Czytaj książkę: «L'esprit contre la raison»
René Crevel
L'esprit contre la raison

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066302528
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
ÉDITION ORNÉE D’UN PORTRAIT
par
TCHELITCHEW
LES CAHIERS DU SUD
MARSEILLE10
Quai du Canal
MCMXXVII
DEBUT
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Dans la première de ses lettres sur la crise de l’esprit. Paul Valéry constate: L’espoir n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions de son esprit. Or, cette méfiance n’est pas un fait simple. L’homme a plus d’un tour dans son sac, et les raisons de sa raison s’échafaudent en sournoiseries qui, pour monumentales, n’en sont pas moins infiniment variées, avec, à leur fronton, des prétextes de logique, de tradition. Ainsi l’espoir qui désigne justement dans ce qu’elle a de primesautier, de plus ingénu, la résistance individuelle ne saurait dépeindre certaines de ses façades compliquées. D’ailleurs, si nul ne peut même songer à en vouloir aux beaux animaux de sang assez riche, de chair assez confusément opulente pour opposer une tête et un corps en toute spontanéité victorieux des pièges sentimentaux et des méchancetés de l’intelligence, quel moyen d’accepter les calembredaines et syllogismes truqués des anémiques, sots et pédants, qui, à grands fracas, se réclament de civilisation, parlent avec ostentation de vie morale, et, en fait, se contentent d’user de principes à double fond pour composer un bonheur dont la source n’a point jailli de ce morceau d’eux-mêmes, où il eut été, sinon héroïque, du moins décent qu’ils tentassent de la faire sourdre. Qu’il y ait des degrés dans leurs tricheries et des degrés aussi dans la conscience qu’ils y apportent, voilà qui ne saurait nous leurrer, ni nous empêcher de dénoncer leur mensonge glorieux ou sournois comme un véritable crime contre l’esprit.
C’est que le confortable dont la recherche est légitime tant qu’il s’agit d’arrangements relatifs, de l’installation d’une salle de bains ou d’un calorifère, nous ne pouvons accepter que veuille s’en soucier encore quiconque se réclame d’une notion supérieure. Au reste, ceux qui, pour se juger favorablement, essaient de travestir sous des termes pompeux leurs plaidoyers pro domo, n’en aboutissent pas moins au plus éperdu des galimatias. Ainsi, par exemple, de l’idolâtrie scientiste, où la masse par le plus hypocrite des jeux de mots trouvait illusion de progrès spirituel, sans, toutefois, perdre de vue les fins utiles, ni oublier les profits particuliers à tirer de nouvelles découvertes. En vérité, sous le masque de fer blanc de la Walkyrie domestiquée, sous le nickel de sa cuirasse, nul de ses dévots qui n’adorât son propre visage ou l’informe nombril de son ventre mou. La déesse Science, d’ailleurs, bien que tout le monde voulût s’obstiner à faire semblant de la croire capable d’illuminer les secrets de l’homme, n’en demeurait pas moins plus vacillante dans sa marche et fumeuse que les quinquets dont les bateleurs éclairaient leurs patelinades sur les tréteaux des foires. Alors, très vite sonne l’heure d’une résignation à d’humbles mensonges. On cherche à faire passer pour d’innocentes fleurs de sagesse les produits de l’égoïsme. Heure de sécheresse. Règne de l’ersatz. En attendant la Révolution salutaire que ce spectacle si pitoyablement faux ne peut manquer d’amener, les créatures que n’ont jamais animées le souffle de la liberté, et cependant en passe de ne plus pouvoir se satisfaire de leurs piètres conditions, sous le coup chaque jour de quelque mésaventure anecdotique, après tout un jeu compliqué d’aller et retour, de minutes agitées puis abattues, tentent encore de s’acharner à ne pas désespérer d’elles-mêmes, de leurs velléités, de leurs besoins. C’est à ce moment qu’un réconfort possible est cherché dans l’unité à tout prix. On entasse les détritus de conscience, on raboute des morceaux d’invidus. Le tout assaisonné à la sauce poussière et tradition et, allons-y de notre petite synthèse. L’être limite son existence, son pouvoir pour être sûr de soi, oublier le mystère et nier l’infini dont Louis Aragon fait si bien de nous annoncer la défense. Au vrai, prétendre se soumettre aux faits ne fut jamais que prétexte à un mode sournois de fortification. Une pensée qu’on a essayé depuis des siècles de traduire grossièrement par de nouveaux avantages immédiats a racorni, stupéfié l ’individu. Il a voulu épargner ses jambes et ses heures, mais il a usé ses jambes et ses heures à chercher le moyen de les épargner. L’esprit avant sa naissance déjà avait été déclaré bien particulier. La Raison fut la pioche dont on lui apprit à se servir pour creuser sa niche à même ce qu’on appelait sans modestie culture, civilisation. Mais pas un propriétaire qui, dans sa mesquinerie, n ’ou bliât les avenues magnifiques du rêve. Entre les murs des écoles obligatoires, des casernes, des maisons de parlements on prétendit enchaîner les vents de1esprit. Des bourses, des Chambres de députés étaient camouflées en temple grec et les plis lourds et faussement classiques d’une pseudo-antiquité cachaient ce soleil de soufre et d amour qui, un beau soir, finit toujours par éclater, là-bas, très loin, plus loin que l’horizon et l’habitude.
