Czytaj książkę: «Les rives de l'Arno»
Marie Rattazzi
Les rives de l'Arno

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300449
Table des matières
CHANT FUNÈBRE SUR LES MORTS PRÉMATURÉES DES DEUX REINES MARIE-THÉRÈSE ET MARIE-ADÉLAIDE ET DE FERDINAND, DUC DE GÊNES
A LA COMTESSE D’ALBANY EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE DE MYRRHA IMITATION
UN ENFANT A MADAME JEANNE JOUSSELIN
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LA SOLITAIRE D’ALBY A LADY S...
L’ENNEMIE COMMUNE AUX HABITANTS DE LA VILLE DE...
L’ANGE GARDIEN
L’AMOUR
LES ANGLAIS DANS L’INDE
LES DONNEURS DE CONSEILS
IMPROMPTU A MADAME V. A.
ENVOI
LÉGENDES SAVOISIENNES
I LA MAISON DU DIABLE
II L’HOTE DE LA MAISON DU DIABLE AU PRINCE M. DE L.
I
II
III
IV
V
VI
III LE SIRE DE MONTMAYEUR A M. LE COMMANDEUR L...
IV L’ÉGLISE DE HAUTECOMBE
RAPHAËL A A DE LAMARTINE
I
II
III
IV
V
VI
VII
LES CONFIDENCES UN SOIR D’HIVER
LES VIVANDIÈRES
UN SOUHAIT AU VOL A MADEMOISELLE A....
LA PRINCESSE ZOBÉIDE CONTE ARABE
LA SENSITIVE A SAINTE-BEUVE
MARIE ET MARION
LETTRE EN VERS A UN AMI EN LUI ENVOYANT UNE CANNE FAITE DE LA PEAU D’UN SERPENT
VARIATIONS SUR LE THÈME D’UN POËTE
REPONSE A UNE QUESTION DE P POURQUOI JE N’AIME PAS LES CHIENS?
I
Les cieux, rafraîchis par la pluie,
Après l’orage sont plus clairs;
Les champs, que le soleil essuie,
Étalent des tapis plus verts;
Tout dans la nature est en joie:
L’oiseau chante; l’iris déploie
Ses arcs de triomphe éclatants,
Et le bruit des derniers tonnerres,
De salves toutes débonnaires,
Semble saluer le beau temps.
C’est ainsi qu’après nos tempêtes
Nos beaux jours paraissent plus doux.
Plus d’allégresse et plus de fêtes
Accueillent les royaux époux;
Nos canons qui, dans la bataille,
Vomissent avec la mitraille
L’effroi dans les rangs ennemis,
Aujourd’hui, tonnerres sans foudre,
N’éveillent au bruit de leur poudre
Que l’écho des foyers amis.
Sur les Alpes, dans la campagne,
Ce ne sont que joyeux concerts;
La mer les dit à la montagne,
La montagne les dit aux mers.
Naples, Turin, Milan, Florence,
Entonnent l’hymne d’espérance;
Hier rivales, aujourd’hui sœurs,
Cités libres et florissantes,
Vous regrettez vos sœurs absentes,
Dont la voix manque dans vos chœurs!
II
Vous pleurez? Je comprends vos larmes, jeune fille!
Vous pleurez le berceau, le palais, la famille,
La patrie, où se sont parmi nous écoulés
Ces jours insoucieux de votre chère enfance,
Où souriait la grâce, où chantait l’espérance,
Jours heureux, trop vite envolés!
Qu’ils furent pleins pourtant! C’est dans ce court espace
Que vous avez grandi toutes deux, face à face,
Cette pauvre Italie et vous, comme deux sœurs;
Car d’un père commun cherchant le doux empire,
Princesse, dans ses bras quand vous alliez sourire,
Elle allait y sécher ses pleurs!
Sous cet amour ardent, sur ces hauteurs sereines
Écloses toutes deux, vous êtes déjà reines,
Et l’Europe vous ouvre et son cœur et ses bras.
L’Italie affranchie, et forte, et libre, et fière,
Voit partout reconnaître et bénir sa bannière:
On crie Hosanna sous vos pas!
Sans doute, comme nous, cette chère opprimée,
Vous voudriez la voir tout à fait exhumée,
Souriante, debout, et le front au soleil;
Mais ce qui reste d’elle encor dans l’autre monde
Tressaille vivement sous la tombe profonde,
Saisi des frissons du réveil.
III
Ah! patience! patience!
Laissez déblayer les abords,
Nous allons avec confiance,
Dussions-nous aller chez les morts!
