Czytaj książkę: «André Gide»

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Paul Souday

André Gide


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066356538

Table des matières

I

LES PREMIERS LIVRES D'ANDRÉ GIDE

II

LES CAVES DU VATICAN

III

LA SYMPHONIE PASTORALE

IV

LES LIVRES D'ANDRÉ GIDE

V

MASSIS CONTRE GIDE

VI

BÉRAUD CONTRE GIDE

VII

INCIDENCES

VIII

CARACTÈRES

IX

LES FAUX MONNAYEURS

X

LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAINÉ AMYNTAS

XI

SI LE GRAIN NE MEURT

XII

NUMQUID ET TU? ...

I
LES PREMIERS LIVRES D'ANDRÉ GIDE

Table des matières

Le premier ouvrage de M. André Gide, les Cahiers d'André Walter, parut en 1891, sans nom d'auteur, à la librairie de l'Art indépendant. L'édition est depuis longtemps épuisée: le volume n'a jamais été réimprimé. La littérature de M. André Gide est éminemment ésotérique et cénaculaire. Cet écrivain semble mettre autant de soins à fuir la publicité que d'autres à la rechercher: il écrit, dirait-on, pour lui-même, ou tout au plus, comme Stendhal, pour cent lecteurs. L'art ne lui apparaît pas comme une fin, ni son œuvre comme un être qui, une fois détaché de lui, doive avoir une vie propre, durer et se perpétuer. Il ne considère point les choses littéraires sub specie æternitatis. C'est un esprit foncièrement subjectif. Ses livres ne sont que des confidences, où il a exprimé par une sorte de besoin personnel un moment de sa pensée, et qui par la suite ne lui paraissent pas plus importantes que les paperasses jaunies ou les fleurs fanées. Peut-être, certains soirs d'hiver, remue-t-il au coin du feu ces vieux souvenirs et ces archives intimes, mais il se persuade avec une sorte de pudeur maladive qu'il doit dérober au public les traces de son passé. Peut-être relit-il parfois André Walter; mais il ne désire point que nous le relisions. Étant homme de lettres, malgré tout et quoi qu'il en ait, il n'a pu complètement résister au désir de l'impression; mais il se replie et rentre dans la retraite, avec délices; il est l'homme du volume introuvable; au fond, il regrette vraisemblablement la faiblesse qui l'a empêché de rester tout à fait inédit, et il appartient à la famille des Amiel, des Marie Bashkirstsef, des Maurice et des Eugénie de Guérin, de tous ces auteurs clandestins, grands rédacteurs de mémoires et de confessions, que l'horreur de la foule et la passion de la solitude contemplative réservent pour les gloires posthumes.

C'est comme une «œuvre posthume» que se présentaient les Cahiers d'André Walter: M. André Gide n'avait même pas mis sa signature, selon l'usage, à titre d'éditeur des papiers d'un ami défunt. Cependant, je me souviens que dans les milieux symbolistes où je fréquentais alors, on avait su tout de suite qui était l'auteur véritable, et bien que le hasard ne m'eût point permis de rencontrer M. André Gide, je n'avais plus oublié ce nom. Depuis Sous l'œil des barbares, on n'avait pas vu de début aussi remarquable. D'ailleurs, puisque M. Gide n'a jamais fait mystère de ses attaches religieuses, je puis bien mentionner qu'on l'avait surnommé le Barrès protestant. Pendant la fameuse mode des surnoms, il y en a eu de moins exacts, et de plus malveillants aussi.

