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Louis-Sébastien Mercier
Contes moraux, ou Les hommes comme il y en a peu

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304263
Table des matières
A MADAME M**.
PREFACE.
ERRATA
SOPHIE, CONTE MORAL .
ROSE, CONTE MORAL.
RENSI, ANECDOTE JAPONOISE. CONTE MORAL.
CONTES
MORAUX
,
OU
LES HOMMES
COMME IL Y EN A PEU

A PARIS,
Chez PANKOUKE.
1768.
A MADAME
M**.
Table des matières
CE que je vous-présente est bien au-dessous de ce que vous méritez. Les belles actions de la vertu n’étonneront pas votre ame puisqu’elle y est accoutumée; votre cœur sensible n’apprendra pas à sentir, il s’émeut aisément à la vue de l’insortune; votre esprit vif&pénétrant jugera avec rigueur ce que le mien aura produit avec négligence, aussi je ne crois pas avoir trouvé les moyens de vous plaire en vous offrant ces bagatelles; mais Si vous les regardez comme une preuve de mon estime, vous aurez surement deviné mon but.
PREFACE.
Table des matières
J’Etois à la campagne occupé d’idées profondes&sérieuses que tout me portoit à égayer; car je le sens fort bien, l’homme n’est pas fait pour refléchir toujours, je ne fais pas même si l’habitude de la réflexion est un état naturel; aussi, quoiqu’embarrassé dans une fuite d’études fatiguantes&qui me plaisent, j’ai toujours pensé qu’une belle action faisoit plus d’honneur au genre humain que la solution du problême le plus compliqué, qu’une feule larme que fait couler le sentiment, est plus délicieuse que le plaisir que peut produire une démonstration métaphysique,&que les mouvemens enchanteurs d’un cœur tendre, sont bien au-dessus des distractions pénibles d’une science orgueilleuse. C’est pourquoi, tout en jouant avec les mondes sur mon bureau, j’ai trouvé le plus grand des plaisirs à peindre des bons cœurs; cette occupation m’a servi de délassement &ce délassement me faisoit trouver le bonheur.
Qu’on ne soit donc pas surpris si tous les Etres que j’ai essayé de peindre sont vertueux, le seul nom de la vertu m’enthousiasme, comme le seul nom du vice me fait rougir; d’ailleurs retire à la campagne depuis quelque temps, j’y suis environné par des personnes qui pensent comme moi,&qui sont ainsi toujours présentes à ma mémoire. Si le Peintre prend ses couleurs sur sa palete, le Moraliste ne peut peindre que les hommes qu’il voit,&comme tous ceux que j’ai eu sous mes yeux sont généreux&sensibles, sages&religieux, éclairés&modestes, j’ai été obligé de tracer les effets sublimes du désintéressement, les charmes de la sensibilité, les avantages de la vertu, le prix de la Religion&les plaisirs de la modestie; les hommes m’ont fourni ces caractères intéressans de bonté sans foiblesse,&d’assabilité sans dissimulations. Les femmes m’ont appris qu’elles pouvoient unir la raison&l’esprit sans les ternir par trop d’amour propre,&avoir de la politesse sans blesser la vérité. J’ai vû entr’elles la beauté sans prétention, les graces sans artifice,&le génie sans hauteur; je l’ai peinte, on doit m’en savoir gré.
Il étoit important de faire mon histoire, afin d’indiquer les raisons qui m’ont déterminé, contre l’usage, à n’employer que des sujets également vertueux. Car je savois bien que l’intérêt en devoit être moindre; mais aussi il me semble que pour les cœurs sensibles le plaisir en doit être plus vif, l’ame est gênée par les succès des vicieux; d’ailleurs la vertu n’est-elle pas assez touchante par elle-même pour qu’on la laisse seule conduire l’action? Il m’en eût couté de peindre des monstres, &je n’aurois pas voulu éprouver les déchirements de l’unique&de l’immortel Richardson lorsqu’il ourdissoit la trame scélerate de l’abominable Lovelace avec la même main qui avoit su former les traits de l’angélique Clarisse.
Il est cependant vrai que je cours risque d’avoir calomnié la vertu en ne la peignant pas dans tout son éclat. Malheur à moi, car je l’aime avec transport. Si je vous déplais donc dans mes tableaux, pardonnez-moi en faveur de mes intentions; mais si je puis plaire à quelques-uns, je ne mérite rien de leur part. C’est à la vertu que je dois tout.