Vainement, le sabre et la hache,
Frappant et frappant sans relâche,
Ont mis ce grand corps en lambeaux;
Vainement on a, sans mystère.
Chaque jour jeté de la terre
Et piétiné sur ces tombeaux!
Vous avez vu comment la vie,
La vie au souffle ardent et fort,
Sous cette morne léthargie,
A soudain refoulé la mort!
Il n’a fallu rien qu’une étreinte,
Rien qu’un mot: la parole sainte!
Et Lazare l’entend toujours.
Vois, dans ses veines desséchées
Nos veines se sont épanchées...
Maintenant nous comptons les jours!
Ne désespérez point, princesse,
Car cette noble sœur, objet de notre amour,
Telle qu’il nous la faut, vous la verrez un jour,
Nous vous en faisons la promesse.
D’ailleurs, n’allez-vous pas, vous aussi, comme nous,
Demander votre part dans la tâche commune?
Qui sait ce que nous garde encore la fortune!
N’aurons-nous pas besoin de vous?
Fille d’un noble sang, vous y songiez peut-être!
Chacun va s’employer à l’œuvre qui va naître.
Lorsque, femmes, enfants, tous, nous travaillons tous,
La jeune fille rêve, et, seule inoccupée,
Pour combattre en son nom se choisit un époux.
IV
Partez pour ce pays que l’oranger parfume
Et que baignent les flots de leur brillante écume,
Pour ce sol fécond en héros.
Là dorment tous ces preux, ces infants, ces grands maîtres,
Aïeux de don Luiz, digne de tels ancêtres,
Que chantent les Romanceros.
Ils se réveilleront sans doute à votre approche,
Ces loyaux chevaliers sans peur et sans reproche;
Ils se soulèveront d’un bras sur leur écu,
Et diront, en voyant vos grâces triomphantes,
Qu’ils n’avaient pas connu de si douces infantes,
Et que pour vous, Madame, ils auraient mieux vaincu
L’époux qui vous attend peut marcher votre égal:
Vous vous nommez Savoie... Il s’appelle Bragance;
Votre nom à tous deux signifie Espérance,
Et l’avenir enfin sourit au Portugal.
Bragance et Savoie! Ah! les aïeux qu’on renomme
Vont tressaillir de joie en voyant s’allier
La fille du roi-gentilhomme
Et le jeune roi-chevalier!
Votre vaillant aïeul, ce soldat légendaire,
Ainsi qu’Adamastor, le fabuleux géant,
Est venu demander un jour à cette terre
Un tombeau, sur les bords de l’immense Océan.
Les yeux encor tournés vers la patrie avare
Qui le laissait mourir loin de son doux soleil,
Il s’est endormi là, de son dernier sommeil,
Le glorieux vaincu qu’a vu tomber Novare!
C’est pour payer le prix de l’hospitalité
Qu’aujourd’hui l’Italie au Portugal vous donne,
Et votre époux est fier de poser sa couronne
Sur un front rayonnant de grâce et de beauté.
Partez donc! car là-bas, c’est encor la patrie!
C’est a famille encor!... certe, et non moins chérie,
Quand voire œil si profond, plongeant de toutes parts,
De ce peuple empressé qui déjà vous acclame,
Qui de loin vous appelle, aura rencontré l’âme,
Épanoui le cœur, et charmé les regards.
Partez! allez porter la lumière nouvelle
Parmi ce peuple ardent qui s’éveille à son tour;
Dites-lui qu’il soit prêt, afin, si Dieu l’appelle,
Qu’il ne retarde pas l’œuvre divin d’un jour!
L’Espagne (pauvre Espagne!) à ce contact de vie
Va tressaillir! Peut-être il lui prendra l’envie
De secouer un peu son étrange sommeil;
Son pauvre corps, brisé par la lutte et les chaînes,
A senti récemment que le sang, dans ses veines,
Etait chaud encore et vermeil.
Pour dissiper au loin celte atmosphère oisive
Qui pèse sur l’esprit et fait l’âme captive,
Pour rendre ce grand peuple à son activité.
Peut-être il suffirait du vent d’une bannière.
Quand votre œil, en passant, jettera la lumière
Dans cette obscurité.
Et peut-être qu’alors (ah! Dieu peut tant de choses!)
Ces deux peuples rivaux dès longtemps, et sans causes,
Après s’être mieux vus, tout à coup s’étreignant,
Se demanderont-ils quel esprit les divise,
Quand ils pourraient n’avoir qu’une même devise:
Bragance et Carignan!
