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Jules Michelet
Légendes démocratiques du Nord

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066079505
Table des matières
POLOGNE ET RUSSIE
I A LA POLOGNE
II ON NE TUE PAS UNE NATION
III CAUSES RÉELLES DE LA RUINE DE LA POLOGNE
IV SUBLIME GÉNÉROSITÉ DE LA POLOGNE
V GÉNIE PROPHÉTIQUE ET POÉTIQUE DE LA POLOGNE SA LÉGENDE RÉCENTE
VI LA RUSSIE ÉTAIT INCONNUE JUSQU’EN 1847 ELLE EST ENTIÈREMENT COMMUNISTE
VII TOUT, DANS LA RUSSIE, EST ILLUSION ET MENSONGE
VIII POLITIQUE MENSONGÈRE DE LA RUSSIE.—COMMENT ELLE A DISSOUS LA POLOGNE
IX ENFANCE ET JEUNESSE DE KOSCIUSZKO (1746-1776)
X KOSCIUSZKO EN AMÉRIQUE.—DICTATEUR EN POLOGNE (1777-1794)
XI RÉSISTANCE HÉROÏQUE DE KOSCIUSZKO.—IL SUCCOMBE (1794)
XII CAPTIVITÉ, EXIL, VIEILLESSE ET MORT DE KOSCIUSZKO (1794-1817)
XIII CE QU’EST DEVENUE LA POLOGNE APRÈS KOSCIUSZKO ON N’A PU DÉTRUIRE LA POLOGNE
XIV COMMENT ON DÉTRUIT LA RUSSIE
XV CE QUE LA POLOGNE PEUT FAIRE AVANT LA RÉVOLUTION
LES MARTYRS DE LA RUSSIE
I AUX OFFICIERS RUSSES
II
III HISTOIRE DE CATYA, SERVE RUSSE
IV LE MINOTAURE.—DE L’ARMÉE COMME SUPPLICE
V SIBÉRIE
VI SIBÉRIE.—LES SUPPLICES
VII DU TERRORISME CROISSANT DE LA RUSSIE.—MARTYRE DE PESTEL ET DE RYLEÏEFF
VIII DE L’EXTERMINATION DE LA POLOGNE
IX DU TZAR COMME PAPE ET COMME DIEU. PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES
X DU TZAR, COMME PAPE ET COMME DIEU.—ON LE PROPOSE POUR PAPE UNIVERSEL
PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES
I LE DANUBE
II LA ROUMANIE
III LA RÉVOLUTION VALAQUE EN 1848
IV LA TRAHISON
V MADAME ROSETTI POURSUIT ET REJOINT LES PRISONNIERS
VI L’ÉVASION (OCTOBRE 1848)
VII LA FUITE A TRAVERS TROIS PEUPLES EN ARMES ARRIVÉE A VIENNE
VIII CE QU’EST DEVENUE LA ROUMANIE.—INVASIONS PÉRIODIQUES DE LA RUSSIE
APPENDICE
I LANGUE ET LITTÉRATURE
II LE BORDER ET LE COMBAT DES RACES
III DE L’HISTOIRE DE LA ROUMANIE ET DE SA DESTINÉE
POLOGNE ET RUSSIE
Table des matières
KOSCIUSZKO
I
A LA POLOGNE
Table des matières
La France offre à la Pologne, en gage d’une amitié plus forte que le destin, le portrait religieusement fidèle d’un homme cher à toutes deux, d’un des hommes les meilleurs qui aient honoré la nature humaine.
D’autres furent aussi vaillants, d’autres plus grands peut-être ou plus exempts de faiblesses. Kosciuszko fut, entre tous, éminemment bon.
C’est le dernier des chevaliers,—c’est le premier des citoyens (dans l’Orient de l’Europe). Le drapeau si haut porté de l’ancienne chevalerie polonaise, sa générosité sans bornes ni mesure, et par delà la raison; un cœur net comme l’acier! et avec cela une âme tendre, trop tendre parfois et crédule; une douceur, une facilité d’enfant,—voilà tout Kosciuszko.—Un héros, un saint, un simple.
