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Marcel Dhanys
Mésalliance : le marquis de Grignan et Marguerite de Saint-Amant, 3 mars 1694-janvier 1696

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066316518
Table des matières
I
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII.
XXXVIII
XXXVIII
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
XLV
XLI
XLII
XLIII
XLIX
L
LI
I
Table des matières
Voil qui est bien décidé : j’entrerai en religion, je pourrai prendre le voile blanc avec Suzanne de Saucourt. Elle sera bien surprise, ma chère Suzanne! il me semble l’entendre: «Eh! quoi! toi aussi?... mais comment? pourquoi?»... Pourquoi? oui, au fait, pourquoi est-ce que je veux aller au couvent? Ce matin encore on m’eût bien étonnée en me disant que je choisirais librement cette vocation religieuse pour laquelle jusqu’ici j’ai eu si peu d’attrait.....
Je ne sais plus du tout où j’en suis. Cette petite folle de Catho vient, selon sa détestable habitude, d’entrer en tourbillon dans ma chambre. Je ferme aussitôt mon cahier, mais la petite tombe en arrêt devant et, sans nul souci de mes reproches sur la brusquerie de ses manières:
— Ah! ah! fait-elle avec malice, je vois ce qu’il en est.
— Quoi donc, que voyez-vous?
— Vous écrivez votre journal, vous aussi!
— J’écris mon journal, après?
— Après?... Si vous croyez que je ne sais pas ce que cela veut dire!... Au couvent, quand une blanche écrivait son journal, c’est qu’elle était amoureuse. C’est Ghislaine, la sœur de Saucourt, qui me l’a dit; ainsi... Même elle avait commencé son journal, elle aussi, parce que... mais vous ne le direz pas, au moins; c’est un secret, vous comprenez...
— Vous êtes une sotte, Catho, avec vos histoires à dormir debout.
— Voire! ce ne sont pas des histoires!... Margot, ma toute bonne Margot, dites-moi le nom de celui que vous aimez?
Le nom de celui que j’aime! Elle prend bien son temps, Catho! Me venir parler amour et mariage juste au moment où j’y viens de renoncer pour toujours!... Je me suis empressée de la renvoyer et de tirer le verrou pour n’être plus dérangée; j’étais en grande transe qu’elle ne vît cette miniature. Heureusement j’avais pu la glisser sous mon cahier... Où donc est-elle? Ah! la voilà... Qu’il a grand air! que cet uniforme bleu et argent lui sied bien! quelle noble fierté dans son regard!... Ah! bien, qu’est-ce donc que je fais?... Si Catho me surprenait dans cette contemplation, c’est pour le coup qu’elle supposerait que ce pauvre cahier vert est destiné à recevoir mes confidences d’amour! Rien de plus faux pourtant, puisque je suis résolue, fermement résolue, à entrer au couvent.
J’irai donc au couvent; mais, ainsi que je l’écrivais au moment où est entrée cette folle Catho, je serais bien embarrassée d’expliquer ce qui m’a fait prendre une telle détermination.
Voyons pourtant; je veux savoir; je ne veux pas perdre cette habitude de sincérité avec moi-même dont me louait mère Sainte-Gertrude.
Quel est donc l’événement de cette journée, si semblable aux autres en apparence, qui a décidé de ma vocation?
Et d’abord, si semblable, n’est pas tout à fait exact. Depuis que j’ai quitté le couvent, je mène une vie très retirée et ne m’en plains pas, étant fort timide de mon naturel. Aujourd’hui, j’ai dû accompagner ma mère qui allait rendre ses devoirs à Mme de Coulanges. J’ai eu le grand plaisir de rencontrer chez elle la Marquise de Sévigné que je désirais fort connaître, encore que ma timidité me fit appréhender de paraître devant une personne si célèbre par les agréments de son esprit. Il y avait nombreuse compagnie: la Comtesse de Grignan, beauté encore fort imposante, sa fille toute jolie et aimable, la Duchesse de Villars, Mme de Vins, M. l’Abbé Têtu, Mlle d’Oraison, sa nièce Claude, et quantité d’autres personnes de qualité.
