Czytaj książkę: «Saint-Cyr: Histoire de la Maison royale de Saint-Louis»

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Paul de Noailles

Saint-Cyr : histoire de la Maison royale de Saint-Louis établie à Saint-Cyr pour l'éducation des demoiselles nobles du royaume


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066337636

Table des matières

La première de couverture

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Texte



AUX DAMES DE SAINT-LOUIS.

Table des matières

MESDAMES,

Ce volume, fragment d’un ouvrage non terminé encore, sur madame de Maintenon et le règne de Louis XIV, n’est point destiné au public.

C’est uniquement pour vous être offert, ainsi qu’aux personnes élevées à Saint-Cyr qui existent encore, qu’il a été détaché de l’ensemble auquel il appartient. Le temps qui emporte les générations si vite, et qui, dans le siècle où nous sommes, emporte plus vite encore les événements et les projets, nous ordonne de nous hâter. Un peu plus tard, ce récit ne trouverait ni témoins des choses qu’il raconte, ni personne qui s’émût à leur souvenir.

Veuillez donc accepter cet hommage qui vous est dû ; et que ces derniers échos de Saint-Cyr aillent consoler la fin de vos jours, en vous rappelant les jeunes années que vous avez passées dans ce saint asile, et en vous faisant entendre une voix qui s’associe à votre vénération pour celle qui l’avait fondé.

Agréez, Mesdames, l’assurance du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

LE DUC DE MAILLES.

Décembre 1842.

Madame de Maintenon dit un jour: «Tout le

«monde croit que, la tête sur mon chevet, j’ai

«fait le beau plan de Saint-Cyr. Cela n’est point.

«Dieu a conduit Saint-Cyr par degrés. Si j’avais

«fait un plan, j’aurais envisagé toutes les peines

«de l’exécution, toutes les difficultés, tous les détails;

«j’en aurais été effrayée. J’aurais dit: Cela

«est fort au-dessus de moi, et le courage m’aurait

«manqué. Beaucoup de compassion pour la noblesse

«indigente, parce que j’avais été orpheline

«et pauvre moi-même, un peu de connaissance de

» son état, me firent imaginer de l’assister pendant

«ma vie. Mais en projetant de faire tout le bien

«possible, je ne projetai point de le faire encore

«après ma mort. Ce ne fut qu’une seconde idée

«qui naquit du succès de la première. Puisse cet

«établissement durer autant que la France, et la

«France autant que le monde! Rien ne m’est plus

«cher que mes enfants de Saint-Cyr.»

Saint-Cyr, dont on verra ici le commencement et la fin, n’a pas vécu autant que la France, mais autant que la monarchie. Il a péri avec elle, et est tombé sous le même coup qui a frappé la noblesse, dont il était à la fois une dépendance et un soutien. Il n’en est pas moins intéressant de connaître l’origine et les développements de cette institution, l’une des plus belles et des plus utiles de Louis XIV, qui fut une œuvre politique en même temps qu’une œuvre pieuse et charitable, et qui a tenu tant de place dans la vie de madame de Maintenon. Ce fut le monument qu’elle laissa de sa faveur, et son plus beau titre à la reconnaissance et au respect de la postérité. Il sert d’ailleurs à compléter la singularité de sa destinée, qui, d’une condition ordinaire et malheureuse, l’a élevée si près du trône, et, tout en la laissant à la tête de la cour, en a fait une supérieure de couvent.

Avant d’être auprès du roi, madame de Maintenon passait souvent les étés au château de Monchevreuil1, chez madame de Monchevreuil, son amie. Elle y connut une religieuse ursuline, nommée madame de Brinon2, dont le couvent avait été ruiné, et qui lui plut par sa piété, sa vertu et son esprit. Cette religieuse, voulant mettre autant que possible en pratique son vœu d’instruire la jeunesse, se consacrait à l’éducation de quelques enfants du village; elle finit par former un petit établissement qu’elle transporta à Montmorency (1680), et qui lui fournit le moyen d’exister. Ses ressources étaient modiques, et, se trouvant dans un besoin pressant, elle eut la pensée de recourir à madame de Maintenon, alors à la cour, qui était établie à Saint-Germain. Madame de Maintenon la reçut avec bonté ; elle fut touchée du récit de ses peines, l’encouragea dans son entreprise, lui promit de l’aider, et commença par lui confier plusieurs enfants qu’elle faisait élever charitablement dans divers lieux. De temps en temps elle allait elle-même à Montmorency pour observer leurs progrès, et en revenait toujours charmée. Pour se donner plus souvent ce plaisir, et pour surveiller davantage cette bonne œuvre, elle proposa à madame de Brinon de transférer son établissement à Ruel, ce qui se fit en 16823.

