Czytaj książkę: «Sur un tambour»
Marcel Boulenger
Sur un tambour

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322434
Table des matières
L’ÉMOUVANTE RUSSIE
LES DIPLOMATES
LES GRENADIERS
NE DITES PAS, DITES...
L’HORGANISATION
L’UNION DE PENSÉE
L’AUTRE PATRIE
UN CHEF
L’ITALIEN
GARIBALDI
LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE
L’HONNEUR
LES BELLES CAUSES
LE POÈTE
L’ARCHI-TONNERRE
PENDANT QU’IL NEIGE DANS LES ALPES
LE SOUPÇONNEUX

Tout ce que l’on publié, en ce temps-ci, ne semble-t-il pas écrit sur un tambour
L’ÉMOUVANTE RUSSIE
Table des matières
21 juillet 1915.
Je sais, mon colonel, un jardin qui semble peu de chose: quelques beaux arbres, un jet d’eau, du lierre... Il est vrai qu’il est tout palpitant de souvenirs, ce jardin, et l’on n’y casserait pas une branche sans déplacer un ancien rêve. Toutefois, ce n’était rien que tendresse et songeries, et pensées du temps de paix, sous ces ombrages: la Gloire n’y était point venue.
C’est fait aujourd’hui. Bellone s’est posée là. Elle a piqué sa lance sur le seuil, et suspendu son glaive à la glycine en fleurs: Bellone orientale, s’entend, car vous êtes russe, mon colonel, un casaque à taille de guêpe vous suit, vous portez un sabre courbe au ceinturon, et vos épaulettes d’or luisent sur une tunique d’une délicieuse couleur ambrée.
Un matin, dix colosses se sont trouvés alignés dans ce jardin: dix soldats russes, dix héros, naguère prisonniers des Allemands, aujourd’hui échappés d’Alsace, où l’on avait prétendu les interner, et réfugiés enfin ici, chez nous, dans la France amie.
Comment ont-ils gagné nos lignes, par quel miracle, après quels prodiges d’adresse et d’audace? Pas un d’eux n’entend mot de français ni d’allemand: et ils se sont donc sauvés ainsi, sans pouvoir lire la moindre carte, guidés par le bruit du canon, rampant la nuit, se cachant le jour, nourris tant bien que mal de racines ou de déchets, celui-ci ayant creusé quelque interminable souterrain avec une bêche à demi rompue, celui-là ayant passé trois ou quatre fleuves à la nage, cet autre ayant failli périr cent fois entre les tranchées prussiennes et les françaises.
Vaille que vaille, cependant, les voilà tous sur un rang, dans l’allée: ils vous attendent, mon colonel. Les oiseaux chantent, et la vie doit leur sembler belle. Sans doute, ils sont émus.
Enfin vous paraissez, en grande tenue. Sabre au clair: tout se tait, on entendrait voler un papillon. Vous leur adressez un discours, hélas! en russe... Puis vous les décorez, tous les dix, d’une croix russe, vous leur donnez l’accolade, vous les embrassez, vous leur parlez encore, après quoi vous poussez ensemble des hourras à faire trembler la ville!...
Et ensuite, que feront ces héros? vous ai-je demandé. Vous m’avez répondu: «Ils partent demain. Ils retournent en Russie, naturellement: ils vont se battre de nouveau. Mais du diable s’ils retombent jamais prisonniers, maintenant! Ils tueront, ou seront tués.»
Dans le jardin, désormais illustre, qu’ils ont quitté, à la place même, aujourd’hui mémorable, que ces vaillants ont foulée, j’ai longuement rêvé de la sainte Russie. Étrange et mystérieuse, qui ne l’aimerait? Énorme et chargée d’avenir, comme une nuée l’est d’orage, qui ne la craindrait? Héroïque, patiente, croyante, qui en douterait?
Pascal, sinon le chevalier de Méré, fit jadis une distinction, qui devint fameuse, entre l’esprit géométrique et l’esprit de finesse. Et, en effet, il y a lieu de séparer l’esprit géométrique de tous les autres, et au besoin de l’isoler, comme une espèce de bacille: car il est nuisible, s’il habite tout seul en un cerveau.
Qu’est-ce en effet que cet esprit élémentaire, à l’usage des «pense-petit », ou du moins des «pense par A plus B», toujours affamés de preuves, et réclamant des «donc» irréfutables au tableau noir, exigeant des «par conséquent» à assommer un bœuf, bien qu’en général ceux-ci ne tuent pas une mouche? Ne le reconnaît-on pas? C’est la Logique, la gauche et puérile logique de Bouvard et Pécuchet, pour ne nommer que ces deux innocents. «Il n’y a pas que sept péchés capitaux, écrivait Maxime du Camp, mais encore un huitième, la logique, qui les explique et les excuse. »
Or ne nous occupons point de logique, dès que nous parlons des Russes. Laissons l’esprit géométrique, ne faisons point de stratégie, ne cherchons nullement à construire un superbe raisonnement, bien carré. Et si nous crions qu’en France nous avons profondément confiance en nos amis de Russie, il ne faut pas attendre ici de ces déductions établies avec des statistiques et des lignes tracées sur une carte.