Plusieurs, et des Polonais même, dans leur austérité républicaine, d’un point de vue tout romain, ont jugé sévèrement ce héros du cœur et de la nature. Ils n’ont pas trouvé en lui le grand homme et le politique que demandait la situation terrible où la destinée le plaça. Appelé à la défense d’une cause désespérée, à la lutte la plus inégale, il accepta, crut au miracle, et, comme un chevalier, un saint, embrassa magnanimement les deux chances, victoire ou martyre. Mais, quant aux moyens violents qui pouvaient donner la victoire, il ne fallait pas lui demander d’y avoir recours. Il ne prit pas l’âme de bronze qu’exigeait un tel péril. Il ne se souvint pas, disent-ils, qu’il était dictateur de Pologne, qu’il devait forcer la Pologne à se sauver elle-même, terrifier la trahison, l’égoïsme, l’aristocratie. Il se donna, ce fut tout, demanda trop peu aux autres, se contentant de mourir, les laissant à leurs remords et s’enveloppant de sa sainteté.
Noble tort d’un cœur trop humain!... Ah! nous aurions plus d’un reproche à faire à Kosciuszko, pour la douceur et la tendresse. Il était confiant, crédule, se laissait prendre aisément aux paroles des femmes et des rois. Un peu chimérique, peut-être d’une âme poétique et romanesque, amoureux toute sa vie (mais de la même personne), il suffisait d’un enfant pour le conduire, et lui-même il mourut enfant.
Ces défauts sont-ils ceux d’un homme ou ceux de la nation? Nous les retrouvons bien des fois dans les héros de son histoire. Il ne faut pas trop s’étonner si le grand citoyen moderne n’en est pas moins de leur famille; s’il eût été autre, il n’eût pas représenté d’une manière si complète toute l’âme de son noble pays. Je ne sais si ce sont des taches, mais il fallait qu’elles fussent en ce caractère. Nous l’aimons, même à cause d’elles, y reconnaissant l’antique Pologne... Et nous t’embrassons d’autant plus, pauvre vieux drapeau!
Est-il sûr que Kosciuszko aurait sauvé la Pologne avec plus de rigueur civique? J’en doute; mais ce dont je suis sûr, c’est que la bonté extraordinaire, si grande, qui fut en lui, a eu des effets immenses, infiniment favorables à l’avenir de sa patrie. D’une part, elle lui a gagné le cœur de toutes les nations; beaucoup sont restées convaincues que l’absolue bonté humaine s’est trouvée dans un Polonais.—D’autre part, en cette haute excellence morale, les classes diverses de la Pologne, si malheureusement séparées, ont trouvé un idéal commun et leur nouveau point d’union. Les nobles ont salué en lui le chevalier de la croisade, et les paysans, y trouvant le bon cœur et le bon sens, le dévouement du pauvre peuple, ont ressenti qu’il était leur, qu’il fut la Pologne elle-même.
Le jour où cet homme de foi, menant ses bandes novices contre l’armée russe, aguerrie, victorieuse, laissa là toutes les routines et l’orgueil antique, laissa la noble cavalerie, mit pied à terre et prit rang parmi les faucheurs polonais, ce jour-là une grande chose fut faite pour la Pologne et pour le monde. La Pologne n’était jusque-là qu’une noblesse héroïque; dès lors ce fut une nation, une grande nation, et indestructible. L’impérissable étincelle de la vitalité nationale, enfouie si longtemps, éclata; elle rentra au cœur du peuple, et elle y reste avec le souvenir de Kosciuszko, dévoué, résigné et simple. Il ne sut, dit-on, que mourir, mais en cela même encore il fit une grande chose: il éveilla un sentiment inconnu au cœur des Russes. Barbares pour la Pologne même, ils commencèrent à se troubler quand ils la virent blessée, taillée en pièces sur le champ de bataille, dans la personne de Kosciuszko. L’être défiant entre tous, le paysan russe et le soldat russe, qu’on écrase, mais qu’on n’émeut pas, fut sans défense contre l’impression morale de cette grande victime; il se sentit injuste... On vit de vrais miracles: les pierres pleurèrent, et les glaces du pôle, les Cosaques, pleurèrent, se souvenant trop tard, hélas! de leur origine polonaise. Leur chef Platow, arrivé en 1815 à Fontainebleau, vit le pauvre exilé, l’ombre infortunée de la Pologne qui se traînait encore, et versa des larmes amères; le vieux pillard, l’homme du meurtre, se retrouva homme. Jusqu’à sa mort, il suffisait qu’il entendît le nom fatal, pour que les larmes, malgré lui, lui remplissent les yeux.