ERRATA
Table des matières
Fautes qui sont des contre sens, j’ai négligé celles d’ortographe.
Page4. ligne12. gens lisez genes — 17. voyez lisez croyez
19. ligne3. nous lisez vous
27. ligne23. vient lisez vint
46. ligne5. il chercha de lisez il chercha les moyens de
71. ligne6.&qui lisez&qu’il
75. ligne26. évite lisez irrite
76. ligne12. le lisez se
78. ligne16. ses lisez les
116. ligne6. me le lisez me les
130. ligne27. rencontra lisez trouva
160. ligne3. elle fis lisez elle le fit
197. ligne4.&les rend lisez&qui les rené
220. ligne14. leurs amours lisez leur amour
225. ligne2. tous lisez vous
SOPHIE,
CONTE MORAL.
Table des matières

ORVAL habita pendant longtems une grande ville, où il eut des amis distingués sans avoir une fortune brillante: il étoit honnête homme, il n’est pas surprenant qu’il fût pauvre: il étoit vrai, ses connoissances ne devoient pas être nombreuses: il avoit un cœur tendre&généreux; mais ce présent du Ciel lui seroit devenu inutile, s’il n’avoit pas eu le bonheur de trouver une femme qui mérita toute sa tendresse,&une fille qui fut l’enfant de son cœur par ses qualités&ses vertus.
La mort enleva bientôt à Dorval son épouse, &le laissa seul chargé de l’éducation de Sophie; il sut son précepteur, son pere&son ami; quel précepteur! Dorval connoissoit les hommes; quel pere! Il en aimoit tous les devoirs; quel ami! il avoit été malheureux. Il forma le cœur de sa fille en exerçant sa sensibilité; il lui montra qu’une grande partie du bonheur qu’on pouvoit espérer, étoit placée dans le bonheur des autres; il lui apprit ainsi le grand art de plaire, en respectant toujours la vérité&la vertu; il l’accoutuma de bonne heure a la physionomie de l’infortune; il lui donna cette philosophie de l’ame qui la rend ferme sans la roidir, qui l’éléve sans l’enfler, qui maitrise les passions sans les anéantir,&qui conservant au sentiment toute son énergie ne laisse d’autres portes ouvertes à l’affliction, que celles que peuvent offrir un cœur sensible&une ame raisonnable. Dorval ne se contenta pas d’avoir donné à Sophie une éducation extraordinaire; il joignit de plus à ces traits mâles d’une vertu solide, le coloris enchanteur d’un esprit orné: il la familiarisa de bonne heure avec l’histoire, qui ne lui montra les crimes du monde, que pour apprendre à les redouter,&qui ne lui fit saisir quelques traits des vertus qui y nagent épars, qu’afin qu’elle se les rendit propres&leur accordat un degré d’estime d’autant plus grand, qu’ils avoient été plus généralement utiles. Son ame fut encore remuée par les charmes séducteurs de la poésie; faite pour sentir, elle s’épanouït en s’y livrant; & son cœur en devint meilleur, parce qu’il devint plus sensible. Il est certain qu’un homme dont le cœur s’émeut aisément, est incapable de bassesse, ou de méchanceté.