Je n’eus qu’un médiocre plaisir à rencontrer Claude que je n’avais point revue depuis notre sortie du couvent des filles de la Visitation de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. Elle interrompit sa conversation avec Mlle de Grignan pour me dire, avec cet air de hauteur qu’elle prenait toujours avec moi au couvent:
— Vous ici, Margot! Après le singulier hasard qui nous a réunies au couvent, je n’imaginais pas que nous aurions de nouvelles occasions de nous rencontrer.
Elle disait cela pour me mortifier; les filles nobles étant seules admises au couvent de la Visitation, ce n’est que par exception, à la suite de services rendus par mon père à la communauté, que nous y fûmes reçues comme pensionnaires, ma sœur et moi. Certaines de mes compagnes, au premier rang desquelles était Claude, ne manquaient jamais une occasion de me faire sentir, par leur air protecteur et leurs railleries, que je devais tenir à grand honneur d’être admise en leur noble compagnie.
Je me contentai de répondre aux peu obligeantes paroles de Claude:
— Le hasard est si grand!
Elle reprit alors sa conversation avec Mlle de Grignan; il s’agissait de sa prochaine présentation à la cour. Je ne l’écoutais que distraitement, bien plus intéressée par la conversation de la Marquise de Sévigné. C’est un charme incomparable de l’entendre parler; ses propos sont tour à tour sérieux ou badins; elle a une noble facilité dans ses expressions et quelquefois une négligence hardie plus heureuse que la plus parfaite correction. Il fut tour à tour question des mérites du Père de la Rue qui prêche le carême à Saint-Paul et du mariage de Mlle de Louvois qui doit prochainement épouser le Marquis d’Alincourt. Mme de Coulanges se mit ensuite à tenir les plus étranges propos. Il s’agissait d’un gros Matou fort laid mais de très haute mine, et d’un délicieux petit Minet dont toutes ces dames raffolaient, et qui était un véritable foudre de guerre. M. de Coulanges, m’avisant dans mon coin, l’air stupide d’étonnement:
— Voilà, dit-il, une belle personne bien silencieuse, mais que le chapitre Minet paraît fort intéresser!
— J’aime aussi beaucoup les chats, fis-je; j’en ai un très beau, mais il n’est pas brave du tout.
La compagnie fit de grands éclats de rire, et j’eus la mortification d’apprendre que le vieux Matou n’était rien moins que le Comte de Grignan, et le jeune Minet, son fils, le Marquis de Grignan, présentement colonel du régiment de Grignan-Cavalerie. Mme de Coulanges fit alors circuler une miniature du jeune colonel qu’elle allait, disait-elle, faire monter en bracelet, et toutes les dames se récrièrent sur sa bonne mine, son air galant et la beauté de son uniforme.
Claude, qui vit le portrait la dernière, le rendit à Mme de Coulanges sans me le montrer; mais celle-ci, m’appelant près d’elle, me le passa, disant:
— Que vous semble, jeune personne, de ce beau colonel? N’avons-nous pas raison de dire que c’est le plus délicieux Minet du monde?
— Et vous allez voir, reprit la Marquise de Sévigné, que l’original n’est pas au-dessous de la copie, le jeune Matou ayant promis à sa mère et à moi de nous rejoindre ici.
Cela me mit au supplice, j’étais en grande transe de voir entrer le Marquis et qu’on lui contât ma sotte méprise. Heureusement, ma mère prit congé avant sa venue.
Claude me dit:
— Eh! bien donc, puisque, contre toutes les apparences, nous nous sommes rencontrées, je ne vous dis plus adieu, mais au revoir.
— Il est pourtant peu probable que vous ayez l’occasion de me rencontrer à la cour.
— Eh! peut-on savoir! fit-elle avec raillerie; vous l’avez dit vous-même: le hasard est si grand!
Comme nous étions dans l’escalier, nous croisâmes un jeune homme vêtu de la plus leste et galante manière, et que je reconnus aussitôt pour le beau colonel du portrait. Il redescendit trois marches pour nous laisser passer et nous fit un grand salut. Je me réjouis bien de n’avoir pas eu à subir le feu de ses regards railleurs à propos de ma ridicule confusion.
