmes. Soyez ferme sans dureté et indulgent sans faiblesse.
Chameroy.–Portez sur votre tête le casque de la fermeté surmonté du panache de l’énergie. (Bruit.)
Taradel.–L’incident est clos. Messieurs, je reçois une demande de M. de Larmejane qui désire faire partie de la fanfare.
Comfort.–C’est impossible. Il y a dans le texte: «Voici les quatre messieurs de la fanfare.»
Parabère.–On dira: «Voici les cinq messieurs de la fanfare.»
Précy-Bussac.–Pourquoi pas alors les six, les huit, les dix?
Tournecourt.–Les quarante?
Taradel.–Pas d’exagération. Mais il est un fait certain, c’est que si nous nous laissons déborder, tous les membres du Cercle voudront être de la fanfare.
Tosté.–Histoire de rire avec les actrices et d’empêcher tout travail sérieux.
Parabère.–Vous m’amusez avec votre travail sérieux.
Taradel.–Si la commission des fêtes se donne du mal, c’est bien le moins qu’elle ait quelques privilèges. Ce serait trop commode de ne rien faire, et puis d’arriver la veille de la représentation se proposer comme pompier pour emmener ces dames à notre nez. Je propose de repousser la proposition Larmejane.
Tous.–Oui! oui! refusée!
Taradel.–Et après la pièce, qu’a-t-on organisé?
Précy-Bussac.–J’ai proposé un petit café chantant, où chacune de nos amies pourrait déployer ses talents.
Taradel.–Eh bien, avez-vous quelques noms à me donner?
Chameroy.–Je vous propose Juliette de Montléry, du Vaudeville.
Tous.–Ah! ah!
Chameroy.–Pourquoi ah! ah! Ce n’est qu’une amie pour moi, pas autre chose.
Taradel.–Là n’est pas la question. Que chantera-t-elle?
Chamery.–Les Malheurs du petit baron. C’est charmant.
Taradel.–De qui est-ce?
Chameroy.–La musique est de Juliette et les paroles sont de moi. (On rit.)
Taradel.–Je vous félicite de votre modestie. Et ensuite?
Précy-Bussac.–Moi, j’offre la petite Klody, des Bouffes, elle dira une fable: Le Lapin et le Financier.
Taradel.–J’espère que cette fable ne contient pas de personnalités.
Précy-Bussac.–Elle m’en a donné sa parole d’honneur.
Taradel.–Ce sera à vérifier. Et après?
Tosté.–Moi je propose une petite fille encore peu connue.
Taradel.–Votre petite de la maison de correction? Nous n’en voulons pas!
Tosté.–Mais non, il s’agit d’une petite qui a débuté au Conservatoire tout dernièrement.
Boisonfort.–C’est Thérésa.
Parabère.–C’est Suzanne Lagier. (Bruit.)
Taradel.–Laissez parler l’orateur.
Tosté, ému.–Merci, monsieur le président. L’enfant s’appelle Alida Brechu. C’est une excellente fille qui soutient toute sa famille.
Tournecourt.–Sur sa solde du Conservatoire.
Taradel.–Enfin, adoptons Alida. Que chantera-t-elle?
Tosté.–La Culotte d’un zouave. (Exclamations.) C’est une romance.
Taradel.–Va pour la romance. Et ensuite?
Tournecourt.–Moi, j’ai composé une petite machine, cela s’appelle: la Chair à Canon. Le brave clairon monte à l’assaut... Il sonne toujours. Une balle lui enlève l’usage du bras droit, il sonne toujours. Un boulet lui emporte le bras gauche,-il sonne toujours. Un obus lui emporte la tête, il sonne toujours.
Chameroy.–Cette histoire est invraisemblable.
Tournecourt.–Je l’ai vue de mes yeux. Léa Shako, de la Renaissance, propose de la chanter. Moi, je l’accompagnerai avec un tambour.
Taradel.–Ce sera un beau coup d’œil. Mais, vous m’aviez parlé d’un clairon.
Tournecourt.–Je ne sais que le tambour.
Parabère.–Moi, je joue du cor de chasse. Si vous voulez, je me propose.
Tournecourt.–Le cor n’a rien à faire avec le clairon.
Taradel.–Bast! laissons-le accompagner sa Léa. Ensuite?
Comfort.–Léontine Vauban dira sa grande scène de Joseph Balsamo.
Tous.–Jamais! autre chose! La Censure à Comfort.
Comfort.–Vous n’aimez que les gaudrioles. Préférez-vous: la Tour Saint-Jacques?
(Chantant). Mais pour moi qui voyais ses yeux,
Qu’importaient les étoiles!
Tous.–Bravo! Bravo! Bis!
Parabère.–Il chante comme un vieux chapeau.