C’est ainsi que Dorval remplissoit la tache que la nature impose a tous les peres; mais il eut bien des obstacles à surmonter pour réussir dans ses desseins; sa sœur qui vivoit avec lui étoit Une femme du monde, qui ne comprenant point la bonté de ses vues devoit nécessairement les traverser,&qui chérissant assez sa niéce pour lui taire gouter les seuls plaisirs qu’elle estimoit, ne vouloit aussi lui inspirer que ses goûts; elle desaprouvoit sans cesse l’éducation qu’on donnoit à Sophie; elle se plaignoit que l’on prit un si grand soin d’une ame qu’on ne pouvoit pas voir; qu’on cherchât a rendre sensible le cœur, qu’on ne cherchoit plus qu’à tromper; elle étoit désolée qu’on ne tournât pas toutes ses attentions vers l’extérieur, qui assuroit tous les talens, qui donnoit toutes les qualités, qui défioit l’esprit &le sçavoir. Il saut qu’une femme plaise dans le monde, disoit-elle, elle n’est faite que pour cela: c’est le seul moyen par lequel elle peut être utile aux autres&agréable à elle-même; mais comment y plairoit-elle, si elle ne prend pas ces façons? L’étourderie y joue le role de l’esprit; la bagatelle celui de la raison&le persiflage tient lieu de bon sens. Sans être vicieux, ce n’est pas si mal de montrer qu’on pourroit l’être;&pour ce qui regarde les autres, il ne faut s’en occuper que comme des chimères qui peuvent affecter désagréablement le cœur. Je vous assure, mon frère, que quand on veut penser sérieusement à soi, à ses ajustemens, a ses plaisirs,&ce n’est pas être ridicule, on n’a point de tems de reste... D’ailleurs on trouve toujours assez de liaison; les amis sont des gens dont on se passe facilement; ils exigent des égards&cela incommode. Dorval l’écoutoit avec peine, mais il répondoit toujours avec autant de solidité que de douceur. Ma chère sœur, vous ne connoissez pas ce monde que vous peignez si bien à quelques égards; vous le voyez trop leger pour estimer justement la conduite des autres; mais ses médisances sont pour l’ordinaire aussi exactes que cruelles&quoiqu’on se moque au dehors de l’éducation que je donne à ma fille, soyez sure qu’on m’approuve en particulier; vous me blâmez, parce que je cultive par les sciences son esprit qui s’y trouve propre; prenez garde qu’il n’est pas question de cette science froide qui glace l’ame, mais de celle qui forme l’esprit&le jugement; je serois bien fâché que ma fille fût sçavante; mais je veux qu’elle soit heureuse. Que deviendroit-elle, si elle n’avoit pas du courage&de la vertu? Si elle se marie, elle aura un homme de mérite pour époux, qui aura jugé sou esprit, admiré son caractère, apprécie ses connoissances,& connu son cœur. Quelles richesses pour le sage, que la sagesse&la vertu! les agrémens d’une femme bien élevée seront toujours la dot qu’il souhaitera. D’un autre côté, si elle ne se marie pas, elle ne restera point abandonnée; elle méritera de bonnes connoissances, elle aura des amis dignes de son. attachement,&elle ne craindra point le chagrin.
Sophie en sentant toute la bisarerie de sa Tante, conserva pour elle tout le respect que son âge exigeoit; elle eut cependant assez de discernement, pour connoitre que la raison& la vérité parloient par la bouche de son père; &elle se trouva assez de sagesse pour n’écouter que ses avis&ne profiter que de ses leçons. Il étoit fort étonnant de voir Sophie dans l’âge le plus tendre ne juger jamais d’après l’authorité, rappeller tout à un examen judicieux, écarter sans cesse ce faux éclat qui pare l’Illusion, n’être point séduite par ce qui affecte les sens,&ne donner son estime qu’après avoir trouvé des objets qui la méritoient; mais son cœur s’ouvroit dès que son Père vouloit l’instruire,&elle retenoit toujours fortement ce qu’elle n’avoit jamais écouté qu’avec plaisir; ce qui fit sans doute sur elle la plus grande impression, c’est qu’elle apprit à aimer la vertu en la voyant pratiquer,&qu’elle souhaita de ressembler à Dorval par son bonheur comme par sa vertu.
Dorval retiré avec sa famille à la campagne, y menoit une vie douce&agréable; son uniformité n’ôtoit rien à ses agrémens; ce qui est véritablement aimable ne peut manquer de l’être toujours; d’ailleurs quels charmes plus puissants pour un Père, que les plaisirs qu’il trouve dans un enfant qui répond à ses vœux! quelle joye plus vive que celle que peut inspirer à un enfant l’amour toujours nouveau d’un pére aimable&aimé! Sophie&Dorval éprouvèrent toutes ces délices,&leur solitude sut toujours égayée par le spectacle de leur sentiment. C’est une preuve de vertu&de raison que d’aimer ainsi la vie domestique. Il faut avoir l’ame bien riche, pour ne pas y trouver l’ennui,&s’être formé un cœur bien sensible pour voir toujours avec intérêt les mêmes personnes&s’amuser toujours avec les mêmes objets.