Madame de Maintenon loua une maison à ses frais, la meubla, y établit une chapelle avec un aumônier, fit venir des personnes entendues pour aider madame de Brinon, qui avait déjà appelé auprès, d’elle une de ses anciennes compagnes, la sœur de Saint-Pierre; elle pourvut enfin à toutes les choses nécessaires, et augmenta les pensionnaires, qui s’élevèrent bientôt au nombre de soixante. La maison, de cette sorte, était presque entièrement à sa charge. Elle voulut que les pauvres de ses terres eussent particulièrement part à ce bienfait, et elle fit venir un certain nombre de filles, de Maintenon et des environs, qu’elle mit au bas de la maison de Ruel, séparées des pensionnaires, avec des maîtresses pour les instruire. Elles étaient nourries et entretenues à ses frais, vêtues d’un habit de serge bleue, et élevées conformément à leur état; elles apprenaient a filer, tricoter, coudre, et rendaient des services dans la maison4.

Tel fut le berceau de Saint-Cyr.

Madame de Maintenon se dérobait souvent au tumulte de Versailles, pour aller à Ruel. Elle assistait aux exercices, encourageait par sa présence et par ses instructions, s’informait de la conduite de chaque pensionnaire, et visitait assidûment aussi ses petites paysannes, qu’on appelait les filles bleues, auxquelles elle faisait le catéchisme, dans une étable, où elles se tenaient souvent pendant l’hiver, comme cela se fait dans les campagnes; car on ne voulait leur donner aucune habitude étrangère à leur condition. Elle se plaisait là plus qu’à la cour. «Que

«j’ai d’impatience, écrit-elle à madame de Brinon,

«de me retrouver dans cette étable que j’aime

«tant!» Elle s’y plaisait tellement, qu’elle trouva Ruel encore trop loin, et profita d’une circonstance qui s’offrit, pour rapprocher d’elle ces jeunes filles, qu’elle regardait comme ses enfants.

Louis XIV achevait, à cette époque, son magnifique établissement de Versailles, dont la splendeur et les proportions convenaient si bien à sa majestueuse royauté : il s’occupait de l’agrandissement du petit parc et de la clôture du grand 5; il avait acquis à cet effet un certain nombre de fermes et de maisons qui s’y trouvaient renfermées, et dont les bâtiments lui étaient inutiles. Madame de Maintenon le pria de lui en prêter un pour sa petite communauté de Ruel. Le roi mit à sa disposition le château de Noisy (1683), qu’il fit réparer et ajuster à l’usage qu’on se proposait.

C’était un assez gros corps de logis avec quatre pavillons, dont deux sur le devant, deux sur le derrière du château, et deux autres pavillons encore au bas de l’avant-cour; il était entouré d’un joli bois bien percé d’allées, et de deux potagers assez vastes. On disposa l’intérieur de manière à pouvoir y placer des classes, des dortoirs, un réfectoire, une chapelle. Le roi y dépensa, disent les manuscrits de Saint-Cyr, dix mille écus, et fit fournir la maison de tous les gros meubles nécessaires. Au bout de quatre mois tout fut prêt, et le 3 février 1684, la communauté y fut transférée. Les filles bleues vinrent quelques jours après, et furent établies dans un pavillon au pied du château, où elles suivirent les mêmes règles qu’à Ruel.

La communauté prit alors plus d’importance, et une forme plus régulière. On donna aux demoiselles un habit d’étamine brune du Mans. On les partagea en quatre classes, distinguées par des rubans de différente couleur. Les plus grandes portaient le ruban bleu, celles d’après, le vert, celles qui suivaient, le jaune, et les plus petites, le rouge6. Ces distinctions furent conservées à Saint-Cyr. On fit de meilleurs règlements; on augmenta le nombre des maîtresses; la partie des études fut plus soignée. Madame de Maintenon, pensant que ces jeunes filles pourraient un jour être placées auprès de quelques dames, voulut qu’elles sussent broder, et elle établit dans l’avant-cour un des premiers brodeurs du roi, avec trois ou quatre brodeuses dont les leçons mirent bientôt les élèves en état de broder pour le roi un lit d’une grande beauté, dont le fond était de velours cramoisi, et la broderie de soie, d’or et d’argent7. Ces travaux de broderie se continuèrent à Saint-Cyr, et produisirent de très-beaux ouvrages.