V
En voyant votre œuvre accomplie:
Le Portugal et l’Italie
Sous une égale et même loi,
Vous aurez le droit d’être fière
Devant l’Europe tout entière;
Vous pourrez dire à votre père:
«Ta fille est digne de toi!»
L’avenir n’a pour vous que joyeuse promesse!
Né pleurez plus, jeune princesse,
Vos larmes et votre tristesse
Rendent trop cruels les adieux.
Autour de vous, quand tout soupire,
Ou vous envie, ou vous admire,
Laissez-nous un dernier sourire
De vos lèvres et de vos veux!
Septembre1862.
CHANT FUNÈBRE
SUR LES MORTS PRÉMATURÉES DES DEUX REINES
MARIE-THÉRÈSE ET MARIE-ADÉLAIDE
ET DE
FERDINAND, DUC DE GÊNES
Table des matières
O douleur! ô stupeur ! ô terrible mystère!
Le mal préside-t-il aux choses de la terre?
Faut-il douter des cieux?
Quel étrange hasard dirige donc la foudre
Qui frappe la vertu, quand elle semble absoudre
Le crime audacieux?
Quoi! le monde admirait un roi qui, de lui-même,
Imposant une borne à son pouvoir suprême,
A convié son peuple à se donner des lois,
Et, malgré les clameurs, poursuivant sa carrière,
Renversant des abus là gothique barrière
Fonda sur leurs débris l’égalité des droits;
Le peuple applaudissait un exemple si rare;
Les soldats, se montrant le héros de Novare,
S’inclinaient devant lui;
Une mère chérie, un frère à lui semblable,
Une épouse angélique entouraient cercle aimable–
Son foyer réjoui,
Certe, il était heureux; et c’était chose juste,
Et sous l’arbre royal croissait un jeune arbuste,
Et l’on aimait à voir l’honneur récompensé!...
Mais quelle joie échappe à la tombe jalouse?
L’enfant meurt,–puis l’aïeule,–après la jeune épouse,
Puis le frère, en trois mois!... ODieu, Dieu courroucé!
Inclinons-nous pourtant devant la Providence;
Ses décrets sont cachés à l’humaine prudence;
Dieu choisit ses élus!
Pour de vastes desseins si Dieu vous a fait naître,
Roi, souffrez vaillamment; les plus grands sont peut-être
Ceux qui souffrent le plus.
La vie est plus puissante au sortir d’une crise;
L’homme fort se retrempe où le faible se brise.
Vous êtes l’homme fort que Dieu retrempe ainsi;
C’est parce qu’il vous garde une œuvre peu commune,
Qu’il vous rend inflexible aux coups de la fortune,
Et vous forge un courage à l’avance endurci.
Peut-être aussi l’épouse tendre,
Que vous enlève le trépas,
Au ciel monte pour y défendre
Celui qu’elle aimait ici-bas.
S’il faut qu’en la divine enceinte
La voix touchante d’une sainte
Pour nous implore le Très-Haut,
Quelle sainte plus accomplie
Pourrait être mieux accueillie
De Dieu, qui sait ce qu’elle vaut?
Protégez-nous dans nos tourmentes,
Veillez sur nous du haut du ciel,
De la fleur des vertus charmantes
Vous qui composiez votre miel;
Votre piété, noble reine,
Était la source toujours pleine
D’où ne coulaient que des bienfaits,
Et son action salutaire
Ne s’est révélée à la terre
Que par les heureux qu’elle a faits.
Il est un fanatisme sombre
Qui se dresse contre les lois,
Et, nouant ses complots dans l’ombre,
Comme un glaive brandit la croix.
Chez lui, la piété farouche
Parle, la menace à la bouche,
Versant des malédictions;
Il fait d’une loi d’indulgence
Un instrument de sa vengeance,
Et le fléau des nations.
Protégez-nous contre ses trames,
Reines saintes, veillez sur nous;
Voyez nos enfants et nos femmes
Qui vous invoquent à genoux:
L’époux eu deuil, le fils sans mère,
N’échappe à sa douleur amère
Que pour être aux devoirs d’un roi...
Bénissez l’alliance intime
D’un peuple et d’un roi magnanime,
Qui l’un dans l’autre ont mis leur foi!
Roi vaillant, reprends ta pensée
Qu’a suspendue un triple deuil:
Achève l’œuvre commencée!
Toi, peuple, reprends ton orgueil!
Marchez appuyés l’un sur l’autre:
Une noble ardeur est la vôtre;
Votre règne sera fécond...
