Czytaj książkę: «Contes de l'adolescence choisis de Miss Edgeworth»

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Maria Edgeworth

Contes de l'adolescence choisis de Miss Edgeworth


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317225

Table des matières

AVERTISSEMENT.

JERVAS LE BOITEUX

I.

II.

III.

IV.

V.

LE NÈGRE RECONNAISSANT

L’HONNÊTE FAMILLE

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

LES GANTS DE LIMERICK

I.

II.


AVERTISSEMENT.

Table des matières

Une morale douce, des préceptes solides, des appréciations justes, un style facile et sans recherche, des événements simples caractérisent les nombreux ouvrages que miss Edgeworth a consacrés à l’enfance et à la jeunesse. Cet écrivain si populaire depuis un demi-siècle a été interprété dans toutes les langues, imité dans toute l’Europe avec plus ou moins de bonheur, mais presque toujours avec succès. Ses livres sont de ceux qui ne vieillissent pas, et l’on retrouve encore avec plaisir quelques - uns de ces contes qui ont charmé nos jeunes années.

Miss Edgeworth a écrit pour tous les âges. Ses contes et ses romans renferment de précieuses leçons pour toutes les époques et toutes les situations de la vie. La collection de ses œuvres forme une encyclopédie où l’on trouve de précieux enseignements aussi bien pour le pauvre que pour le riche. Toutes les conditions de la société peuvent y puiser de sages préceptes. La morale s’y présente sous une forme attrayante et gracieuse. Le caractère aimable, le tact exquis de la femme se reflètent à chaque page.

Parfois on pourrait bien reprocher à notre auteur de ne pas faire marcher l’action avec cette vivacité que le goût moderne recherche par-dessus tout. Miss Edgeworth n’appartient pas à cette école. Elle instruit autant par les réflexions que par les faits, et son dialogue manque souvent d’animation. Ces défauts sont inhérents au génie même de la langue anglaise. Nous n’avons point la prétention de les avoir corrigés. Mais en faisant un choix de ses contes les plus aimés de la jeunesse, nous avons cru qu’il nous était permis d’approprier notre traduction aux mœurs de nos jeunes lecteurs français. Notre tâche, du reste, a été d’autant plus facile que miss Edgeworth connaissait la France, et qu’elle a puisé dans l’étude de notre littérature et de notre société ses meilleures inspirations.

Ce livre, destiné à l’adolescence, renferme plusieurs contes qui ont une grande réputation. Ils présentent, dans leur ensemble, une variété qui les fera goûter de nos jeunes lecteurs et de nos jeunes lectrices. Les aventures merveilleuses de Jervas, les scènes dramatiques du Nègre reconnaissant, la touchante et pathétique histoire de l’Honnête famille, les tribulations comiques de M. Hill dans les Gants de Limerick, sont propres à intéresser vivement cette classe de lecteurs dont le cœur et l’esprit se développent par les bons exemples et par l’attrait de récits où la morale n’exclut pas la gaieté.

JERVAS LE BOITEUX

Table des matières

I.

Table des matières

William Jervas, surnommé le Boiteux, était un jeune garçon employé à soigner les chevaux, dans une mine d’étain de la Cornouailles. Un soir, ses camarades le laissèrent, comme d’habitude, dans la petite cabane où il passait la nuit, à l’extrémité de la mine; mais le lendemain matin Jervas manquait à l’appel, et on ne put le retrouver nulle part. Cette disparition subite donna lieu aux conjectures les plus étranges et les plus ridicules parmi les mineurs. Les plus raisonnables, toutefois, supposaient que ce jeune garçon, ennuyé de son métier, avait pris la fuite pendant la nuit. On s’étonnait avec raison qu’il n’eût laissé aucune trace de son évasion, et les commentaires allèrent leur train pendant quelque temps; puis on en parla moins, et cet événement finit par tomber dans l’oubli.

Deux ou trois des plus anciens mineurs se souvenaient à peine du nom de William Jervas, lorsqu’ au bout de vingt ans une société nombreuse vint pour visiter les mines. Pendant que le guide en expliquait toutes les curiosités, un personnage d’environ trente-six ans, qui se montrait fort peu attentif à tous ces discours, avisa une inscription gravée dans le roc.

«Quel nom a-t-on voulu écrire là ? demanda-t-il.

— Celui de William Jervas, répondit le guide; un pauvre garçon qui s’est enfui des mines il y a déjà bien longtemps.