André Walter, dont le journal en deux cahiers--cahier blanc et cahier noir--était livré au public, avait eu le chagrin d'aimer vainement sa cousine Emmanuèle, qui ne s'en était même point aperçue et qui avait épousé un M. T... La mère d'André lui avait, en mourant, conseillé la résignation. Quelques mois après, Emmanuèle meurt à son tour. André brûle pour la morte d'un amour rétrospectif, mais ardent et halluciné, qui le conduit au tombeau par les voies rapides de la fièvre cérébrale. Bien entendu, André Walter est un jeune homme de lettres. Ses méditations esthétiques alternent avec ses effusions sentimentales. Point d'action, point de récit: rien que de l'analyse. Je viens de me replonger, après vingt ans, dans ces Cahiers d'André Walter: je les ai peut-être un peu moins admirés, mais j'y ai pris encore un vif intérêt. C'est un petit livre très distingué vraiment, et qui garde une valeur historique. M. André Gide devrait bien le rééditer. Il est fort substantiel et l'on y retrouve un tas de choses significatives. Nietzsche était alors inconnu en France: il est vrai que M. André Gide avait pu le lire dans l'original. (M. André Gide sait l'allemand, ainsi que l'anglais, l'italien, le latin et le grec, et il cite beaucoup de textes dans ces diverses langues: les textes grecs sans l'ombre d'accentuation, malheureusement). Mais puisqu'il ne le nomme point, on peut croire que M. Gide, qui parlera plus tard de Nietzsche avec ferveur, l'ignorait encore lorsqu'il écrivit Walter. Il le devine, il le pressent, et il met ainsi en lumière, sans le savoir, la filiation qui à certains égards relie Nietzsche à nos Jeune-France de 1830 et à leurs successeurs immédiats. Lorsque M. André Gide fulmine contre le repos, contre le confort et les félicités endormantes, lorsqu'il s'écrie: «La vie intense, voilà le superbe!...» et lorsqu'il précise: «Multiplier les émotions... Que jamais l'âme ne retombe inactive; il faut la repaître d'enthousiasmes...», on se demande s'il annonce Nietzsche et son «Vivre dangereusement!» ou s'il continue nos romantiques, leur soif d'aventureuse exaltation et leur haine des platitudes bourgeoises.

D'autre part, on aperçoit dans ces Cahiers un autre romantisme, le vaporeux et sentimental romantisme à l'allemande, métaphysique et clair de lune, tartines de confitures et armoire à linge, Werther et Novalis. Dans le «cahier blanc», Emmanuèle ressemble un peu à Charlotte, avec moins de petits frères. Il y a beaucoup de larmes sans cause et de baisers immatériels, entre les soins du ménage, les lectures instructives et les promenades sous les étoiles. Et tout un mysticisme se développe, qui nous fait penser aujourd'hui à M. Maurice Maeterlinck, mais ne lui doit rien sans doute, puisque les deux auteurs sont sensiblement contemporains: la traduction de Ruysbroeck l'Admirable est aussi de 1891. Comme tous les mystiques, au surplus, M. André Gide établit une distinction entre l'esprit et l'âme. 1 «L'esprit, ce n'est rien... L'esprit change, il s'affaiblit, il passe: l'âme demeure...» Il reproche ceci à Emmanuèle: «Ton esprit dominait ton âme... Je t'en veux de n'avoir pas frémi devant l'immensité de Luther... Tu comprends trop les choses et tu ne les aimes pas assez...» Il se plaint: «Nos esprits se connaissent tout entiers. Au delà, l'âme était tout aussi inconnue.» Il aboutit logiquement à l'ascétisme, au dégoût de la chair, à cause de «l'impossible union des âmes par les corps». Il a le culte de la chasteté. En revanche, l'amour des âmes continue après la mort. Bien mieux, «tant que le corps vivra, l'amour sera contraint, mais sitôt la mort venue, l'amour triomphera de toutes les entraves». C'est lorsqu'Emmanuèle est morte qu'il la possède enfin, puisqu'elle ne vit que dans sa pensée à lui et que lui ne vit que par l'amour de la bien-aimée. Mais ces rêveries finissent par lui déranger le cerveau. «La connaissance intuitive est seule nécessaire, disait-il aussi; la raison devient inutile... Voilà ce qu'il faut: engourdir la raison et que la sensibilité s'exalte!» Certaines de ces phrases semblent annoncer M. Bergson. Et tout cela est évidemment un peu fumeux, comme il est naturel sous la plume d'un tout jeune homme, mais vivant et attachant. On peut regretter surtout qu'André Walter considère le raisonnement dialectique comme la seule forme de la raison, et que, enclin à faire la critique de la connaissance, il ne songe même pas à tenter celle du sentiment. Au surplus, M. André Gide reviendra de son anti-intellectualisme juvénile, comme aussi de son dédain (théorique) pour la syntaxe. De sa poétique, assez décadente, un précepte est à retenir, entre beaucoup d'autres qui portent seulement la marque de l'époque. Bien entendu, M. Gide veut «de la musique avant toute chose». Mais il renoue, peut-être inconsciemment, la tradition des vrais maîtres en ajoutant: «... Que le rythme des phrases ne soit point extérieur et postiche par la succession seule des paroles sonores, mais qu'il ondule selon la courbe des pensées cadencées par une corrélation subtile.» La formule est très belle et d'une grande portée, profondément intellectualiste du reste.

