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Léon Tolstoï
Le Diable
Traducteur: J. Wladimir Bienstock
e-artnow, 2021
EAN 4064066446901
Note éditoriale: Cet eBook suit le texte original.
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
I
Table des matières
MATTHIEU, chap. V, versets 28, 29, 30.
EUGÈNE IRTÉNIEFF pouvait espérer une carrière brillante. Il avait tout pour cela : son éducation avait été très soignée, il avait terminé brillamment ses études à la faculté de droit de Saint-Pétersbourg, et par son père, mort récemment, il avait des relations dans la plus haute société, si bien qu’il était entré au ministère sous les auspices du ministre lui-même. Il avait aussi de la fortune, une grande fortune, mais compromise. Le père avait vécu à l’étranger et à Pétersbourg, et servait à chacun de ses fils, à Eugène et à l’aîné André, officier dans les chevaliers-gardes, une pension annuelle de 6,000 roubles, et lui-même, avec sa femme, dépensait énormément. L’été, il venait passer deux mois à la campagne, mais ne s’occupait point de l’exploitation, s en remettant à son gérant repu, qui lui aussi ne s’en occupait guère, mais en qui il avait pleine confiance.
À la mort de leur père, quand les frères commencèrent la liquidation de l’héritage, on s’aperçut qu’il y avait tant de dettes que l’avocat leur conseilla même de garder seulement la propriété de leur grand’mère, estimée cent mille roubles, et de renoncer à la succession. Mais un voisin de campagne, également propriétaire, qui était en relations d’affaires avec le vieil Irténieff, c’est-à-dire qui détenait un billet à ordre de lui, et qui était venu pour cela à Saint-Pétersbourg, leur fit entendre qu’en dépit des dettes on pouvait s’en tirer et refaire encore une grande fortune. Il fallait pour cela seulement vendre le bois, quelques morceaux de terres incultes et garder le principal, une vraie mine d’or, le domaine de Sémionovskoié avec ses 4,000 déciatines de terre, une raffinerie et 200 déciatines de merveilleuses prairies. Mais, pour réussir, il fallait s’adonner tout entier à cette tâche, s’installer à la campagne et gérer avec intelligence et économie.
Eugène se rendit au printemps dans la propriété (le père était mort pendant le carême), et, après une inspection minutieuse, il résolut de donner sa démission et de s’installer avec sa mère à la campagne pour faire valoir lui-même la propriété principale. Avec son frère, qui n’était pas précisément un ami pour lui, il s’arrangea de la façon suivante : il s’engagea à lui payer annuellement 4,000 roubles ou de lui donner 80,000 roubles une fois pour toutes, moyennant quoi le frère renonçait à sa part d’héritage.
Ainsi fut fait. Dès qu’il fut installé avec sa mère dans la grande maison, il se mit avec ardeur, en même temps qu’avec prudence, à faire valoir son domaine. On pense ordinairement que les vieillards sont les conservateurs les plus endurcis et que les jeunes gens sont novateurs. Ce n’est pas tout à fait juste. Les conservateurs sont habituellement des jeunes gens, des jeunes gens qui désirent vivre mais qui ne pensent pas et n’ont pas le temps de penser à la manière dont il faut vivre, et qui, à cause de cela, prennent comme modèle la vie telle qu’elle est.
Ce fut le cas pour Eugène. Maintenant qu’il vivait à la campagne, son rêve, son idéal, était de rétablir non le mode de vie du temps de son père (son père était un mauvais maître) mais celui du temps de son grand-père ; et dans la maison, dans le jardin, dans tout le domaine, bien entendu avec quelques modifications imposées par le temps, il tâchait de ressusciter l’esprit général d’alors, pour voir régner autour de lui le contentement de tous, l’ordre et le bien-être. Il y avait beaucoup à faire. Il fallait satisfaire les exigences des créanciers et de la banque, et pour cela vendre des terres, ajourner les échéances. Il fallait en outre se procurer de l’argent pour mener l’exploitation, tantôt en affermant la terre, tantôt en faisant valoir, avec ses propres domestiques, l’immense domaine de Sémionovskoié, avec ses 400 déciatines de terres labourées et sa raffinerie. Il fallait faire en sorte que le parc et la maison n’eussent pas l’air d’être à l’abandon et en ruines. La tâche était énorme, mais Eugène était plein de forces physiques et morales. Il avait vingt-six ans, était de taille moyenne, de robuste corpulence, les muscles développés par la gymnastique, sanguin ; il avait les joues colorées, les dents et les lèvres brillantes, les cheveux pas très épais mais fins et bouclés. Son seul défaut physique était sa myopie, qu’il avait développée lui-même grâce au lorgnon, dont maintenant il ne pouvait plus se passer et qui avait creusé une marque profonde de chaque côté de son nez. Voilà pour le physique. Moralement, il était tel que plus on le connaissait, plus on l’aimait. Sa mère l’avait toujours préféré, et, depuis la mort de son mari, non seulement elle avait reporté sur lui toute sa tendresse mais concentrait en lui toute sa vie. Et ce n’était pas sa mère seule qui l’aimait ainsi. Ses camarades du lycée, de l’université, eux aussi, non seulement l’aimaient particulièrement mais l’estimaient. Sur tous les étrangers il produisait toujours la même impression. On ne pouvait mettre en doute sa parole ; on ne pouvait le supposer capable de duplicité, de mensonge, avec un visage aussi ouvert, aussi honnête, et des yeux pareils.