Non, mais notre foi en eux vient de plus loin, mettons que ce soit du cœur. Accordons aussi que la poésie s’en mêle. Supposons enfin que notre instinct national nous y pousse: entre l’instinct et l’évidence, il y a quelque chaîne secrète.
La grande Russie nous émeut, nous impose. Son effort immense et inlassable, depuis tant de mois, à travers la neige, le vent atroce, le froid monstrueux des Carpathes, puis sous l’épouvantable ouragan de fer en Galicie, alors que ces splendides soldats repoussaient le déluge de mitraille avec leurs baïonnettes... Ah! qui pourrait songer à cette effrayante épopée sans frissonner d’admiration et d’amour? Comme leur avance, la retraite russe fut de pur héroïsme: les vainqueurs de la Marne et de l’Yser ont acclamé leurs frères d’armes.
Pourtant ce n’est point à tel fait ou à telle date que se rattache notre incoercible confiance. Elle existait avant la guerre. Y a-t-il un enfant qui n’ait prononcé ce mot «la Russie» sans un tonde vague mystère, et presque avec un peu d’effroi? Contrée lointaine et gigantesque, que des traîneaux parcourent au grand galop, Moscou resplendissante sous ses dômes d’or, la blanche Sibérie, les cosaques tourbillonnants, des armées rangées dans des plaines sans fin et criant «Vive l’Empereur!... ». Le cerveau d’un gamin aperçoit ensemble tout cela, dès qu’on lui nomme la Russie: et déjà voici qu’il croit, la foi lui est venue.
Elle ne fait ensuite que de s’affermir. Quiconque a rencontré un officier russe, le plus souvent très grand, robuste et de carrure impressionnante en sa tunique beige, l’aura vu souriant, paisible: «Mon pays n’est pas invincible, aura dit ce dernier, mais il est inévitable.» Hautaine parole!... Elle nous semble toute naturelle, cependant.
Peut-être parce qu’on rève, et que la songerie emporte l’âme au loin, bientôt la persuade... On a lu, on se souvient, des fantômes passent sous nos yeux, environnés de leurs cortèges, ou bien, s’ils sont tristes, penchant la tète... Et c’est le poète Ovide, vieillissant chez les Sarmates, au bord lointain de la mer Noire: son âme est brisée par l’exil, son front blanchit, son talent se fane. Il parle de glaçons affreux, de guerriers couverts de fourrures. Où donc se trouve-t-il? Parmi les ombres, aux confins du monde? Non, dans les steppes seulement où règne aujourd’hui l’empereur Nicolas II.
C’est le prince de Ligne, bouillant et charmant soldat, qui, visitant la Crimée avec Catherine II, se sent si éloigné de son petit monde d’Europe, qu’il perd un peu la tête, et pense rencontrer Iphigénie dans la Tauride. ainsi que Cléopâtre en personne et ses barques sur le Dnieper.
C’est la grande Catherine elle-même, dont, en 1787, le voyage fameux à travers ses États ne put durer moins de six mois, à tel point qu’elle en fit, pour mémoire, frapper une médaille, au revers de laquelle figurait la carte de cet empire sans bornes, digne des contes de Schéhérazade. Si la mode était encore de s’adresser d’assez impertinents cadeaux entre généraux de l’un à l’autre camp, comme au temps de Grammont, lors du siège de Lérida, le grand-duc Nicolas n’aurait-il pas bonne grâce à envoyer l’une de ces médailles aux maréchaux tudesques? Ceux-ci pourraient y trouver de quoi méditer.
C’est enfin le prince Koutouzow, en 1812, tel que Tolstoï nous l’a montré dans Guerre et Paix. A cette époque, nos deux puissantes nations, unies aujourd’ hui par une amitié fraternelle, combattaient: les deux aigles géants s’affrontaient. Napoléon s’était avancé follement, malgré lui peut-être. Et le vieux Koutouzow, chef suprême de l’armée russe, commandait avec obstination la retraite, en luttant glorieusement et magnifiquement, sans un instant de lassitude ni de trêve. Sceptique et haussant l’épaule, dès qu’on l’entretenait de plans de bataille, ou même d’ordres à donner, approuvant tout, méprisant tout, il savait néanmoins, en son patriotisme profond, obscur et infaillible, que l’incommensurable Russie ne pouvait être envahie ni battue, parce que la terre même s’y refusait, parce que la dernière parcelle de volonté, chez le moindre de ses habitants, se révoltait d’instinct contre une telle pensée, parce que tôt ou tard l’inépuisable résistance et l’âme même du pays viendraient à bout de tout.