Note 1: (retour) Animus et Anima (Claudel, Bremond).

J'ai peut-être trop insisté sur ce premier volume, mais il explique toute l'œuvre de M. André Gide. Le Voyage d'Urien est une fantaisie symbolique dans la manière de Novalis, dont nous avons déjà dépisté l'influence; Paludes est un livret d'égotisme humoristique. (J'aime moins ces deux opuscules.) Les Nourritures terrestres, ce sont encore des «Cahiers», des notations directes, sans cadre romancé. Le nietzschéisme s'affirme. «Une existence pathétique plutôt que la tranquillité. Je ne souhaite pas d'autre repos que celui de la mort...» Un goût de la nature toute simple, sans luxe ni artifice, à la Rousseau: «Je n'aime pas que ma joie soit parée, ni que la Sulamite ait passé par des salles...» (Curieux historiquement, comme réaction contre Baudelaire et Huysmans.) Du voltairianisme modernisé: «Moi aussi, j'ai su louer Dieu, chanter pour lui des cantiques, et je crois même, ce faisant, l'avoir un peu surfait.» Des impressions de voyages, brèves, drues, synthétiques, évidemment influencées par Barrès. Du philosophisme assez vigoureux sous sa traduction symbolique: «Eau captée, vous êtes comme la sagesse des hommes. Sagesse des hommes, vous n'avez pas l'insaisissable fraîcheur des rivières.» Est-ce qu'avec un peu de bonne volonté on ne pourrait pas voir dans cette jolie phrase un poétique énoncé du fameux principe de Carnot? Du donjuanisme intellectuel: «Choisir, c'est renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste.» Aversion pour les foyers, les familles, les fidélités, pour n'importe quelle possession par peur de ne plus posséder que cela: chaque nouveauté doit nous trouver toujours disponibles. M. Gide découvrira probablement par la suite que ce bohémianisme devient à la longue un peu monotone; que la variété, comme le bonheur, est en nous; que ce qui dure est moins décevant après tout que ce qui change et que le premier de ces éléments est nécessaire pour goûter toute la saveur du second: on n'a tout le plaisir du voyage que si au départ on quitte un foyer avec la perspective de le retrouver au retour. Mais avec les réserves qu'on peut faire, ce petit livre, un peu inégal, n'en est pas moins brillant d'originalité et plein de suc.

L'Immoraliste inaugure la série des «récits», qui se poursuivra par la Porte étroite et la plus récente Isabelle. M. André Gide n'a peut-être pas une vraie vocation de romancier; aussi bien se défend-il de composer des romans. C'est un conteur d'anecdotes singulières, dont la signification psychologique ou morale importe plus que le scénario: le côté narratif et pittoresque est un peu sacrifié. Dans le récit, puisque récit il y a, M. Gide fait un peu figure d'amateur, comme Mérimée, à qui il ne ressemble guère par ailleurs, comme Benjamin Constant, à qui il ressemble davantage, comme le Sainte-Beuve de Volupté et le Fromentin de Dominique, je dirais même comme Stendhal, si celui-ci n'échappait par son génie aux classifications: mais enfin il est clair qu'on sent plus le professionnel dans Madame Bovary que dans La Chartreuse de Parme. J'adore, quant à moi, cette libre allure de l'esprit qui domine son sujet: par comparaison, dans l'autre école, et malgré les dons les plus magnifiques, on a toujours l'air un peu serf. M. André Gide, que je n'égale point à ces «amateurs» illustres, se rattache visiblement à la lignée; peut-être en abuse-t-il parfois, et, sous prétexte qu'il n'est point un romancier obligé de tout dire, escamote-t-il un peu trop les points essentiels.