Le roi voulut coopérer lui-même à la bonne œuvre, et se chargea de cent pensionnaires dont il paya la pension sur le fonds de ses aumônes, et dont il laissa la nomination à madame de Maintenon, à laquelle il renvoyait les demandes qu’on lui adressait.

Madame de Main tenon allait à Noisy presque tous les jours; elle visitait les classes, l’infirmerie, la cuisine, mangeait au réfectoire, veillait à tout, et entrait dans tous les détails, comme elle fit toujours depuis à Saint-Cyr. Lorsque quelqu’une des élèves était malade, elle amenait les médecins de la cour, ou établissait la malade chez elle, à Versailles, pour qu’elle fût mieux soignée; elle montrait enfin tout le zèle d’une vraie supérieure, et toute la vigilance, toute la bonté d’une mère. Cet établissement fit bientôt du bruit; il devint à la mode de prier madame de Maintenon d’y conduire; et, comme on vit bien que c’était faire sa cour que de le louer, on ne manquait pas, au retour, de faire de grands éloges de tout ce qu’on avait vu. Elle-même en parlait avec la satisfaction d’une bonne action entreprise avec succès.

Un jour, un grand bruit se fait entendre à la porte de Noisy: c’était le roi avec toute sa suite, qui revenait de la chasse, et n’était attendu par personne. La dame portière, que le suisse ordinairement venait prévenir quand quelqu’un se présentait, et dont le devoir était d’aller prendre les ordres de la supérieure, répondit sans s’émouvoir, lorsqu’on lui annonça le roi, qu’elle allait avertir madame de Brinon; et elle y alla en effet avec sang-froid et gravité, pendant que le roi attendait à la porte. Celle-ci accourut, et fit d’humbles excuses à Sa Majesté, qui loua au contraire la parfaite régularité de la portière, et visita toute la maison avec un grand intérêt, accompagné par madame de Brinon, qui ne parut pas plus embarrassée que si elle eût vécu de tout temps à la cour; ses manières et son langage plurent beaucoup au roi. Il parcourut les classes, assista aux exercices, et fut conduit à la tribune de la chapelle, où les demoiselles se réunirent et chantèrent le Domine salvum fac regem. On leur recommandait toujours une grande décence à l’église, et il leur était défendu de regarder d’un côté ou de l’autre, et encore moins du côté de la tribune quand il y venait des étrangers. Personne n’osa donc tourner la tête, malgré le désir de voir le roi. Une seule de ces demoiselles avait trouvé le moyen d’accommoder sa coiffe de façon qu’elle voyait Sa Majesté sans paraître la regarder. Le roi, qui le remarqua fort bien, lui sut gré de cette petite ruse. Il s’informa de son nom; elle s’appelait mademoiselle de Braye. Il se souvint toujours d’elle, et plus tard il lui en donna des marques8.

Cette visite du roi porta des fruits; il fut frappé des avantages d’un pareil établissement plus développé et bien conduit, et madame de Maintenon en prit occasion de lui représenter avec vivacité tout le bien que, par ce moyen, il pourrait faire. Elle avait toujours été touchée du sort de la noblesse pauvre: elle ne pouvait voir sans attendrissement des personnes de condition dans le malheur; après s’être épuisée à les secourir, elle les consolait, en se montrant comme exemple des retours de la fortune et de la confiance qu’il fallait avoir en Dieu. Elle les cherchait de préférence, pour placer leurs enfants dans son établissement de Noisy; elle se souvenait de ce qu’elle avait eu à souffrir elle-même dans un état voisin de l’indigence, et elle avait souvent songé à l’utilité dont serait une maison uniquement destinée à élever les filles des gentilshommes sans biens.