En rentrant, grande a été ma surprise; j’ai trouvé, nichée dans le falbalas de ma mante, la miniature du marquis. Dans mon embarras de me trouver debout au milieu du cercle, j’ai dû la laisser glisser en refermant la petite boîte qui la contenait.
Pour éviter des reproches sur ma maladresse, je me suis décidée à la garder. A notre prochaine visite à Mme de Coulanges, je la glisserai moi-même sur une console au moment où personne ne s’en apercevra.
Décidément, je n’ai jamais vu plus jolie miniature; je ne suis pas fâchée de la pouvoir examiner un peu à loisir; elle est d’une rare ressemblance.
Claude connaît le Marquis. Elle a dû être bien aise de causer avec lui après mon départ. Ils se rencontreront sans doute à la cour. Il parait que le Marquis y est accueilli avec une faveur marquée, aussi bien pour la grâce incomparable de sa danse que pour son rare mérite à la guerre. Pour moi, il est probable que je ne le verrai plus; je n’irai point à la cour, moi!... Non, j’irai au couvent. C’est même pour rechercher les causes de ma subite vocation que j’écris ces pages... Mais qu’est-il besoin de chercher... Quoi de plus naturel que mon désir d’entrer au couvent! Qu’ai-je à sacrifier que je puisse regretter? S’il s’agissait de Claude, oui, ce serait un sacrifice pour elle. Sa vie s’annonce heureuse et brillante: elle jouira des fêtes, des plaisirs de la cour. Elle épousera un gentilhomme de naissance illustre et de haute mine, comme le Marquis, par exemple; tandis que moi, malgré la fortune de mon père..... Oh! certes! qu’est-il besoin de chercher? je n’ai que trop de raisons d’entrer au couvent!.....
Claude d’Oraison à Geneviève de Bonneval.
A Paris, le 5 mars 1694.
Mon cœur, je l’ai vu enfin, l’aimable Matou, le petit Minet dont Pauline me dit depuis si longtemps merveilles. Là-dessus, je t’entends me faire cent questions: «Comment est-il?... Tu lui as parlé ?...» Et ceci, et cela?... Ma bonne, il est à cent piques au-dessus de ce que publie de lui la renommée: un air, des manières, une voix, un port de tête... Il est incomparable, te dis-je, et tu sais ses succès à la cour. Personne ne l’égale à la danse, et du mérite avec cela! la tenue de son régiment lui a valu les éloges du Maréchal de Lorges. Tu serais ravie de sa conversation; de l’esprit comme sa grand-mère, cela ne tarit pas!
Il me fit un compliment le mieux tourné du monde. Il n’est que juste de dire que sa famille me paraît voir d’un fort bon œil, je suis déjà en grande amitié avec Pauline; elle est aux regrets de son prochain départ pour Grignan qui va nous séparer. Hier la Marquise de Sévigné me baisa et me caressa de la plus aimable manière, et son idole de fille me gracieusa fort. Que te dirai-je? je crois que ma petite personne ne paraît point déplaire à tous ces gens-là.
J’ai rencontré chez Mme de Coulanges... Devine un peu... je te le donne en cent...... Inutile de chercher, tu ne trouverais pas..... J’ai rencontré Marguerite de Saint-Amant!... Oui, mon cœur, cette bonne Margot! Je ne lui ai pas caché mon étonnement de la retrouver en noble compagnie, quoique, entre nous, si les Coulanges reçoivent la meilleure compagnie, on est aussi exposé à rencontrer chez eux d’étranges espèces.
Après le départ de la mère et de la fille, la Maréchale de Villeroy a conté tout au long leur histoire.
Il paraît que le grand-père, Guillaume de Saint-Amant, qui habite encore Montpellier, a fait emplette, il y a quelque quinze ans, de la charge de Conseiller secrétaire du Roi, maison, couronne de France et de ses finances, vacantes par la résignation d’un sieur André Le Grand, si bien qu’il s’en faut encore de six ans pour qu’il soit anobli; il le sera en 1700 s’il vit jusque-là.
