Czytaj książkę: «Le Pacte des Ombres»
Глава
Le Coven Zéro
Chapitre 1 – L’enlèvement
Словарь к Главе 1 (15 слов)
le bal de promo — выпускной бал
un bandeau sur les yeux — повязка на глаза
un Proviseur — директор (учебного заведения)
un renégat / une renégate — ренегат, отступник
le pacte de sang — кровный договор
effacer de la réalité — стереть из реальности
un coup — удар
s'évanouir — терять сознание
la douleur — боль
un sort — заклинание
se méfier de — остерегаться, не доверять
une cicatrice — шрам
un calme plat — полное спокойствие (перен. — безразличие)
un mensonge — ложь
la confiance — доверие
(environ 2814 mots, niveau B1‑B2)
Je m’appelle Ella, j’ai dix-huit ans et je viens de finir mon lycée en Floride. Ce soir, c’est le bal de promo. Je porte une robe bleue que ma mère m’a cousue pendant trois semaines, en piquant chaque perle à la main. La salle sent le parfum bon marché et le gâteau au chocolat. Des ballons argentés flottent près du plafond. Je danse avec mon ami Thomas, qui me marche sur les pieds en riant, quand d’un coup la musique s’arrête net.
Une lumière blanche éclaire la salle, si forte que tout le monde plisse les yeux. Trois personnes en costumes noirs entrent par la grande porte. Elles marchent au même rythme, comme des soldats. Elles ne sourient pas. L’une d’elles tient une tablette lumineuse, elle regarde les élèves un par un, puis elle pointe son doigt vers moi.
— Ella Vance ? dit-elle d’une voix froide, sans une seule émotion.
Je ne réponds pas. Mes jambes reculent toutes seules. Thomas veut me protéger, il tend le bras devant moi, mais l’homme le pousse comme s’il pesait dix kilos, et mon ami tombe entre deux tables. Deux autres agents attrapent mes bras. Je crie, mais personne ne bouge dans la foule ; les gens regardent, figés, comme s’ils voyaient un film. Ils m’entraînent vers la sortie, mon sac tombe par terre, ma robe se déchire sur le coin d’une chaise en métal.
— Lâchez-moi ! Vous n’avez pas le droit !
L’homme à la tablette s’approche de mon oreille et murmure, tout près, comme un secret :
— Le droit, nous le créons. Tu es une sorcière, Ella. Et tu vas venir à l’Académie Whitehaven.
Je ne comprends pas ce mot. Sorcière ? Je suis une fille tout à fait ordinaire, qui aime les maths et la natation, et qui déteste les araignées. Je n’ai jamais vu de magie de ma vie, à part dans les films. Mais ils ne m’écoutent pas. On me met un bandeau sur les yeux, on me pousse dans une voiture dont le siège sent le cuir neuf. Le moteur ronronne, et je sens que nous roulons très vite, pendant des heures, sur des routes qui tournent puis qui deviennent droites et longues.
Personne ne parle. J’essaie de compter les virages pour deviner la direction, mais je perds vite le compte. Le froid monte peu à peu ; l’air qui passe par une fenêtre entrouverte devient glacial.
Quand on enlève enfin le bandeau, je suis dans un hall immense, tout en verre et en acier. Ce n’est pas un château gothique comme dans les films de sorcières. C’est moderne, froid, lumineux, presque hostile. Des étudiants en uniforme gris marchent vite dans les couloirs, sans se regarder, sans se parler. Personne ne rit. Personne ne chuchote entre amis.
Un homme grand, avec des lunettes rondes et une veste noire boutonnée jusqu’au cou, s’approche de moi. Il s’appelle le Proviseur, on ne connaît pas son vrai nom. Il me dit d’une voix calme, presque douce, ce qui rend ses mots encore plus effrayants :
— Bienvenue à Whitehaven. Ici, tu vas apprendre à contrôler ton don. Mais avant tout, tu vas apprendre à tuer.
Mon cœur s’arrête une seconde. Je veux pleurer, mais je suis trop choquée pour que les larmes sortent. Je demande, la voix tremblante :
— Pourquoi moi ? Je ne veux tuer personne. Je veux rentrer chez moi.
Le Proviseur secoue la tête, comme si ma question était naïve.
— Ton sang est marqué. Tu es une sorcière de la lignée Vance, la plus puissante depuis un siècle. Nous avons besoin de toi pour une mission. Mais d’abord, il faut te tester.