L'Immoraliste est de la veine nietzschéenne, comme le titre suffit à l'indiquer. «Nous autres immoralistes...» C'est une formule de Nietzsche. Mais par instants, ce livre, c'est aussi du Flaubert. Lorsque le héros de M. André Gide s'écrie: «J'ai les honnêtes gens en horreur», on croit entendre le bon géant de Croisset fulminer contre les épiciers et les philistins. L'immoralisme de Nietzsche consiste, bien entendu, à remplacer les morales existantes par une morale nouvelle, extrêmement haute et même assez farouche. Il n'en peut être autrement. On ne se passe pas plus de morale dans la vie que de boussole sur la mer. Ajoutons que les gens peu moraux, c'est-à-dire modérément intéressés par ces questions, adoptent machinalement et par souci du moindre effort la morale courante; l'immoraliste au contraire, ainsi nommé parce qu'il a répudié la morale de tout le monde, est précisément un homme si enragé de morale qu'à force d'y penser uniquement et d'en être obsédé il a fini par s'en inventer une. Mais le héros de M. André Gide n'est pas, il faut l'avouer, un très puissant penseur: il est même un peu puéril. C'est un érudit qui, ayant été malade, découvre la vie lorsqu'il entre en convalescence et se met alors à mépriser la culture; puis qui, au lieu d'être reconnaissant à sa jeune femme qui l'a bien soigné, la trompe, la laisse seule et va courir les mauvais lieux, tandis qu'elle agonise à son tour. Entre tant, à Biskra, il démoralisait un petit Arabe en l'encourageant à voler des ciseaux, et en Normandie il protégeait les braconniers qu'il aime pour leur mépris des lois. Je pense que l'Immoraliste est une satire. M. André Gide aura voulu montrer avec une ironie de pince-sans-rire ce que deviendrait l'éthique de Nietzsche pratiquée par des gens d'intelligence médiocre. Zarathustra n'a pas parlé pour les majorités.

La Porte étroite nous ramène à l'ascétisme, dont nous avons vu les sources dans André Walter. L'héroïne, Alissa Bucolin, jeune protestante, aime son cousin Jérôme et en est aimée: mais elle ne l'épousera pas, elle ne sera jamais à lui, par volonté de renoncement et aspiration à la perfection spirituelle. Le livre est d'une qualité rare, mais un peu décevant, parce que cet ardent piétisme d'Alissa Bucolin ne s'exprime point avec le lyrisme qui conviendrait à un sentiment si puissant, mais dans une langue abstraite, rigide et glacée. C'est très curieux.

