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Marcelle Tirel

Rodin intime : ou l'Envers d'une gloire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306151

Table des matières

AVANT-PROPOS

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII


AVANT-PROPOS

Table des matières

Le mot est bien important pour ces quelques lignes.

Placée par les circonstances auprès du plus grand génie de l’art moderne, j’ai beaucoup vu, et mettant en pratique le conseil du fabuliste... pas mal retenu.

Avais-je le droit de garder cela pour moi?

Je ne l’ai pas cru.

Mais d’avoir écrit ne m’a pas donné une vanité d’auteur. Les pages qu’on va lire ne valent que par celui dont elles parlent.

Et, pour ce qui est de moi, je tiens seulement à demander l’indulgence. J’ai été «vraie». C’est mon titre de gloire. Je n’en revendique point d’autre.

MARCELLE TIREL,

Secrétaire de Rodin.

LETTRE AUTOGRAPHE DE RODIN A SA FEMME


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Comment je connus Rodin.

Je n’avais pas vingt ans lorsque mon ami, le Peintre Martin, m’emmena visiter le Pavillon Rodin, à l’Exposition de 1900. Devant les figures qui semblaient vouloir s’évader du bloc de marbre, comme «La Pensée», je ne me tenais pas d’admiration:

— Rodin, me dit mon ami, a une mauvaise réputation d’homme, mais c’est un artiste incomparable. Il faut l’aimer.

Je ne me doutais pas alors que je passerais à côté de lui les dernières années de sa vie.

Ce fut vers 1906 que j’eus la première fois l’occasion de lui parler.

Une de mes parentes était entrée en qualité de couturière, à Versailles, chez Mme la marquise de Ch..., plus tard duchesse, autrement dite «La Muse». Je vins l’y voir un jour. Rodin se trouvait là. La marquise lui ayant dit qui j’étais, il voulut me voir.

— Je vous connais depuis longtemps, Maître, lui dis-je; vous êtes l’artiste qui m’a le plus émue.

Il me fit asseoir près de lui, me demanda en quel sens ses œuvres m’émouvaient, et si réellement j’étais franche.

— Je vous aurais aussi bien dit le contraire si je le pensais, répondis-je, car je n’ai pas encore l’éducation du mensonge.

Il fut si ravi de ma réponse, qu’il me questionna sur ma vie, mon travail, ma situation. Je lui expliquai tout ce qu’il me demandait avec une grande franchise, pendant qu’il examinait ma figure.

— Est-ce que vous poseriez pour moi? dit-il, j’ai des modèles dont je ne suis jamais sûr...

— Non, maître. Je n’ai jamais posé et je ne poserai certes pas devant vous. Vous avez une trop mauvaise réputation.

La marquise éclata de rire. Rodin resta silencieux quelques secondes, puis il se mit à rire, lui aussi, très fort.

— Je n’ai pas de secrétaire, reprit-il. Il me faudrait quelqu’un qui me dise tout. Vous paraissez intelligente. Si vous vouliez, vous viendriez chez moi, à Meudon. J’ai beaucoup à faire. Tout est en désordre. Personne ne m’écoute... On ne m’obéit pas, et on me ment tout le temps. Pouvez-vous venir demain?

— Avec plaisir, maître. C’est un bien grand honneur pour moi.

Plus j’ai connu Rodin, plus j’ai eu d’affection Pour lui. Il était d’une totale ignorance des choses de la vie. Seul son art le touchait. Rien n’était plus intéressant que de le voir travailler. Il était rarement satisfait de lui, doutait, était sensible aux compliments même des plus simples, je dirai même: surtout des plus simples.

De 1906 à 1908, cela marcha bien. Rodin faisait des bustes: Mmes K. Simpson, Lady Sacwille, la comtesse de Warwick, Harriman. Puis des œuvres: des torses, des baigneuses, etc. On demeurait plus a Meudon qu’à Paris.

J’avais vite compris que le jeudi était le jour voué à Vénus, car, ce jour-là, Rodin déjeunait avec son amie au Café de la gare d’Orsay. «Au Palais d’Orsay», me disait-elle. Mais un jeudi que Rodin avait oublié son portefeuille dans la chambre et sa Muse un objet de toilette, on m’envoya chercher le tout, et la femme de chambre qui les servait me conta le reste.

Rodin entreprit de visiter les cathédrales de France. Il faisait ses excursions d’habitude avec Mme de Ch... Mais un jour il eut la fantaisie d’emmener sa femme. Quand ils revinrent à Meudon, Mme Rodin me conta son aventure. Ils arrivaient de Laon.

— Figurez-vous qu’à l’hôtel tout le monde me regardait curieusement. M. Rodin avait inscrit sur le livre: «M. et Mme Durand». Je lui demandai pourquoi il faisait ça, M. Rodin se mit en colère. Il a fallu que je me laisse appeler Mme Durand tout le temps. Vous comprenez ça?

— Bah! c’est un caprice d’artiste, ça n’a pas d’importance, disai-je. Et après, il a été gentil?...

— Il ne sortait pas de l’église. A toute heure il y était et il écrivait sur des cahiers. Tenez, madame Martin, en voilà qu’il avait oubliés et que j’ai rapportés.

En revenant de ces études, il était fatigué, et nous demeurions à Meudon. En travaillant il me racontait sa jeunesse. C’est ainsi que j’ai appris une biographie de Rodin qui doit être exacte. Elle diffère en tout cas de celles que j’ai lues.


CHAPITRE II

Table des matières

Un peu de la vie de Rodin telle qu’il me l’a racontée.

— Je suis né rue de l’Arbalète, me dit-il, dans le quartier Mouffetard. Je faisais beaucoup l’école buissonnière. Quand j’arrivai aux mathématiques, Je ne pus pas résister. Je n’y comprenais rien. J’étudiais avec plaisir les feuilles, les arbres, l’architecture. Papa ne voulait pas que je devinsse un artiste. «C’est des fainéants et des propre-à-rien», disait-il. Papa était Normand, d’Yvetot, dans la Basse-Normandie. Ma mère était Lorraine. Papa était inspecteur de police détaché à la maison de répression Boudeau à Saint-Denis.

— Tu n’as pas connu ça, toi, Rose? continuait-il, s’adressant à sa femme. C’était en face du marché en bois. Elle n’existe plus depuis longtemps. En 1871 papa perdit complètement la vue.

— Je me souviens, disait Rose. C’est deux ans après la mort de ta mère... Auguste avait trois ans.

Puis ils parlaient de leurs amours.