Dans notre ancienne monarchie, la noblesse était exempte de l’impôt; mais il y avait un impôt d’une autre nature, l’impôt du sang, qui pesait spécialement sur elle. A la convocation du ban, le gentilhomme devait tout au roi, sa fortune et sa vie. Le service militaire était à la fois son noble privilège et sa dette envers l’État. De là naissait ce sentiment de l’honneur dont le corps de la noblesse faisait, en quelque sorte profession, comme chargé de représenter, sous ce rapport, la nation elle-même, sentiment qui inspire l’émulation et les sacrifices, se mêle à la vie entière, se transmet comme un héritage aux générations, et que Montesquieu appelle le principe de la monarchie. Ce n’est pas que toute la nation n’ait été en réalité associée à la gloire de ce beau règne par les nombreuses armées que Louis XIV assembla sous le drapeau; et, avant même de songer aux familles nobles, il avait pensé à donner un asile aux vieux jours du soldat français dans le magnifique édifice des Invalides, dont le modèle n’existait encore nulle part, et dont Saint-Cyr fut un modeste pendant. Mais l’état militaire était le partage particulier de la noblesse, et, loin d’y trouver le moyen de s’enrichir ou de vivre même avec aisance, elle servait le plus ordinairement à ses frais, et la guerre la ruinait souvent. C’était donc une généreuse pensée que de réparer ainsi, en partie au moins, de pareils sacrifices; et la noblesse de province, trop souvent oubliée à la cour, eut une profonde reconnaissance pour la personne qui forma ce dessein.

Madame de Maintenon le suggéra au roi, qui comprenait si vite toutes les grandes pensées, et à qui il suffisait d’indiquer le bien pour qu’il le fît avec magnificence.9

Le projet d’un établissement fut aussitôt formé, où deux cent cinquante filles nobles seraient gratuitement élevées, nourries, habillées et entretenues depuis l’âge de sept ans au moins et de douze au plus, jusqu’à celui de vingt. A cet âge, une dot de trois mille livres leur serait accordée, plus un trousseau, et cent cinquante livres pour leur voyage, soit qu’elles voulussent se marier, soit qu’elles voulussent entrer dans un couvent, où on leur donnait souvent entrée gratuite dans les abbayes royales dont le roi avait la nomination 10. Trente-six dames formeraient la communauté, et vingt-quatre sœurs converses seraient chargées du service de la maison 11. Pour suffire aux frais de cet établissement, on lui affecta un revenu composé de la dotation en propre de la manse abbatiale de Saint-Denis, produisant cent mille livres de rente, et vacante depuis la mort du cardinal de Retz, dernier abbé commendataire; de cinquante mille livres prélevées sur la généralité de Paris, en attendant qu’on trouvât des fonds de terre jusqu’à concurrence de cette somme; du domaine de Saint-Cyr, acheté à M. de Saint-Brisson, et produisant seize cents livres; enfin d’un fonds de soixante mille livres de rente à prendre également sur la généralité de Paris, uniquement destiné à la dotation des demoiselles, de telle sorte que les excédants sur ce fonds, à la fin de l’année, fussent conservés à part, et consacrés, lorsqu’ils auraient formé une certaine somme, à augmenter les dots 12.

Ce fut une grande joie à Noisy lorsque, le 16 août 1684, madame de Maintenon vint y annoncer cette nouvelle.

On s’occupa aussitôt du lieu où serait placé l’établissement. Il fallait que ce fût près de Versailles, afin que madame de Maintenon pût y aller souvent. Noisy n’était pas assez considérable, et manquait d’eau. On songea à Versailles même; mais madame de Maintenon, prévoyant tous les inconvénients de cette situation dans le sein d’une ville et au milieu de la cour, s’y opposa. Enfin M. de Louvois et Mansard , chargés de chercher le lieu le plus favorable dans les environs, n’en trouvèrent pas de plus convenable que Saint-Cyr.

Il y avait deux fiefs à Saint-Cyr, l’un appartenant aux religieuses bénédictines, l’autre à M. le marquis de Saint-Brisson, avec un petit château.

On songea d’abord au monastère des dames bénédictines, susceptible d’agrandissement, et dont la situation était agréable. Le roi leur fit proposer un échange qui ne leur aurait été qu’avantageux. Ces bonnes religieuses, accoutumées à leur couvent, qui datait, disaient-elles, du roi Dagobert, furent bien troublées d’une pareille proposition, et se crurent perdues à l’idée de passer dans un monde nouveau, à quelques lieues de l’autre côté de Paris, où on proposait de les établir: elles se mirent en prières, firent des jeûnes et des austérités pour détourner le danger qui les menaçait; et, en même temps, elles confièrent leurs intérêts à un abbé d’Aligre, prieur de Saint-Jacques, parent de l’abbesse, abbé entendu et fort sur la chicane, à ce qu’il paraît, qui fit mille difficultés à M. de Louvois sur les évaluations et les échanges, quand celui-ci vint traiter avec les religieuses. M. de Louvois serait assez promptement venu à bout de leur résistance; mais le roi et madame de Maintenon, sur le rapport qu’on leur fit, ne voulurent point qu’on troublât la paix de ces bonnes sœurs, et firent chercher autre part. Celles-ci rendirent à Dieu de grandes actions de grâces de ce dénouement, qu’elles attribuèrent plus à leurs jeûnes et à leurs prières qu’à la bonté du roi et aux chicanes du prieur.