Dans le voisinage de la campagne de Dorval, il y avoit un jeune homme, qui ayant perdu depuis peu son père, étoit venu se mettre en possession d’une Terre considérable qu’il lui avoit laissée. Clairville livré à sa douleur sortoit rarement; mais la renommée l’avoit déja fait connoitre à Dorval. Les paysans qui dépendoient de ce nouveau Seigneur, chantoient ses louanges, admiroient sa douceur, exaltoient son humanité; l’un disoit, il est notre Pére, car ayant été ruiné par le malheur des temps, bien loin d’éxiger ce que je lui devois de droit, il m’a aidé pour soutenir ma famille; un autre le bénissait pour les secours qu’il avoit procurés à une mère tendre, dont l’enfant avoit été menacé par la mort; tous parloient de lui avec enthousiasme; ils ne le louoient pas, mais ils peignoient leurs sentiments.
Dorval fut charmé de savoir que le genre humain eût un ami de plus. Sophie en entendant le récit de la générosité de Clairville, félicita son Père d’avoir acquis un tel voisin. Dorval lui-même enchanté chercha à connoitre cet homme qu’il cherissoit déjà sans l’avoir vu: il alla donc lui faire une visite; ce ne fiat pas pour regarder la figure de ses traits ou écouter le son de sa voix, mais pour lui offrir ses services, pour consoler son cœur&pour rendre à la société un Etre qui étoit si bien fait pour elle. Clairville jugea d’abord Dorval: comme la Vertu est toujours simple, il ne faut qu’un coup d’œil pour la pénétrer; ils se plurent réciproquement; ils le feliciterent de se connoitre,&se promirent des plaisirs en se promettant de se voir.
Dorval alla plusieurs fois chez Clairville, avant que Clairville pût aller voir Dorval; un rhume violent le retenoit chez lui, mais ils commencérent à le traiter en vieux amis, de la bonne amitié hait les cérémonies. Dorval revenant un loir charmé de son nouveau voisin. en parla avec chaleur à Sophie. L’amitié est pleine de feu, je ne dis pas qu’elle soit enthousiaste, mais quand le cœur sent il peint avec force&ses couleurs sont toujours vives. Ma fille, as-tu connu, lui dit-il, un homme simple dans ses mœurs&naturel dans ses actions; ayant l’esprit orné de ccnnoissances utiles. &le cœur ouvert au sentiment; riche sans vanité, noble sans orgueil, savant sans mépris, poli sans affectation, doux sans foiblesse, complaisent par principe,&humain par sensibilité? Tel est Clairville, Sophie; il a surpris mon sœur, il a mérité d’être mon ami, il honore à mes yeux l’espéce humaine; je le vois avec délices, parce que je ne le vois jamais qu’environné de ses vertus. Sophie aussi sensible que son Pére aux charmes de l’honnêteté, l’écoutoit avec ce transport qu’excite dans l’ame la peinture de ce qui est véritablement beau: je le connoitrai sans doute, dit-elle,&s’il n’avoit pas été incommodé, sûrement il seroit venu nous voir. Mais qui est-il? quels sont ses emplois? quels sont ses talents?–Ma fille, il est tout, car il est vertueux; noble par sa naissance, il est encore plus noble par les titres glorieux que son cœur lui donne sur celui des infortunés; issu d’une famille illustre, il compte parmi ses ancêtres beaucoup de personnages qui se sont rendus célébres en faisant servir la supériorité de leurs talents à ensanglanter la Terre; mais il semble qu’il vent fermer les playes qu’ils ont faites au genre humain en répandant le bonheur sur tout ce qui l’environne. Il ne veut aucun emploi, quoiqu’il soit peut-être digne de plusieurs; mais il craint de ne pas les remplir comme il le souhaiteroit; l’idée de voir la félicité de plusieurs dépendre de lui-même est pour lui une idée atterrante; il ambitionne l’amitié de tous,&il voit que les emplois l’enlévent: il est content de son état, il cherche feu, lement à perfectionner son ame par l’étude, à fortifier son esprit par la méditation,&à rendre son cœur meilleur en faisant ses efforts pour le rendre plus sensible. Mais tu le connoitras mieux encore par la scène qu’il m’a donnée aujourd’hui; je l’ai trouvé appuyé sur sa table, le visage rouge, l’ame fatiguée, des larmes coulant de ses yeux; je saborde avec surprise, il me reçoit avec émotion; mon ami, me dit-il en me serrant la main, j’avois un ami tendrement aimé,&cet ami vient de m’abandonner; une démarche injuste parce qu’elle est intéressée m’en a convaincu; je devois le soupçonner depuis long-temps, mais le soupçon ne peut entrer dans le cœur d’un honnête homme; il est bien malheureux: si jamais il se rapelle mon attachement&celui qu’il me portoit, il sentira combien il est cruel de déchirer un cœur qui nous aime,&de donner la mort à l’amitié; son ame aura des remords, son cœur fera la proye des regrets,& sa vie fera livrée à l’infortune, je l’aime encore. O douce amitié! charme de la vie, ton nom seul amuse mes pensées; tes plaisirs.... je les goûterai sûrement avec vous, Dorval, nous ferons liés pour jamais. Nous le dimes ensemble,&son cœur soulagé par cette idée qui le flattoit fut plus tranquille. Il ajouta, je ne vous promets rien, Dorval, je vous promets tout en vous donnant mon cœur, mais à mon tour je ne vous demande rien, vous pouvez disposer de votre attachement. Il s’arrête; je vole dans ses bras; je ne lui donnois pas mon amitié, il l’avoit prise.
