Czytaj książkę: «Nouvelles et Contes pour la jeunesse»
Madame Guizot
Nouvelles et Contes pour la jeunesse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066088453
Table des matières
MARIE OU LA FÊTE-DIEU
LA VIEILLE GENEVIÈVE
AGLAÉ ET LÉONTINE ou LES TRACASSERIES.
HÉLÈNE OU LE BUT MANQUÉ.
ARMAND ou LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.
JULIE ou LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.
LES PETITS BRIGANDS
Marie.—La vieille Geneviève
Aglaé et Léontine.—Hélène ou le but manqué
Le petit Garçon indépendant
Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
Les petits Brigands.
MARIE
OU
LA FÊTE-DIEU
Table des matières
Après avoir, dans les commencements de la révolution, suivi son mari en pays étranger, madame d'Aubecourt était revenue en France, en 1796, avec ses deux enfants, Alphonse et Lucie; comme elle n'était point sur la liste des émigrés, elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper d'obtenir pour son mari la permission de revenir. Elle demeura deux ans à Paris dans cette espérance: enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle désirait, et ses amis l'assurant que le moment n'était pas favorable pour solliciter, elle se décida à quitter Paris et à se rendre dans la terre de son beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son mari désirait qu'elle habitât en attendant qu'il pût se réunir à elle; d'ailleurs, madame d'Aubecourt n'ayant d'autre ressource que l'argent que lui envoyait son beau-père, elle était bien aise de diminuer la dépense qu'elle lui causait, en allant vivre près de lui. Toutes les lettres de M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies de plaintes sur la dureté des temps, sur son obstination à suivre des démarches inutiles, à quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris, ayant déjà assez de peine à se tirer d'affaire chez lui, où il mangeait ses choux et ses pommes de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche; mais il était disposé à se tourmenter sur sa dépense; et madame d'Aubecourt, quelle que fût l'extrême économie avec laquelle elle vivait à Paris, vit bien qu'elle ne pourrait le tranquilliser qu'en allant vivre sous ses yeux.
Elle partit avec ses enfants au mois de janvier 1799, pour se rendre à Guicheville; c'était le nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze: renfermés depuis deux ans à Paris, où leur mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère s'occuper d'eux, ils furent enchantés de partir pour la campagne, et s'inquiétèrent fort peu de ce que leur dit madame d'Aubecourt sur les précautions qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner et impatienter leur grand-père, que l'âge et la goutte portaient assez habituellement au mécontentement et à la tristesse. Ils montèrent pleins de joie dans la diligence; cependant, à mesure que le froid les gagnait, leurs idées se rembrunissaient. Une nuit passée en voiture acheva de les abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain au soir à l'endroit où ils devaient quitter la diligence, ils se sentaient le coeur serré comme si depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur. Il fallait faire encore une lieue pour arriver à Guicheville; il fallait la faire à pied, à travers une campagne couverte de neige, car M. d'Aubecourt n'avait envoyé au-devant d'eux qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, d'un air effrayé, regarda sa mère comme pour lui demander si cela était possible. Madame d'Aubecourt lui fit observer que puisque leur conducteur était bien venu de Guicheville à l'endroit où elles étaient, rien ne s'opposait à ce que de l'endroit où elles étaient elles allassent à Guicheville.
Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé la liberté de ses jambes, il avait repris toute sa gaieté. Il se mit à marcher devant pour éclairer, disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il appelait des précipices; causant avec l'âne, qu'il tâchait d'engager à hennir, et faisant un tel bruit de gare à vous! gare la fondrière! qu'on l'aurait pris à lui tout seul pour une caravane; il parvint à égayer tellement Lucie, qu'en arrivant elle avait oublié le froid, la nuit, la neige. Leurs rires, en traversant la cour du château, attirèrent deux ou trois vieux domestiques qui, de temps immémorial, n'avaient pas entendu rire à Guicheville; le gros chien en aboya avec des hurlements, comme d'un bruit qui lui était tout-à-fait inconnu. Ils continuaient dans l'antichambre, lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte du salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit le calme, et les voyant tous les trois mouillés et crottés de la tête aux pieds:
—Si vous aviez voulu venir il y a six mois, comme je vous en pressais continuellement... dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas eu moyen de vous faire entendre raison.
Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et M. d'Aubecourt les mena dans un grand salon à boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès d'un petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants eurent le temps de reprendra toute leur tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui se fâchait contre le paysan qui les avait amenés de ce qu'il avait placé leurs paquets sur une chaise au lieu de les mettre sur une table.
—Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on commence à mettre ma maison en désordre.
L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent exercice qu'il avait donné à sa poitrine, sortit pour boire un verre d'eau, et peut-être aussi pour se désennuyer un instant en quittant le salon. Il eut le malheur de boire dans le gobelet de son grand-père; mademoiselle Raymond, qui s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à la maison.