Il me conduit dans une salle blanche, sans fenêtres, éclairée par des néons trop blancs. Il y a cinq chaises en métal, alignées en cercle. Quatre sont déjà occupées par des garçons de mon âge. Ils me regardent comme si j’étais un insecte intéressant posé sous un microscope.
Le premier est un grand brun aux yeux verts. Il a un sourire cruel, comme s’il savait quelque chose que j’ignore encore. C’est Declan. Le deuxième est roux, avec des taches de rousseur et une cicatrice fine sur la joue ; il s’appelle Leo et il m’envoie un baiser moqueur, comme si toute cette scène n’était qu’une plaisanterie. Le troisième est noir, musclé, il ne dit rien, il observe tout avec des yeux calmes ; c’est Michael. Le dernier est petit, avec des lunettes épaisses et un pull trop large, il tape sur un ordinateur portable sans lever la tête ; c’est Tyler.
Le Proviseur s’installe devant nous et annonce, les mains croisées derrière le dos :
— Vous êtes le Coven Zéro. Vous êtes les plus dangereux, les plus imprévisibles de votre génération. Vous allez travailler ensemble pour retrouver une sorcière renégate, Amelia Voss. Elle s’est échappée il y a un an, un jour de tempête, et personne ne l’a revue depuis. Vous avez trente jours pour la trouver et l’éliminer. Si vous échouez, vous serez effacés de la réalité. Comprenez-vous ?
Les garçons hochent la tête, comme si c’était une consigne banale, presque scolaire. Moi, je sens mes jambes qui tremblent sous la chaise. Je lève la main, comme au lycée, ce qui paraît absurde ici.
— Et si je refuse ?
Le Proviseur sourit pour la première fois, d’un sourire fin, presque satisfait.
— Alors tu mourras ici, tout de suite. Mais je te conseille d’accepter. Declan est notre meilleur élément. Il te montrera les règles.
Declan se lève et vient vers moi, les mains dans les poches, sans se presser. Il est plus grand que moi de toute une tête. Il me prend le menton entre deux doigts et force mon regard à croiser le sien.
— Tu as peur, dit-il doucement, presque comme un constat scientifique. C’est bien. La peur te rendra rapide. Mais ne fais pas l’idiote. Suis mes ordres et tu survivras.
Je veux le frapper, mais je n’ose pas. Il sent ma faiblesse et ricane doucement, sans méchanceté particulière, comme un professionnel qui connaît déjà la fin de l’histoire.
On nous emmène ensuite dans une pièce sombre, aux murs de pierre. On nous demande de tendre le bras. Un infirmier silencieux nous fait une petite incision sur le poignet. Notre sang coule dans un bol en argent, goutte après goutte. Le Proviseur récite des mots dans une langue ancienne, peut-être du latin. Une douleur brûlante parcourt sans prévenir mon bras, et je vois une lueur rouge relier nos cinq corps, comme un fil tendu entre nous. C’est le pacte de sang. Si l’un de nous meurt, les autres meurent aussi. Si nous tuons Amelia, nous sommes libres. Sinon, dans trente jours, notre cerveau fond, disent-ils, sans autre précision.
Je sors de là en courant, je cherche une sortie, n’importe laquelle. Mais toutes les portes sont verrouillées, et les couloirs se ressemblent tous, blancs et froids. Je me retrouve dans un couloir vide et je m’effondre par terre, le dos contre le mur. Je pleure toutes les larmes de mon corps, sans bruit, la main sur la bouche.
Puis j’entends des pas réguliers. C’est Declan. Il s’accroupit à côté de moi, sans me toucher, en gardant une distance polie.
— Arrête de pleurer, ça ne sert à rien ici. Les faibles meurent vite à Whitehaven. Tu veux savoir comment j’ai survécu jusqu’à dix-huit ans ? J’ai appris à être plus froid que les autres, et plus rapide qu’eux.
— Tu es un monstre, lui dis-je entre deux sanglots.
— Peut-être, répond-il sans se vexer. Mais les monstres vivent longtemps. Alors essuie tes joues et viens. Je vais te montrer ta chambre.
Il me tend la main. Je ne la prends pas, je me relève seule, en m’appuyant sur le mur. Il hausse les épaules, sans insister, et me guide dans les couloirs qui semblent tous identiques.