Il me fit alors l’histoire de sa vie, ce fut celle du sentiment; il me dit, que l’amour qui avoit égayé ses premiéres années, avoit toujours été la source de les chagrins,&que si ses premiers soupirs avoient été formés par son bonheur, il ne soupiroit depuis long-tems que pour l’infortune; qu’il avoit été balotté par deux passions qui avoient tour à tour fait germer le plaisir dans son ame&jette le trouble dans son cœur,&qu’il pouvoit encore douter si un cœur sensible étoit un présent de la Nature, ou le supplice de ceux qui le possédent. Voila, ma fille, le portrait de Clairville, avec l’abrégé des événemens de sa vie; je le respecte, je l’estime; mais je n’ai point de termes pour t’exprimer combien je l’aime.
Sophie écoutoit son pére avec la plus grande attention&le plus vif intérêt; elle admira Clairville avec lui, elle accorda à ce jeune homme toute son estime, elle y joignit toute ton amitié; mais elle le plaignit seule des chagrins qu’il avoit éprouvés. La vertu&la tendresse, disoit-elle, sont donc des titres bien minces pour plaire dans le monde, je n’y plairai pas surement, car je n’ai point d’autres titres à y apporter; mais dussai-je être malheureuse, je veux les conserver,&je trouverai ma consolation dans l’estime du plus petit nombre, qui vaut bien mieux que les acclamations bruyantes de la soule, toujours injuste parce qu’elle est aveugle,&toujours méprisable parce qu’elle est trompeuse.
Enfin au bout de quelques jours Clairville put venir voir Dorval; il le trouva occupé par une conversation utile; c’étoit l’ordinaire, il étoit souvent avec Sophie&c’étoit toujours pour l’instruire en l’amusant; après les civilités accoutumées, qui ne furent cependant point dictées par l’habitude, mais rendues intéressantes par le sentiment, Clairville les pria de vouloir lui permettre de partager leurs plaisirs en se joignant à leur discours,&de croire qu’il étoit moins venu pour les gêner par un fade cérémonial que pour profiter de leur compagnie, puisqu’il cherchoit d’autant plus ce qui pouvoit leur plaire, que cela paroissoit être davantage dans son gout. Ils eurent donc une conversation raisonnable qui ne fut point troublée par la fureur du jeu, par le sel caustique d’une basse médisance, par les froides plaisanteries des petits maitres,&par le sot persiflage des ignorants. Clairville enchanté de Dorval ne le fut pas moins de Sophie; il pensa bien qu’elle devoit avoir un mérite peu commun, car les enfants sont toujours ce qu’on veut qu’ils soient; il sentoit d’ailleurs qu’une personne élevée par Dorval devoit lui ressembler; mais il n’avoit pu prévoir, quelle étoit la figure de Sophie, combien la vertu qui rend tout aimable, le devient davantage quand elle anime une femme charmante, combien les grâces d’un esprit cultivé&les attraits d’un cœur sensible aquiérent de force, quand on les voit au travers d’une figure intéressante. Voici le portrait qu’il en fit lui-même dans une Lettre qu’il écrivit à un de ses amis, peu de temps avant de quitter sa terre,&après avoir eu le bonheur de voir Sophie fréquemment.
