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Pierre Batiffol
La Vaticane de Paul III à Paul V, d'après des documents nouveaux

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305710
Table des matières
I
II
IV
PIÈCES JUSTIFICATIVES
I
II
III
I
Table des matières
Je connais deux portraits du cardinal Guillaume Sirleto. J’ai vu le premier à Squillace, dans la maison de l’évèque: là Sirleto a l’air jeune encore, vigoureux, redressé. A la Vaticane, j’ai travaillé longtemps juste au-dessous d’un autre portrait, et là Sirleto me semble bien autrement au naturel: il a le dos vouté, la barbe sale; il est assis, quelques livres posés devant lui en désordre; il n’a rien de l’élégance un peu militaire des cardinaux ses voisins de cimaise, mais l’apparence d’un vieux serviteur; il n’a pas la vivacité et la décision de Baronius, qui n’est pas loin, mais, ce que Baronius n’a pas, dans une. rude figure de Calabrais, ridée de grandes rides, un front très ouvert et un regard très candide.
Sirleto était calabrais de naissance, et il ne renia jamais son pays d’origine. Né à Guardavalle, près de Stilo (deux bien pauvres capitales, je les connais!), il avait là toute sa famille, famille nombreuse et peu opulente, mais avec laquelle ses relations né tiédirent pas un instant. Il s’intéressait à tous les siens, les vieux et les petits, s’informait des affaires, voulait prendre sa part des deuils: «Saluez M. Sinolpho, M. Federico, M. Gerdino et tous les autres», écrivait-il à son frère; «je vous recommande surtout bien Andronico, plus même que jamais, car il est maintenant sans mère, quia et nos advenae fuimus in terra Aegypti» . Plus tard il devint auprès de la cour de Naples et à Rome le protecteur-né des gens de son pays, braves gens souvent en procès et en requêtes. Et quand il aura été nommé évêque de San-Marco, puis de Squillace (1568), ce sera merveille de voir comme, depuis les évéchés de là-bas, Gerace, Rossano, Cotrone, Mileto, jusqu’aux humbles municipes, Taberna, Sinopoli, Guardavalle, tous compteront sur son crédit pour leurs affaires. Il ne se contentera pas de faire administrer par son neveu, Marcel, l’évêché dont il est pourvu, et de se faire rendre par lui un compte détaillé des visites pastorales: lui-même il s’y rendra (au moins à San-Marco une fois), pour visiter le diocèse et revoir son pays. Et Dieu sait quel pays pourtant! «De Calabre je ne vous ai point écrit, disait à Sirleto un de ses amis, Morano, parce que je n’avais rien de bon à vous dire ni du pays, ni des habitants: tout ce que je retiens, c’est que me voici à Naples et que j’ai échappé à mille périls de mort!» Mais Sirleto ne tenait pas rigueur à la Calabre des mauvais chemins qui faisaient gémir le cardinal Farnèse, ni des birbanti et des forusciti qui faisaient fuir Morano.
Il avait eu pour premier maitre, à Stilo, un grec de Tarente, puis il avait été envoyé à Naples pour compléter ses premières études à l’université de cette ville, sous la surveillance d’un grec encore, que son biographe traite de «gentilissimo spirito di Candia». De Naples il avait passé à Rome. Il arriva à Rome féru de grec, d’hébreu, de latin, de théologie, de mathématique, de philosophie, sans autre fortune cependant que sa Bible. Mais il arrivait recommandé au cardinal Cervini, qui utilisa immédiatement son savoir en lui demandant de servir de maître à ses neveux: rude tâche que d’apprendre le grec à trois neveux de cardinal, car c’était surtout de grec qu’il s’agissait! Sirleto s’y employa avec bravoure. Il écrit à Cervini que Romulus ( l’ainé ) ne manque jamais sa leçon d’Eschine, que Nicolas commence à entendre l’Hécube d’Euripide, et qu’Antoine-François fait de son mieux pour donner de bonnes espérances, avec la grâce de Dieu. Et il s’intéresse avec tout son cœur à ses putti, comme il les appelle, tant il y a que, Romulus étant mort presque subitement, Sirleto écrit une lettre pleine de larmes pour raconter au cardinal les derniers moments de son neveu, et «je puis dire, ajoute-t-il, que je ne crois pas avoir éprouvé de douleur plus grande depuis la mort de mon père» . Plus tard, Paul IV lui demandera de remplir le même rôle auprès de ses deux neveux, Alphonse- et Antoine Carafa, et Pie IV auprès du sien. On gagnait peu de choses à de pareilles fonctions . En 1545; on offrit à Sirleto, de la part du pape, une chaire publique de lettione greca, aux gages de 150 écus par an; c’était un gros avancement. Mais Sirleto le refusa: il lui répugnait maintenant de «commenter Chrysoloras », car il s’était mis aux auteurs ecclésiastiques. «Je crois, dit-il, que c’est une tentation» . Il résista à la tentation, et, en retour, Dieu lui donna de bons élèves, entre autres le neveu de Pie IV, dont le pape disait un jour à Sirleto: «Guillaume, faites, je vous prie, que Charles soit un peu plus dégourdi, un poco svegliato nelle cose del mondo, car vraiment il n’est comme personne». A quoi Sirleto répondait: «Très Saint Père, laissez-le faire, poiche ne haverete un giorno gusto» . Ce neveu de Pie IV était S. Charles Borromée.