On se rejeta alors sur le petit château, possédé par M. le marquis de Saint-Brisson, et on le lui acheta pour la somme de quatre-vingt-dix mille livres13.

Mansard fit le plan des bâtiments, et l’on commença à construire le 1er mai 1685. Le roi, pour accélérer les travaux, donna des troupes, qui campèrent dans les environs. On y vit neuf cents maçons, quatre cents tailleurs de pierres, les autres ouvriers en proportion; en tout, deux mille quatre cents travaillant à la fois.

Madame de Maintenon se chargea du soin de l’ameublement, et s’en occupa elle-même, entrant dans les plus grands détails avec beaucoup d’ordre et d’économie. Elle fit tout faire sous ses yeux; elle chargea des achats Manseau, son intendant, homme intelligent et sûr, qu’elle avait beaucoup employé déjà dans l’établissement de Noisy, et qui le fut beaucoup dans la suite à Saint-Cyr, et mademoiselle Balbien, cette Nanon, son ancienne servante dans le temps de sa misère, qu’elle conserva toujours près d’elle à la cour, et qui était une personne de confiance et fort entendue. La dépense s’éleva à cent cinquante mille livres.

Au reste, on a une note de la main du roi, qui prouve à quel point il s’occupait de cette affaire, et savait entrer dans les détails, sans être détourné pour cela de soins plus importants.

NOTES DE LA MAIN DU ROI POUR L’ÉTABLISSEMENT DE SAINT-CYR.

Lettres patentes bien dressées.

Biens à donner pour la fondation.

Ornements à faire pour l’église.

Meubles de toutes sortes.

Choix d’un homme d’affaires.

Choix d’un conseiller d’État pour assister aux comptes.

Provisions par avance, pour que rien ne manque au 1er juillet, jour que les demoiselles entreront à Saint-Cyr.

Proposition de donner des revenus plus qu’il n’en faut pour l’entretien de la maison, à condition de marier les demoiselles sur le revenant-bon.

Somme honnête mise à part pour les besoins qu’on pourrait avoir.

Règlement à faire.

Constitutions bien examinées.

Bons sujets à choisir.

Voir à peu près l’état où la dépense ira.

Précautions à prendre contre le désordre, tant dans les mœurs que dans l’administration des biens.

Défendre tous présents.

Défendre qu’on acquière plus de biens.

Défendre de bâtir pour agrandir la maison.

Spécifier l’âge et le temps que les filles seront reçues et demeureront dans la maison .

Pendant tous ces préparatifs, l’abbé Gobelin examinait à Noisy la vocation de celles des élèves qui, ayant du goût pour la retraite et des talents pour l’éducation, étaient disposées à entrer dans la nouvelle communauté. On les sépara des autres, et on leur fit faire un noviciat qui commença au mois d’octobre 1685 14, et dura à peu près six mois. Il fut dirigé par l’abbé Gobelin et madame de Brinon.

Il ne s’agissait point d’en faire des religieuses; le roi les aimait peu. On voulait une communauté de filles pieuses, propres à élever chrétiennement la jeunesse, qui eussent les vertus des cloîtres sans en avoir les pratiques minutieuses; qui fussent détachées du monde, mais capables d’y paraître. Madame de Brinon y était parfaitement propre, et ce fut en effet l’esprit des constitutions qui furent rédigées, et qu’on composa de ce qu’il y avait de mieux dans les constitutions de l’ordre des Ursulines et de celui de la Visitation. Madame de Maintenon et madame de Brinon y travaillèrent ensemble. Racine et Boileau en revirent le style, et l’esprit en est plein de sagesse, de prudence et d’une spiritualité très-éclairée. Pendant qu’on y travaillait, le roi fit venir plusieurs fois madame de Brinon à Versailles, où il la reçut dans son cabinet, lui fit tout lire, et donna même son avis sur plusieurs points.