En général, toute sa personne le servait beaucoup pour ses affaires ; les créanciers avaient confiance en lui et lui accordaient ce qu’ils eussent refusé à tout autre ; un employé, un staroste, un paysan, capable de quelque vilenie, de quelque filouterie envers un autre, oubliait de le tromper, tellement était agréable l’impression d’être en relations avec un homme aussi bon, et surtout aussi franc.
Eugène arrangea tant bien que mal, à la ville, la levée des hypothèques sur ses terres incultes, et les vendit à un marchand ; puis, au même marchand, il emprunta de l’argent pour le renouvellement du cheptel, c’est-à-dire des chevaux, des bœufs, des charrettes, et, principalement, pour commencer la construction nécessaire d’un hameau. Ses affaires commençaient à s’arranger ; on amenait le bois, les charpentiers étaient déjà à l’ouvrage, on rentrait quatre-vingts charretées de fumier, mais cependant tout encore ne tenait que par un fil.
II
Table des matières
Au milieu de tous ces soucis, il advint à Eugène un événement qui, bien que peu important, le fit cependant beaucoup souffrir. Il avait vécu toute sa jeunesse comme vivent tous les jeunes gens bien portants, célibataires, c’est-à-dire qu’il avait eu des liaisons avec des femmes de toutes sortes. Il n’était point un débauché, mais, comme lui-même, le disait, il n’était pas non plus un moine. Il avouait qu’il s’était amusé autant que cela était nécessaire pour sa santé physique et sa liberté d’esprit.
Il avait commencé à seize ans, et jusqu’à présent, tout s’était bien passé, c’est-à-dire qu’il ne s’était point adonné à la débauche, n’avait pas eu d’emballements et n’avait jamais été malade. À Saint-Pétersbourg, il avait eu d’abord une couturière ; celle-ci étant tombée malade il s’arrangea autrement, et sous ce rapport tout fut si bien organisé que sa vie n’en ressentit jamais aucun trouble.
Mais à la campagne, après deux mois de séjour, il ne savait absolument pas comment se pourvoir. La continence involontaire commençait à l’énerver. Est-ce qu’il lui faudrait pour cela aller en ville ? Et où ? Comment ? Cela troublait Eugène Ivanovitch et, puisqu’il était convaincu que cela lui était nécessaire, il en sentait en effet le besoin, en était préoccupé, et, malgré lui, accompagnait des yeux chaque jeune femme.
Il trouvait mal de se lier chez lui, à la campagne, avec une femme ou une jeune fille. Il savait, par les récits, que son père et son grand-père, sous ce rapport, se distinguaient tout à fait des propriétaires de leur époque et qu’ils n’avaient jamais eu aucune intrigue, à la maison, avec leurs serves. Il résolut d’agir de même. Mais, par la suite, se sentant de plus en plus inquiet, puis se représentant avec horreur tout ce qui pourrait lui arriver, et, enfin, se disant que maintenant il n’y a plus de serves, il décida qu’on pouvait se procurer une femme ici comme ailleurs, seulement de façon à ce que personne n’en sache rien, et non pour la débauche mais seulement pour la santé, comme il se disait. Cela résolu, il se sentit encore plus inquiet, et quand il causait avec le staroste, ou avec les paysans, avec les charpentiers, malgré lui, il amenait la conversation sur les femmes, et, si elle prenait, il la prolongeait complaisamment. Quant aux femmes, il les regardait de plus en plus attentivement.
III
Table des matières
Mais c’est une chose de prendre une décision et une autre chose de la mettre à exécution. S’adresser personnellement à une femme était impossible, et à laquelle ? Où ? Il fallait agir par quelqu’un ; mais à qui s’adresser ?