En débarquant de sa Champagne, elle, Marie-Rose Beuret, était entrée en qualité de confectionneuse chez une Mme Paul, dans le quartier des Gobelins. Rodin travaillait en ce temps à la décoration du Théâtre des Gobelins; les deux cariatides de la porte sont de lui. Ils se rencontrèrent. Amours de midinette et de rapin qui ont duré cinquante-quatre ans. Un an après, en 1866, Auguste vint au monde à la Maternité. Les parents de Rodin prirent la jeune femme et l’enfant rue de la Tombe-Issoire.

— Moi, j’étais à Sèvres? interrompait Rodin.

— Auguste avait cinq ans quand tu travaillais à Sèvres, rétorquait Rose.

Ils discutaient. Conciliant, Rodin cherchait dans sa mémoire.

— Tu as raison, mon chat. M. Loth était directeur de la manufacture et j’y travaillais pour M. Jannus.

— Avez-vous été soldat, maître? demandai-je.

— Oui et non. En 71 nous demeurions sur la Butte-Montmartre, rue des Saules. J’étais garde national. On m’appelait dans le quartier: «Le grave caporal en sabots». Ce métier ne me plaisait pas. Rose, te souviens-tu? C’est alors que je repartis Pour la Belgique avec de grands projets et pas le sou.

— Et moi, je gagnais vingt-cinq sous par jour en confectionnant des chemises pour les soldats. Auguste et moi vivions avec ça. Tu nous laissas des mois sans nouvelles. Ah! je m’en suis fait du mauvais sang pour toi, ma vieille!

— Je travaillais à l’Hôtel-de-Ville de Bruxelles avec Paul Van Rasbourg. J’ai fait aussi le d’Alembert de l’Hôtel-de-Ville de Paris.

— Quand je vins te rejoindre, tu faisais l’Age d’Airain que le soldat du génie posait.

A cette évocation, Rodin devint soucieux. Ironique, il dit:

— J’appelais ça «l’homme qui s’éveille à la Nature»... On me le refusa au Salon. Les imbéciles!... Ils m’accusèrent d’avoir moulé un cadavre! C’est depuis que je hais l’Ecole et l’Institut. Ma haine ne s’affaiblira jamais pour ces grotesques institutions.

Après la Commune, Rodin voyagea. En Belgique, à Marseille, à Cannes, à Strasbourg, en Italie, etc. En 1878, il collabora à la décoration du Trocadéro. Puis il loua au numéro 36 de la rue des Fourneaux un atelier où se trouvaient déjà Escoula, l’auteur de la Piété Filiale, Millet de Marcilly, Fourquet, la baronne de Lonlay, qui s’initiait à la céramique avec L. Gouillhet, Mengue, Mathet, et d’autres dont je ne me souviens plus. De son atelier sortirent: Bellonne, Mignon, la Création qu’a posée un athlète forain nommé Caillou et surnommé «l’homme à la mâchoire de fer». Un paysan des Abbruzzes, Pignatelli, beau comme un Dieu, a posé le «Saint-Jean-Baptiste». Un concierge, qu’on appelait Bibi, «l’Homme au nez cassé ».

— Cette figure aurait dû me porter la gloire, me disait Rodin. Mais on ne l’a pas comprise. De la rue des Fourneaux, je m’en vins rue d’Assas. Là, je Pris une élève, Mlle Camille C..... . Elle était très belle. Elle arrivait de Villeneuve-Saint-Pair. Son père était avocat à C......-T...... Elle l’avait quitté pour suivre sa vocation. Elle eut tout de suite du talent et obtint une troisième médaille avec «Grand’-Mère », une vieille femme en bonnet tuyauté.

Mme Rodin, interrompant ces souvenirs, lui rappela les scènes et la vie atroce qu’il menait avec ses deux faux ménages. Elle trépignait encore de fureur et de jalousie, cependant que Rodin, fort calme, continuait à dessiner.

— Tu as été la plus aimée, puisque c’est toi qui es là, Rose!

C’était son acte de contrition.

Dans les derniers jours de sa vie, Rodin, se provenant au bras du sculpteur Paulin qui faisait son buste, s’arrêta devant une terre cuite représentant Mlle C..... M. Paulin dit:

Elle est enfermée à Ville-Evrard...

— Vous ne pouviez pas me rappeler un plus mauvais souvenir, répliqua vivement Rodin, qui retrouvait presque toujours une parcelle de lucidité quand on parlait du passé.

Ils demeuraient faubourg Saint-Jacques, près de l’hôpital Cochin, quand son père mourut en 1883. Rodin s’exprimait toujours sur son père avec un grand respect, et il restait longtemps silencieux quand il venait d’en parler. Auguste les quitta en 1885 et, un an après, il partait au régiment, à Nancy.

— Surtout, imbécile, tâche au moins de gagner des galons, puisque tu n’es bon à rien, avait dit Rodin, à son fils, en guise d’adieu.

Il lui envoyait vingt francs tous les mois. Rodin et sa femme vinrent demeurer alors au n° 71 de la rue de Bourgogne. De 1887 à 1891, Rodin fit le Sphinx, Homme et Serpent, le groupe du Sphinx, le Printemps, Faune et Femme, Tête de Femme, Femme se tenant le pied, la Faunesse, Faunesse à genoux, Luxure et Avarice, Femme et Enfant dans une coquille, le Baiser, Homme au Rocher, Trois Muses, Ugolin et ses enfants, Victor Hugo, la République Ailée, etc... Beaucoup de ses œuvres sont rebaptisées aujourd’hui avec fantaisie.

CHAPITRE III

Table des matières

Rodin et «la Muse».

J’ai déjà nommé la Muse. Sa liaison avec Rodin est chose connue, qui dura d’environ de 1904 à 1911, On a donc le droit d’en parler. J’en tairai, du reste, tout ce qui viserait au scandale. Et notamment je m’en tiendrai à rappeler que la Muse était d’origine américaine et avait épousé M. de Ch.....

Elle était très fière du nom qu’elle avait ainsi acquis. Elle était également très vaine de ses relations mondaines qu’elle prétendait sacrifier à Rodin, lui reprochant de lui consacrer tous ses soins au détriment des invitations qu’elle recevait. Ou bien elle parlait ducs, comtes, marquis, appelant Edouard VII «mon cousin» et «notre grand ami». Son verbiage sur ce sujet était si incohérent que j’ai souvent pensé à la comtesse d’Escarbagnas. Je lui en voulais de se jouer de ce grand naïf qu’était Rodin, et je regrettais sincèrement qu’il ne comprît pas le ridicule de tels entretiens.

— Si le roi de France revenait sur le trône, lui disait-elle, j’aurais un des premiers tabourets à la Cour et je serais la perle de l’esprit de France!

Cela continuait par la récitation des multiples rameaux de l’arbre généalogique de la famille où elle était entrée, et dont le titre venait un jour de Louis XV, un autre jour de Charles X, puis un peu plus de whisky aidant, descendait, comme une torpille, en droite ligne de Charlemagne.