Il fut décidé que les dames de la communauté porteraient le nom de Dames de Saint-Louis; qu’elles s’appelleraient madame et non ma sœur; qu’elles feraient des vœux simples d’obéissance, de chasteté, de pauvreté et d’éducation des demoiselles, et non des vœux absolus. Plus tard, on revint sur cette pensée, et les Dames de Saint-Louis firent, en 1693, des vœux absolus sous la règle de Saint-Augustin.

Comme on fondait une communauté, et non un couvent, le roi ne voulut point d’habit religieux pour les professes. Madame de Maintenon en composa un qui était grave, noble et simple à la fois, et en fit habiller mademoiselle Balbien, qu’elle fit entrer un jour chez Sa Majesté, pour qu’elle en jugeât elle-même. Le roi approuva l’habit, à l’exception du bonnet, qu’il trouva trop mesquin, et dont madame de Maintenon corrigea la simplicité, pour lui plaire15.

Cependant l’édifice s’élevait avec rapidité. En quinze mois, tout fut achevé, et coûta quatorze cent mille livres.

Parut alors l’édit d’érection, au mois de juin 1686. Le roi, dans le préambule, s’exprime en ces termes: «Comme nous ne pouvons assez témoigner

«la satisfaction qui nous reste de la valeur et du

«zèle que la noblesse de notre royaume a fait

«paraître dans toutes les occasions, en secondant

«les desseins que nous avions formés, et que nous

«avons si heureusement exécutés avec l’assistance

«divine, pour la grandeur de notre État et pour

«la gloire de nos armes; la paix que nous avons

«si solidement affermie nous ayant mis en état de

«pouvoir étendre nos soins jusque dans l’avenir,

«et de jeter les fondements de la grandeur et de

«la félicité durable de cette monarchie, nous

«avons établi plusieurs compagnies dans nos

«places frontières, où, sous la conduite de divers

«officiers de guerre d’un mérite éprouvé, nous

«faisons élever un grand nombre de jeunes gentilshommes,

«pour cultiver en eux les semences

«de courage et d’honneur que leur donne leur

«naissance, pour les former, par une exacte et

«sévère discipline, aux exercices militaires, et les

«rendre capables de soutenir à leur tour la réputation

«du nom français. Et parce que nous avons

«estimé qu’il n’était pas moins juste et moins

«utile de pourvoir à l’éducation des demoiselles

«d’extraction noble, surtout pour celles dont les

«pères étant morts dans le service, ou s’étant

«épuisés par les dépenses qu’ils y auraient faites,

«se trouveraient hors d’état de leur donner les

«secours nécessaires pour les faire bien élever;

«après l’épreuve qui a été faite par nos ordres,

«pendant quelques années, des moyens les plus

«propres pour y réussir, nous avons résolu de

«fonder et établir une maison et monastère, où

«un nombre considérable de jeunes filles issues

«de familles nobles, et particulièrement de pères

«morts dans le service, ou qui y servent actuellement,

«soient entretenues gratuitement, et élevées

«dans les principes d’une véritable et solide

«piété, reçoivent toutes les instructions qui peuvent

«convenir à leur naissance et à leur sexe,

«suivant l’état auquel il plaira à Dieu les appeler;

«en sorte qu’après avoir été élevées dans ce monastère,

«celles qui en sortiront puissent porter,

«dans toutes les provinces de notre royaume, des

«exemples de modestie et de vertu, et contribuer,

«soit au bonheur des familles où elles pourront

«entrer par mariage, soit à l’édification des

«maisons religieuses où elles voudront se consacrer

«entièrement à Dieu: auquel effet nous

«avons fait acquérir, construire et meubler de

«nos deniers la maison de Saint-Cyr, située près

«de notre château de Versailles, et il ne reste

«plus qu’à déclarer nos intentions, tant pour les

«fonds que pour les règlements nécessaires pour

«l’entière exécution d’un établissement si utile et

«si avantageux.

«Savoir faisons pour ces causes, etc.»

L’établissement fut alors définitivement fondé. Les demoiselles étaient nommées par le roi. Pour être admises, elles devaient produire un certificat de leur évêque, attestant qu’elles étaient pauvres, et faire preuve de cent quarante ans (quatre degrés) de noblesse du côté paternel seulement. On n’exigeait rien du côté maternel, pour que les mésalliances, assez fréquentes dans la noblesse indigente, ne fussent pas un obstacle. Les preuves étaient faites aux frais de la communauté, jamais aux frais des familles, dont les enfants étaient élevés et entretenus gratuitement, comme on l’a dit plus haut.