— Mais êtes-vous sûr qu’il se soit réellement enfui?

— Oui; j’en suis sûr et certain.

— On n’est pas du tout sûr et certain de cela,» s’écria un des vieux mineurs, qui interrompit alors le guide et se mit à raconter tout ce qu’il savait et tout ce qu’il avait entendu dire à propos de la disparition de Jervas. Il ne fit grâce d’aucune supposition et exprima ses opinions personnelles à cet égard. «Enfin, monsieur, dit-il en s’adressant à l’étranger, je puis même vous assurer que j’ai vu plus d’une fois l’esprit de Jervas se promener à pas lents le long de la galerie de l’Ouest, une flamme bleue à la main. Par la sainte Bible, c’était à peine un mois après qu’il avait disparu. Minuit sonnait. Tout à coup je vois l’esprit marchant lentement, qui d’une main tenait la lumière et de l’autre traînait une chaîne après lui. Il venait droit à moi. Frappé d’épouvante, je m’enfuis du côté des écuries, et depuis lors j’ai pris la résolution de ne jamais m’attarder le soir dans cette galerie ou dans les environs. Car, je l’avoue, de ma vie je n’éprouvai une terreur pareille, et rien que d’y penser mes cheveux se dressent encore sur ma tête.»

«Quel nom a-t on voulu écrire-la?» demanda-t-il


A ces mots, l’étranger partit d’un grand éclat de rire. Cet accès de gaieté passé, il pria l’homme aux esprits de vouloir bien le regarder en face, avec attention, et de dire s’il ne lui trouvait pas une certaine ressemblance avec l’esprit qui portait une petite flamme bleue en se promenant dans la galerie de l’Ouest.

Le mineur considéra avec étonnement pendant quelques minutes la personne qui lui parlait, puis il répondit:

«Non, monsieur. Celui qui se promène dans la galerie n’a aucun rapport avec vous. Il porte une jaquette blanche, un tablier de cuir, un bonnet en lambeaux, et tout l’accoutrement de Jervas de son vivant. De plus, il cloche dans sa démarche, comme faisait Jervas le Boiteux, si j’ai bonne mémoire. »

Là-dessus, l’étranger se mit à marcher, et les ouvriers s’aperçurent alors, pour la première fois, qu’il boitait un peu. Quand il revint sur ses pas et qu’il se trouva dans la direction de la lumière, le guide le considéra avec attention et s’écria:

«En vérité, si je ne craignais d’offenser un gentleman tel que votre honneur, et si ce n’était la teinte bronzée de votre visage, je jurerais que vous avez toutes les allures de notre camarade Jervas le Boiteux.

— Allons donc! reprit le vieux mineur qui croyait aux esprits, monsieur ne ressemble pas plus à Jervas le Boiteux, que Jean qui pleure à Jean qui rit.»

Cette comparaison excita l’hilarité des assistants. Mais le vieil entêté, provoqué par les rires de ses compagnons, soutint jusqu’au bout son opinion, et affirma qu’il n’y avait pas dans toute la Cornouailles un homme capable de le faire changer de sentiment.

La discussion devint générale et ne tarda pas à dégénérer en dispute. Des mots on allait en venir aux coups, quand l’étranger termina la querelle en déclarant qu’il était bien réellement l’homme dont on parlait.

«Jervas! s’écria tout le monde à la fois. Jervas vivant! notre camarade Jervas, devenu un homme d’importance!»

Les mineurs ne pouvaient en croire leurs yeux et leurs oreilles. Mais leur surprise fut encore bien plus grande lorsque, l’ayant reconduit au dehors, ils le virent monter dans une superbe voiture qu l’emmena chez le propriétaire de la mine, un des plus riches personnages des environs.

Le jour suivant, les principaux ouvriers furent invités à dîner sous des tentes dressées dans un champ voisin de la maison du propriétaire. On était à l’époque de la moisson. Il faisait un temps magnifique. Les convives se réunirent et trouvèrent un repas préparé avec une grande abondance.

A la fin du dîner, M. Richard, le propriétaire de la mine, parut, accompagné de Jervas le Boiteux, qui portait sa vieille jaquette et son bonnet de mineur. L’homme aux esprits lui-même ne put s’empêcher de convenir que sous ce costume il ressemblait merveilleusement à son ancien compagnon.