Au dehors c’était de ses relations avec Rodin qu’elle parlait, assurant qu’il lui devait sa gloire.

— Rodin, c’est moi! aimait-elle à dire souvent.

Pauvre femme!

Malheureusement, elle exerçait sur l’artiste une pénible influence, l’empêchant de travailler, l’accaparant, le désorganisant, l’affaiblissant, et privant ainsi l’art français de belles œuvres. Il est vrai qu’elle gagnait son argent plus durement que la domestique ses gages. Elle débarbouillait Rodin, le chaussait, le coiffait, l’habillait, supportait sa mauvaise humeur sans se plaindre... quitte à se venger sur les véritables admirateurs et amis du Maître. Elle en était arrivée à faire presque le vide autour de lui.

Elle ensevelissait le cerveau de l’artiste dans des stupidités, et se comparaît elle-même à Mme Steinheil, était jalouse de la beauté de celle-ci, de son talent, de ses charmes. Elle reprochait à Rodin de s’être donnée à lui lorsque son titre la destinait aux Plus hautes amitiés.

Un jour que depuis une heure elle «embêtait» Rodin avec ces histoires, j’appelai le maître:

— Dites-lui «zut», elle vous agace, à la fin! Il prit son chapeau, son pardessus, et lui dit simplement:

— Allons!... Vous venez, madame?

Sur les instances de la Muse, Rodin acheta un Phonographe. Les disques reproduisaient des chants d’église, des chœurs liturgiques anciens, de nombreux requiem. J’étais chargée de mettre la mécanique en marche. Assis sur le canapé, la tête appuyée dans sa main, les yeux mi-clos, en une attitude de recueillement intense, grave, Rodin écoutait. Parfois il tressaillait, prenait la main de la Muse dans la sienne afin que ce contact associât leur mutuelle émotion.

Après les messes et les liturgies, on entendait Caruso dans la Tosca. Puis venait la bourrée auvergnate que la Muse accompagnait. Rodin, son carnet de pensées dans les mains, s’éloignait dans un coin du salon. La Muse se drapait d’une écharpe de soie noire ou verte que Rodin dénommait son Égide et elle dansait. Je tournais la manivelle et, malgré moi, pensais aux âges révolus depuis lesquels se perpétuait cette danse que l’Auvergne, respectueuse des traditions, danse encore... A la réalité, la Muse parodiait la bourrée; et ce qu’elle dansait avec de grands coups de pieds, des contorsions en avant, en arrière, avec cet envol d’écharpes que l’air gonflait, ressemblait à un burlesque cancan. Au lieu de n’être inspirée que de l’interprétation conservée, elle paraissait surtout soucieuse de ses chichis trop fragilement retenus pour une acrobatie de si longue durée.

Dix fois et plus même, je remontais la mécanique tandis que Rodin écrivait. Il parlait d’attaque, de taureaux, de Minerve, de déités... Quand une feuille était noircie, il la jetait par terre. Je la ramassais et courais traduire cela sous le titre: «Fresques». Quand il était fatigué, il s’en allait seul rêver dans le jardin de l’hôtel Biron.

La Muse en profitait pour refaire son visage, s’ingéniant à «réparer des ans l’irréparable outrage». Camouflage nécessaire! Fards gras, couleurs fondues, glissaient jusqu’aux coins de la bouche. Ensuite elle s’isolait entre les deux portes ouvertes d’une vieille armoire normande qui lui servait de buffet, et dégustait quelque liqueur. Restaurée, elle revenait au phonographe, glissait un disque, et la machine broyait un cancan américain avec accompagnement de sifflets qu’elle dansait en chahutant et voulant m’entraîner. Si la bourrée était massacrée, le cancan au contraire paraissait tout à fait nature. Le sculpteur Despiau, bon maître de grande valeur, doit se souvenir de ces séances de Phonographe à l’hôtel Biron. Mme Emma Calvé avait dansé un jour la bourrée pour faire plaisir à Rodin; il en était touché, car il le répétait souvent.

Un matin il arriva en nage de Meudon. Je le fis changer de linge tout de suite. Au moment d’emporter la chemise blanche qu’il venait de quitter, je vis une manchette recouverte d’écriture. Je recopiai dès qu’il fut parti: c’était adressé à la Muse:

«Dans mes soirées d’études... du soin de ma vie... la fenêtre... Lorsque je vous ai connue c’était comme une fenêtre ouverte sur des jardins. L’air délicieux et parfumé entrait dans ma chambre. La vie et ma chandelle déjà allumée pour ma soirée. C’est recueilli d’aise et du divin. Cette exaltation m’a quotidiennement donné cette béatitude qui m’avait manqué et la reine des Élégances m’avait aimé. Par cette fenêtre le plus pur de mon sang s’est changé en amour.»

Quand Rodin fut installé, tranquille, dans son fauteuil au fond du parc, je vins le trouver.

— Pour qui était le billet doux que vous aviez écrit sur votre manchette, maître?

— Faites voir...

Je lui lus la copie.

— Je ne me souviens pas très bien, avoua-t-il, avec malice. Ça doit être pour ma pauvre vieille femme...

— Je le lui remettrai donc de votre part, cher maître?

Il voulut que je le relise.

— C’est trop beau pour elle, me dit-il, en reprenant le papier. Elle ne comprendrait pas!

Le soir je retrouvai la copie qu’il avait perdue dans le jardin.

Le lendemain, la Reine des Élégances redansa la bourrée. Elle avait absorbé un demi-litre de kirsch Pour se donner des forces, elle titubait en dansant et ses traits avaient cette hébétude et cet affaissement des muscles si caractéristiques. Rodin, sérieux, écrivait:

«Quelques reculs... puis de fières avancées... elle met l’égide par devant le bras, l’égide vole autour d’elle, l’écharpe suit... Euterpe toute enivrante!... Je ne ferai que des choses tronquées?... La Bourrée sans buste?... Par raison du ciel, Dieu me l’a-t-il défendu... tendue... guirlande, bouclier, bras haut, égide, draperie grecque...»

Je lisais ces feuilles au fur et à mesure. Ce fut plus fort que moi. Je vins regarder Rodin sous le nez pour voir si, lui aussi, n’était pas enivré. Charles Morice, à qui je racontais ces scènes pour le dédommager un peu des brutalités de Rodin, en fut peiné.

— Je connais le Rodin de la page des intimités, me répondit-il; ce n’est pas le plus précieux, mais peut-être était-il nécessaire à l’autre, au grand. On ne sait pas, prenons les gens en bloc et Rodin avec Rodin.