Vous nous guidez dans nos tempêtes,
Nous vous bénirons dans nos fêtes,
Saintes patronnes du Piémont!
On voit l’image de la Vierge
Aux murs blancs des pauvres réduits;
Devant elle on allume un cierge,
Pour elle on va cueillir le buis.
A côté de la Vierge Mère,
Vous prendrez place en la chaumière,
Reines qu’aimaient, les paysans,
Et l’image des trois MARIES
De buis et d’épines fleuries
Se couronnera tous les ans.
10février1855.
A LA COMTESSE D’ALBANY
EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE DE MYRRHA IMITATION
Table des matières
Il est dans l’empyrée aux sphères éternelles
Des auges radieux vêtus d’azur et d’or;
Dieu, de leurs corps brillants ôtant les blanches ailes,
Fait de ces purs esprits les sublimes mortelles:
Laure, Béatrix, Léonor..
Dès que se fait entendre une voix de poëte,
Dieu commande à son ange et l’envoie ici-bas...
Il sait que l’homme seul est un froid interprète,
Que l’inspiration fait défaut au poëte
Qu’un feu du ciel n’échauffe pas...
Car le poëte est seul au milieu de la foule,
Haï comme un méchant, en proie aux ris moqueurs;
Sous sa débile main l’appui tremble et s’écroule,
Et chacun de ses jours, qui vers la mort s’écoule,
Ne compte, hélas!... que des douleurs...
Je poursuivais, rêveur, ma route solitaire,
Ivre de liberté, des cours presque banni,
Lorsque soudain, mes yeux se détachant de terre,
Je te vis près de moi, divine messagère
Qu’on nomme ici-bas D’ALBANY!...
Dès ce jour le passé se ternit et s’efface:
Les brouillards, les vapeurs et les douleurs ont fui,
Et, comme le soleil inondant tout l’espace,
En moi ce sentiment anéantit la trace
De tout ce qui n’était pas lui!...
Elle est belle et riante; elle a sur sa figure
Et dans ses yeux d’azur, éclair qui vous dit tout,
Le reflet de son âme harmonieuse et pure,
Et dans ses flots ondes, sa riche chevelure
Semble l’or des moissons d’août...
La beauté! n’est-ce pas la parure de l’âme,
L’attrait qui tout d’abord attire l’œil ravi?...
Elle a de plus au cœur cette discrète flamme,
Cette bonté qui fait que j’adore la femme
Qui m’a sous les fleurs asservi...
J’ai longtemps résisté; je sentais eu moi-même
Les vains frémissements d’une austère fierté...
Mais ma vaine révolte était presque un blasphème...
Car j’ai lait à ses pieds... et Dieu sait si je l’aime!...
Abandon de ma liberté...
Et pourtant, sous le ciel n’avoir que soi pour maître,
Passer indifférent près du trône des rois,
Et, contemplant le Dieu qui nous a donné l’être,
Juger, avec la loi qu’il nous a fait connaître,
D’ici-bas les mesquines lois...
Libre!!! c’est se sentir des forces surhumaines...
C’est remonter la source éternelle du beau.
Mais maintenant, arrière, aspirations vaines,
Je bénis mon servage et je baise mes chaînes.
Et je recharge mon fardeau!!...
Elle est en même temps ma pensée et ma gloire;
Pour elle j’obtiendrai des lauriers toujours verts...
Et la postérité, qui saura notre histoire,
Peut-être lui devra de garder la mémoire
De son pauvre faiseur de vers...
La gloire!... l’avenir!... ô chimères fatales
Ecrites trop souvent aux murs d’une prison.
Vos âcres voluptés, qui rendent nos fronts pâles,
Sont des piéges... dorés aux forges infernales,
Dans les cavernes du démon!...
Quoi! l ’Arioste est là sur sa solide base,
Le Tasse, immortel fou, Pétrarque aux doux accents.
Le grand Machiavel, dont le génie embrase,
Et Dante!... ce rayon dont la splendeur écrase...
Oser mesurer ces géants!…
Près des noms immortels je veux prendre ma place
La gloire m’ a mordu d’ un désir furieux;
Je gravis avec eux les sommets du Parnasse,
Et, refaisant le nom de mon antique race,
Noble... je le rends glorieux!!!
Ciel bleu, ... soleil de pourpre, ... Italie! Italie!...
Terre sainte des arts, centre de l’univers,
Lorsque je dormirai sous ma tâche remplie,
J’animerai tes jeux, ô ma belle patrie, ...
Avec mes strophes et mes vers!...