Une fois, il lui arriva de rentrer pour boire chez le garde forestier. Le garde était un ancien chasseur de son père. Eugène Irténieff se mit à causer avec lui. Le garde lui raconta de vieilles histoires de noces et de chasses, et Eugène Irténieff songea tout à coup qu’il serait bien d’arranger quelque chose ici, dans cette cabane de garde, au milieu de la forêt. Seulement il ne savait comment le vieux Danilo prendrait la chose. « Il sera peut-être indigné d’une proposition pareille, et j’aurai honte... Mais peut-être consentira-t-il tout simplement. » Ainsi pensa-t-il en écoutant le vieux Danilo. Celui-ci racontait comment une fois il avait amené une femme à Prianitchnikoff. — « On peut se risquer, » pensa Eugène. — « Votre père, qu’il ait le royaume du ciel, ne s’occupait pas de ces bêtises... » — « On ne peut pas, » se dit Eugène. Mais pour tâter le terrain il dit : —« Comment donc t’occupais-tu de si vilaines affaires ? » — « Bah ! Qu’y a-t-il de mal ici ? Elle était contente, et Fédor Zakaritch aussi était très content, et il me donnait un rouble. Comment peut-on faire autrement ? C’est un être vivant, après tout, il boit du vin... » — « Oui, on peut lui parler, » pensa Eugène, et aussitôt il commença : — « Voilà, sais-tu, Danilo, — il se sentait rougir jusqu’aux oreilles, — je suis à bout ! » Danilo sourit. — « Après tout, je ne suis pas un moine, j’ai des habitudes... » Il sentait que ses paroles étaient stupides, mais il était content parce que Danilo approuvait.
— « Quoi, il y a longtemps que vous auriez dû dire cela. C’est faisable, dites seulement laquelle vous voulez. »
— Oh ! ça m’est égal, n’importe laquelle, pourvu qu’elle ne soit pas trop laide et qu’elle soit bien portante.
— Compris, dit Danilo. Oh ! j’ai un magnifique gibier, — Eugène rougit de nouveau, — très jolie, mariée seulement depuis l’automne.
Danilo chuchota quelque chose à Eugène, qui, de honte, fronça les sourcils.
— Non, non, dit-il, ce n’est pas du tout ce qu’il me faut. Je préfère le contraire (de quel contraire pouvait-il s’agir ?). Il me faut tout le contraire ; qu’elle soit seulement bien portante et moins d’histoires ; une femme de soldat ou quelque chose comme ça.
— Compris. C’est Stepanida qu’il vous faut. Son mari travaille en ville, c’est juste comme une femme de soldat, et une jolie femme, très propre, vous serez content. L’autre jour déjà, je lui ai dit : Viens, et elle...
— Alors quand ?
— Mais demain, si vous voulez. J’irai chercher du tabac et je passerai chez elle. Venez ici à midi, ou dans le potager, près du bain. Il n’y a personne à ce moment, car après le dîner tous font la méridienne. C’est bien.
Une émotion extraordinaire s’était emparée d’Eugène pendant qu’il retournait à la maison. Qu’adviendrait-il de cela ? Qu’est-ce que c’est qu’une paysanne ? Une créature hideuse, repoussante ? «Non, elles sont assez jolies,» se dit-il, se rappelant celles qui avaient attiré ses regards. « Que dirai-je, que ferai-je ? »
Il se sentit mal à l’aise toute la journée. Le lendemain, à midi, il se rendit chez le garde. Danilo se tenait sur la porte, et, sans mot dire, l’air important, il fit un signe de tête dans la direction du bois. Le sang afflua au cœur d’Eugène. Il se dirigea vers le potager. Personne. Il s’approcha du bain. Personne. Il scruta les alentours, et allait s’éloigner quand il entendit soudain le craquement d’une branche cassée. Il se retourna. Elle était dans le bosquet, séparée de lui par un fossé. Il s’élança à travers le fossé. Il se piqua à une ortie qu’il n’avait pas remarquée ; son pince-nez tomba, mais enfin il se trouva de l’autre côté. Une femme fraîche, jolie, en camisole blanche, jupe rouge sombre, un fichu rouge clair sur la tête et les pieds nus, était là et souriait timidement.
— Vous ferez bien de passer par ce petit sentier, lui dit-elle.