M. Richard remplit un verre et but:

«A la bienvenue de notre ami M. Jervas, et puisse la bonne foi rencontrer toujours la bonne fortune.»

Chacun but et répéta ce toast à la ronde. Il est vrai que personne ne savait ce que signifiait cette allusion à la bonne foi et à la bonne fortune. Les uns chuchotaient tout bas, les autres plus hardis parlaient tout haut et finirent par demander l’explication du toast.

Tous les yeux demeurèrent fixés sur M. Jervas. Après avoir remercié l’assemblée de son accueil cordial, il prit place à la table. Puis, voulant satisfaire à la requête de M. Richard et au désir de tous les assistants, il fit à peu près en ces termes le récit de ses aventures:

Je ne connais ni mes parents, ni le lieu de ma naissance. Mais ces circonstances ont peu d’intérêt pour vous. Le premier événement de ma vie dont j’aie conservé quelque souvenir, est d’avoir été employé avec des enfants de mon âge à trier et à laver le minerai d’étain qui se trouve mêlé à la terre.

Je pouvais avoir alors cinq ou six ans, et jusqu’à ma treizième année, j’ai travaillé dans cette partie de la mine où nous nous trouvions hier. La condition des jeunes apprentis s’est bien améliorée depuis lors, et je m’en réjouis du fond du cœur; mais ce fut pour moi un temps difficile à passer.

Mon bon maître, ici présent, ne s’est jamais douté de toutes les misères que ses subalternes me firent endurer. Ce fut d’abord la vieille Betty Morgan, qui donnait à chacun de nous sa tâche pour le triage et le lavage du minerai. Ce n’était pas assez d’avoir à supporter son humeur acariâtre, il fallait encore partager entre nous sa propre besogne. Elle ne lavait pas une once de minerai, et, comme j’étais le plus jeune, je recevais tous les coups de la vieille bourrue. Combien de fois je perdis le mince salaire de ma journée pour n’avoir pas pu achever la tâche de cette femme! Je n’osais me plaindre et dire la vérité à mon maître, de peur d’être battu. Mais Betty Morgan, que Dieu ait son âme! était un ange de douceur en comparaison du gardien de la trappe d’entrée, mon plus cruel tyran après elle.

Nous étions tous les deux chargés d’ouvrir et de fermer certaines portes destinées à donner de l’air dans les différentes galeries. Le plus souvent, mon tyran me laissait faire la besogne à moi tout seul. Il me fallait courir de ci et de là, jusqu’à perdre la respiration, pour suffire à la peine. Et pendant que je tuais mon corps à l’ouvrage des autres, chaque mineur jurait qu’il n’y avait pas sur terre un garçon plus fainéant que moi. La surface de la terre, hélas! était un lieu où, à ma connaissance, je n’avais pas encore mis les pieds.

Pour me défendre, je cherchais toutes les excuses imaginables; à bout d’excuses, j’inventai bientôt des mensonges: tant il est vrai que l’injustice et la tyrannie ne peuvent produire que la ruse et la fausseté.

Un jour, ayant fermé toutes les portes qui se trouvaient de mon côté, j’en laissai trois ouvertes du côté de mon compagnon. Je croyais que les ouvriers resteraient un jour ou deux sans travailler dans cette galerie; mais je m’étais trompé, et quel fut mon effroi d’apprendre, vers midi, qu’un homme avait été asphyxié dans une des galeries souterraines!

Le contre-maître manda les gardiens. Sans chercher à cacher ma faute, je m’en excusai en disant que j’avais été obligé d’ouvrir les portes confiées aux soins de mon camarade. Tout le blâme n’en retomba pas moins sur moi. Le mineur, qui n’était qu’évanoui, revint heureusement à la vie; mais je fus cruellement battu, et le surveillant ne me laissa aller que lorsqu’il fut las de frapper.

Je n’étais pas à bout de mes peines, et mon camarade, qui m’en voulait d’avoir dit la vérité, me fit passer de rudes moments.

Avec le temps, je devins fort et grand, et l’on me fit changer d’ouvrage. On m’employa d’abord à la brouette; et quand mes mains purent tenir le pic et la barre d’acier, je me crus un grand homme.