Isabelle ressemble à un conte de ce Barbey d'Aurevilly que M. André Gide n'aime point, je ne sais pourquoi (Nouveaux prétextes, pp. 68 sqq.). Certes M. Gide ne s'est pas approprié le style flamboyant du vieux laird, mais c'est bien là un sujet qu'il eût volontiers traité. Un castel de Basse-Normandie, habité par des fossiles, deux couples de vieillards falots et un enfant infirme. On découvre que l'enfant infirme est le fils naturel de noble et puissante demoiselle Isabelle de Saint-Audéol, petite-fille ou petite-nièce des bons vieux. Isabelle, il y a quelques années, allait s'enfuir du château, se faisant enlever par son amant le vicomte de Gonfreville. Au dernier moment, elle a eu une faiblesse inexplicable: elle s'est confessée à Gratien, vieux domestique fanatiquement dévoué à la race des Saint-Audéol, et ce Caleb du Calvados a tué d'un coup de fusil le malencontreux vicomte. C'est pourquoi le petit infirme Casimir n'a point de père. Sa mère Isabelle vit on ne sait où; de loin en loin, elle revient au château, mais de nuit, en grand mystère. Cependant les vieux meurent, Isabelle s'installe avec un homme d'affaires, son nouvel amant, coupe les arbres, livre le manoir et le parc au pillage, puis l'homme d'affaires l'ayant abandonnée, elle part avec le cocher. Triste fin d'une noble maison! Et tout cela est étrange, inquiétant, angoissant à souhait. Mais l'entrée en matière est peut-être un peu longue: on nous présente avec luxe de détails le compère de la revue, un jeune sorbonnard qui va au château en question consulter des manuscrits précieux pour la préparation de sa thèse de doctorat. En revanche, sur le point capital, c'est-à-dire la psychologie d'Isabelle, les motifs qui l'ont poussée à faire assassiner un homme qu'elle aimait pourtant, M. André Gide se montre laconique avec excès et il raffine l'ironie jusqu'à nous faire remarquer que n'étant pas romancier de profession il n'est pas tenu de nous cuisiner des développements.

M. André Gide a écrit aussi des drames: Saül, Le Roi Candaule, etc... Ne pouvant être complet, je vous recommanderai particulièrement ses deux volumes de critique: Prétextes et Nouveaux prétextes. Il y a là de bien pénétrantes études sur divers sujets d'esthétique et certains écrivains d'aujourd'hui, par exemple sur Nietzsche encore, dont M. Gide a si justement montré que ce n'est point un pessimiste, mais un croyant, si peu exclusivement démolisseur qu'au contraire «il construit à bras raccourcis»; sur Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, la traduction des Mille et une nuits du docteur Mardrus, M. Charles-Louis Philippe, Charles Péguy, etc.

Je cite de préférence les éloges. Il y a aussi des exécutions généralement justifiées. M. André Gide sait que les choses sérieuses doivent échapper à la convention mondaine de l'approbation systématique. Philinte est un homme qui n'aime pas la littérature. D'ailleurs, il arrive qu'on ferraille vigoureusement avec un adversaire pour qui l'on n'a que de l'estime. C'est le cas de M. Gide rompant une lance en faveur de Baudelaire contre l'excellent Faguet, qui partageait les préventions de Brunetière contre cet original et captivant magicien. Mais le morceau vraiment sans prix, dans ces deux volumes, c'est l'étude sur les Influences littéraires, leur rôle nécessaire et fécond, la ridicule peur moderne de perdre sa personnalité en subissant l'influence des maîtres. Ce sont des pages d'un robuste bon sens, d'un grand goût classique et d'un belliqueux entrain qui font à M. André Gide le plus grand honneur. Il va, lui, l'ancien anti-intellectualiste des Cahiers d'André Walter, jusqu'à blâmer les préjugés d'aujourd'hui contre la part de la raison, de l'intelligence et de la volonté, de la composition en un mot, dans l'œuvre d'art digne de ce nom. Il reviendra plus loin sur ce thème et dira spirituellement: «Combien de ces artistes dont l'imperfection seule est personnelle, et qui, forcés de pousser l'œuvre plus avant, l'amèneraient à l'insignifiance!»

La souplesse du talent de M. André Gide lui permet certes d'aborder avec succès tous les genres: insignifiant, lui, il ne le sera jamais. Mais c'est peut-être, comme Oscar Wilde, dans la critique et dans les provinces voisines qu'il me paraît supérieur. Mettons qu'il excelle dans l'essai, comme Montaigne. Tout le monde ne pouvant être poète épique, c'est encore un assez joli lot.