Quant au père, le sieur Arnaud de Saint-Amant, figure-toi qu’il avait d’abord à Marseille une commission pour les vivres, puis il a été trésorier des États du Languedoc; enfin, depuis quelques années déjà, il est fermier général des domaines, cinq grosses fermes et domaines d’Occident. Comme tu le peux croire, il ne s’en vante pas et ne se qualifie qu’Écuyer. A celui qui prétendrait qu’il n’a pas le droit de porter ce titre, il peut répondre qu’il y a tous les droits du monde, ayant acheté sa noblesse à beaux deniers comptants. Pour ce qui est de Mme de Saint-Amant, elle s’est voulu donner le ridicule de mettre le de devant son nom très roturier d’Anne Racine. Tu vois que ce sont d’étranges espèces, et que, malgré leur immense- fortune, ils auront quelque peine à se pousser dans le monde.
Pour moi, je m’applaudis fort de m’être toujours refusée, au couvent, à traiter Margot d’égale à égale, encore que je ne fusse point exactement renseignée sur le néant de ses origines. En vérité, il est inconcevable que l’on nous ait fait nous commettre avec les filles de gens tout frais débarbouillés de leur roture.
Mais c’est faire bien de l’honneur à ces gens-là que de perdre mon temps à. débrouiller leurs origines obscures, non parce qu’elles se perdent dans la nuit des temps comme celle des Grignans qui remonte, paraît-il, à l’an 600, ce qui les fait plus nobles que le Roi lui-même, mais bien parce que, avant celui qui cherche à faire à son nom un piédestal de sa fortune, ce nom était dans le plus profond néant.
Tante Isabeau est dans une parfaite jubilation. Toute sa vie, elle n’a eu qu’une idée en tête: le mariage, pour elle d’abord, puis pour les autres quand, de par sa laideur et son peu de fortune, elle a fini par comprendre qu’elle y devait renoncer pour son propre compte. A peine remontées en carosse:
— Je pense, me dit-elle, que désormais vous n’accueillerez plus par l’irrévérencieux refrain: «tout songe n’est que mensonge», les explications que je vous donne de vos propres rêves et des miens.
Après ses combinaisons matrimoniales, il n’est, pour tante Isabeau, de plus vif intérêt dans la vie, que l’interprétation des songes. Je demandai:
— A quel propos me dites-vous cela, tante Isabeau?
— Mais à propos du songe que j’ai fait cette nuit; vous savez que j’ai rêvé d’enterrement,
— Nous n’avons pas appris de mort, il me semble.
— Eh! ne vous ai-je pas bien expliqué que rêver d’enterrement signifie mariage.
— C’est vrai, fis-je innocemment, nous avons appris plusieurs mariages: celui de Mlle de Louvois, celui de Mlle de Dangeau...
— Eh! vous savez, friponne, que ce n’est ni du mariage de Mlle de Louvois, ni de celui de Mlle de Dangeau qu’il s’agit.
— Vraiment? repris-je avec candeur, il a été question d’un troisième mariage?
— Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre! Mais moi qui, Dieu merci! ne suis plus une tête à l’évent, je tiens pour assuré qu’il y aura bientôt, de par le monde, une nouvelle Marquise, et vous n’oublierez pas, Claudette, que c’est moi qui, la première, vous en fais mon compliment.
Marquise, moi, Marquise de Grignan! qu’en dis-tu, mon cœur?... Encore une vision de tante Isabeau, sans doute. C’est bien le quatrième prétendant que son imagination me jette ainsi à la tête.
Ce qui est la plus vraie des réalités, c’est la tendre affection de
Ta CLAUDE.
III
Table des matières
J’espérais que mon projet de vocation religieuse m’établirait, sinon dans la joie, du moins dans la paix intérieure. Il n’en est rien. Je traverse une période singulièrement troublée: j’ai de ridicules distractions, de subites rêveries qui, je dois bien l’avouer, ne m’entraînent pas toutes derrière les grilles d’un cloître.