Ma chambre est petite, avec un lit fin, une table de bois, une fenêtre qui donne sur une forêt enneigée à perte de vue. Il neige au Vermont, même en avril, ce qui me semble absurde après la chaleur de Floride. Il me dit, la main sur la poignée de la porte :
— Demain, à six heures, premier entraînement. Ne sois pas en retard, sinon tu vas souffrir. Et crois-moi, je sais exactement ce que c’est que de souffrir.
Il s’en va sans un mot de plus. Je reste assise sur le lit, je regarde mes mains, longtemps. Des mains normales, avec de petites taches de vernis qui restent de la manucure du bal. Mais le Proviseur a dit que j’étais une sorcière. Alors pourquoi je ne ressens rien de spécial dans ces doigts ? Peut-être qu’ils se trompent de personne. Peut-être qu’ils vont finir par me relâcher, une fois l’erreur découverte.
Mais au fond de moi, une certitude froide s’installe : je ne reverrai sans doute plus jamais ma mère, ni Thomas, ni les plages de Floride. Je suis prisonnière, et je dois tuer une inconnue pour survivre. C’est injuste, mais personne ici ne semble intéressé par la justice.
Je n’arrive pas à dormir. Je regarde le plafond blanc, je compte les minutes sur l’horloge murale. À cinq heures, je me lève, je mets l’uniforme gris qu’on a déposé pendant la nuit devant ma porte, plié avec un soin presque militaire. Il est trop grand pour moi, mais je m’en fiche complètement.
Je vais au gymnase, en suivant les panneaux fixés au mur. C’est une salle immense avec des matelas bleus au sol et des cordes suspendues au plafond. Declan est déjà là, en tenue noire, il s’échauffe en faisant des pompes rapides, sans effort apparent. Leo arrive en sifflant un air joyeux, complètement décalé avec l’endroit. Michael est déjà en train de méditer, assis en tailleur, les yeux fermés. Tyler tapote encore sur son ordinateur, adossé contre un mur.
L’instructrice est une femme sévère au dos très droit, elle s’appelle Madame Krauss. Elle nous montre des mouvements de combat sans magie, avec des gestes précis et secs. Elle dit d’une voix qui ne laisse aucune place au doute :
— La magie, c’est votre dernier recours. D’abord, vous devez savoir briser un cou avec vos mains, sans hésiter. Declan, montre à la nouvelle.
Declan s’approche de moi, un léger sourire aux lèvres. Il me dit :
— Ne bouge pas.
Il fait un geste rapide, je ressens une pression soudaine sur mon poignet, et crac ! Ma main est tordue vers l’arrière. Je hurle de douleur. Il a déboîté mon pouce, sans effort, comme un mouvement de routine.
— Tu vois ? Ça fait mal, mais ça se remet. Maintenant, à toi de faire pareil sur Leo.
Leo tend la main en ricanant, l’air de s’amuser d’avance. Je tremble, je ne veux sincèrement pas faire de mal à quelqu’un, même à lui. Mais Declan me pousse doucement dans le dos.
— Fais-le, ou je te casse l’autre main.
Je ferme les yeux, j’attrape le pouce de Leo, je tire d’un coup sec. Je ne sais pas comment, mais ça marche : il crie de surprise plus que de douleur. Madame Krauss approuve d’un hochement de tête.
— Bien. Tu es lente, mais tu apprends vite pour une débutante.
Je me sens sale, presque coup able. Pour la première fois de ma vie, j’ai fait mal à quelqu’un exprès, en connaissance de cause. Leo me regarde avec un sourire bizarre, mélange d’admiration et de moquerie.
— Pas mal, petite. Tu as du potentiel, on dirait.
Declan s’approche encore, il me murmure à l’oreille, assez bas pour que Madame Krauss n’entende pas :
— Ce n’est que le début. Demain, tu apprendras à étrangler. Et après, à tuer avec des mots, ce qui est bien plus difficile que ça en a l’air.
Il dit ça comme s’il parlait du temps qu’il fait dehors, avec la même indifférence tranquille. Je le déteste pour ça. Mais en même temps, il est le seul, ici, à me parler comme à une égale et non comme à un objet. Les autres m’ignorent presque totalement, sauf pour me juger du regard.