—On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de Monsieur.
Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. Mademoiselle Raymond voulut lui prouver qu'il devait le savoir; Alphonse répliqua. Mademoiselle Raymond continua à se fâcher, et Alphonse, se fâchant à son tour, répondit à mademoiselle Raymond quelques mots assez peu polis, et rentra dans le salon en fermant la porte très-fort. Mademoiselle Raymond y entra l'instant d'après, et ferma la porte avec une précaution marquée, et d'une voix encore toute agitée par la colère, elle dit à M. d'Aubecourt:
—Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les portes fort, vous aurez la bonté de le dire vous-même à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne me permet pas de lui parler.
—Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, répondit M. d'Aubecourt, c'est comme cela qu'on élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier devant eux.
Heureusement que madame d'Aubecourt se trouva à côté de son fils; elle lui serra le bras pour l'empêcher de répondre à son grand-père; mais il trépigna d'impatience et garda le silence jusqu'à l'heure du souper: à table, on ne mangea guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt après madame d'Aubecourt demanda la permission de s'aller reposer. Lorsqu'ils furent dans la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt et sa fille, Lucie, qui s'était contenue jusqu'alors, se mit à pleurer; et Alphonse, se promenant dans la chambre avec agitation, disait:
—Cela commence joliment! puis il reprenait:
—Que mademoiselle Raymond s'avise de me parler encore sur ce ton-là!
—Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de sévérité, songez que vous êtes chez votre grand-père.
—Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.
—Vous êtes dans un lieu où la volonté de votre grand-père est qu'on la traite avec égard.
—A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.
—Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'égards envers elle si elle était avec vous ce qu'elle doit être.
—Autrement, je ne lui dois rien.
—Vous lui devez tout ce que vous devez aux volontés de votre grand-père, à qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous est ordonné de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur épargner même les mécontentements injustes; puis elle ajouta plus tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et l'injustice; ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; mais vous auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que vous l'avez passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos droits, ou que rien vous oblige à contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien da condamnable. Il faut que vous commenciez à apprendre, toi, Alphonse, à réprimer ta vivacité, qui pourrait te faire commettre des fautes graves; et toi, Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre apprentissage de patience et de courage.
Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils étaient remplis de confiance en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à laquelle il était impossible de résister. Lucie fut toute consolée par ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il était si agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la nuit; et il n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au lendemain matin.
En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le ramage des oiseaux. Il s'était persuadé, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas chanter à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau soleil et un temps doux qui fondaient la neige, ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au printemps. Cette idée les avait mis en gaieté. Alphonse se mit en gaieté comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la conduisit, un peu malgré elle, dans les boues du parc, d'où elle ne se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et fut deux ou trois fois au moment de se désespérer. Alphonse, tantôt l'aidant, tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint content de tout et disposé à passer beaucoup de choses à mademoiselle Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame d'Aubecourt n'avait point amené de femme de chambre, en sorte que mademoiselle Raymond lui avait proposé, pour la servir, une jeune paysanne nommée Gothon, dont elle était la marraine, et que madame d'Aubecourt avait acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires, disant que de la main de mademoiselle Raymond elle était sûre qu'elle lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée, s'était perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mère, et que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, était extrêmement aimable.
Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le monde en avait dans la maison, car tout le monde était grondé. C'était au fond une assez bonne fille, mais facile à fâcher, sujette aux préventions, et qui, accoutumée à être la maîtresse, craignait tout ce qui pouvait gêner son autorité. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne se mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui avait causée son arrivée. Monsieur d'Aubecourt, qui avait été balancé entre le désir de dépenser moins d'argent et la crainte du dérangement que devait faire l'établissement de sa belle-fille dans le château, se rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refusé de faire des visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le plus grand soin de se conformer à toutes ses habitudes; ainsi tout allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent guère pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, accoutumé à manger seul, assurait que le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira jamais que des lèvres, car un éclat de rire faisait tressaillir M. d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-même, et dont il comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et remuant de côté et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en passant, accrocher et casser quelques branches.
Madame d'Aubecourt était depuis six semaines environ à Guicheville quand elle reçut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un village à deux lieues de là. Adélaïde devait être alors à peu près de l'âge de Lucie: elle avait perdu sa mère en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle était extrêmement délicate et que l'air du pays lui était bon, on l'y avait laissée fort longtemps. La révolution était arrivée, son père avait quitté la France, et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, âge qu'elle avait alors, il avait pensé que le plus sage était de la laisser encore chez sa nourrice, où il espérait la venir bientôt reprendre. Les choses avaient tourné autrement; M. d'Orly était mort peu de temps après son arrivée en pays étranger, ses biens avaient été vendus, et la nourrice d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée et avait quitté le pays, emmenant Adélaïde, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait été longtemps sans savoir où elle était allée: enfin on venait de l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent, recommandait à sa femme d'aller voir Adélaïde.