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Le volume intitulé le Retour de l'Enfant prodigue, ne contient rien d'entièrement inédit ni de tout à fait récent. Des six traités qui le composent, deux seulement, Bethsabé et le Retour de l'Enfant prodigue, n'avaient jamais paru en librairie, mais ils avaient été insérés dans Vers et Prose, la revue de M. Paul Fort, en 1907 ou 1908. Le Traité du Narcisse et la Tentative amoureuse datent l'un de 1892, l'autre de 1893, c'est-à-dire de l'époque des débuts, et ont immédiatement suivi André Walter. El Hadj est de 1897, et Philoctète de 1898. Mais on est heureux d'avoir une occasion de lire ou de relire ces opuscules, depuis longtemps épuisés. Un vif intérêt s'attache à tout ce qu'a produit cet écrivain subtil, souvent un peu quintessencié, mais toujours original. Il est bon de contrôler par une seconde lecture les impressions qu'il nous donne, et l'on en retire généralement le même profit que d'une seconde audition de musiques difficiles. Le présent volume ne marque point une étape nouvelle de sa pensée. Mais ces six traités, comme il les appelle, en précisent certaines nuances, et ils offrent d'ailleurs le plus rare agrément. On se demande même si son esprit mobile et inquiet n'est pas plus à l'aise dans ces courts essais que dans des compositions plus étendues.

Les trois premiers, le Traité du Narcisse, la Tentative amoureuse et El Hadj, appartiennent à la période où M. André Gide était sous l'influence symboliste. Ce sont les plus ardus: les trois derniers sont beaucoup plus accessibles, et si l'on veut s'initier progressivement, on pourra commencer par la fin, quitte à reprendre ensuite l'ordre chronologique. Bien entendu, ces «traités» ne sont pas des exposés de doctrine en termes abstraits et dogmatiques, mais des contes ou des dialogues philosophiques: c'est ce qui les rend légèrement obscurs. Il faut retrouver l'idée sous le symbole. Les choses se compliquent, lorsqu'un même écrivain est à la fois un artiste et un penseur. Mais ce mélange, du reste peu fréquent, est bien savoureux.

Le Traité du Narcisse s'enveloppe d'un hermétisme mallarméen. Narcisse sent que son âme est adorable, mais voudrait en connaître la figure sensible et cherche un miroir. Il s'arrête au bord du fleuve du temps, regarde les apparences qui s'y réflètent, qui passent et fuient, et recommencent toujours, comme si elles s'efforçaient vers une perfection première et malheureusement perdue. Cette perfection a existé, dans le paradis terrestre, chaste éden, jardin des idées: mais Adam s'est ennuyé de cette splendide immobilité; d'un geste, il a détruit la féerie idéale et fait naître la vie. Le rôle du poète est maintenant de discerner sous le flot du réel les archétypes paradisiaques qui s'y cachent désormais. Narcisse, se mirant dans l'eau courante, ne saurait toucher son image sans en brouiller les contours et ne peut que la contempler à distance. Comme Mallarmé, M. André Gide supprime les transitions et les enchaînements logiques. On est par instants un peu dérouté. En somme, cette théorie est fort platonicienne et par conséquent assez claire. Nous n'avons aucune connaissance directe de rien, pas même de notre âme; mais toute réalité est symbolique, tout n'est que symbole. Voilà, je crois, ce qu'a voulu dire M. André Gide.