Sirleto, attaché à la maison de Cervini, n’avait pas tardé à gagner l’extrême confiance du cardinal, et, à quelque temps de là, Cervini, ayant été envoyé à Trente avec le titre de légat, pressa Sirleto de l’y rejoindre; Sirleto lui répondit, avec une humilité qui ne manquait point d’indépendance, qu’il était prêt à être tout entier au service de Dieu d’abord et puis du cardinal auquel il devait tant; mais il suppliait Sa Seigneurie de considérer qu’il n’avait point le corps «troppo gagliardo» pour un pareil voyage, et aussi. qu’il avait entrepris de traduire une chaîne d’Isaïe, que c’était là un travail qu’il osait croire utile «al proposito della religione christiana», car cette chaîne contenait maintes citations d’auteurs graves et saints, Eusèbe d’Emèse, Eusèbe de Césarée, Cyrille d’Alexandrie, Apollinaire, Origène... Quels beaux auteurs, — «quanti belli autori! » — Son Eminence voudrait-elle que Sirleto leur fit infidélité ? Son Eminence ne le voulut pas, et Sirleto resta à Rome. Mais dès lors, avec la grande connaissance qu’il avait du grec et de l’hébreu, et avec son immense lecture, il était un «archivio delle lettere ecclesiastiche», comme l’appelait Caselli: de là son rôle auprès des légats du concile de Trente.
Cervini demanda à Sirleto des mémoires sur toutes les questions qui se traitaient dans les sessions du concile, des mémoires non point de «scolastique» comme on disait alors, mais d’érudition. Ces mémoires ont été réunis en un gros dossier aujourd’hui à la Vaticane, dossier très intéressant pour l’histoire du concile de Trente et de l’élaboration de ses décisions, car il se rapporte à la période la plus importante du concile (1546-1552), celle où furent traitées les matières de l’Écriture, de la justification et en partie des sacrements. A publier cette correspondance, on aurait la documentation patristique de presque tous les décrets de Trente.