Comfort.–Mais puisque c’est Léontine qui chantera, ma voix n’a aucune importance.
Tous.–Aucune! aucune!
Comfort.–Merci.
Boisonfort.–Je demande la parole pour un fait personnel. Mademoiselle Klody et mademoiselle Vauban m’avaient prié de demander à Marie Pigeonnier, de l’Odéon, de vouloir bien leur prêter quelques morceaux à réciter.
Tournecourt.–Naïves enfants!
Boisonfort.–J’apporte les morceaux prêtés par Marie Pigeonnier, en les prévenant que je ne crois pas que celle-ci ait détaché les perles de son répertoire. Elles me répondent qu’elles s’attendaient à cette preuve de camaraderie. et qu’elles ont apporté autre chose. Alors, pourquoi m’avoir chargé de la commission?.
Parabère.–Pourquoi nous demandez-vous cela?
Taradel.–Oui, quel est le but de cette anecdote?
Boisonfort (interloqué).–Ma foi, je n’en sais rien.
Taradel.–Un blâme à Boisonfort qui profite de la réunion de la commission pour nous faire des narrations dépourvues d’intérêt.
Tous.–Oui! oui! un blâme sévère!
Taradel.–Arrivons à la question du costume. A la répétition j’ai vu plusieurs choses qui m’ont choqué. Ainsi j’ai remarqué, Précy-Bussac, que votre habit dépassait sous votre blouse bleue.
Précy-Bussac.–Il y a pour cela deux raisons: une bonne et une mauvaise. Je vais d’abord vous donner la mauvaise.
Taradel.–C’est beau la classification.
Précy-Bussac.–La mauvaise raison c’est que pour rien au monde vous ne me feriez consentir à me costumer. Je veux bien passer pardessus mon habit une blouse bleue et me coiffer d’un vieux chapeau, mais je ne veux pas me costumer.
Taradel.–Pourquoi?
Tournecourt.–C’est un vœu?
Précy-Bussac.–Je me le suis juré à moi– même. C’est une sombre histoire.
Tous.–Pas d’anecdotes?
Taradcl.–Vous aviez raison, votre motif est déplorable. Et l’autre motif?
Précy-Bussac.–L’autre motif, c’est que les paysans ont toujours un habit qui dépasse sous la blouse.
Taradel.–En êtes-vous bien sûr? Qui est-ce qui est sûr de cela? Qui a vu de vrais paysans?
(Profond silence.)
Taradel,–Puisque personne ne peut affirmer le contraire, admettons que Précy-Bussac ait raison. Autre chose. Quand Tournecourt consentira-t-il à savoir son rôle?
Tournecourt.–Ne vous inquiétez pas. Quand la mémoire me manque, je remplace la phrase par une charge. Je fais, par exemple, comme si mon râtelier se décrochait.
Taradel.–Ça doit être peu gracieux.
Tournecourt.–Ou bien encore, je frotte mon rhumatisme, je fais claquer mon fouet, etc.; pendant ce temps le souffleur.
Comfort.–Le malheureux! Il faudra doubler ses appointements.
Tournecourt.–Vous verrez que ça ira tout seul.
Taradel.–Est-ce qu’on soupera après la représentation?
Tous.–Bien entendu.
Taradel.–Il va sans dire que les membres de la commission des fêtes, seuls, auront le droit d’assister à ces agapes fraternelles.
Chameroy.–Les autres seront furieux.
Tous.–Tant pis! Nous seulement! Parbleu! ce serait trop commode. Il n’y a déjà que quinze femmes et nous sommes vingt-trois, etc., etc.
Taradel.–Messieurs, croyez bien que vous me trouverez toujours sur la brèche pour défendre vos droits. Les membres du Cercle auront un buffet, un plantureux buffet, mais n’assisteront au souper que ceux qui auront travaillé. (Applaudissements frénétiques.)
Taradel.–Le souper aura lieu chez Voisin, à trois heures du matin. Nous placerons Tournecourt à la porte et, pour entrer, il faudra montrer patte blanche.
Tournecourt.–Colonel, vous pouvez compter sur moi.
Taradel.–Capitaine, je suis content de vous.
Tosté.–Cette scène est touchante. Moi j’en pleure d’attendrissement.
Comfort.–Et maintenant, en mon nom et au nom de la commission, je viens vous demander de bien vouloir remercier avec nous notre brave et digne président Taradel des efforts et du zèle qu’il a témoignés.
Tous.–Bravo! bravo! Hipp! hipp! Hurrah!
Taradel.–Vraiment, messieurs, je suis confus.
Comfort.–Qu’il me soit permis d’ajouter un mot.
Tous.–Hip! hip! Hurrah!
Comfort.–Je parlerai! Qu’il me soit permis d’ajouter.
Tous.–Hipp! hip! Hurrah!