À midi, on va à la cantine, une grande salle bruyante avec de longues tables. Les autres étudiants nous évitent comme si nous portions une maladie. On est le Coven Zéro, les rebuts de l’école, les condamnés en sursis. Personne ne veut s’asseoir près de nous, même par accident. Declan prend une assiette de steak froid, il mange en silence, le regard perdu dans le vague. Leo raconte des blagues un peu grasses pour détendre l’atmosphère, sans grand succès. Michael ne dit toujours rien, concentré sur son assiette. Tyler regarde des écrans de code qui défilent trop vite pour que je comprenne quoi que ce soit.
Moi, je n’ai pas faim du tout. Je demande à Declan, en poussant ma fourchette dans mon assiette sans y toucher :
— Pourquoi Amelia Voss s’est enfuie ?
Il lève les yeux vers moi, comme surpris par la question.
— Parce qu’elle avait trop de questions. Et ici, les questions tuent, littéralement. Elle a découvert que Whitehaven ne forme pas des sorcières pour se défendre, mais pour servir une organisation secrète, dans l’ombre. On est des armes, rien de plus.
— Alors pourquoi tu ne t’enfuis pas, toi, si tu sais tout ça ?
Il sourit, mais son sourire devient triste, presque cassé.
— Parce que j’ai une sœur. Ils la tiennent en otage quelque part, je ne sais même pas où exactement. Si je désobéis, elle meurt dans l’heure. Alors je fais le sale boulot, sans discuter.
Je sens mon cœur se serrer d’un coup. Il n’est pas juste un psychopathe entraîné à tuer, il est aussi prisonnier, à sa manière, comme moi. Mais cela n’excuse pas tout ce qu’il fait.
L’après-midi, on a un cours de théorie dans une salle aux murs couverts de schémas. On apprend les types de sorts, les potions, les protections magiques élémentaires. C’est intéressant, en un sens, mais je suis épuisée par cette nuit sans sommeil. Je m’endors presque sur mon cahier. Declan me donne un coup de pied discret sous la table.
— Réveille-toi. Demain, on a notre première mission sur le terrain, et ce n’est pas le moment de dormir en cours. On va dans une ancienne clinique psychiatrique où Amelia a laissé une trace, il y a un an. Si tu veux survivre, il faut être concentrée, tout le temps.
Je lui demande, curieuse malgré la fatigue :
— Pourquoi tu tiens à ce que je survive, toi précisément ? Tu pourrais me laisser mourir, ça te ferait un concurrent de moins dans cette histoire.
Il plonge ses yeux verts dans les miens, un long moment avant de répondre.
— Parce que j’ai besoin de quelqu’un qui ait encore un peu d’humanité à côté de moi, ici. Sinon, je deviens un vrai monstre, complètement. Et j’ai peur de ça, plus que de mourir.
Cette déclaration me surprend, venant de lui. Je ne m’attendais pas à une telle honnêteté, aussi soudaine. Peut-être que derrière son masque froid, il cache des blessures profondes, comme tout le monde ici, finalement.
La nuit tombe tôt, sur les toits couverts de neige. Je retourne dans ma chambre, épuisée. Je regarde la neige tomber par la fenêtre, en silence. Je pense à ma mère, à ses mains sur le tissu bleu de ma robe. Elle va s’inquiéter, elle va appeler la police, mais personne ne la croira, personne ne cherchera franchement. Je suis seule, à des milliers de kilomètres de chez moi, avec des gens qui veulent faire de moi une tueuse professionnelle.
On frappe à ma porte, doucement. C’est Declan. Il tient un petit flacon bleu entre deux doigts.
— Tiens, bois ça. C’est un calmant, rien de plus. Tu as l’air épuisée, ça se voit sur ton visage.
— Pourquoi tu es gentil tout à coup, après aujourd’hui ?
— Parce que demain, je vais te mettre en danger, volontairement, et je veux que tu aies confiance en moi avant ça. Sinon, tu vas paniquer sur le terrain et tout faire rater, pour nous cinq.
Je prends le flacon et je le bois d’un trait, sans réfléchir davantage. Une chaleur douce envahit peu à peu mon corps, mes épaules se détendent. Je me sens mieux, malgré tout.
— Merci, dis-je, presque surprise moi-même de le penser sincèrement.
Il sourit, un vrai sourire cette fois, presque humain, sans ironie.
— Dors bien, Ella. Demain, la chasse commence, et il n’y aura pas de retour en arrière possible.