A ce moment, en effet, où l’antiquité ecclésiastique, après la profane, sortait de la poussière des manuscrits et devenait une arme dont les théologiens d’Allemagne se servaient contre les doctrines traditionnelles, Cervini avait compris quelle urgence il y avait à s’assurer de l’antiquité. C’est pour cela qu’il avait réuni à Rome une collection de manuscrits tant grecs que latins, ce qui à ce moment était la seule façon d’être au courant. C’est pour cela qu’il pensait constamment à l’enrichir, et que, de Trente même, il s’occupait à faire copier et acheter des manuscrits à Venise: «J’ai grand plaisir, lui écrivait Sirleto, d’apprendre que V. S. Rme a fait copier le De adoratione de S. Cyrille, car c’est un livre beau et rare, dont Ecolampade n’a traduit qu’une courte partie ». C’est pour cela enfin qu’il faisait faire par Sirleto la recherche des textes publiés ou inédits dont il avait besoin pour le concile: — témoignage des Pères sur le saint sacrifice de la messe, de S. Basile sur les ordinations, de S. Prosper sur la grâce, des Pères grecs sur la justification, comment S. Jérôme explique le texte de Jérémie Converte me et convertar, interprétation du même texte par S. Jean Chrysostome et S. Augustin, autorités de S. Grégoire de Nazianze, de S. Augustin et de S. Jean Chrysostome sur le baptême, de Tertullien sur la primauté de l’Église Romaine, de S. Irénée, de S. Ignace, sur le sacrement de l’Eucharistie, de Tertullien, de S. Denis l’Aréopagite, de S. Basile, de S. Grégoire de Nazianze sur le même sujet, autorité des Pères sur l’authenticité et la canonicité du livre des Macchabées, sur la nécessité des bonnes œuvres, sur l’origine de la version de Septante, etc., etc. Ajoutez-y la discussion d’après l’hébreu et le grec de passages des Écritures, vous aurez une idée de la correspondance de Sirleto avec Cervini . — Et lorsque Cervini aura été remplacé par le cardinal Seripando (celui-là encore un érudit et un collectionneur de manuscrits grecs), Sirleto continuera auprès de lui le même office, et lui adressera de même, sous forme de simples lettres, des mémoires nourris de témoignages de Pères sur l’autorité des légats, sur la résidence des évêques, sur la messe, sur l’ordre, sur le mariage, etc. . Il semble que ce soit sur lui seul que les légats du Saint-Siège comptent pour documenter leurs parere d’arguments de tradition.
Que Sirleto ait de la littérature ecclésiastique une conception élémentaire; que S. Jean Chrysostome représente pour lui l’antiquité à peu près au même titre que S. Jean Damascène, ou que S. Irénée; et que, pour tout dire, il y ait quelque différence entre sa patrologie et celle de Denys Petau ou de Newman: il serait puéril de le nier. Du moins un exemple montrera quelle conscience Sirleto y apportait. Seripando veut à tout prix qu’on lui retrouve un texte de S. Cyrille cité par S. Thomas et reproduit par Turrecremata «Hélas! lui répond Sirleto, je le cherche depuis quinze ans dans les manuscrits grecs des bibliothèques sans pouvoir le trouver, ni sans rencontrer personne qui l’ait vu, encore qu’à la suite de S. Thomas nombre de théologiens l’aient allégué.» Seripando insiste et Sirleto lui répond: «Le cardinal Cervini, lui aussi, me l’avait demandé, et ce dès 1547, alors qu’il était légat; je le cherche depuis lors sans succès», et il lui propose de renoncer à ce malheureux texte en y suppléant par quelques autres . On comprend le mot de Seripando, assurant que Sirleto avait rendu au Concile, tout en restant à Rome, plus de service que n’en auraient pu rendre cinquante prélats de plus à Trente.
La correspondance de Sirleto avec Cervini comprend mille autres détails que l’histoire littéraire peut glaner avec quelque profit. Sirleto est à Rome le familier intelligent et dévoué que l’on charge de toutes les commissions littéraires. Le cardinal Grimani vient de mourir: Cervini demande à Sirleto de se procurer la liste de ses manuscrits qui vont être mis en vente, et de voir ceux qu’on aura intérêt à acheter; puis le jour de la vente arrivé, c’est encore Sirleto qui y devra assister . «J’y ai acheté douze manuscrits (tous latins) pour huit écus», écrit-il au légat, «et je crois avoir fait un très beau marché, car certainement on n’aurait pas pu les faire copier pour moins de vingt écus» . Une autre fois il s’agit d’une inscription qui a été signalée dans le jardin du couvent de SS. Giovanni e Paolo: Cervini dépêche Sirleto pour lui en avoir une transcription sûre . Ou encore de la bible de Saint-Paul hors-les-murs: «Je viens de Saint-Paul où j’étais allé voir cette bible, que l’on dit avoir été écrite du temps de Charlemagne, et dont on peut certainement dire, au vu des caractères, qu’elle est assai anticha, car ce sont les mêmes que ceux du Térence qui a appartenu à feu Mgr Bembo et du Virgile de Colotio ». La plupart du temps c’est la bibliothèque du légat qui fait l’objet des menues préoccupations des deux correspondants: Sirleto lui rend compte des moindres événements qui la concernent: «J’ai donné à relier les lettres de S. Basile», lui écrit-il. Ailleurs: «J’ai donné le Cedrenos à M. Emmanuel pour le transcrire.» Ailleurs: «Nous allons faire relier l’Étymologicon, et nous le mettrons ensuite avec les autres livres de V. S. Rme,» Ou encore: «J’ai rendu à Me Jean-Baptiste l’exemplaire des cinq livres d’Eusèbe que nous avions de feu Me Lac-tance Ptolomei, ainsi que celui de V. S. Rme, lequel est très incorrect. On vient d’achever la copie du ms. du Rme Mgr Salviati contenant cent vingt lettres de S. Basile. » Et: «Giovanni Honorio a achevé de copier la géométrie d’Hiéron: ha fatto un bel libretto in 8° ».