Taradel.–Renoncez-y.
Comfort.–Jamais! (Bruit, tumulte, cris du coq, etc.)
Taradel.–La séance est levée.
Tout le monde se lève. Comfort proteste et sort en racontant à Tosté, qui ne l’écoute pas, ce qu’il aurait dit si on avait voulu l’écouter.
DÉPLACEMENT&VILLÉGIATURE
Table des matières
I
Table des matières
–Chez toi?... jamais! jamais!! jamais!!! disait la jolie madame Dussolier à l’infortuné Croisfabert. je serais suivie, dénoncée et à tout jamais compromise.
Et de fait, Nina, c’était le petit nom de madame Dussolier, était mariée, bien et dûment mariée, et M. Dussolier était d’une jalousie terrible. La présence aussi fréquente que fastidieuse de beaux parents, les obligations de famille, les domestiques, créaient toutes sortes d’obstacles réellement insurmontables.
–Jamais je n’obtiendrai rien à Paris, se disait Croisfabert avec désespoir. C’est impossible! Elle est trop bien gardée. Ah! si elle pouvait consentir à faire un petit voyage!...
Et il fit remarquer à M. Dussolier que sa jeune femme était très pâle, qu’elle s’étiolait.
–Vous ne savez pas, lui disait-il, à quel point tous ces travaux de déblais et de remblais ont vicié l’atmosphère de Paris. Il faudrait à votre femme l’air de la mer, ne fût-ce qu’une quinzaine de jours.
–Et mes affaires? objectait Dussolier. Vous savez bien que je ne puis m’absenter.
–Bah! pour quinze jours! Vous ne pouvez pas laisser votre femme quinze jours! Il est évident qu’une quinzaine de bains lui feraient du bien. Ce serait la santé pour tout l’hiver.
Bref, il en dit tant que Dussolier consentit à ce que Nina partît deux semaines à Chic-sur-Mer. Deux jours auparavant, par une coïncidence tout à fait fortuite, Croisfabert était parti organiser ses préparatifs de chasse dans le Bourbonnais. Dussolier installa confortablement sa femme à l’hôtel de la Plage, puis après s’être assuré que l’établissement était bien tenu et que Nina ne manquerait absolument de rien, il repartit pour Paris où l’appelaient ses échéances de fin de mois.
Bien entendu, Croisfabert arrivait le surlendemain à Chic-sur-Mer, et se précipitait au Casino.
Il y rencontra Nina plus jolie que jamais avec sa robe de toile de Vichy toute garnie de dentelles blanches et son grand chapeau Rembrandt faisant auréole à ses cheveux d’un noir de jais. Elle avait installé sa chaise sur les galets, et pour plus de solidité elle en avait placé une autre sous ses pieds. Croisfabert, en monsieur sûr d’être aimé, allait s’asseoir sur cette chaise propice aux frôlements, mais Nina l’arrêta net.
–Oh! mon cher, qu’allez-vous faire! A Chic-sur-Mer on est d’un rigorisme terrible. Si l’on vous voyait si près de moi, le gardien viendrait évidemment vous prier de vous reculer.
–Diable! s’écria Croisfabert, voilà une plage où l’on est bien collet monté! mais au moins vous pourrez me recevoir chez vous; à l’hôtel, cela n’a pas d’inconvénient.
–Impossible, mon pauvre ami. Hier on a donné congé à une dame parce qu’elle avait fermé sa porte pendant la visite d’un de ses amis, Dès que la directrice de l’hôtel apprend la présence d’un étranger, elle s’arrange pour vous envoyer le journal, une lettre, le programme du concert, n’importe quoi, et si le verrou est mis, on vous prie poliment de chercher un gîte ailleurs.
–Mais le soir?
–Oh! le soir, c’est encore pis! Après dix heures on ne laisse plus entrer les étrangers.
–Ahh! Nina, c’est mal!. Vous m’aviez pourtant bien promis.
–Mon pauvre ami, je ne demande pas mieux, mais trouvez un moyen. Le soir il fait très obscur tout le long de la plage, on pourrait peut-être se promener.
–Bravo! s’écria Croisfabert, voilà une excellente idée. Trouvez-vous aux petits chevaux à dix heures. En me voyant, vous vous lèverez le plus naturellement du monde, et je vous suivrai du côté de la plage.
–Eh bien, c’est convenu, mais sauvez-vous, parce qu’il y a assez longtemps qu’on nous voit causer ensemble.
Croisfabert descendit l’escalier qui mène aux cabines afin d’avoir en plein jour des connaissances topographiques exactes. Il s’agissait de choisir un joli nid pour abriter ses amours, et le fait est qu’on n’avait que l’embarras du choix. Il y avait là de véritables bonbonnières. Croisfabert, en furetant et en soulevant les loquets, trouva une cabine toute garnie de cretonne rose avec tapis, fauteuil et lit de repos.