Mme de Ch..., ayant lu dans les journaux que les apaches étaient rois, s’en montra fort effrayée. Ce nom d’apache faisait trembler son esprit mal parisianisé et elle communiqua sa peur à Rodin, puis alla trouver M. Lépine, alors préfet de police, lui demanda un agent pour accompagner le maître. M. Lépine recommanda un agent retraité qui, dès lors, venait tous les soirs, à six heures, chercher Rodin, rue de Varenne, où est, on le sait, situé l’hôtel Biron, l’accompagnait jusqu’aux Brillants, sa villa de Meudon, et, la nuit, veillait sur lui, assis dans un fauteuil près de son lit. Rodin ne s’en tint pas là et acheta une chienne policière, Dora, Pour suppléer le gardien. Tant à Meudon qu’à Biron, on ne voyait que revolvers sur les meubles. Avant l’introduction de ces gardiens, Rodin se souciait assez peu du danger. Après, il se mit à avoir réellement peur. Je me moquais de lui pour le tranquilliser et, au bout d’un mois à peine, il renvoya le détective qui l’importunait. Nous rangeâmes les armes qui traînaient sur les meubles, en riant. Par la suite, lorsqu’il faisait allusion à cela, Rodin se traitait de ridicule.

L’artiste et la Muse étaient très libres devant moi, mais, devant d’autres, ils se tenaient convenablement.

Elle m’en voulait; lui, malgré tout, restait très bon à mon égard. Aussi, un jour qu’il avait été particulièrement de mauvaise humeur et ne m’avait Pas laissée une minute tranquille, je m’étais plainte de la migraine:

— Allez-vous-en vite chez vous... Reposez-vous bien, avait-il dit.

Il m’embrassa et me donna vingt francs pour me soigner. Un autre matin, je me foulai la cheville en traversant la cour de Biron et entrai à cloche-pied pour prévenir le domestique. Rodin entendit, se précipita, me prit dans ses bras, me déposa avec des précautions infinies sur le canapé du salon, et manda un médecin.

— Je suis confuse, mon bon maître, protestai-je. Tant de soins pour une modeste employée...

— Vous êtes, avant tout, une femme, me répondit-il, et une femme, c’est sacré.

Je n’entrerai pas dans le détail des petites manœuvres de la Muse et de ses basses intrigues. Mais, un jour, je finis par dire la vérité au maître, et en même temps lui donnai les preuves. Pauvre Rodin! Il pleurait son amour comme un enfant de quinze ans. Nous étions dans le grand atelier de Meudon. Lui, affaissé contre l’Ugolin, secoué de gros sanglots.

— Je suis un imbécile et un malheureux, gémissait-il.

Je ne le ménageai pas et lui fis voir le ridicule et l’effondrement où il allait.

— Si votre cerveau a vingt ans, maître, c’est pour créer, lui disai-je, et non pour vous avilir dans des amours aussi mensongères qu’elles sont tenaces! N’est-ce pas triste de penser que notre génie, le plus grand sculpteur de notre époque, celui que tous les sincères admirent, n’est qu’un vulgaire jouet pour une femme, et qu’il se croit, déjà blanchi par l’âge, un Adonis de vingt ans, parce que son imagination est ardente?...

Et je lui parlais de sa vieille compagne si simple, si pure dans son unique amour pour lui. Je lui faisais la morale, et lui m’écoutait, toujours à genoux. Sur sa figure ravagée passait de la souffrance. Je savais que je blessais surtout son orgueil, mais c’était le point faible, et je comptais sur le revirement qu’apporterait sa réflexion. La Muse l’attendait à Biron, les malles prêtes, pour de nouvelles randonnées. Les affaires et la sculpture en souffriraient encore. Bravement je lui conseillai:

— Il ne vous reste qu’une chose à faire. Partir avec votre femme. Tout de suite, sans tourner la tête. Faites un petit voyage en sa compagnie. Et revenez guéri.

Il essaya de lâches objections. Je tins bon. Il vint m’accompagner sur la route, et il me quitta décidé.

Une heure après, il partait pour la Normandie avec sa bonne Rose, où ils demeurèrent plusieurs jours.

Le 13 août, il revint, m’appela, et, avant de le revoir, je lui écrivis:

«Mon cher maître, je pense que ma lettre vous trouvera en bonne santé, matérielle et morale; que notre entretien aura eu pour vous de salutaires résultats. Pardonnez-moi si la vérité a été cruelle. J’ai fait mon devoir et, je crois, une bonne action. J’espère que vous revenez à vos travaux avec l’énergie renouvelée. La France, vos amis, grands et petits, attendent de nouvelles œuvres et ce n’est que le travail qui ramènera le calme dans votre âme. Travaillez, cher maître, travaillez! Dieu vous donnera la force et, par votre travail, vous gagnerez même le cœur de vos ennemis.»

Il revint, en effet, changé. Plein de courage et de force, il voulait tout entreprendre. Et surtout, revoir ses amis qu’il avait délaissés. Je ne le quittais pas. Charles Morice m’écrivit: «Vous êtes une fée».

Rodin me disait:

— Tu as fait une noble chose. Tu m’as sauvé !

La délaissée était folle. Elle me menaça. Puis, un matin, arriva à Biron, recouverte de voiles sombres. Elle se jeta aux genoux de Rodin, commença une scène dramatique avec cris et sanglots. Rodin, tranquillement, se leva, posa le dessin qu’il finissait, appela le domestique, et, lui montrant du doigt la Muse toujours accroupie:

— Faites sortir Madame, commanda-t-il.

Elle le menaça. Je me précipitai:

— Ne craignez rien, maître. Si elle vous touche, Je lui casse la figure.

Alors elle sortit. La comédie n’avait pas réussi. Charles Morice écrivit un article dans le Gaulois. Un M. de B... vint en rendre compte à Rodin. On ne le reçut pas. Un parent de Mme de Ch... vint Supplier Rodin de la reprendre. Je le reconduisis moi-même. Mais il écrivit à Rodin. La Muse elle-même écrivait à Rodin. Et l’artiste, se cachant de moi, envoyait de temps en temps un billet de mille en soupirant. Parfois, dans la suite, des regrets Venaient l’assaillir:

— J’ai gaspillé sept ans de ma vie... Cette femme a été mon mauvais génie... Elle me prenait pour un imbécile et on l’a crue... Je ne me relèverai jamais de ce sommeil, de ces cauchemars... Mon Dieu!

A ces heures, Rodin était véritablement un enfant. Je le consolais en parlant de sa femme.

Un matin il arriva de Meudon fort en colère.

— J’ai appris qu’elle avait été écuyère dans un cirque et qu’elle s’était fait épouser à coups de cravache, me dit-il à brûle-pourpoint.

Je comprenais de qui le maître parlait, je répondis simplement:

— C’est sans doute une calomnie. Et, après tout, ça ne vous regarde pas!