Il s’approcha d’elle, et, après avoir jeté autour de lui un regard circulaire, l’étreignit. Un quart d’heure plus tard ils se séparaient. Il retrouva son pince-nez, passa chez Danilo, et, en réponse à la question que lui posa celui-ci : — Eh bien, monsieur, êtes-vous content ? il lui donna un rouble et reprit le chemin de la maison. Il était content. D’abord il n’avait ressenti que de la honte, mais ensuite cela passa et il se sentit très bien. Ce qui était bien c’est que maintenant il se sentait léger, tranquille, courageux. Elle, il ne l’avait même pas très bien vue. Il se rappelait qu’elle était propre, fraîche, pas laide et ne faisait point de manières. « Qui est-elle ? » se demanda-t-il. Elle se nommait Petchnikoff, mais il y avait deux familles de ce nom. « Probablement la bru du vieux Mikhaïl. Oui, sûrement. Son fils travaille à Moscou. Je demanderai cela à Danilo. »
Depuis lors disparut ce désagrément, autrefois important, de la vie à la campagne, la continence involontaire, et Eugène, libéré de cette inquiétude, pouvait, l’esprit libre, s’occuper de ses affaires. Et la tâche qu’avait assumée Eugène n’était point aisée. Parfois il lui semblait qu’il manquerait des forces nécessaires pour la mener à bien, et qu’il serait obligé de vendre le domaine, et que tout son travail serait perdu. Ce qui l’attristait principalement en cette conjoncture, c’était de n’avoir pas pu mener jusqu’au bout la tâche entreprise. C’était ce qui le tourmentait le plus. À peine était-il parvenu à boucher un trou, d’une façon quelconque, qu’un autre, tout à fait à l’improviste, se découvrait.
En même temps, c’était chaque jour la surprise de nouvelles dettes de son père, jusqu’alors inconnues. Évidemment que les derniers temps le père avait emprunté partout où il le pouvait. Au moment du partage de la succession, Eugène avait cru connaître toutes les dettes, mais tout à coup, au milieu de l’été, il fut avisé par lettre qu’il y avait encore une dette de douze mille roubles à la veuve Essipoff. Il n’y avait point de billet à ordre, mais un simple reçu, très contestable au dire de l’avocat. Mais Eugène ne pouvait pas même concevoir l’idée de refuser le paiement d’une dette de son père, simplement parce que le document donnait matière à discussion. Il voulut seulement savoir s’il s’agissait réellement d’une dette.
— Maman, qui est-ce que cette Essipoff, Valérie Vladimirovna Essipoff ? demanda-t-il à sa mère, pendant le dîner.
— Essipoff ? Mais c’est la pupille du grand-père. Pourquoi cette question ?
Eugène raconta à sa mère de quoi il s’agissait.
— Comment n’a-t-elle pas honte ! Ton père lui a donné tant d’argent.
— Mais, ne lui devait-il pas quelque chose ?
— C’est-à-dire... Comment dirai-je... Ce n’est pas une dette... Ton père, dont la bonté était infinie…
— Oui, mais mon père considérait-il cela comme une dette ?
— Je ne saurais te le dire. Je l’ignore. Je sais que tu as déjà assez de peine sans cela.
Eugène voyait que Marie Pavlovna ne savait elle-même que dire.
— Je vois de tout cela qu’il faut payer, dit le fils. Demain j’irai chez elle et lui demanderai si l’on ne pourrait pas obtenir un délai.
— Oh ! que je te plains ! Mais cela vaut mieux. Dis-lui d’attendre, conseilla Marie Pavlovna, évidemment calmée et fière de la décision de son fils.
La situation d’Eugène était encore rendue difficile du fait que sa mère, qui vivait avec lui, ne la comprenait pas du tout. Toute sa vie elle avait vécu si largement qu’elle ne pouvait s’imaginer la situation dans laquelle se trouvait son fils, et qui était telle que, d’un jour à l’autre, ils pouvaient se trouver sans rien, obligés de vendre tout, n’ayant plus pour vivre tous deux que les appointements d’Eugène qui atteindraient tout au plus deux mille roubles. Elle ne comprenait pas que pour sortir de cette situation il fallait diminuer les dépenses sur toutes choses, et elle s’étonnait de voir Eugène économiser sur les jardiniers, les cochers et même sur les dépenses de table.
En outre, comme la plupart des veuves, elle avait pour la mémoire de son défunt mari un sentiment d’adoration qui dépassait considérablement tout ce qu’elle avait ressenti pour lui de son vivant, et elle n’admettait pas même l’idée que ce qu’avait fait son mari pouvait être mal ou être modifié.
Darmowy fragment się skończył.