Puis ce sont les petites nouvelles littéraires: «Je viens de recevoir de Candie un paquet de livres grecs anciens, entre autres cette vie des SS. Pierre et Paul, que nous avions trouvée dans le ms. de Colotio ». Ou encore: «J’apprends qu’à Florence, entre autres manuscrits grecs, il y a un Nouveau Testament si correct et si ancien que Stimira dit qu’il a été écrit par S. Luc. Cela, je ne veux pas le croire avant d’en avoir la preuve, et j’ai prié M. Francesco Torres, qui va à Florence pour se faire imprimer, d’y jeter un coup-d’œil» .
La Vaticane n’est surtout pas oubliée. Cervini demande un jour qu’on lui expédie à Trente un volume de la Vaticane, un exemplaire du Contra haereses de Théodoret, mais le volume ne se retrouve pas. Le cardinal, — ses lettres ont toujours une forme rapide et qui sent le gouvernement, — le cardinal s’impatiente: «Dites-leur, écrit-il, que si le Théodoret n’est pas retrouvé, j’en écrirai à Mgr Mafféo (le secrétaire du pape), et que j’aviserai avec le cardinal Farnèse à ce que la bibliothèque soit désormais mieux tenue, et à ce que les livres s’y retrouvent quand on en a besoin!» Deux ans plus tard, le custode est mort : «Je prie Dieu, écrit Cervini, qu’il inspire à Sa Sainteté de faire un bon choix et que la bibliothèque soit à l’avenir en meilleur ordre que par le passé ! » Par une heureuse ironie du sort, ce fut Cervini que le pape nomma bibliothécaire. Mais aussi, sur le champ, on se met à ranger. L’impérieux cardinal veut que la besogne soit promptement faite, si compliquée soit-elle. Et elle l’est; car il y a les livres classés, — ceux-là sont attachés à leur banc avec une chaîne, — mais beaucoup d’autres entassés pêle mêle dans une armoire, l’armario dove stanno li libri greci senza catena . Puis il y a les livres disparus, prêtés à d’honnêtes gens qui ne les ont point rendus . Enfin l’inventaire (celui de Paul III) est très incomplet. Il faut le reviser, et comme Majorano, le custode, ne suffit pas à la tâche, c’est Sirleto qui devra l’aider. «J’étais bien occupé, écrit-il, mais puisque le bien public et le service de Dieu demandent que tant d’oeuvres des saints docteurs ne restent pas ensevelis davantage, dès lundi je me suis mis à la besogne... Ah! je ne m’étonne plus qu’il fût impossible de trouver ce qu’on cherchait! La plupart des titres de l’inventaire étaient faux, ou les numéros inexacts!... Allons, il faudra refaire l’inventaire, car pour trois bancs que nous avons parcourus, c’est merveille de voir ce que nous avons trouvé de choses ignorées! » Cervini recommande de voir chaque volume feuillet par feuillet: «Votre Seigneurie Rme avait bien jugé, lui répond Sirleto, car nous retrouvons tous les jours des livres de grande importance, comme par exemple un texte grec du concile d’Ephèse, que feu l’évêque bibliothécaire ignorait si bien, qu’il en avait fait faire une copie à Venise ».
C’est ainsi à l’initiative de Cervini et à la collaboration de Sirleto, que l’on doit la revision entreprise en 1548 de l’inventaire de Paul III. Le temps manqua pour mener la revision à bonne fin.