Ce matin, je lisais La suite du Menteur de M. Corneille. Je goûte particulièrement cette lecture depuis que j’ai entendu Mme de Sévigné faire un si grand éloge de ce poète. La Maréchale de Villeroy ayant dit en manière de badinerie que les discours de M. de Caderousse étaient empanachés comme les tirades des héros de M. Corneille, Mme de Sévigné répliqua avec vivacité :
— Je vous le cède, il a de l’enflure, mais qu’est cela à côté des beautés qui étincellent en ses ouvrages. Pardonnons-lui de mauvais vers en faveur de tant de sublimes beautés.
J’étais donc toute à ma lecture lorsque, selon une de ses détestables habitudes, Catho s’est venue pencher sur mon épaule pour voir ce que je lisais.
— C’est intéressant, Margot, ce que vous lisez là ?
— Très intéressant! dis-je, dans l’espoir de me débarrasser au plus tôt de son importunité.
— J’en suis bien assurée! reprend Catho en riant. Il s’agit sans nul doute d’une belle qui soupire pour quelque galant cavalier, et confie à quelque muet confident le tendre mystère de son cœur.
— Quelle rêverie est-ce là ! dis-je impatientée.
Mais, tirant prestement le volume à elle, Calho parcourt la page que je lisais et déclame avec emphase:
Quand les destins du ciel nous ont fait l’un pour l’autre,
Lise, c’est un accord bientôt fait que le nôtre.
Ah! Ah! quand je le disais! poursuit-elle malicieusement! Que je voudrais donc savoir, aimable Margot, le nom de celui à qui vous êtes destinée de par les arrêts du ciel!
— Laissez-moi en repos, Catho, vous dites cent folies.
— Voire! Si je pouvais seulement fourrer le bout de mon nez dans votre cahier vert, j’en saurais long sur vos secrets!
Me sentant rougir, je me lève avec dépit et quitte la place à cette sotte Catho. Et la voilà bien convaincue, par ma rougeur, que ce cahier vert recèle de tendres secrets. Comme elle serait déçue, si elle pouvait, ainsi qu’elle le souhaite, y fourrer le bout de son nez!.... Elle n’y trouverait que des résolutions de renoncement à toutes les tendresses humaines... Il y a bien aussi cette miniature du Marquis qui lui ferait faire mille suppositions. Je la cache soigneusement dans mon cahier, en attendant de la pouvoir reporter chez Mme de Coulanges.
J’imagine que ce portrait pourrait bien avoir quelque part à mon trouble de ces derniers jours. Je le regarde parfois longuement, car ce portrait exerce sur moi une sorte de fascination. Il me semble alors qu’il s’anime d’une vie mystérieuse; le Marquis plonge hardiment ses yeux tendres et rieurs dans les miens, un sourire railleur se joue sur ses lèvres, et je me sens rougir comme si j’étais vraiment en sa présence.
Oh! ce regard! il me poursuit partout. J’ai beau fermer les yeux, il est sur mon visage comme une caresse, il me pénètre jusqu’à l’âme pendant que le sourire triomphant semble railler ma confusion.
Je voudrais pouvoir rendre demain ce portrait, je comprends que je ne retrouverai la paix intérieure que lorsque je ne sentirai plus sur moi la caresse vivante de ce regard.
IV
Table des matières
Catherine de Saint-Amant à Denyse Feuquières.
A Paris, le 12 mars 1694.
Je suis, ma Nysette, au comble de la joie. Tu sauras que, depuis peu, Margot s’enferme dans sa chambre et passe de longues heures avec un certain cahier vert. Ce que contient ce mystérieux cahier, je l’ignore; mais peut-être n’aurai-je pas à m’y prendre à trois fois pour le deviner. L’empressement de Margot à le fermer, dès que j’apparais seulement sur le seuil de sa chambre, sa rougeur quand je la questionne sur le contenu du cahier, ses rêveries, tout cela me permet d’affirmer que Margot est amoureuse.
Je souhaite qu’elle ne s’attarde pas trop longtemps à cette facultative préface du mariage. Je la voudrais déjà Marquise ou pour le moins Comtesse. Elle sait que notre père a résolu de nous marier à des hommes de qualité, nul doute que ses inclinations ne soient conformes aux vues si sages de notre père.