Voici le dernier-né de ma muse, madame!
C’est le cri sans écho d’un impossible amour,
Combats, déchirements, remords, toute la gamme
Du tumulte des sens, des orages de l’âme
Que j’osai montrer au grand jour...
Jetez un doux regard sur cette œuvre imparfaite,
Vous qui savez si bien compatir aux douleurs,
Car avec votre appui, Myrrha, tout inquiète,
Peut marcher hardiment et braver la tempête...
Pour vaincre elle n’a que des pleurs...
En ce monde, rempli d’embûches et d’abîmes,
Le poète est souvent frappé de cécité;
Il ne lui suffit pas d’amonceler des rimes
Ou des strophes d’amour, fussent-elles sublimes,
Pour percer son obscurité...
Avant que du Seigneur la terrible parole
Ne rappelle son ange à la splendeur du ciel,
Otoi, ma Béatrix! ô toi, ma seule idole!
Fais refléter sur moi ta céleste auréole,
Afin de me rendre immortel...
16septembre1863.
UN ENFANT
A MADAME JEANNE JOUSSELIN
Table des matières
Rêve d’un cœur épris et d’une âme jalouse,
Désir inassouvi, qui de la jeune épouse
Dans les veines en feu fait circuler le sang!
Être heureuse deux fois, deux fois vivre!... Un enfant!
Rêve aujourd’hui, demain réalité peut-être,
Car mille âmes au ciel n’attendent plus pour naître
Dans un corps rose et frais, comme un bouton de fleur,
Qu’un mot du Créateur!
Un enfant! Que de fois ma pensée inquiète,
Le soir, au bord du lac, sous la roche discrète,
Évoqua la voix frêle et les baisers joyeux
D’un petit être aimé, d’un ange aux blonds cheveux!
Que de fois, caressant dans ma joyeuse ivresse
Ce trésor idéal de ma folle tendresse,
Mère par la pensée, à genoux dans ce lieu,
J’ai dit: Merci, mon Dieu!
Je rêvais pour mon fils honneurs, gloire, génie!
Une vie au grand jour par nulle ombre ternie!
Et j’oubliais alors, dans mon naïf orgueil,
Sur la route brillante et la lutte et l’écueil!
J ’oubliais que ces biens, qu’aux heureux on envie,
Souvent glacent le cœur et flétrissent la vie;
Et je faisais tout bas ainsi des songes d’or,
Sans être mère encor!
Rêve de mon bonheur! Illusion rapide!
Mes yeux se sont ouverts, et dans l’azur limpide
Je n’ai plus distingué que les oiseaux bénis,
Qui vont chercher la feuille et l’herbe pour leurs nids;
Je les suivis longtemps dans leur course incertaine,
Pour les voir, au retour du bois ou de la plaine,
Rejoindre leurs petits, qui, bruyants au réveil,
Chantent le gai soleil!
Que de fois, revenant plus triste en ma demeure,
Quand le soir du repos avait ramené l’heure,
J’ai vu près du foyer, sous le chaume attablés,
De beaux enfants s’offrir à mes regards troublés!
Leur voix disait: «Ma mère!» et la pauvre glaneuse
Qui revenait des champs me paraissait heureuse!
Et la nuit, mon esprit poursuivait confondus
Mes beaux rêves perdus!
Pourtant, j’ai de l’enfant vu l’âme fugitive
Hésiter, prête à fuir, sur sa lèvre plaintive;
J’ai vu la mère en pleurs et le brûlant baiser
Que sur ce front fiévreux elle allait déposer!
J’ai compris à mon tour ses mortelles alarmes;
Je me suis dit, mêlant mes larmes à ses larmes:
Un enfant fait aimer tout, même la douleur
Qui déchire le cœur!
Oh! c’est alors qu’on sent se doubler le courage!
D’énergie et de force un enfant est le gage!
Un enfant, doux espoir de l’époux bien-aimé!
C’est de deux cœurs unis le miroir animé,
C’est un bouton de mai, né d’une double séve,
Le passé qui sourit, l’avenir qui se lève,
L’aube aux rayons voilés qui promet un beau jour,
C’est le lien d’amour!
J’ai prié... le Seigneur a béni ma prière;
Notre enfant! je l’ai là, sur mon sein! je suis mère...
Je devine déjà ses traits confus encor...
Et, quand à ma chanson doucement il s’endort,
Fière, je le regarde, et souvent il me semble
Voir de traits adorés les contours et l’ensemble;
J’aime deux fois le père alors, en présentant
A ses baisers l’enfant