Il part, referme doucement la porte derrière lui. Je m’allonge sur le lit étroit. Les paupières lourdes, je sombre dans un sommeil agité, peuplé de rêves où je cours dans une forêt sombre, poursuivie par une ombre qui ressemble étrangement à Declan, et qui, parfois, dans mon rêve, tend la main pour m’aider plutôt que pour me rattraper.
Chapitre 2 – La clinique abandonnée
Словарь к Главе 2 (15 слов)
une clinique psychiatrique — психиатрическая клиника
un golem — голем (магическое создание)
un sortilège — заклинание, чары
se méfier — остерегаться, не доверять
un piège — ловушка
un couloir — коридор
une blessure — рана
sauver — спасать
un test — испытание, проверка
les émotions — эмоции
ressentir — чувствовать, ощущать
la peur — страх
la colère — гнев
le calme — спокойствие
un éclair — вспышка (света, магии)
(environ 2995 mots, niveau B1‑B2)
Je me réveille en sursaut, le corps couvert de sueur froide malgré la température de la chambre. Il fait encore nuit, mais une lumière blafarde entre par la fenêtre, réfléchie par la neige. La neige tombe toujours, épaisse et silencieuse. Mon pouls bat vite dans mes tempes. J’ai rêvé de Declan, de ses yeux verts, de sa voix froide qui répétait des mots que je n’arrivais pas à comprendre. Je secoue la tête pour chasser cette image. Pourquoi est-ce que je pense encore à lui, à peine réveillée ?
Je regarde mon réveil posé sur la table de bois : cinq heures du matin, pile. Je dois me préparer sans traîner. Aujourd’hui, c’est notre première mission sur le terrain. Declan a dit qu’on allait dans une ancienne clinique psychiatrique, là où Amelia Voss a laissé une trace, il y a un an. J’ai peur, une peur sourde qui me serre le ventre, mais je sais que je n’ai pas le choix, ici, à Whitehaven.
Je mets mon uniforme gris, je brosse mes cheveux longs devant un petit miroir fendu et je sors dans le couloir. Les couloirs de l’académie sont vides et silencieux à cette heure, éclairés seulement par des veilleuses. Seul le bruit de mes pas résonne sur le sol en marbre froid. Devant la grande porte d’entrée, Declan est déjà là, appuyé contre le mur, les bras croisés. Il mange une pomme d’un air totalement détaché, comme s’il attendait un bus et non une mission mortelle.
— T’es en retard, dit-il sans même me regarder.
— Il est cinq heures cinq, je réponds, agacée.
— À Whitehaven, cinq heures cinq, c’est déjà trop tard. Mais bon, pour ta première fois, je vais faire une exception et te pardonner.
Leo arrive en courant, essoufflé, une sacoche en bandoulière qui rebondit sur son épaule. Michael le suit à pas lents, toujours silencieux, le visage fermé. Tyler est déjà installé dans le fourgon, son ordinateur portable ouvert sur les genoux, les yeux fixés sur l’écran. Le Proviseur s’approche de nous d’un pas mesuré, une mallette noire à la main.
— Vous allez à l’hôpital Ridgewood, dit-il sans préambule. C’est un bâtiment abandonné, fermé depuis vingt ans, au milieu d’une ancienne zone industrielle. Amelia y a séjourné deux mois avant sa fuite, sous une fausse identité. Nous pensons qu’elle y a caché un journal ou un objet magique important. Trouvez-le. Et si elle est encore là, ce dont je doute, tuez-la sans hésiter. Vous avez vingt-quatre heures, pas une de plus.
Declan hoche la tête, comme si c’était une simple promenade dominicale. Leo rigole nerveusement. Michael ne réagit pas, comme d’habitude. Moi, j’ai des sueurs froides qui coulent le long de mon dos, malgré le froid extérieur.
On monte dans le fourgon, tassés sur des banquettes dures. Le trajet dure près de deux heures, dans un silence pesant, coup é seulement par le bruit du moteur. Je regarde par la fenêtre : les arbres enneigés défilent d’abord, denses et sombres, puis on arrive peu à peu dans une zone industrielle, bordée d’usines rouillées et de grillages tordus. Au bout d’une route défoncée, pleine de nids-de-poule, on voit enfin le bâtiment : grand, sombre, avec des fenêtres cassées qui ressemblent à des yeux vides. Il y a une clôture rouillée tout autour et une pancarte à moitié effacée qui dit encore « Interdit d’entrer ».
Declan saute du véhicule le premier. Il allume une petite lampe torche fixée à sa ceinture.