J’ai connu un honnête homme, c’est Dorval, mon cœur en est glorieux; il est mon ami, tu dois m’en féliciter. Oui, c’est un honnête homme, il a me ame grande&sorte, un génie noble&élevé, un cœur sensible&vrai; juge de mes plaisirs, tu connois ma façon de penser. Sa fille s’apelle Sophie, elle est son portrait en miniature; je veux cependant te l’esquisser; il ne sera pas flatté, car tu fais que je suis scrupuleux; je l’ai vue trop souvent pour ne pas la connoître à merveille; je l’ai vue trop souvent pour l’aimer. Quel homme il faudroit être pour mériter Sophie!
Sophie est jeune, mais on ne le juge que par la fraicheur de ses traits: peins toi la physionomie la plus intéressante, le regard le plus touchant, des yeux que le sentiment peut mouiller de larmes, où on lit toute la sérénité de son cœur, où la bonté est peinte, où la vertu&la tendresse font voir ce qu’elles ont de plus enchanteur; represente toi les graces naïves voltigeant toujours autour d’elle. Mais si tu pouvois l’entendre, l’innocence te parleroit; si tu pouvois la voir, c’est la noble simplicité que tu verrois; si tu pouvois vivre avec elle, ce seroit la modestie même avec qui tu vivrois son aimable vivacité te séduiroit, son esprit te charmerait, sa gayeté te fraperoit, sa raison t’étonnerait, sa sensibilité.... Oh mon ami, ton cœur n’est-il pas oppressé, tu es l’époux d’une femme charmante, mais oserois-tu la comparer à Sophie? ne cherche pas à la voir, cela te rendroit malheureux; crois moi aussi enthousiaste que je suis vrai? aussi amoureux que je le suis peu; il est vrai, je l’adore, mais c’est comme la Divinité à qui l’on souhaite de plaire, sans avoir l’espérance de réussir parce qu’on n’a pas celle de pouvoir lui ressembler.
Telle étoit l’idée que Clairville s’étoit formée de Sophie; mais cette idée avoit eu le temps de se meurir, parce qu’il s’en étoit beaucoup occupé. Trois mois s’étoient écoulés, depuis le moment où il avoit fait la connoissance de la fille de Dorval,&depuis ce temps il l’avoit vue presque tous les jours: déja un nouvel intéret sembloit le conduire,&son nouvel ami sembloit être devenu le plus petit motif de ses visites; cependant il n’imaginoit pas encore que l’amour dirigeat ses promenades; il croyoit honorer Dorval en lui évitant la peine de le venir trouver; il pensoit vouloir feu lement profiter des leçons de la sagesse en conversant avec cet homme qu’il respectoit, tandis que réellement il stattoit son cœur&sa passion, qui le menoient auprès de Sophie; il se trompost lui-même,&avouoit toute l’étendue de son amour lors même qu’il déclamoit le plus contre lui, car c’étoit sa coutume: l’amour est-il nécessaire, disoit-il, pour rendre la vie agréable? ses secousses sont trop violentes, elles ébranlent l’ame&bouleversent le cœur. Douce amitié, tes plaisirs sont aussi vifs&tes peines moins cruelles; on jouit sans crainte, on vit sans jalousie,&tes feux qui ne brulent jamais entretiennent toujours une chaleur aussi douce que pénétrante: il avoir raison, mais il ne profita pas de ses maximes qui sont plus pour l’ordinaire l’ouvrage de l’orgueil que le fruit du bon sons;&qui annoncent ce que l’on devroit faire, ou ce qu’on conseilleroit aux autres, plutôt que ce qu’on fait soi-même, ou que ce qu’on souhaiteroit de réaliser.
Clairville l’éprouva; il étoit sur son départ qu’il avoit déja renvoyé plusieurs rois fous des prétextes très legers; il est vrai qu’il aimoit la vie champêtre&qu’il ne pouvoit se résoudre à la quitter; le spectacle de la nature élargit les grandes ames, sa majesté les élève; le gout de Clairville pour l’étude lui faisoit trouver dans sa retraite des objets dignes de sa pénétration; son amour pour les hommes s’exerçoit plus fréquemment&avec plus d’avantage, au milieu de ces hommes qui ne connurent presque jamais les vices, parce qu’ils n’abordérent jamais les maisons des grands; sa propre vertu lui faisoit encore trouver du plaisir à éviter le coup d’œil affligeant du monde, où chacun vit pour soi-même&où on ne souhaite presque de se voir que pour essayer de se tromper; car il le remarquoit fort bien, il faut être vertueux pour aimer la campagne, la solitude qui intimide l’ame du vicieux parce qu’il se redoute, qui ennuye le petit maitre parce que se voyant alors saris orgueil, il est obligé de voir son ame corrompue par l’inaction; la solitude fait au contraire les plaisirs de l’homme sage qui s’égaye en se contemplant; mais toutes ces raisons qui pouvoient avoir une grande influence sur l’esprit de Clairville, ne surent point dans ce moment celles qui le déterminérent; l’amitié augmentoit pour lui. les charmes de la campagne, l’amour lui faisoit trouver son absence insuportable: la compagnie de Dorval qu’il alloit perdre pouf quelque temps, Sophie qu’il ne verroit plus; que de liens il falloit rompre, que de gouts il falloit oublier! la bonté de son cœur l’arrachoit à ces plaisirs&lui ordonnoit tous ces sacrifices. Un de ces amis malheureux avoit besoin de ses services; il pouvoit le rendre à la vie; empêcher l’essot d’une injustice qu’on alloit commettre à son égard; il se resout donc à partir, déjà le jour est fixé, maïs il détermine en même tems lui de son retour.