–Ma foi, s’écria-t-il radieux, maintenant nous pourrons bien nous passer de l’hospitalité de l’hôtel, et nous serons divinement bien.
En s’en allant, il aperçut un vieux baigneur qui regardait avec inquiétude à l’horizon. Il s’agissait de savoir si ce vieux loup de mer s’était aperçu de quelque chose.
–Hé, mon brave, lui dit Croisfabert, que regardez-vous donc?
–Je vois que le vent d’ouest fraîchit et que la mer sera sûrement méchante ce soir.
–Voilà une chose qui m’est égale, pensa Croisfabert. Le bruit de la vague étouffera les cris de la victime. Et d’ailleurs, y aura-t-il les cris de la victime?.
Sur ces idées couleur de rose, il partit dîner à l’hôtel R..., et fut fort étonné d’apprendre que, le soir, il était impossible de se faire servir à dîner dans le jardin.
–Monsieur, dit le maître d’hôtel, le soif nous réservons les tables aux familles qui désirent prendre leur café au frais.
–Décidément, pensa Croisfabert, ici tout est sacrifié aux familles!
Il dîna copieusement à une petite table de la salle commune, et après avoir allumé un excellent cigare, il prit d’un pas allègre le chemin du Casino. La nuit était splendide, et le ciel étoilé; mais, ainsi que l’avait prévu le matelot, la mer était devenue très grosse. A l’horizon, la façade du Casino tout illuminée se détachait comme un château des contes de fées. Croisfabert se dirigea tout droit vers le jeu des petits chevaux où la partie était des plus animées. Sous la lumière crue du gaz, de belles petites en robes claires avec des gainsboroughs à plume blanche étaient assises tout autour de la barrière et rangeaient symétriquement leurs numéros sur le rebord de la balustrade, tandis que derrière eux la fine fleur des gommeux en habit et cravate blanche se penchait sur leurs chaises pour leur chuchoter des bêtises aux oreilles. On entendait crier:
–C’est le4.–Non, c’est le3.–Le9passe comme il veut! Quelle déveine! Mon chien donne-moi donc un louis.–Tu es trop aimée pour gagner, etc., etc.
Tous ces propos s’échangeaient au milieu de la fumée des cigares, dans une atmosphère étrange et capiteuse, mélange de parfums, d’odeurs de femme et de tabac. Nina, les deux nattes nouées tombant sur le dos, coiffée d’un chapeau d’argent formé de galons de grades juxtaposés, paraissait absorbée par le numéro8qui s’approchait lentement du but, mais elle avait parfaitement aperçu Croisfabert.
Tout à coup un grand mouvement se fit parmi les joueurs; le patron des jeux, avec sa politesse accoutumée, venait de saisir le comte Taradel au collet en l’accusant d’avoir poussé un des chevaux avec sa canne. Taradel! le président du cercle des Truffeses! c’était trop fort. Immédiatement dix membres du Cercle s’étaient précipités sur le malotru et lui avaient fait lâcher prise, tandis que les femmes montaient sur les chaises pour assister à la scène. Nina profita du tumulte et s’esquiva sans avoir été remarquée, tandis que Croisfabert la suivait de près.
Dès qu’il fut arrivé sur la terrasse absolument obscure, il prit tendrement le bras de Nina, puis il lui dit tout bas:
–Les galets sont trop durs pour tes pauvres petits pieds, et il y a en bas des cabines où nous serions délicieusement bien. Si tu savais, j’en ai remarqué une, toute rose, toute capitonnée, il y a à peine place pour deux, et elle sera trop grande encore pour nous. Allons, veux-tu, ma Nina? veux-tu. mais dis donc que oui!
Il lui parlait tout près, tout près, effleurant de sa moustache le cou de Nina qui frissonnait. Celle-ci laissait aller sa petite tête sur l’épaule de son ami et murmurait d’une voix défaillante:
–Tu sais bien que je veux bien, tu le sais bien.
Ainsi enlacés, ils descendirent vers l’endroit où Croisfabert avait remarqué le meilleur nid, mais là, ô surprise!... ô rage!. toutes les cabines étaient enlevées!. Et tandis que le veilleur de nuit leur expliquait que les jours de tempête on plaçait le matériel des bains en lieu sûr, Croisfabert hébété aperçut toutes les cabines rangées en pleine lumière devant le café du Casino.
–On y voit comme en plein jour! s’écria Nina. C’est impossible, reconduisez-moi jusqu’à l’hôtel.
Et arrivé sur le seuil, le pauvre Croisfabert dut se borner à saluer son amie le plus respectueusement du monde, mais murmura en s’en allant:
–Je trouverai demain un moyen, je te le jure!
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