— J’étais si crédule devant ses mensonges... C’est vrai qu’elle montait très bien à cheval... Mais que n’a-t-elle fait?

— Pourquoi, diable, pensez-vous à ces bêtises en ce moment... Vous avez un modèle qui gèle sur la table.

Il se précipita dans l’atelier. Une frêle jeune fille posait. Rodin l’avait oubliée et la pauvre, toute nue, grelottait. Rodin lui donna un billet de cinquante francs et des bonbons, pendant que je le grondais. Mais j’en viendrai aux modèles dans un autre chapitre.

Un jour que l’on avait parlé devant lui de certaines choses:

— Si j’avais battu Madame, me demanda-t-il, crois-tu qu’elle m’aurait aimé ?

— Ah! mon pauvre maître, d’un coup de poing vous l’auriez assommée! Vous ne vous doutez pas de votre vigueur! C’est que, la veille encore, j’avais vu Rodin prendre, malgré ses soixante-treize ans, entre ses bras une épreuve en bronze de son buste «la Bellonne» et le placer sur un haut meuble sans qu’il eût l’air d’avoir pris la moindre peine.

A certains moments, je crois devoir l’indiquer, cela avait été terrible. Ainsi en 1911, on avait séparé Rodin de sa vieille femme, de ses amis, de tous ceux qui gênaient un certain plan. Un jour, je dus forcer la porte pour le voir.

— Vous ne verrez Rodin qu’à la condition de lui dire en l’abordant: «Oh! la belle mine que vous avez!» m’avait-on dit.

Je promis pour arriver à mon but. Rodin était méconnaissable. Déprimé, fatigué, vieilli, le front ruisselant de sueur, la lèvre pendante. Un bol de tisane fumait devant lui. Il tenait dans sa main gauche un petit torse antique qu’il caressait, élevait, abaissait, et dans ses yeux éteints, passaient des lueurs d’admiration. Quelques minutes, silencieusement, je l’observai. Puis, ne tenant plus, je m’écriai:

— Mais vous êtes malade, mon cher maître?... Vous avez une mine atroce. Oh! mon Dieu... que ressentez-vous?

Je retenais mes larmes avec peine.

— J’ai toujours soif, me dit-il tout bas. Mais, taisez-vous!

— Ne buvez pas ça, lui conseillai-je, en montrant la mixture. Je reviendrai demain.

Il m’embrassa, me remercia, et parut plus content.

Je courus rue Drouot, chez Dujardin-Beaumetz, à qui je fis part de ce que je venais de voir. Le lendemain, le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts reconduisit lui-même Rodin à Meudon auprès de sa vieille femme. Le médecin ordonna un régime lacté.

Je venais le voir tous les jours.

— Depuis que je ne bois que du lait, je n’ai plus cette soif irritante, ni ce goût désagréable dans la bouche.

Il demeura quelques semaines à Meudon. Mais un matin, négligeant tous les conseils, il repartit Pour Biron.

Et ceci m’amène à parler du musée Rodin. Quant à la Muse, nous la retrouverons plus d’une fois encore.


CHAPITRE IV

Table des matières

Rodin, son Musée, l’Institut et... encore bien d’autres choses.

Rodin avait depuis longtemps l’idée de créer un Musée de ses œuvres. Il n’avait pas encore pensé à l’Hôtel Biron. Ce fut Mlle Judith Cladel qui, lui en ayant donné l’idée, en prit l’initiative. L’État ou les Domaines lui avaient donné congé de la rue de Varenne, et il cherchait, pour s’y loger, un hôtel Particulier d’un style architectural approprié à ses œuvres: Renaissance ou Louis XIV. Un antiquaire, qui depuis longtemps, faisait des affaires avec le maître, fut chargé par lui d’en découvrir un. Il le trouva, mais il fallait le restaurer. C’était, je crois, du côté de la rue Saint-André-des-Arts, l’Hôtel d’Ingres. Rodin le visita et revint désenchanté de Sa visite.

— Autrefois, me dit-il, les rois logeaient les grands artistes... Les sots qui nous gouvernent aujourd’hui les jettent à la rue.

— Pourquoi ne pas faire votre Musée à Meudon?... Le ciel, la vue, l’atmosphère y sont créés déjà...

— C’est trop loin. Il n’y viendrait personne... et je veux qu’on vienne y étudier.

— Pourtant la colonnade antique... le portique du château d’Issy, votre jardin en gradins, comme les jardins en terrasse, peuplé d’antiques et de vos œuvres, ce serait beau, et il y viendrait sûrement des travailleurs.

— Je veux que les forgerons y viennent, coupa-t-il.

C’était une pointe contre l’Institut. Rodin avait pour celui-ci une telle haine que c’en était une phobie. Si la chienne boitait, c’était la faute de l’Institut. S’il butait contre une ronce, c’était l’Institut. Bref, l’Institut était sa bête noire, et je suis sûre que s’il s’était vu mourir, il aurait accusé l’Institut de l’avoir tué.

Ainsi, au Salon de la Nationale, on avait placé une inscription portant: «Moulage d’après nature» sur deux torses en plâtre qu’il avait exposés. C’était une méchanceté. Je l’avais vu les modeler, et connaissais les modèles. On écrivit un peu partout des articles indignés, excitant Rodin à protester. Il écouta tout le monde, promit ce qu’on voulait. Mais fit simplement retirer les torses. Quand ils furent rapportés à l’hôtel Biron, Rodin, seul, tournait autour en les palpant, les caressant du bout des doigts comme s’il cherchait à y découvrir un défaut. Il y avait un grand moment qu’il était debout, silencieux. Je m’approchai, essayant de le distraire. Il pleurait.

— C’est l’Institut, me dit-il. C’est l’Institut qui a fait mettre cet écriteau.

Un jour, Rodin arriva de Meudon avec sa mauvaise figure. Je lui demandai pourquoi il était triste.

Il se rebiffa d’abord devant mon audace de le questionner. Mais je lui tins tête. Je savais que, Parfois, il se consolait en me contant ses ennuis. La voix triste, la lèvre tombante, d’un air très fatigué, il me dit:

— L’Etat me refuse l’hôtel Biron après me l’avoir donné. On ne veut pas voter les crédits. L’Etat n’a pas compris que j’en ferais tous les frais.

— Bah! vous ferez votre Musée ailleurs!... Le ministère changera, le nouveau sera plus accueillant. Les ministres sont comme le Phénix, ils renaissent de leurs cendres.

— Alors, je n’aurai jamais Biron. Et puis, partons! reprit-il. Allons à Meudon! J’ai besoin de marcher. Laissons Paris pendant quelques jours.