— On y va. Restez groupés, quoi qu’il arrive. Tyler, tu détectes des signes magiques dans le coin ?
Tyler tape rapidement sur son clavier, sans lever les yeux.
— Oui, une faible rémanence magique au sous-sol, assez ancienne. Mais attention, il y a aussi des signes de golems actifs. Ils ont été activés récemment, dans les dernières semaines je dirais.
— Des golems ? je demande, sans savoir de quoi il s’agit exactement.
Leo ricane, amusé par mon ignorance.
— Des statues en argile qui bougent et qui tuent, à peu près. T’as jamais lu un livre de magie basique, petite ?
— Non, je suis nouvelle, on te l’a pas dit ?
Declan nous fait taire d’un simple geste de la main, sans hausser le ton.
— Écoutez-moi bien. Les golems protègent probablement quelque chose d’important, sinon on ne les aurait pas envoyés ici. Ils ne sont pas très intelligents, mais ils sont extrêmement forts et lents à se fatiguer. On va les éviter, pas les combattre de front. C’est compris pour tout le monde ?
On entre par une porte latérale, presque arrachée de ses gonds. L’intérieur est poussiéreux, l’air sent le renfermé et la moisissure. Il y a des chaises renversées un peu partout, des papiers jaunis qui traînent au sol, des dossiers médicaux éventrés. Les couloirs sont longs et sombres, éclairés seulement par nos lampes. Ma lampe éclaire des peintures écaillées sur les murs, des visages effacés par le temps.
Tyler regarde son écran, dont la lumière bleue éclaire son visage inquiet.
— La signature magique est en bas, au deuxième sous-sol, assez profondément. Mais il y a un problème : le chemin direct est bloqué par des débris, un plafond qui s’est effondré probablement.
— On passe par les escaliers de service, alors, dit Declan sans hésiter. Suivez-moi, et gardez le silence.
On marche en file indienne, presque collés les uns aux autres. Le silence est lourd, presque physique. Sans prévenir, j’entends un grincement derrière moi, net et proche. Je me retourne d’un coup : rien, seulement l’obscurité. Mais j’ai la sensation désagréable qu’on nous observe depuis les murs eux-mêmes.
Declan s’arrête net et lève la main pour nous stopper.
— Attendez. Il y a quelque chose devant nous.
Une ombre bouge au bout du couloir, massive et lente. On distingue peu à peu une forme grise, épaisse, qui avance sans hâte. C’est un golem, comme Tyler l’avait annoncé. Il est fait de pierre et d’argile compactée, avec des yeux rouges qui brillent faiblement dans le noir. Il mesure facilement deux fois la taille d’un homme adulte.
— Ne bougez pas, murmure Declan, la voix à peine audible. Il fonctionne par vibration, pas par la vue. Si on reste parfaitement immobiles, il ne nous repérera pas.
On retient tous notre souffle en même temps. Le golem passe devant nous, à deux mètres à peine, dans un silence de pierre. Je sens mon pouls battre violemment dans ma gorge, prête à trahir ma présence. Il s’arrête un instant, tourne lentement la tête vers nous, puis continue son chemin, indifférent.
Declan souffle, soulagé.
— OK, c’était chaud, sincèrement chaud. Venez, on continue.
On descend les escaliers de service, dont les marches sont partiellement cassées ; il faut poser chaque pied avec soin. Au deuxième sous-sol, il y a une porte en métal rouillé, fermée par un gros cadenas. Leo sort un petit outil de sa sacoche et crochète la serrure en quelques secondes seulement, avec une dextérité surprenante.
— Entrez, dit-il fièrement, en s’écartant pour nous laisser passer.
La pièce est une ancienne salle de soins, avec des lits métalliques rouillés alignés le long des murs, des instruments médicaux abandonnés sur des plateaux poussiéreux, et au milieu, une petite table sur laquelle repose un journal ouvert, comme oublié là. Declan le prend délicatement et lit quelques lignes à voix haute, dans le silence de la pièce.
— « Ils m’ont enfermée ici parce que je posais trop de questions. Mais j’ai fini par trouver la vérité : Whitehaven ne forme pas des guerriers pour protéger qui que ce soit, il fabrique des esclaves obéissants. Je dois m’enfuir avant qu’ils ne me volent mon esprit tout entier. »
C’est l’écriture d’Amelia, fine et nerveuse. Elle était franchement ici, dans cette pièce, elle a écrit ces mots avec ses propres mains.