Il vint informer Dorval de ses projets& prendre congé de lui; Dorval étoit sorti, Sophie feule dans la maison étoit appliquée à un ouvrage où elle faisoit admirer son adresse&ses graces; Clairville l’ayant appris hésite un moment s’il doit entrer; il se décide, il entre; Sophie le prie modestement d’attendre le retour de son pere qui ne devoit pas être éloigné, elle se remit à travailler&entretint la conversation, que l’état de Clairville ne lui permettoit pas de soutenir; il étoit agité, tous les mouvements de son ame se peignoient sur sa physionomie&cela le tourmentoit, il parloit par mots entrecoupés. Demain... oui demain à ces heures je ne pourrai pas.... Dorval, ô mon ami..: Sophie, vous êtes bien occupée–Vous paroisfez bien distrait, Monsieur; Qu’est-ce que vous avez donc dans l’ame de si important?–Dorval ne vient point; je voulois... Eh bien.. non.. Sophie, y a-t-il long-temps que Dorval est sorti? savez-vous où il est allé? Quand croyez-vous qu’il revienne? Mon Père, Monsieur, est allé rendre une visite à Monsieur D**que vous connoissez; il est absent depuis quelques heures,&il doit revenir incessamment–j’irai au devant de lui... non.. je l’attendrai... S’il ne vient pas, Sophie, il ne verra pas... il ne verra peut-être plus son ami: ô Dorval, pourquoi vous ai-je connu,&pourquoi nous quitter si vite?–Quoi donc, Monsieur, vous partez; Dorval ne vous verra plus; je… je plains Dorval qui vous est fort attaché, qui ne parle jamais de vous qu’avec transport, qui regarde comme un présent du Ciel le bonheur qu’il a eu de vous connoitre, il pleurera, Monsieur, de douleur; nous en ferons tous deux bien affligés.–Je ferai pleuré... non, c’est moi seul qui dois connoitre le chagrin, c’est pour moi que seront les pleurs.. Sophie vous... surement Dorval ne m’oubliera pas.... j’ai essuyé bien des moments d’inquiétude&de peine, mais jamais je n’en ai éprouvé de si cruels.. c’est à l’amitié que je sacrifie les plaisirs de l’amitié... Sophie, l’amitié me recompensera-t-elle?–Vous ne doutez pas de l’attachement de Dorval,&je pense comme mon Pere.. Votre absence sera longue sans doute? Qu’est-ce qui l’occasionne?–Ah! Sophie, un voyage, un ami malade, injustement accusé, abandonné de tous, sans protection Votre voyage doit Vous plaire, la Vertu vous le fait entreprendre... sans attachement considérable, sans parents assez proches pour les regrettes beaucoup.. des amis qui vous cherissent; mais que vous retrouverez toujours les mêmes Dorval, pourquoi ne venez-vous point? la douleur m’accable, elle me déchire. Il se leve, se promene à grands pas, il jette de tems en tems quelques coups d’œil sur Sophie, il s’approche d’elle, lorsque Dorval entre; Clairville embrasse fortement son ami, il le serre contre sa poitrine; j’étois venu Dorval.... Il prend alors sa mais qu’il presse dans la sienne, il regarde encore Sophie&dit en les quittant brusquement: Demain je pars.. Adieu.. pensez quelques fois à Clairville&il s’enfuit.