En arrivant à Meudon, Rodin se mit tout de suite au travail. Il retouchait des petites figurines en plâtre, tout en causant. Il aimait surtout entendre causer pendant qu’il sculptait. Il faisait du gâchis sur sa houppelande et le parquet. Mme Rodin, heureuse de l’avoir auprès d’elle, lui souriait et l’entretenait de cuisine.

— Poisson, soupe aux choux et lard, c’est ce que je préfère, Rose.

— Ce n’est peut-être pas très élégant, me disait-il, en riant; mais les paysans qui sont plus près de Dieu ne mangent pas autre chose. Toi, mon chat, continuait-il en s’adressant à sa femme, tu as ta cuisine spéciale... des légumes, du fromage, du lait...

Elle ne répondait pas. Tous les deux mangeaient les mêmes choses.

Par à-coups, tout en sculptant, sa pensée revenait à cet Etat insouciant du don qu’il lui faisait:

— Ce sont des imbéciles et des sots... Ils ne comprennent rien à l’art, d’ailleurs! Et puis, nous sommes dans une telle décadence!

Pour tourner sa pensée vers un autre sujet, je lui Parlais d’ordre. Sujet favori et épineux qui se terminait pour moi par d’amers reproches que je ne méritais pas!

— Quand j’étais jeune, je perdais toujours mes outils. Je les déplaçais, je n’arrivais plus à remettre la main dessus. Ma pauvre Rose! En as-tu supporté des reproches injustes pour cela!

— Je ne m’en souviens plus, ma vieille, va, travaille! Je suis contente quand tu es ici.

Et la pauvre femme s’en allait vite pour cacher ses yeux pleins de larmes.

— Allons, passez-moi mes ébauchoirs... pas ça, Ces bouts de bois... là. Vous êtes manœuvre, et vous voyez bien que je suis content!

— Travaillez, travaillez, maître. C’est si intéressant de vous voir créer. Créer, pour vous, c’est la santé, c’est la vie.

Et, comme sa femme revenait auprès de nous, il dit très gentiment:

— J’aime les femmes obéissantes. Aujourd’hui, elles le sont.

Rose annonçant le déjeuner, il partit avec nous deux, la main dans celle de sa vieille femme. La digestion fut mauvaise. Le déjeuner trop silencieux. L’après-midi, il devint tout à fait méchant. Les «Nom de Dieu» ronflèrent. Il serrait les poings, appelait les hommes d’État «apaches en cravate blanche», traitait Poincaré d’ «épicier» et Waldeck-Rousseau d’ «idiot». Mais il ne dit rien de Clémenceau, car je lui appris qu’il venait poser le lendemain. Vers le soir, après une promenade dans le jardin entre sa femme et moi, il dit à Rose:

— Après tout, ma Rose, je serais bien bête de donner nos richesses!

Sur le perron, il me renvoya par un:

— Bonsoir! A demain. J’ai des choses sérieuses à écrire ce soir.

Il s’enferma dans le grand salon, et je partis. Le lendemain, je trouvais sur la table ce testament:

«Je soussigné, Auguste Rodin, sain de corps et d’esprit, donne et lègue à l’État toutes mes œuvres et mes antiques à charge pour lui de faire une pension alimentaire à Mlle Marie-Rose Beuret, qui est restée auprès de moi toute ma vie. Si l’État n’accepte pas, je donne mes œuvres aux différents musées étrangers et je prie Octave Mirbeau, Bigand-Kaire, etc., etc... de faire respecter mes volontés.»

Il était auprès de sa femme quand je lui apportai cette feuille. Il l’avait oubliée, et ils s’entretenaient tous deux de leurs richesses, de l’argent, des honneurs.

— J’ai des richesses incomparables, disait-il. Tous les deux baissaient la tête, un peu confus, donnés, dans une attitude aussi religieuse que celle des paysans dans «l’Angélus» de Millet. Puis, ils s’embrassèrent doucement, dans un besoin d’unir leurs forces pour porter le poids de cette réalité si longtemps attendue, mais si tard venue pour eux: la fortune!

L’État et les Beaux-Arts ne connaissaient pas la richesse de Rodin, qui dépensait sans calculer pour enrichir sa collection, malgré les aigrefins qui le trompaient et le volaient. La Chambre syndicale des antiquaires parisiens évalua la collection d’antiques que possédait l’artiste à quatre millions.

Rodin était très riche, et tous les jours il augmentait sa richesse. On n’aurait pu à ce moment évaluer sa fortune. Il avait de l’argent dans toutes les banques, et à l’étranger. Il s’en est fallu de peu que tout cela ne soit perdu.

L’idée la plus tenace de Rodin était celle de donner ses œuvres et ses collections à la France. Et quand il fit sa donation, même si son cerveau lui refusait la compréhension des articles notariés, ceux qui l’acceptèrent n’avaient aucun scrupule à avoir, car c’était une joie pour le maître, et une belle action. Celle d’un grand Français qui aimait surtout la France et ne se dispersait pas.

CHAPITRE V

Table des matières

Rodin et Mme Rodin.

Rodin manifestait une peur incroyable devant tout ce qui souffrait. Jamais il ne parlait de la mort Sans trembler.

— Je suis tellement troublé devant le lit d’un mourant, me disait-il, que j’ai une envie folle de dire des cruautés. Je n’ai dit que des bêtises, dont j’ai encore honte, auprès de mon ami Carrière que j’aimais de tout mon cœur. J’ai tant souffert de le voir mourir! Ah!... si j’avais la faiblesse des larmes! Les larmes des autres me rendent fou... Je sors de moi et je deviens méchant.

Et c’était vrai. La peur de voir souffrir le mettait en colère contre Mme Rodin qui toussait des nuits entières. Il s’en prenait à elle, lui criant qu’elle l’empêchait de dormir. Elle l’appelait «égoïste». Pauvre homme! C’était véritablement l’horreur de la souffrance qu’il ne pouvait soulager qui le rendait méchant.

Pour un rien le ménage se disputait. D’une mobilité d’humeur extrême, ils se boudaient comme des enfants. Ils étaient honteux, mais ne voulaient ni l’un ni l’autre céder. Cet état d’humeur devenant chronique, ils prirent un arrangement plein d’originalité. J’étais l’arbitre. Le premier des deux qui se mettait en colère et entraînait l’autre, devait, par pénitence, lui donner un billet de cent francs. Je dois à la vérité de dire que c’était toujours Rodin qui commençait. Il s’emportait pour un rien. Sa femme restait impassible, un peu de ruse dans le regard. Un jour qu’il avait oublié le pacte et qu’il s’en ressouvint à Biron, il expédia le domestique pour acquitter sa dette de mauvaise humeur. En riant, nous appelions cette dette: «la dîme des fissures de l’équilibre.»