Il semble que j’étais destiné à me trouver toujours avec les ouvriers les plus paresseux de la mine. Je m’aperçus bientôt que ces hommes, qui travaillaient à la tâche, avaient quelquefois la chance de tomber sur un filon tendre, ce qui leur permettait de gagner en trois ou quatre heures une assez bonne journée. Ils montaient dans les tavernes dépenser joyeusement l’argent acquis avec si peu d’effort. J’enviais le sort de ces gaillards-là, ignorant que ces honnêtes gens laissaient souvent leurs femmes et leurs enfants en proie aux horreurs de la faim, tandis qu’ils étaient à boire et à s’enivrer.

Je soupirais après le temps où je serais un homme pour faire comme les autres. J’aspirais aux jours heureux où je serais en état de me livrer à la boisson et à la fainéantise, et, en attendant, j’appliquais tout mon esprit à tromper la vigilance du contre-maître.

Les exemples que j’avais sous les yeux développèrent en moi les plus funestes penchants. J’étais assurément destiné à passer ma vie dans la misère et à finir mes jours dans une maison de charité. Mais un accident, qui m’arriva dans ma quatorzième année, apporta un aussi grand changement dans mon esprit que dans ma personne.

Un de mes compagnons, à moitié ivre, avait laissé tomber sa barre d’acier dans un trou. Il m’engagea, en m’offrant un grand verre d’eau-de-vie, à descendre la chercher. Je n’avais pas la tête assez forte pour supporter le verre qu’il me fit avaler afin de me donner du cœur. Aussi, n’ayant pas la moindre conscience du danger, je me précipitai dans un puits dont la vue seule m’eût fait frémir, si j’avais eu l’esprit à moi.

Je ne tardai pas à me dégriser, car en descendant je fis une chute et me cassai la jambe. C’est un miracle que je ne me sois pas brisé la tète. On me tira du trou avec des cordes, et mes camarades me transportèrent près des écuries, dans un petit réduit, où je fus couché en proie aux plus atroces souffrances.

Mon maître était sur les lieux au moment de l’accident, et apprenant où je me trouvais, il eut la bonté de venir m’informer qu’il avait envoyé chercher un chirurgien.

Celui qui demeurait dans le voisinage ne se trouva pas à la maison. Mais il y avait en ce moment chez mon maître un vieillard distingué, qui avait autrefois pratiqué la chirurgie. Cet excellent homme s’empressa de descendre dans la mine, et il me remit la jambe.

Cette opération terminée, mon maître revint auprès de moi et m’assura que je ne manquerais de rien. Je n’oublierai de ma vie son humanité à mon égard. Il ne m’avait jamais adressé la parole avant cet accident. Mais, en cette circonstance, sa voix et ses manières étaient si pleines de compassion et de bonté qu’il me parut un être d’une nature tout à fait supérieure.

Sa bonté éveilla dans mon âme le sentiment de la reconnaissance, la première émotion vertueuse que j’eusse jamais ressentie depuis que j’étais au monde.

M. Yelding, le bon chirurgien, me prodigua les soins les plus touchants pendant ma maladie. L’homme qui m’avait donné un verre d’eau-de-vie avant ma chute avait soigneusement caché que j’étais ivre. Il déclara que j’étais tombé par hasard, en me penchant sur un trou pour découvrir la barre d’acier qui m’était échappée des mains. Je ne confirmai point son mensonge. Après ma mésaventure, mon maître me parla avec tant de douceur que mon cœur s’ouvrit à lui, et je racontai ingénument comment la chose était arrivée.

Je n’eus pas sujet de me repentir dans la suite d’avoir dit la vérité. M. Yelding m’a avoué plus d’une fois que des ce moment il conçut l’espérance de me voir tourner à bien. C’est à cette circonstance que je dois les soins qu’il prit de mon instruction. Il me fit comprendre combien il était honteux pour un jeune garçon tel que moi de s’adonner à l’ivrognerie. Il me montra tous les inconvénients de l’intempérance et me parla un langage que je n’avais jamais entendu.

Pendant que j’étais retenu au lit, je pouvais réfléchir tout à mon aise. Les ivrognes et les mauvais ouvriers, dont je faisais ma société, ne vinrent pas une seule fois me voir. Les bons travailleurs, au contraire, venaient souvent s’asseoir à mon chevet. Je m’habituai ainsi peu à peu à leurs manières, et je ne tardai pas à vouloir les imiter.