M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le père, et avait été ami intime de son fils; il lui avait demandé en mourant de prendre soin de sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs fois à son père dans ses lettres, celui-ci n'avait jamais répondu sur ce point; d'où M. d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle était devenue. M. d'Aubecourt le père en savait pourtant quelque chose. La nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout ce qui pouvait le déranger et lui coûter de l'argent, avait cherché à croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était morte comme il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les enfants, l'avait confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait peut-être fondée, parce qu'on est porté à croire ce que l'on désire. La nourrice, assez mal reçue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât Adélaïde, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insisté, et Adélaïde était toujours avec elle.
Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu cette nouvelle, elle en parla à son beau-père, en lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.
M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle Raymond, qui se trouvait là, assura madame d'Aubecourt que le chemin était très mauvais et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien qu'ils savaient déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. Cependant, quel que fût son désir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer. L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne l'empêchait pas d'être d'une grande fermeté sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit donc un matin avec Lucie, enchantée de faire connaissance avec sa cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues à pied.
En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait avoir leur cousine, élevée parmi les paysans.
—Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en montrant une jeune fille qui accourait avec deux ou trois petits garçons pour les voir passer. Il y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants, pour les voir de plus près, se mirent à courir dans la mare en les éclaboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter; sa mère l'en empêcha.
—Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était à ma cousine que j'eusse voulu jeter des pierres.
Lucie se récria contre cette idée, et l'un des petits garçons ayant nommé la jeune fille Marie, elle fut toute soulagée de ce que ce n'était pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu barboter de cette sorte avec une troupe de petits polissons.
Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice d'Adélaïde; ils la trouvèrent accablée d'une maladie de langueur qui la minait depuis six mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette pauvre femme, qui la connaissait, lui dit qu'elle était bien heureuse de la voir avant de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu l'intention de faire écrire par le maire à monsieur d'Aubecourt, car, disait-elle, not'fille (c'était ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses beaux-frères ne vinssent, aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, et chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car elle n'avait rien à lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit à pleurer. Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, qui n'avait pas voulu l'écouter, et elle commençait à se répandre en plaintes sur la dureté des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la charge d'une pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui demander si elle avait des papiers. La fermière lui montra une attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune qu'elle avait quittée, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, baptisée sous le nom de Marie-Adélaïde, et un autre du maire de la commune où elle se trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom de Marie était bien la même que celle qu'elle avait amenée dans sa commune, et dont l'âge et le signalement se rapportaient exactement à ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.
—Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.
—Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne Vierge est sa vraie patronne, elle l'a sauvée d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela dans le village.
Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse se mit à rire de l'idée qu'il avait pensé jeter des pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce moment en chantant à pleine voix; elle portait une bourrée qu'elle avait été ramasser, elle la jeta à terre en entrant, et parut un peu étonnée de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait éclaboussées et le petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.
—Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si toutefois elle veut bien le permettre.
Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.
—Elle était faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice d'un air un peu piqué; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre à la nourrice que toute la famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa mère, avait été, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'était pas par hauteur qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir une cousine paysanne l'étonnait beaucoup, et tout ce qui l'étonnait l'embarrassait. Marie, aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser sans remuer et sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira vers elle avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait à son père. La ressemblance, en effet, était frappante. Marie était fort jolie, elle avait de beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps très-doux, quoique les habitudes de son éducation donnassent de la brusquerie à ses manières; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire s'il n'eût été gâté par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des mouvements forts; son teint un peu hâlé était animé et brillant de santé; elle était bien faite, grande pour son âge; et si elle ne s'était pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tête ni répondre un mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se désolait:
—Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est fourré quelque chose dans la tête, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit à crier pour gronder Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre impression. Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait l'air doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge avec autant de chaleur qu'elle en avait apporté à se fâcher contre elle. Marie souriait et la regardait avec amitié, mais toujours sans rien dire et sans remuer de sa place.
Madame d'Aubecourt promit à la nourrice qu'elle entendrait bientôt parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec un peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien sûre qu'elle parviendrait à engager son beau-père à la recevoir chez lui; il était le plus proche parent qu'elle eût en France, et il était bien impossible qu'il ne sentît pas ce que le devoir lui prescrivait à son égard; mais elle savait quelle contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. M. d'Aubecourt attendait avec quelqu'inquiétude le résultat de la visite: il n'y avait rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt écrivit à tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne fût véritablement Adélaïde d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:
—Je verrai.
Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et n'entendant pas parler de madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, fit écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on parlait de Marie dans le château, combien dans le pays on murmurait de ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. La visite de madame d'Aubecourt chez la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au régisseur, au curé, et surtout à mademoiselle Raymond, à qui cela donnait beaucoup d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M. d'Aubecourt, pour se débarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se hâta d'en profiter. La situation de Marie l'inquiétait véritablement, et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son éducation, mais employé à en recevoir une mauvaise.
Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où elle viendrait chercher Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes. Celui qui devait emmener Marie était monté par une paysanne que madame d'Aubecourt avait louée pour servir la nourrice dans sa maladie, que malheureusement elle prévoyait ne pouvoir être longue; n'ayant pas les moyens de la récompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle voulait au moins s'acquitter de la manière qui était en son pouvoir: elle lui avait déjà envoyé quelques médicaments propres à son état, et quelques provisions un peu plus délicates que celles auxquelles elle était accoutumée. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une extrême satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte d'aisance.
En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent, et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous le sien, lui dit d'un ton ferme:
—Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bonté de venir avec moi sur-le-champ. Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras en lui disant:
—Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprès de sa nourrice, elle se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame d'Aubecourt, toute émue, fut cependant encore obligée d'employer son autorité pour les séparer.
Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien dire, et quelquefois laissant échapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de quelque temps elle commence à sourire des caracoles qu'Alphonse essaie de faire faire à sa monture. Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace de s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant tous les autres; elle court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle parle à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer dans le devoir; mais voyant qu'il est prêt à recommencer, elle oblige Lucie à prendre le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir à bout de l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait la bonne intelligence entre les deux cousines. Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en arrivant à Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M. d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. Elle en est bientôt tirée par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens élevés dans la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le choquait: il s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans ses bras avec un air de colère qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce qu'elle dirait sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt ne la forçait un peu à chercher ses expressions. Alphonse la prévient en lui disant que si son chien était mieux élevé, il ne se serait pas attiré un traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir. Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence à son fils, qui voudrait répondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas adressé, oblige aussi à se contenir, s'en va emportant son chien et tout son ressentiment.
De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui se souvenait du coup de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'écartait sans l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupée à courir après son chien, à le défendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos entre ses craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion pour Marie, don't elle épiait avec avidité toutes les sottises; et les sottises de Marie étaient presque aussi fréquentes que ses mouvements.
Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle osait à peine élever la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant les premiers jours, il était impossible de la faire manger; mais aussitôt qu'on était sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, où Alphonse allait bientôt la rejoindre; c'était celui de la maison avec qui elle s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, ils se le disputaient de folies. Marie, extrêmement adroite, apprenait à Alphonse à viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois à Alphonse de casser des vitres, dont l'une appartenait à la fenêtre de mademoiselle Raymond. En revanche, il apprenait à sa cousine à faire des armes, et ils rentraient souvent tous deux le visage égratigné. Marie savait, avec des épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir grimper aux arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans cet exercice, et alors elle la grondait sévèrement. Marie rentrait aussitôt dans la tranquillité et dans la modestie: elle respectait beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui désobéir en face; mais aussitôt qu'elle n'était plus avec elle, soit étourderie, soit qu'elle ne comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne l'y avait jamais accoutumée, elle semblait oublier tout qu'on lui avait dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle écoutait volontiers Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'était pas opiniâtre; mais comme on ne lui avait point appris à réfléchir, ses idées ne s'étendaient jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie la dominait, elle ne pensait pas à autre chose. Elle parlait fort peu et remuait presque toujours: le mouvement était sa vie. Quand la timidité la forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne tournait pas pour elle au profit de la réflexion; la contrainte où elle se trouvait absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point, comme les autres jeunes filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle ne trouvait pas le château de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle avait répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas à jouir des agréments et des commodités qui s'y trouvaient, et elle s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable à celle que Lucie portait tous les jours: elle avait été enchantée de se voir mise comme une dame; mais la robe était toujours de travers, le cordon de la coulisse d'en haut noué le plus souvent avec celui de la coulisse du bas de la taille. Elle oubliait la moitié du temps de mettre ses bas; et ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, étaient toujours ébouriffés d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset, elle se l'était laissé mettre sans rien dire, car elle ne résistait jamais; mais l'instant d'après le lacet avait été rompu et les baleines brisées; on l'avait raccommodé deux ou trois fois, enfin il avait fallu y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie voir sa nourrice, accompagnée de Gothon: tandis que cette fille était allée faire une course dans le village, Marie s'était sauvée dans les champs pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait fallu la chercher une partie de la journée, et tout avait été en émoi à Guicheville, où l'on s'inquiétait de ne pas la voir revenir.