Comme il était resté deux jours sans venir à Biron, — on était au début d’octobre et Rodin toussait un peu — j’allai voir à Meudon ce qu’il faisait, et le trouvai en pleine effervescence. On discutait de l’argent nécessaire au ménage. Rodin criait, décrétant que cent cinquante francs tous les quinze jours suffisaient pour la maison, tandis que Sa femme exigeait cinq cents francs par mois. Devant moi ils ne se gênaient guère. Quand Rodin m’aperçut debout contre la porte de la petite salle à manger, il vint la main tendue, déjà loin de la dispute, et me dit:

— Vous avez bien fait de venir. Nous restons ici. Avez-vous apporté le courrier?

Avant de sortir il remit mille francs à sa femme. Nous allâmes dans le grand atelier. Il arrangea les draperies de «l’Ugolin», puis tout bas, il me dit:

— Va dire à Rose que je ne suis pas fâché, que puisque je ne peux pas lui rendre la santé, je veux qu’elle soit la plus heureuse des femmes.

Je m’acquittai du message verbal, nous déjeunâmes, et après le repas qui durait toujours jusqu’à deux heures, Rodin fit atteler et nous emmena promener. Il ne parla pas de Paris. S’adressant à sa femme, il ne lui disait que «mon Chat» et lui demandait toutes les cinq minutes:

— Est-tu bien, Rose?...

Certains jours, Rodin était charmant du matin au soir. C’était si rare que sa femme paraissait craindre ce calme plus encore que sa mauvaise humeur. Le dimanche, il l’appelait «ma fermière». Elle était en bas, dans la cuisine, préparant le repas elle-même. Rodin descendait aussi ou bavardait avec sa femme du haut de l’escalier.

— C’est prêt, ma fermière?...

— Encore cinq minutes, ma vieille! criait-elle.

Lui, revenait à son travail, oubliait les cinq minutes, et sa femme devait se fâcher pour le faire mettre à table. Il travaillait, plus rien n’existait, et si Mme Rodin ne l’assurait pas que le déjeuner serait perdu s’il n’arrivait pas tout de suite, il continuait sans souci pour son estomac. Il arrivait les mains pleines de plâtre. Rose le servait elle-même, et ne laissait pas monter la bonne.

Un dimanche qu’elle montait et descendait trop souvent pour le servir, Rodin dit:

— Reste assise, c’est moi qui vais te servir, maintenant.

Elle changea de figure et, boudeuse, en se levant, elle me dit:

— Oh! Madame Martin!... Un homme pareil, servir une paysanne comme moi!... J’aimerais mieux manger sur mes genoux.

Il ne fut pas content de voir refuser ses services. Mais comme il avait quitté la table brusquement et qu’elle avait oublié de lui donner son café, il le lui reprocha toute l’après-midi. Elle pleura comme si elle avait commis une grosse faute. Je le grondai tout doucement:

— Ma femme m’aime parce qu’elle m’admire, me dit-il. Sinon, elle me détesterait.

Et, pour lui tout seul, il ajouta:

— Elle aurait raison.

Quelques minutes après, la pauvre femme me disait:

— Je n’ai qu’un plaisir, c’est qu’il soit content.

Que de fois je l’ai consolée pour de chimériques chagrins! Souvent nous causions intimement. Si nous apercevions venir Rodin, nous nous taisions, car il ne voulait pas de confidences entre nous. Pauvre maître! Il craignait des révélations que j’aurais faites à sa femme. Il avait tort: je me serais bien gardée de détruire une chose jolie et sincère comme leur amour qu’ils ne s’avouaient pas.

Mme Rodin était très jalouse et ne s’en cachait pas. Elle avait la manie de se poser en victime auprès de ceux qui l’approchaient, surtout s’ils la flattaient. Rodin l’aimait. Il n’avait aimé qu’elle. Elle ne voulait pas le croire. Tout en l’aimant, Rodin la traitait avec un air protecteur. La pauvre femme le craignait. Un après-midi, elle me montra un sac d’or qu’elle avait économisé :

— C’est pour lui, je n’y touche pas... S’il venait à se ruiner, je le lui rendrais... Il pourrait «recommencer ».

Chez tous les deux, l’idée de «recommencer» était latente. Ils ne s’imaginaient pas que leur vie se terminait. Une autre fois, pendant que Rodin sculptait le masque de Mme Hanako qui posait, sa femme apporta une bourse pleine de pièces de dix francs, et la mit dans la main de Rodin:

— Je te la donne, Auguste.

Il mit la bourse dans sa poche, sans même dire merci.

— C’est une épargne, reprit sa femme... Quand tu n’auras plus rien...

Il retira la bourse de sa poche, et vivement il répliqua:

— Que veux-tu que je fasse avec si peu?

Elle pleura.

— Oh! maître, dis-je, que vous êtes méchant! C’est un héritage que vous faites... Pauvre Madame Rodin... Allons, embrassez-la!

Mme Hanako se leva. Rodin embrassa gentiment Sa femme et lui dit:

— Pardonne-moi, mon Chat; quand je travaille, tu sais bien que je n’aime pas être distrait.

— Moi, Auguste, j’ai conservé le premier sac de bonbons que tu m’as donné, et aussi les six verres de bohême que tu m’as achetés... il y a quarante-cinq ans... Ce sont mes reliques.

— Ah! fais voir, Rose?

Comme elle montait l’escalier pour aller chercher ces reliques, Rodin lui cria:

— Apporte aussi les verres. Je peux boire maintenant dans des verres de bohème... autrefois, c’était trop beau pour nous... maintenant, c’est bien.

Quand elle fut sortie, Rodin me dit, très ému:

— Comme c’est touchant, n’est-ce pas, cette simplicité ! Ma pauvre femme! Ces petites choses me font un grand plaisir, mais je ne veux pas le lui avouer... elle changerait!

Quand elle rapporta les verres, Rodin les contempla, en murmurant: «Comme c’est loin...» Puis, il prit la tête de sa femme entre ses mains pleines de glaise, il l’embrassa très fort, sans rien dire. Nous bûmes dans les verres du vin qui venait de la Cour d’Allemagne:

— A la santé de Philémon et Baucis! dis-je.

Ce qui fit rire Rodin.

Un chat roux, que Mme Rodin aimait, sauta sur les genoux de Rodin et se frotta à sa barbe:

— Tiens, dit sa femme, il a la même couleur que ta barbe quand tu étais jeune... S’il est aussi coureur que toi!

— J’ai fait mon métier d’homme, répliqua vivement Rodin.

— Les roux, me dit-elle, sont tout bons ou tout Mauvais...

— On m’a souvent dit ça, quand j’étais encore roux, remarqua Rodin. Et pourtant, je n’ai jamais fait de mal....