Ils parlaient de leurs affaires dans mon réduit, et j’appris comment ils employaient leur temps et leur argent. Déjà je désirais, comme la plupart d’entre eux, avoir en ma possession un petit jardin; mais j’appris en même temps qu’il fallait pour cela travailler sans relâche. Je me levai donc de mon lit avec des idées bien différentes de celles que j’avais quand on m’y transporta blessé. Dès lors je fis ma société des ouvriers les plus sobres et les plus laborieux. Je n’envisageais plus les choses du même point de vue. Autrefois, comme ceux qui m’entouraient, j’étais toujours prêt à chercher mon avantage au détriment du patron. Maintenant, ma reconnaissance pour lui avait opéré en moi un tel changement que je prenais en toute occasion l’intérêt de mon maître, et ne pouvais supporter qu’on lui fît le moindre tort. La reconnaissance m’avait rendu honnête.

Le patron ne voulut pas permettre qu’on me renvoyât de la mine, comme le surveillant fut sur le point de le faire, parce que j’étais boiteux et trop faible pour de rudes travaux.

«Mettez-le à soigner mes chevaux dans l’écurie, dit-il. Ainsi, il fera quelque chose. Je ne tiens pas à gagner de l’argent avec le pauvre petit boiteux. Il s’occupera de cette façon aussi longtemps qu’il le voudra, et ne sortira pas d’ici pour aller mourir de faim hors de chez moi.»

Ces paroles demeurèrent gravées dans mon cœur. «Que Dieu bénisse un si bon maître,» pensai-je. Et, depuis ce moment, je crois que je me serais battu avec l’homme le plus fort de la mine, s’il avait dit un mot contre le patron.

La vivacité de mon affection est d’autant plus facile à comprendre que M. Richard était la première personne qui m’eût jamais témoigné quelque bonté, et la seule qui m’eût donné des notions de justice et de loyauté.

Quelque temps après, comme j’étais occupé dans l’écurie, j’aperçus à travers la fenêtre un groupe de mineurs, parmi lesquels je reconnus quelques-uns de mes anciens camarades. Ils travaillaient de l’autre côté de la galerie où je me trouvais et ne pouvaient me voir. Tout à coup, un d’entre eux jeta un cri de joie; alors les autres se turent, laissèrent tomber leurs outils, et s’approchèrent pêle-mêle. A leurs regards avides, je jugeai qu’ils avaient fait une importante découverte. De plus, j’observai qu’au lieu de commencer à travailler le filon, ils le couvraient aussitôt de décombres et effaçaient les traces avec leurs pics, en sorte qu’on ne pouvait se douter qu’il y avait là-dessous une veine à exploiter. Je les vis encore cacher un bloc de spath, dans lequel ils espéraient avec raison trouver ce qu’on appelle des diamants de Cornouailles, et plusieurs morceaux de kellus qu’ils avaient ramasses, de peur que le surveillant n’en eût connaissance et ne soupçonnât la vérité.

J’aperçus à travers la fenêtre un groupe de mineurs.


Toutes ces précautions, leurs chuchotements, le soin qu’ils prenaient d’éloigner le contre-maître et de lui donner le change, me firent supposer qu’ils entendaient garder leur découverte secrète et la faire tourner à leur profit.

Il y avait pour sortir de la mine, en cet endroit, un passage qu’ils croyaient connu d’eux seuls, et par lequel ils espéraient transporter tout le minerai qu’ils venaient de découvrir. En effet, ce passage traversait une ancienne galerie de la mine et conduisait, le long de la montagne, tout droit à la surface de la terre. On pouvait, par cette voie, entrer et sortir sans passer par la trappe qui servait aux ouvriers et au minerai.

Je m’assurai de ces faits en explorant moi-même le passage, où je trouvai une grande quantité du précieux minerai qu’ils avaient détourné. Alors je m’adressai à un ouvrier de la bande nommé Clarke, et, le prenant à part, je me hasardai à lui faire des représentations. Clarke me traita d’espion, me frappa et me jeta à terre; puis il alla dire à ses complices ce que j’avais vu et comment il m’avait arrangé. Là-dessus ils jurèrent tous de se venger sur ma personne, si j’avais le malheur d’avertir mon maître.

A partir de cet instant, ils me surveillèrent chaque fois que le patron descendit parmi nous, de peur que je n’eusse occasion de lui parler, et ils ne me laissèrent, pour aucun motif, sortir de la mine. Sous prétexte que les chevaux avaient besoin d’être soignés et que personne ne s’y entendait aussi bien que moi, ils réussirent à me garder prisonnier nuit et jour. On m’avertit bel et bien que, si je me plaignais d’être ainsi garde en chartre privée, je ne tarderais guère à être enseveli tout vivant.