Ma sœur établie, ce sera mon tour, enfin! Je n’ai pas à t’apprendre qu’il m’en tarde fort. Je n’ai cependant, moi, nul besoin d’écrire mon journal, n’ayant pas de tendre secret à confier. Mais si je ne tiens à aucun galant cavalier en particulier, en revanche, j’ai une furieuse inclination pour le titre de Duchesse ou de Marquise.
Ce n’est pas d’hier que cette ambition m’est venue. Cela remonte au jour même de mon entrée au Couvent de Sainte-Marie. J’avais tout juste dix ans. Je ne sais qui les avait renseigées sur notre compte, mais, en récréation, toutes les Rouges de ma classe m’étaient venues regarder sous le nez.
— Vous savez, disait l’une, il paraît que la nouvelle n’est pas née.
— Vraiment, reprenait une seconde, il est fâcheux pour nous d’avoir à nous commettre avec de telles espèces.
Puis elles se mirent à s’entretenir devant moi de l’illustration de leurs familles et des hautes destinées auxquelles chacune se prétendait appelée.
— Et vous, me demanda Michelle de Canillac, qui donc épouserez-vous?
— J’épouserai un Marquis, fis-je avec assurance.
— Un Marquis! vous! se récria-t-elle.
Et moi, interprétant son exclamation dans un sens tout opposé :
— Vous avez raison, dis-je, un Marquis serait trop peu pour moi; j’épouserai donc un Duc.
Elles furent si suffoquées par mon audace qu’elles ne trouvèrent rien à répliquer. Mais depuis lors, en manière de dérision, elles ne m’appelèrent que «la Duchesse!»
Eh bien! Duchesse m’a baptisée leur malignité, Duchesse je me suis promis de devenir. Mais, pour ne rien exagérer, je ne dis pas que si je suis réduite à épouser un Marquis, je ne m’y résignerai pas, mais c’est pour le moins un Marquis qu’il me faut; de cela, je n’en saurais rien rabattre.
Je ne serai, du reste, pas la première que les millions de son père feront trouver de bonne maison. Mme de Toisy, qui vit dans l’intimité des Noailles, est tout bonnement née Jappin. M. Ruellan, qui se fait appeler du Rocher-Portail, du nom de la première terre qu’il acheta, avait commencé par être charretier au service d’un marchand de toile. Il se plaisait à raconter à mon père que le jour où, déjà grand, il chaussa sa première paire de souliers, il ne savait comment marcher faute d’habitude. Sa femme, fille d’un fruitier de Fougères, a été elle-même femme de chambre; cela n’a pas empêché leur fille, Mlle Guyonne Ruellan, d’épouser le Duc de Cossé-Brissac qui fait remonter la tige de leur race à l’Empereur romain Cocceius Nerva, et de faire à merveilles sa grande dame, assise à la cour, trônant sous le dais et parcourant la ville en chaise à housse. Et Mlle La Bazinières dont le père, de son vrai nom Macé Bertrand, était fils d’un paysan d’Anjou et fut même laquais chez un président, elle n’en a pas moins épousé le comte de Nancré. Et la Maréchale de l’Hôpital qui recevait la ville et la cour, avait les plus belles pierreries du monde et des perles plus grosses que celle de la Reine, et qui finit par épouser, secrètement il est vrai, le Roi Jean Casimir de Pologne, après son abdication, nul n’ignore qu’elle était, dans sa jeunesse, une simple lingère de Grenoble. Et tant d’autres que je ne nomme pas; la liste en serait trop longue, car, ainsi que le dit mon père, il est peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l’autre au simple peuple.
Tu vas penser que je suis prompte à prendre mes désirs pour des réalités. Bien chimériques sont, en effet, des espérances uniquement fondées sur le secret du cahier vert de Margot!... Ah! ma Nysette, celles de mes anciennes compagnes qui sont nées, ne sauront jamais ce que c’est que désirer une chose avec ardeur! Moi, pour être Duchesse, j’accepterais... ou, plutôt, que n’accepterais-je pas! Comme je comprends la femme de l’Électeur Palatin disant: «J’aimerais mieux être réduite à ne manger que du pain pendant toute ma vie et être Reine, que vivre dans l’abondance de tous les biens et n’être la femme que d’un simple Électeur!»
Ta CATHO qui baise cent fois sa Nysette.