— Tu ne t’en souviens plus, murmura sa femme. Rodin sortit.

A Meudon, on appelait les domestiques: «Monsieur». Un midi que le café était plus fort que d’habitude, Rodin dit à sa femme:

— Rose, mon chat, tâche donc de savoir qui a fait le café, si c’est M. Julien ou M. Griffeuilles.

Mme Rodin s’apprêtait à descendre à la cuisine. Rodin l’arrêta; et d’une voix douce, en faisant beaucoup de gestes, lui dit:

— Voilà comment tu vas faire... Tu descends à la cuisine, et tu dis comme ça, d’un ton indifférent, Parce qu’il ne faut pas vexer M. Griffeuilles si c’est M. Julien qui a fait le café, tu comprends? Tu diras: «Qui est-ce qui a fait le café ?» Si c’est

M. Julien qui l’a fait, tu ne dis rien. Si c’est

M. Griffeuilles, tu diras: «M. Rodin l’a trouvé très bon»

Elle allait descendre, il la rappela:

— Quand tu sauras qui c’est, Rose, tu ne diras rien du tout. Seulement, dimanche, c’est le même qui le fera.

Il était content comme s’il venait de régler une affaire importante. Tout en dégustant son café, il me parla de l’obéissance si tendre de sa pauvre femme.

Rodin se mettait généralement à table à midi juste. Il y restait deux heures entières, et sans élégance, sans crainte d’être qualifié de mal élevé, mangeait lentement de grosses bouchées comme ceux qui savent le prix de la vie. Rose le servait et ne mangeait que lorsqu’il avait fini. La nourriture était le sujet favori de ses causeries. Avec Octave Mirbeau je l’ai souvent entendu s’entretenir de plats succulents plutôt que d’art ou de littérature.

— Les gens qui savent manger, me disait-il, sont les meilleurs amis des arts.

A Meudon, Rodin était sympathique à tous. Rue de Varenne, il l’était moins. Le luxe accumulé le grisait. Il parlait à ses domestiques comme à des Portefaix, tandis qu’à Meudon, les mêmes y étaient: Monsieur et Madame.

— Je suis un grand homme, sachez-le, cria-t-il un jour à son valet de chambre, et je veux que vous m’obéissiez sans répondre!

Pour se venger, le valet lui brûla tout un côté de la tête en le coiffant.

Il garda quelque temps un valet de chambre anglais.

Comme il ne se souvenait jamais de son nom, il l’avait baptisé : «Mylord». Rien n’était plus amusant que le flegme de l’Anglais devant l’artiste qui lui criait des «Mylord, ici! Mylord, nom de Dieu!»

Nous devions demeurer huit jours à Meudon; le troisième, Rodin me dit:

— Je retourne à Paris demain matin. Soyez à hôtel Biron la première, et attendez-moi, sans rien faire.

Rodin avait acheté chez Hébrard, le fondeur d’art, une pendule avec un sujet de Desbois. Chaque fois qu’il passait devant la table où elle se trouvait, il s’arrêtait, tournait autour, l’admirait:

— Quel artiste! s’exclamait-il... Quel grand artiste! Quelle pureté !... Quelle honnêteté !

Et comme Desbois le remerciait un jour d’avoir payé cette œuvre cinq mille francs, beaucoup trop cher, Rodin lui répondit:

— Ce n’est pas son prix, cher ami. Si j’étais riche, je l’aurais payée bien davantage.

Il acheta un nu de Renoir vingt-cinq mille francs.

M. Herriot, qui convoitait la toile, la vit chez Rodin:

— Je vous la rachète trente mille, dit-il à l’artiste.

— J’ai fait une bonne affaire, disait Rodin tout content. Le torse de cette jeune fille, c’est de la sculpture. Quelle merveille!

Et, seul, il restait de longs moments devant le tableau que tous admiraient.

Devant aller à une réception officielle à l’Élysée, le sculpteur s’apprêtait depuis le matin. Il venait d’être nommé grand-officier de la Légion d’honneur, et les lettres de félicitations pleuvaient, venant de tous les points du globe. Quand il vit l’amoncellement, il se montra ravi. Mais il se contenta de signer seulement quelques cartes de visites Pour remercier. Comme il allait sortir, je lui dis:

— Maître, n’oubliez pas vos décorations.

Il sortit des écrins d’un tiroir. Un à un, je lui tendais chaque insigne, qu’il examinait, et il les reposait sur la table. Quand je lui passai la plaque de grand-officier, il la retourna en tous sens et me demanda:

— Où est-ce que ça se met?...

— Je ne sais pas, maître.

— Est-ce au cou, sur le ventre, ou sur la poitrine? réitéra-t-il.

— Je n’en sais rien, répondis-je.

A ce moment, le frotteur, qui était gardien au musée de Versailles, entra, son bâton de cire, ses chiffons et sa brosse dans les mains.

— Monsieur sait peut-être ça? dit Rodin.

Il questionna le frotteur avec beaucoup d’affabilité. L’autre lâcha cire, bâton et brosses et, prenant la plaque dans ses mains sales, il la posa sur son Ventre, à l’endroit du foie, et dit avec assurance:

— C’est comme ça, monsieur Rodin... J’ai vu recevoir des rois à Versailles, et les «minisses» portaient cette machine, là !

Rodin essaya. L’endroit ne lui plut pas. Il était très embarrassé. Il prenait ses décorations l’une après l’autre, les reposait, et comme le fou rire me gagnait devant son hésitation, il se mit à rire lui aussi. Ramassant le tas de médailles, palmes et croix avec la plaque, il enfouit le tout dans la poche de son pantalon, en disant:

— Je me ferai placer tout ça par le fonctionnaire qui est chargé du vestiaire à la Présidence.

Huit jours après, Mme Rodin me remit le tout enveloppé de papier de soie, en me disant:

— Rapportez cette ferraille à Paris, car il faudra que M. Rodin les rende.

Mme Rodin me raconta qu’un jour (ils étaient jeunes alors, et demeuraient sur la Butte Montmartre, rue des Saules), Rodin, qui n’était pas rentré à la maison depuis plusieurs jours, arriva tout repentant, plein de promesses:

— Rose, tu vas faire un bon petit dîner pour ce soir... sept heures... sept heures exactement. Après, je t’emmènerai promener.

La pauvre femme se dépêcha, prépara son «Balthazar » en chantant, tellement elle était heureuse du retour de l’enfant prodigue... Rodin ne revint que trois semaines après. Il fut fort étonné d’apprendre qu’il avait commandé son dîner pour sept heures. La pauvre femme pleurait à ces souvenirs. Je la forçai d’en rire.


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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
137 str. 12 ilustracji
ISBN:
4064066306151
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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