Je ne sais s’ils auraient accompli leurs menaces: peut-être avaient-ils seulement l’intention de m’intimider par leurs avis et de m’obliger à garder leur secret. J’avoue que j’étais effrayé ; mais la pensée de montrer à mon bon maître combien j’étais attaché à ses intérêts l’emportait peu à peu sur mes craintes. Mon courage se raffermissait quand je songeais que moi, pauvre garçon sans consistance, moi que l’on appelait Jervas le Boiteux, moi que ces gens croyaient avoir réduit à rien par leurs menaces, je pouvais faire une noble action qu’aucun des mineurs n’oserait peut-être accomplira ma place. La bonté de mon maître, les paroles qu’il avait dites à propos de moi au surveillant me revinrent à l’esprit; et j’en fus si pénétré que je pris la résolution, quoi qu’il en pût résulter, de demeurer fidèle à mon bienfaiteur.

J’attendais donc avec anxiété l’occasion de lui parler, et, dès que sa voix se faisait seulement entendre au loin, mon cœur battait violemment. «Vous ne vous doutez guère, pensais-je, qu’il y a ici un pauvre garçon dont vous avez peut-être perdu le souvenir, et qui est prêt à hasarder sa vie pour vous rendre service.»

Un jour qu’il approchait de l’endroit où j’étais occupé à étriller mes chevaux, il remarqua avec quelle fixité je le regardais. Il vint à moi et me dit:

«Je suis aise de te voir mieux, Jervas.... Tu n’as besoin de rien, mon garçon?

— Non, monsieur, je vous remercie.... mais....»

Et comme je disais mais, je regardai autour de moi, pour savoir s’il n’y avait personne là. A ce moment, Clarke, qui avait l’œil sur nous, m’appela et m’envoya faire une commission dans une partie éloignée de la mine.

Mais, en revenant, j’eus le bonheur de rencontrer le patron seul dans une des galeries. Je lui dis aussitôt mon secret et lui fis part de mes craintes. Il me répondit par un signe de tête et ajouta ces mots:

«Merci, mon garçon. Aie confiance en moi. Va vite rejoindre ceux qui t’ont envoyé.»

C’est ce que je fis. Mais j’imagine qu’il y avait dans ma contenance et dans mes allures quelque chose d’extraordinaire qui donna l’alarme, car, à la fin de la journée, je vis Clarke chuchoter avec ceux de la bande. Je remarquai, en outre, qu’ils s’abstinrent d’aller du côté où était caché leur trésor. J’étais dans une grande perplexité, je craignais qu’ils n’eussent quelque soupçon et qu’ils ne voulussent tirer de moi une vengeance peut-être sanglante.

Mes craintes augmentèrent encore lorsque je me trouvai seul pendant la nuit. Étendu sans mouvement sur mon lit, je me tenais éveillé, l’oreille au guet, attentif au moindre bruit. Une fois ou deux je me levai sur mon séant, croyant entendre quelque chose remuer près de moi; mais c’était le bruit des chevaux dans l’écurie attenante à mon réduit. Je me recouchai donc en riant de ma terreur, et j’essayai de m’endormir en songeant que je n’avais jamais eu, dans toute ma vie, plus de raison de reposer avec une conscience tranquille.

Après avoir regardé autour de moi, je tombai dans un profond sommeil, dont je fus bientôt arraché par un bruit qui se faisait entendre. «C’est dans l’écurie,» me dis-je; mais en ce moment je distinguai de la lumière sous la porte. Je me frottai les yeux, pensant que j’étais le jouet d’un songe: en effet, la lumière disparut et je crus qu’elle n’existait que dans mon imagination. Cependant, comme je tenais mes regards dirigés vers la porte, je vis encore une fois de la lumière à travers le trou de la serrure. On leva le loquet, puis on poussa doucement la porte en dedans, et je vis se dessiner sur la muraille l’ombre d’un homme tenant un pistolet à la main.

Mon cœur se resserra dans ma poitrine, et je une crus perdu. L’homme entra: il était enveloppé d’une épaisse casaque; son chapeau était rabattu sur ses oreilles, et il portait une lanterne. Je ne pus le reconnaître; mais je ne doutai pas que ce ne fût quelqu’un de la bande, qui venait avec l’intention de me tuer. A cet instant suprême, la terreur m’abandonna soudain, et, me levant tout debout sur mon lit, je m’écriai:

«Je suis prêt à mourir! Je meurs pour une bonne cause! Donnez-moi cinq minutes pour faire ma prière.»