Leo veut prendre le journal pour le feuilleter, mais Declan le range directement dans sa veste intérieure.
— On le garde précieusement. Maintenant, on cherche d’autres indices avant de partir.
Je me promène lentement dans la salle, en observant chaque détail. Il y a une armoire entrouverte avec des flacons de potions alignés sur une étagère. Je prends l’un d’eux avec précaution : il est étiqueté « Vérité », l’encre presque effacée. Peut-être qu’Amelia a délibérément laissé des indices utiles pour quiconque suivrait sa trace un jour.
Un bruit sourd résonne soudain dans le couloir. Les golems ont fini par retrouver notre trace, malgré nos précautions. Deux d’entre eux entrent lourdement par la porte que nous venions de franchir, bloquant complètement l’issue derrière nous. Leurs yeux rouges nous fixent, sans une once d’expression.
— Merde, dit Leo, la voix sans crier gare tendue. Maintenant, on fait quoi, chef ?
Declan attrape une chaise métallique et la jette de toutes ses forces sur l’un des golems. La chaise se brise en morceaux au contact de la pierre, mais le golem ne recule même pas d’un centimètre. Il avance méthodiquement, un bras massif levé au-dessus de sa tête.
— Courez ! crie Declan, en poussant Leo devant lui.
On se précipite vers l’autre sortie de la pièce, mais elle est aussi bloquée, cette fois par un troisième golem, sorti de nulle part. On est complètement piégés entre les murs de béton.
— Utilisez la magie, bon sang ! crie Michael, qui parle enfin depuis le début de la matinée.
— Je ne sais même pas comment faire ! je réponds, la panique montant dans ma voix.
Declan fait un geste rapide et précis, ses mains s’illuminent d’une lumière bleue intense. Il lance un sort qui frappe un golem en plein torse, dans un éclair sourd. La créature vacille sous le choc, mais elle ne tombe toujours pas. Elle pousse un grognement de pierre frottée et charge Declan, tête baissée.
Il esquive de justesse, roule sur le sol poussiéreux et se relève en une seconde, souple malgré le danger. Leo tire une petite dague en argent de sa botte, mais elle ne fait rien contre la pierre compacte. Michael tente de ralentir les golems avec des sorts de glace lancés du bout des doigts, mais leurs mouvements restent trop lents pour être vraiment utiles maintenant.
Un golem s’approche de moi, indifférent au chaos ambiant. Son poing de pierre se lève, prêt à m’écraser d’un seul coup. Je recule contre le mur froid, je ferme les yeux très fort. Je ne peux pas mourir ici, pas comme ça, pas après une seule journée d’entraînement.
Mais je ressens tout à coup une poussée violente sur le côté. Declan est devant moi maintenant, il me protège de tout son corps, sans hésiter une seconde. Le poing du golem le frappe en plein à l’épaule, il grince de douleur entre ses dents serrées. Mais il profite de cet instant pour planter un sortilège en pleine lumière dans les yeux rouges de la créature. Le golem s’arrête net, comme paralysé, puis s’effondre soudain en un tas de poussière fine.
— Maintenant, pars, vite ! me crie-t-il, une main sur son épaule blessée.
Il saisit fermement mon bras et me tire à travers un trou dans le mur, ouvert par le premier golem quelques minutes plus tôt. On tombe littéralement dans un autre couloir, les autres nous suivent de près, dans un bruit de course désordonnée. On court longtemps, sans se retourner, jusqu’à ce qu’on soit certains d’être hors d’atteinte des créatures.
On s’arrête enfin dans une salle vide, à bout de souffle. Je suis complètement essoufflée, mes jambes tremblent sous mon poids. Declan s’appuie contre le mur, il tient fermement son épaule blessée. Du sang coule lentement entre ses doigts serrés.
— T’es blessé, dis-je, en m’approchant de lui malgré la fatigue.
— Ce n’est rien, une simple égratignure, dit-il entre ses dents, visiblement pour minimiser la douleur.
Mais je vois bien que ça saigne encore, en un filet continu. Je m’approche et j’examine la plaie de plus près. La pierre a déchiré sa veste et entaillé profondément la peau en dessous. Je déchire un morceau de mon chemisier sans réfléchir et je lui fais un bandage serré. Il me regarde avec une surprise sincère, presque désarmé.
— Pourquoi tu fais ça, Ella ?