Dorval fut étonné de ce qu’il venoit de vois& d’entendre, son cœur étoit ému, toute l’agitation de Clairville étoit passée dans son ame. O Clairville, s’écrie-t-il, où êtes-vous? que deviendront rues plaisirs? Il croit de pouvoir le rappeller encore; mais c’est en vain. Sophie aussi touchée que son Pere, lui raconta la conversation qu’elle avoit eue avec Clairville pendant qu’il l’attendoit. Dorval penetré dans ce moment par son amitié ne vit dans l’embarras&dans les peines de son ami que sa générosité de la Vertu, une sensibilité prodigieuse&toute l’amertume des regrets. Sophie ne fut pas d’abord plus clairvoyante que son pere; mais l’absence de Clairville comme un jet de lumière éclaira son cœur&lui fit trouver les commencements d’une passion dont elle ne soupçonnoit pas même l’existence; il est bien difficile d’avoir un cœur tendre sans le laisser aller a la tendresse, un coup d’œil en dispose souvent, toutes les puissances de l’univers ne pourroient alors en effacer les impressions. Sophie elle-même étoit étonnée de ne plus penser qu’à Clairville; de ne voir plus que Clairville; c’est toujours lui qu’elle croit entendre, son image est sans cesse suspendue devant ses yeux; elle s’imagine aimer son pere plus fortement, parce qu’elle fait que son pere aime beaucoup Clairville; elle le voit avec plus de plaisir, parce qu’il a quelques traits de son amant; elle l’écoute avec plus d’intérêt, parce qu’il pense comme lui. Tout est beau, tout est aimable comme Clairville; les promenades de son choix deviennent les siennes; les points& vue qu’il admiroit sont les seuls qui la charment; ses expressions favorites sont celles qu’elle choifit; les fleurs qu’il préférait sont celles qu’elle porte avec le plus de plaisir; elle sent tout cela, mais sans se défier de l’amour dont elle n’avoit pas entendu parler; elle faisoit plus elle s’approuvoit même de l’amitié prétendue qu’elle lui portoit. Mon pere, se disoit-elle, est attaché à Clairville; c’est un bon juge, il saut donc qu’il mérite cet attachement; eh bien! en lui donnant mon cœur, je fais une chose juste. Oui, Clairville, je vous aime, vous nous aimez sans doute aussi, pourquoi serai-je ingrate? vous êtes absent .. vous serez de nouveaux amis, vous oublierez Sophie&Dorval.... je ne crois pas que je vous oublie jamais, vous avez fait passer de doux moments à mon pere, vous m’avez enchante par vos vertus. O Clairville! je vous aimerois je crois bien davantage, si vous ne nous aviez pas quitté; mais peut être la mort nous l’a enlevé... il était si taché de partir... si quelque malheur... Cieux veillez sur lui... Il me regardoit alors avec plus de tendresse, il m’a plusieurs fois appellé par mon nom, il sembloit affecter de le repeter, il paroissoit le prononcer avec délices, il vouloit sans doute me parler encore: si c’étoit la derniere fois... Oh! que l’amitié est pénible, mon pere ne m’avoit jamais parlé que de ses douceurs... Voici pourtant plusieurs jours que je vis moins pour Dorval&pour moi que je ne faisois précédemment, non je ne vois que Clairville... Clairville me voit-il ainsi? Son existence est-elle douloureuse comme la mienne? Ah! qu’il m’aime moins qu’il n’ait pas mes inquiétudes, Sophie s’abandonnoit ainsi quelquefois à ses reflexions; elle s’y livroit d’autant plus volontiers que ce sentiment étoit nouveau, qu’il occupoit plus son ame&flattoit davantage sa sensibilité. Cependant quoique les idées attachées à son état ne soient pas toujours pénibles, elles affectent trop pour ne pas changer la façon de vivre; elle tomboit dans une mélancolie douce qui a sans doute ses charmes; mais qui lui seroit devenue nuisible, si curieuse de connoitre son état, &allarmée par l’indifférence qu’elle prenoit pour ses anciens plaisirs, elle n’en avoit pas averti son pere. Heureux les enfants qui peuvent consulter un pere tendre sans crainte,& lui confier leur peine sans exposer leur bonheur! Heureux les peres qui ont des enfants qui les chérissent comme leurs peres&les estiment comme leurs amis! Qu’ils ne craignent rien, ils seront toujours leur ame, ils les conduiront suivant tous leurs désirs.