Mais jamais la Vaticane ancienne ne fut mieux tenue que de 1548 à 1555, c’est-à-dire sous la direction de Cervini. Nous en avons pour preuve deux registres, uniques dans le dossier de la Vaticane. Le premier est intitulé : Libri dove si registranno tutti i mandati che si faranno dal Rmo Santa-Croce [le cardinal de Sainte-Croix de Jérusalem, Cervini] de’ denari che si pagaranno per conto della Libreria Apostolica, cominciando a di 28 d’ottobre 1548: c’est le registre de toutes les dépenses de la Vaticane sous le bibliothécariat de Cervini, accompagné d’un index alphabétique de tous les créanciers de la bibliothèque, copistes, relieurs, marchands de papier, libraires-et personnes à qui on eut à acheter des livres . Le dernier paiement est du 4 avril 1555. Le second est intitulé : Libri havuti [?] in Libraria sotto Marcello Cervino Card. Sanctae - Crucis : c’est le registre de toutes les acquisitions de manuscrits faites par la Vaticane, chacune à sa date. La première est du 18 décembre 1548, la dernière du 4 avril 1555. Je compte que Cervini acquit environ 143 manuscrits grecs, dont 50 achetés le 8 avril 1551 à Antoine Eparque, 6 à Antoine Ziro le 7 février 1553, 18 provenant de Majorano, 24 avril 1554. On l’a vu, ces deux registres s’arrêtent aux premiers jours d’avril 1555: c’est que, sur ces entrefaites, Jules III étant mort, le conclave s’était ouvert et le cardinal Cervini en était sorti pape (9 avril 1555) .
On aurait pu deviner, ne fût-ce qu’à constater l’organisation minutieuse introduite par Cervini dans la Vaticane, à voir aussi comme il se faisait obéir et comme il maniait son monde impérieusement, que le cardinal de Santa-Croce était une âme réformante et intrépide. On le vit mieux encore à peine eut-il été élevé sur le trône pontifical: la cour manqua être mise en ordre comme l’avait été la bibliothèque... Mais je n’ai pas à raconter l’histoire de ce pontificat de vingt-deux jours, — Marcel II mourut le 1er mai 1555, — je ne veux noter qu’une chose, c’est qu’en mourant il légua ses livres à Guillaume Sirleto.
Dix ans après (1565), Sirleto était créé cardinal par Pie IV. Il resta sous la pourpre l’érudit modeste et infatigable qu’il avait été dans l’humble peinance de ses débuts, et à son vieil ami Pierre Vettori qui lui écrivait pour le féliciter de son élévation, il répondait: «... Utinam modo diuturna librorum consuetudine, a quibus vereor ne disjunctus sim, aliquid ad rei publicae utilitatem afferre, et illo privato aliquot annorum otio publicum hoc negotium adjuvare possim !» Son vœu du reste fut réalisé, car en 1570 Pie V l’éleva à la charge de bibliothécaire de la S. E. R. charge qu’il devait tenir jusqu’à la fin de sa vie (1585).
Ces vingt années de cardinalat n’eurent rien pour Sirleto qui ressemblât à une retraite. La part extraordinaire qu’on lui fit dans les congrégations instituées par Pie V pour la réforme du calendrier, du bréviaire et du missel romains, et pour la rédaction du Catéchisme du concile de Trente, sans parler de la protection de l’ordre de Saint Basile qu’il eut à réformer, sans parler de la protection des «néophytes et catéchumènes juifs», sans parler de la congrégation dite de la Réforme des Grecs (laquelle comprenait tout le service de l’Orient grec), en un mot mille affaires de curie l’obligèrent, pour rappeler le mot de Seripando, à continuer le rôle de «cinquante prélats».
Cependant il ne laissait pas de rester l’érudit des premiers temps, il était même alors le premier érudit de la cour. Dans tout ce qui était Bible et Saints-Pères, c’était lui que l’on consultait de l’étranger, lui à qui les papes Pie V, Grégoire XIII, Sixte V, aimaient à se fier de préférence, lui aussi qui intervenait discrètement, efficacement, pour adoucir les exigences ou simplifier les formalités dont on entourait la délivrance de l’imprimatur même quand il s’agissait de Baronius et du martyrologe. C’est de la sorte qu’il était en relation, à Vienne, avec Sambuci, à qui même il prêtait de ses manuscrits; dans les Pays-Bas, avec le cardinal de Granvelle, les Plantin, Bellarmin, Arias Montanus, Surius, Pamelius, Billius; à Venise, les Alde; à Bologne, Sigonio; à Padoue, Pinelli: et bien d’autres encore dont on trouve les lettres dans la correspondance du cardinal .