Et je tombai à genoux. L’homme se tenait silencieux près de mon lit, une main posée sur mon épaule, comme s’il eût craint que je pusse lui échapper.

Je fis une courte prière; puis, je levai les yeux sur mon assassin, attendant le coup fatal. Mais quelles ne furent pas ma surprise et ma joie quand, l’homme ayant porté la lanterne à la hauteur de son visage, je reconnus les traits de mon maître, empreints de la plus douce bienveillance.

«Debout! Jervas, me dit-il, et apprends à distinguer un ami d’un ennemi. Allons! mon garçon, habille-toi vite et viens me montrer le nouveau filon de la mine.»

Je fus habillé en deux temps. Je le conduisis à l’endroit, qui était tellement couvert de décombres, que j’eus de la peine à le mettre au jour, même avec son aide. Il était impatient de me voir sain et sauf hors de la mine, car il ne considérait pas mes appréhensions comme chimériques.

La lumière de notre lanterne était à peine suffisante pour nous conduire au bout de notre entreprise. Mais, dès que nous arrivâmes au filon, mon maître vit que j’avais dit vrai. Nous recouvrîmes la place comme elle l’était auparavant: il remarqua l’endroit et s’assura qu’il pourrait le retrouver facilement. Alors je lui indiquai le chemin du passage secret; mais il le connaissait déjà, car c’était par là qu’il était descendu cette nuit dans les galeries souterraines.

Pendant que nous suivions cette route, je lui montrai les tas de minerai qui se trouvaient tout prêts à être emportés au dehors.

«C’est bien, me dit-il, mon brave Jervas. Tu m’as donné assez de preuves de la fidélité. Puisque je t’ai vu disposé à sacrifier la vie pour la justice et pour mes intérêts, c’est à moi de prendre soin de ton existence. Suis-moi donc hors de ces lieux, et j’aurai soin de toi; mon honnête garçon.»

Je marchais derrière lui d’un pas alerte et le cœur joyeux. Il me fit entrer dans sa maison et me dit que je pouvais dormir le reste de la nuit sans craindre les meurtriers. Puis, me montrant un petit cabinet dans sa propre chambre, il me souhaita une bonne nuit et m’invita, si je me réveillais avant le jour, à ne pas ouvrir les volets de ma fenêtre et à ne pas me mettre à la croisée, de peur que je ne fusse aperçu par quelqu’un des ouvriers.

Je me couchai pour la première fois de ma vie dans un lit de plumes. Mais, soit à cause de la douce sensation d’un si bon coucher, ou du désordre d’esprit dans lequel j’étais tombé, ou bien du changement si subit de ma situation, je ne pus fermer l’œil de tout le reste de la nuit.

Avant l’aube, mon maître vint dans ma chambre: il me dit de me lever, de mettre les habits qu’il m’avait apportés, et de le suivre sans faire de bruit. Nous sortîmes de la maison avant que personne ne fût éveillé, et il me conduisit à travers champs jusqu’à la grande route. Là nous attendîmes. Bientôt le bruit des grelots d’un attelage se fit entendre.

«C’est la voiture dans laquelle tu vas partir. J’ai pris toutes mes précautions pour éviter que les mineurs ou les gens du voisinage ne puissent te découvrir. Bientôt tu seras en sûreté à Exeter, chez M. Yelding, un de mes amis à qui je vais t’envoyer. Voici une lettre à son adresse et cinq guinées pour toi. M. Yelding te paiera en outre une rente de dix guinées à prendre sur les bénéfices du nouveau filon, pourvu qu’il tourne à bien et que tu ne tournes pas à mal. Bonne santé, mon garçon. Je m’informerai de ta conduite, et je souhaite seulement que tu serves ton nouveau maître aussi fidèlement que moi.

— Je ne rencontrerai jamais un si bon maître!...» furent les seules paroles que je pus prononcer, tant j’étais ému de sa bonté et du chagrin de le quitter, peut-être pour toujours.

Il me conduisit à travers champs jusqu’à la grande route.


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Data wydania na Litres:
11 października 2024
Objętość:
245 str. 26 ilustracji
ISBN:
4064066317225
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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