Pour que ne pût jaillir aucun geyser, le sol lui-même fut écrasé sous les plus lourdes pierres. L’être qui déguisait les apparences et sa propre médiocrité sous les noms flatteurs de conscience, de réalité, espérant vivre parmi prétextes et mensonges, aussi tranquille que le rat dans son classique fromage, et, comme ce rat, décidé à en vivre, d un cœur léger renonçait à toute justice suprême, à toute grandeur.
Le «Je pense donc je suis» comme clé de voûte de la franc-maçonnerie individualiste, dans les piètres banlieues de l’intelligence, par milliers se multiplièrent les sordides cahutes, où les hommes crurent facile d’oublier l’inquiétude scintillante des étoiles. Bons Raminagrobis qui doutent de tout et de tous, sauf d’eux-mêmes. Mais qu’un philosophe pousse l’outrecuidance jusqu’à traiter de folle du logis l’imagination, l’esclavage où d’autres prétendront la réduire n’aura pas été impunément imposé. Le réveil ne saurait se résumer par une simple explosion verbale et le vrai visage romantique ne s’encadre point d’une chevelure grandiloquente, non plus que d’une cravate rouge à hurler. Des silences, quelques gestes, certaines tentations et leurs faisceaux de possibilités, bien mieux que le gilet de Théophile Gautier, prouvèrent de quoi l’homme peut être capable. Un Julien Sorel, par exemple, qui n’a point trouvé son salut dans la froide ambition, par son crime nous montre comment un fait divers devient un fait lyrique. Le jeune homme stendhalien, d’ailleurs, par sa disponibilité désespérée, son impuissance à se contenter des solutions platement humaines, est le type le plus pur de tous ceux que les faillites quotidiennes à jamais ont écarté de l’opportunisme et de ses solutions. De son temps, sans doute n’était-il pas encore de mode de parler d’acte gratuit. mais son exemple déjà nous vaut de savoir que, pour qui veut s’affirmer, rien ne saurait distraire sa pensée de la mort, des sentiments ou des gestes qui la donnent. C’est du meurtre d’un vieux provincial par le Lafcadio des Caves du Vatican que fut tirée notion de l’acte gratuit. A noter d’ailleurs que cet acte, gratuit pour la plupart, présente au moins l’intérêt d’aider à croire à la possibilité de n’en prendre à rien. Autrement dit, cet acte qui serait d’essence toute particulière, beaucoup n’en font la découverte et l’éloge que grâce à la confusion de leurs esprits et prennent leur ignorance d’eux-mêmes et des autres pour un détachement dont ils sont incapables. Ainsi par exemple, a-t-on parlé d’acte gratuit à propos de l’affaire Loeb et Léopold: l’assassinat d’un jeune garçon par deux étudiants d’excellente famille de Chicago. Mais, de ce crime, tels étaient les mobiles intéressés que les moindres détails en avaient été fixés par contrat, de même que la récompense accordée à celui des deux criminels qui aidait l’autre à prendre son plaisir du petit cadavre. Jamais fait n’eut de causes plus précises. L’ignorance de ces causes, seule, permit à certains qui en écrivirent de se tromper aussi grossièrement.
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