Il se peut que Koutouzow eût alors compté sur l’hiver moscovite: mais il devait surtout faire fonds sur l’incroyable et sublime patience de ses soldats. Or, depuis tout ce temps, le Russe n’a point changé : qu’il aille ici ou là, il se bat, admirable et tranquille, sans une plainte. Voici une lettre d’un paysan de là-bas, qu’on a pu lire récemment. Le malheureux avait été blessé à mort en Galicie. Avant que de rendre le dernier soupir, il trouve encore la force d’écrire à sa femme:
Notre femme chérie, Lukeja Petrowna, j’ai à t’informer que notre dernière heure est venue. Dieu ne m’a pas permis que nous nous revoyions. Prends soin de Vasukta et de Dunka.
Si tu te remaries, veille à ce que ta nouvelle famille ne les batte pas. Vends ta jument à René Ryzhoff, mais pas moins de 70 roubles. C’est son prix aujourd’ hui. Fais blanchir la maison, et accepte trois roubles de Peter Betzouroff pour les avoines. Le vieil oncle Vlass blanchira la maison pour 20 kopecks.
J’ai été blessé dans la poitrine, et la balle a traversé, elle est sortie par le dos: c’était la volonté de Dieu.
Je pense, Lukeja, qu’il vaudrait mieux que tu vendes le veau, et que tu rachètes un poulain à Gavriloff. Les chevaux ne vont faire qu’augmenter... Pardonne-moi tout pour l’amour du Christ.
On se retient afin de ne pas pleurer devant cet héroïsme si soigneux et si doux. Que les stratèges démontrent leur confiance en notre forte alliée. Nous avons aussi, pour fonder notre foi en l’émouvante Russie, toutes les raisons du cœur, qui sont irréfutables.
LES DIPLOMATES
Table des matières
13 août 1915.
C’est une bagatelle, aujourd’hui, que de dire: «Il n’y a qu’à donner telle ou telle chose à la Roumanie... Persuadons d’abord à la Serbie que... Quand la Grèce aura bien vu vers quel gouffre...» Et autres propos aimables.
On allume une cigarette, et voilà résolu le problème du nouvel Orient. Une femme se verse une tasse de thé, en projetant quelque hardi traité : la tasse n’est pas bue, qu’il est signé. Le baron rencontre un ami dans le métro: «Eh bien! et cette Bulgarie? — Mon cher, un simple emprunt, c’est si facile... »
Ravissante désinvolture, négligence pleine de grâce. Cependant, s’agit-il de la moindre entreprise privée, veut-on vendre un bout de terrain, engager quelques sous, profiter demain d’une aubaine? Ce sont alors des extravagances de mystère, et des embarras à faire peur aux gens, un amphigouri qui n’en finit plus. Bref, alors qu’on s’accorde en cinq minutes avec tous les ministres des Balkans, l’on met pourtant quatre ou cinq mois à ne plus s’entendre avec un homme d’affaires.
En réalité, rien ne va sans délais, rien ne coule de source. Conclure le plus chétif arrangement international équivaut à réunir dans la même chambre des chiens et des chats, des loups et des requins, des aigles et des moineaux, sans oublier les corbeaux, qui ne manquent jamais. Pareil miracle, ou, si l’on veut, pareil scandale ne s’obtiennent pas sur-le-champ, ni sans promesses longuement calculées, qu’auront encore travesties mille atténuations oratoires, voire non dépourvues de certaine politesse menaçante. Il y aura eu lieu d’affirmer, tout en évitant une exagération qui eût produit quelque fâcheux effet; d’écrire, mais après avoir envisagé toutes les aventures auxquelles un papier pouvait se trouver réduit, avant que l’adversaire ne le déchirât ou ne le nommât en badinant un chiffon; de témoigner, enfin, tout en causant, cette vague et inutilisable franchise qui est l’a b c du meilleur style ambassadeur.