La Tentative amoureuse ou le Traité du vain désir, est un petit conte délicieux, mais qu'il est impossible de résumer. C'est une série de croquis pittoresques et psychologiques, dont le charme ironique et poignant réside surtout dans le style et le choix des détails. Luc rencontre Rachel, à la lisière d'une forêt, non loin de la mer, un matin de printemps. Ils s'aiment, ils sont heureux presque tout l'été, et se séparent à l'automne. C'est tout. La première inquiétude vint à Rachel, lorsqu'elle sentit que Luc commençait à penser. La joie est brève, et l'attrait de la vie immense ne permet point de s'attarder à l'amour. Un incident décisif et avant-coureur de la rupture est une promenade où les deux amants marchent silencieux, préoccupés, parce que cette fois ils ont un autre but qu'eux-mêmes. Ils ne réussissent pas à entrer dans le parc qu'ils voulaient visiter. Mais peu importe. C'est peut-être le mirage d'une activité décevante qui les séparera: la séparation n'en est pas moins inévitable. «Deux âmes se rencontrent un jour, et, parce qu'elles cueillaient des fleurs, toutes deux se sont crues pareilles. Elles se sont prises par la main, pensant continuer la route.» Illusion! Chacune continuera solitairement la sienne. Chacune cède à sa nature et au désir du nouveau. M. André Gide veut qu'on se quitte tout naturellement et sans larmes, l'histoire étant achevée. Quelle mélancolie dans cette placidité de surface! Un dénouement de tragédie est moins profondément triste. «Levez-vous, vents de ma pensée, qui dissiperez cette cendre!» conclut M. André Gide. Magnifique stoïcisme intellectuel, d'une qualité morale bien supérieure aux fameux «orages désirés» de René. Mais cette cendre ne se laisse pas dissiper si aisément et il advient que les plus énergiques volontés y échouent.

El Hadj est l'histoire ultra-symbolique d'un prophète qui console par de pieux mensonges et ramène dans sa ville un peuple égaré dans le désert, à la recherche d'un Chanaan chimérique et à la suite d'un prince mystérieux, toujours caché dans sa litière ou sous sa tente et dont personne n'a pu voir le visage. Seul le prophète a fini par être admis auprès du prince, mais plus il l'approchait, plus le prince dépérissait: on ne peut pourtant avouer au peuple qu'il est enfin mort, si tant est qu'il ait jamais vraiment existé. On devine que ce prince, c'est la foi, qui mobilise les nations et déplace les montagnes, mais s'accommode mal des curiosités indiscrètes. Cette histoire sent un peu le fagot. Mais le style est d'un lyrisme biblique.

Philoctète ou le Traité des trois morales est un drame philosophique, qui met en présence Ulysse, ou la raison d'Etat, Néoptolème, ou la pitié, Philoctète, ou la vertu esthétique et nietzschéenne, qui nous invite à nous dépasser nous-mêmes, sans souci d'utilité, sans considération du prochain, pour la beauté du fait et par amour de l'art, si l'on ose s'exprimer ainsi. On sait que, dans Sophocle, Philoctète ne renonce à sa rancune que sur l'intervention d'Héraklès. M. André Gide lui prête une générosité spontanée, dictée par les motifs que je viens d'indiquer. Héraklès ne lui est point extérieur, mais habite en lui. C'est cette morale de Philoctète qui a toutes les sympathies de notre auteur, foncièrement individualiste, mais idéaliste aussi. Cette moderne paraphrase de l'antique est vigoureusement conçue. L'écriture est moins poétique que dans les traités précédents, mais ferme et pénétrante.

Bethsabé, autre petit drame, nous ramène à la poésie de la Bible, dont M. André Gide s'approprie élégamment la grandeur imagée. L'idée est encore tout à fait intéressante. Lorsque le roi David a commis cet odieux abus de pouvoir d'enlever la femme de son pauvre et dévoué serviteur Urie, il est déçu, non que Bethsabé ne soit merveilleusement belle et délectable, mais ce que le puissant souverain avait envié, ce n'était pas seulement Bethsabé, c'était tout l'ensemble de ce qui constituait l'humble bonheur d'Urie, c'est-à-dire évidemment la sincérité de l'amour et la simplicité du cœur. Cela, rien ne peut le lui donner. Il renvoie Bethsabé et se flatte qu'Urie ignorera tout. «Car la trace du navire sur l'onde; de l'homme sur le corps de la femme profonde, Dieu lui-même ne la connaîtrait pas.» Mais Urie a été tué au siège de Raba, par la faute d'un courtisan, qui croyant plaire à David, a exposé ce brave à l'endroit le plus périlleux. Un premier crime engendre toujours une série de désastres. Et le vieux roi, qui ne peut plus supporter la vue de Bethsabé en deuil, sera désormais obsédé de remords.

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17 stycznia 2025
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4064066356538
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