Je dois ici une explication. M. Dejob, qui s’est plu à marquer les différences qui distinguent nos érudits ecclésiastiques du XVIIe siècle de ceux de la seconde moitié du XVIe, n’a pas vu que c’est moins le régime politique sous lequel ils vivaient que le service public qu’ils remplissaient, qui les différencie vraiment. Montfaucon et Mabillon étaient de purs érudits. Nos cardinaux érudits du XVIe siècle étaient des combattants sur la brèche. Et de là, au début surtout, l’extrême sévérité qui est leur marque commune. Comme il est vrai d’eux tous le mot que dit quelque part Oudin du P. Petau: «Jamais il ne fit semblant d’avoir de la douceur à l’égard des hérétiques: mais il les regarda toujours comme Messieurs de Malte regardent les Turcs» ! Les Saints Pères eux-mêmes n’étaient point assurés de n’être pas soupçonnés de trahison. Cervini écrit: «Avant de publier Théodoret, puisque vous m’annoncez qu’il est imprimé, mon opinion est qu’il faut le faire lire avec un soin extrême par une personne intelligente et versée dans la Sainte Ecriture, afin que s’il s’y trouve quelque erreur, on la note en marge ou à la fin du volume ». S. Cyprien, moins heureux, dut passer par le donec corrigatur. Et qu’on se rappelle le décret de l’Index de 1559, qui mit en interdit soixante et une imprimeries et défendit de lire tout ouvrage qui en sortirait, quelle qu’en fût la matière . Sirleto partageait les sentiments de ses contemporains sur les nécessités qu’imposait la controverse religieuse: il eut leurs rigueurs, — rappelons-nous qu’il refusa toujours à Muret de lui communiquer le manuscrit que la Vaticane possédait de Zosime, — mais aussi il tempérait ces rigueurs par une nuance toute personnelle, qui faisait de lui, pour les savants, moins un grand inquisiteur, qu’un grand pénitencier.
C’est à lui que le P. Bellarmin pouvait s’ouvrir des délicates difficultés qu’il expose dans la lettre suivante:
Qui sim qui haec scribo, cardinalis amplissime, initio dicendum esse puto; proptera quod, et si tibi aliquando ignotus non fuerim, tamen tot iam anni effluxerunt ab eo tempore, quo te videre et salutare desii, ut non immerito existimem, ex animo tuo, gravissimis cogitationibus rerum maximarum occupato, memoriam mei, hominis videlicet humilis el obscuri, funditus esse deletam. Ego igitur consobrinus sum Richardi Cervini, Alexandri Cervini filii, qui una cum eo isthic Romae Societati Jesu nomen dedi: nunc vero Lovaпii dego, in celeberrima et florentissima Galliae Belgicae academia. Ita esse visum est sapientissimis nostri ordinis moderatoribus.
Causa scribendarum ad te litterarum haec est: cum his diebus Christophorus Plantinus, vir optimus et christianae pietatis studiosissimus, a nobis petiisset ut Laurentii Vallae annotationes in Novum Testamentum perquireremus, quas ad te mittere se velle dicebat, et nos eas apud amicum quemdam inventas, ad eum mitteremus, rogaverunt me nonnulli viri docti, et qui te mirifice observant et colunt, ut amplitudini tuae suggererem opus, quod meditari te audimus, in Novum Testamentum, contra Vallae atque Erasmi perniciosas annotationes; futurum illud quidem studiosis omnibus gratissimum atque utilissimum, sed certe multo maiore favore excipiendum, si eadem opera Jacobi Fabri et Theodori Bezae annotationes refellere volueris.
Ego vero oblatam mihi ad te scribendi occasionem libenter arripui, ut simul etiam quaestiones quasdam de Sanctis Litteris proponerem, de quibus miro desiderio incensus iam pridem fui iudicium tuum audiendi. Sed impedivit me hucusque partim verecundia mea, partim metus quidam, ne tibi in arce ista dignitatis constituto et pro salute communi christianae reipublicae perpetuo excubanti, gravis atque importunus essem...
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