Ce style lui-même, il en faut pouvoir jouer à merveille, si l’on prétend vraiment faire œuvre utile en négociations. Il semble qu’on l’attrappe à l’usage, mais non pas toujours cependant, et rien n’est moins aisé, vu qu’il a ses règles fort exactes, fort délicates, règles de quantité non moins que de qualité, le style des ambassades devant atteindre au nombre, à la sonorité, en même temps que tout désigner au moyen des termes les plus éloignés, les plus souples et les plus graves qui soient: la gaieté, toutefois, n’en est pas exclue, pourvu que celle-ci ne naisse point à la première lecture d’un texte, mais bien à la seconde, et dès qu’on y réfléchit. «J’ai deux cents manières de faire regarder le ciel par deux beaux yeux», ainsi s’exprimait avec satisfaction le grand peintre Guido Reni, en pensant aux madones et aux saintes innombrables de ses tableaux. «J’ai deux cents manières de dire oui, et autant de dire non», déclarerait un bon diplomate. Peut-être ajouterait-il qu’elles sont interchangeables.
L’on conçoit qu’un tel talent ne s’acquiert pas en peu de mois: de longues études et une pratique assidue peuvent seules y amener. Un diplomate ne s’improvise pas: aussi en avons-nous relativement très peu, et même en eussions-nous beaucoup, du reste, que ce serait à peine assez. Ils forment l’armée active du temps de paix. Le service diplomatique, en de certaines conditions, devrait être obligatoire.
Or, puisque c’est un métier que de faire un traité comme de faire une pendule, d’où vient donc un certain ton d’ironie, aussitôt qu’on parle des diplomates et de leurs minutieux ouvrages? Tels et tels dédaigneux donneraient à croire que des sinueux souterrains si laborieusement creusés par nos sapeurs de la carrière, et de leurs mines et contre-mines, bref de toutes ces tranchées pacifiques où ils s’illustrent pendant l’année entière, autant emporte le vent — le vent du moindre boulet, s’entend.
Un guerrier ne se privera pas de juger que le diplomate est irrésistible, mais seulement à la tête de deux millions d’hommes. Un parlementaire s’affligera à la pensée du pauvre ambassadeur abandonné si loin, tout seul, tristement privé du contrôle et des lumières de nos grandes assemblées. Il n’est pas jusqu’au penseur élégant, qui ne raille avec art touchant la fameuse valise diplomatique ou le carrosse de gala: savoir pourtant si celui qui mènerait notre plaisant à l’Académie le ferait autant rire.
Pour déférente qu’elle soit, cette nonchalance à l’égard des diplomates a de quoi surprendre. Mieux vaudrait les admirer honnêtement. Et tout d’abord parce qu’ils ont un langage qui leur est propre, des traditions particulières, des usages. On les reconnaît presque au costume, au geste plutôt. Ils forment tribu, révérence parler. Avant la guerre, il n’était question que de décentraliser, on chérissait les provinces, chacun s’avouait féru de son quartier. Ce n’est évidemment pas une province que le quai d’Orsay, mais c’est bien un quartier, pour le moins.
Puis, la courtoisie, dans la carrière, ne saurait périr. Ainsi qu’Henri Heine en usait sur le boulevard, on se ferait bousculer exprès, ou contredire par un diplomate, pour le seul plaisir de l’entendre s’excuser ensuite. Nombre de Français ne se lasseront jamais de goûter ces délices. Une soirée où se trouvent beaucoup d’ambassadeurs et d’attachés semble d’un autre temps: ce n’est pas une réception rose, comme les aimait lord Byron chez lady Cork, ni grise, comme il les craignait tant ailleurs, mais c’est une soirée gorge-de-pigeon.
En outre, tout ce monde a beaucoup voyagé. Il n’est si mince attaché d’ambassade qui ne puisse dire: «J’étais là, telle chose m’advint.» De façon que nous l’imaginons à son gré, soit environné de puissants vizirs, soit aux pieds d’exquises autant qu’innombrables princesses lointaines: conte bleu.
Enfin les diplomates ne nous apparaissent-ils pas surtout comme les plus grands et les plus savoureux des poètes? Des personnes difficiles semblent parfois regretter que la guerre n’ait pas encore mieux inspiré — en quoi elles se trompent, et sont fort injustes — nos porteurs de lyres. Mais que ne lisent-elles dans leur journal, chaque matin, l’article de politique extérieure? Un lyrisme attique et mesuré l’anime, on y voit chatoyer des rêves charmants, que Shéhérazade eût à peine embellis. N’est-ce point là nous rouler dans l’écharpe d’Iris, et nous bercer sous les lauriers du Bois Sacré ? Après les neuf Muses, il en existe sans doute une dixième, à savoir: la Diplomatie.
Un lettré chinois composa un jour trois jolis vers: «Prends une libellule, coupe-lui les ailes, et c’est un piment.» Son maître les corrigea toutefois, et refit ainsi l’épigramme: «Prends un piment, ajoute-lui des ailes, et c’est une libellule.»
De même les diplomates ajoutent-ils des ailes à tous les piments. Ensuite, ceux-ci s’envolent, et font du chemin.
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