L’administration des biens fut confiée, ainsi que le réglait l’édit, à un conseil qu’on appela le conseil du dehors, composé d’un conseiller d’État, d’un avocat au Parlement, et de l’intendant de Saint-Cyr, choisi par la supérieure et son conseil, qu’on appela le conseil du dedans16. La dépense intérieure, faite par la supérieure et tenue par la dépositaire, était soumise tous les ans au conseil du dehors, et tout était réglé de manière que l’administration fût conduite avec le plus grand ordre et la plus grande sagesse. Mais la bulle du pape, nécessaire pour autoriser la réunion de la manse abbatiale de Saint-Denis à l’établissement de Saint-Cyr, et la suppression du titre d’abbé, ne put être obtenue que quatre ans plus tard, en 1689, à cause des démêlés du pape Innocent XI avec Louis XIV. Son successeur, Alexandre VIII, s’empressa de se prêter aux vues de Sa Majesté, et donna même le gratis, en renonçant au droit de soixante-dix mille livres, que le pape précédent avait réclamé pour ces bulles et leur amortissement, à cause de l’extinction du titre; il voulut, dit-il, «prendre part lui-même à cette œuvre intéressante, et témoigner en particulier à madame de Maintenon toute sa considération pour sa personne et ses vertus,» comme le rapporte la lettre du duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome, qu’on lut à la communauté17.

Défense fut faite à la maison de recevoir aucune augmentation de dotation et aucun don quelconque, si ce n’est de la part des rois et reines de France, et de madame de Maintenon .

La juridiction spirituelle appartint à l’évêque de Chartres, et la direction fut confiée à un supérieur ecclésiastique, qui fut l’abbé Gobelin, et

«comme ladite maison et communauté, est-il dit

«dans les lettres patentes, a été fondée et érigée

«par les soins et sous la conduite de la dame de

«Maintenon, qui en a jeté les premiers fondements,

«elle ne peut être solidement établie et maintenue

«dans l’ordre et la discipline qui y est nécessaire

«pour l’exécution de nos intentions, et du bien

«qu’elle veut y procurer aux jeunes demoiselles qui

«y seront élevées et instruites, que par l’application,

«la direction et l’autorité de ladite dame

«de Maintenon, voulons et nous plaît que ladite

«dame de Maintenon ait la jouissance, sa vie durant,

«de l’appartement que nous avons fait

«construire en ladite maison, pour le logement

«de ladite dame; qu’elle y puisse entrer toutes

«fois et quantes qu’elle le souhaitera, et y demeurer

«tant qu’il lui plaira, avec tel nombre

«de personnes qu’elle voudra se faire accompagner.

«Voulons, en outre, que, pour faire observer

«exactement la fondation et les règles,

«ladite dame jouisse dans ladite maison et communauté

«de toutes les prééminences, honneurs,

«prérogatives, et de toute l’autorité et direction

«nécessaires et telles qu’elles peuvent appartenir

«à un fondateur, sans qu’après elle ledit appartement,

«ni les prééminences, prérogatives,

«honneurs, autorité et direction puissent être

«accordées ni appartenir à une autre personne

«en vertu de quelque concession que ce soit.»

Le roi, en effet, avait voulu qu’il y eût pour madame de Maintenon un grand et bel appartement, composé de quatre grandes chambres, un cabinet, une galerie et un oratoire, donnant sur le maitre-autel de l’église. «Madame, dit le Mémorial de Saint-Cyr, après s’en être servie pendant quelques années, en fit faire l’infirmerie, et prit pour elle un appartement beaucoup plus modeste.»

Quelque temps après la fondation, les dames prirent la liberté d’offrir à madame de Maintenon, à titre de supérieure, et comme souvenir de ses bontés, une croix d’or avec le crucifix en relief, semée de fleurs de lis, renfermant à l’intérieur plusieurs reliques, et entourée de cette devise, qui s’appliquait également à la croix et à la personne à qui elle était offerte:

Elle est noire guide fidèle,

Notre félicité vient d’elle.

Madame de Maintenon donna plus tard cette croix à Madame de Glapion, lorsqu’elle fut élue supérieure, et voulut qu’elle la portât ainsi que les autres supérieures qui lui succéderaient.

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11 października 2024
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