Ah! il y a un Dieu au monde, la justice n’est pas un vain mot... C’est par ce jour et par cet homme que le remords du fratricide commença pour la Russie... Pleurez, Russes; pleurez, Cosaques; mais surtout pleurez sur vous-mêmes, malheureux instruments d’un crime si fatal aux deux pays!
Jeunes Slaves du Danube, que je vois avec bonheur monter au rang des nations, enfants héroïques qui jadis avez abrité le monde contre les Barbares, c’est à vous aussi que je donne ce portrait du meilleur des Slaves, du bon, du grand, de l’infortuné Kosciuszko.
La générosité, la douceur magnanime des véritables Slaves, ces dons du ciel qu’on trouve en leurs tribus primitives, elles ont éclaté avec un charme attendrissant dans cet homme. En lui, nous honorons le génie de cette grande race; nous saluons son apparition d’un salut fraternel.
Jeunes Slaves, que vous souhaiterai-je? que demandera à Dieu pour vous la vieille France qui vous regarde et vous voit grandir avec joie?—La vaillance? Non, la vôtre est connue par toute la terre. Vous souhaiterai-je la muse et les chants? Les vôtres sont célèbres chez nous. Souvent, dans mes sécheresses, je me suis moi-même abreuvé aux sources de la Servie.
Je vous souhaite, amis, davantage. Aux glorieux commencements de votre fortune nouvelle, j’ajoute un vœu, un don, une bénédiction. Je vous doue au berceau, autant qu’il est en moi, y mettant une chose sainte qui sortit du cœur de Dieu même:
L’héroïque bonté de la Pologne antique.
II
ON NE TUE PAS UNE NATION
Table des matières
Nous l’avons dit ailleurs. L’Europe n’est point un assemblage fortuit, une simple juxtaposition de peuples, c’est un grand instrument harmonique, une lyre, dont chaque nationalité est une corde et représente un ton. Il n’y a rien là d’arbitraire; chacune est nécessaire en elle-même, nécessaire par rapport aux autres. En ôter une seule, c’est altérer tout l’ensemble, rendre impossible, dissonante ou muette, cette gamme des nations.
Il n’y a que des fous furieux, des enfants destructeurs, qui puissent oser mettre la main sur l’instrument sacré, œuvre du temps, de Dieu, de la nécessité des choses, attenter à ces cordes vives, concevoir la pensée impie d’en détruire une, de briser à jamais la sublime harmonie calculée par la Providence.
Ces tentatives abominables furent toujours impuissantes. Les nations dont on croyait supprimer l’existence, ont refleuri, toujours vivantes, indestructibles. Un despote a pu dire, dans un accès de colère puérile: «Je supprime la Suisse.» M. Pitt a dit de la France: «Elle sera un blanc sur la carte.» L’Europe entière, les rois avec les papes, profitant du mortel sommeil où semblait plongée l’Italie, ont cru la démembrer, la couper en morceaux; chacun mordit sa part; ils dirent: «Elle a péri.» Non, barbares, elle ressuscite; elle sort vivante, entière, de vos morsures. Elle sort rajeunie du chaudron de Médée; elle n’y a laissé que sa vieillesse: la voici jeune, forte, armée, héroïque et terrible. La reconnaissez-vous?
Savez-vous bien, meurtriers imbéciles, pourquoi nulle de ces grandes nations ne peut périr, pourquoi elles sont indestructibles, sinon invulnérables?
Ce n’est pas seulement parce que chacune d’elles, dans son glorieux passé, dans les services immenses rendus au genre humain, a sa raison morale d’exister, sa légitimité et son droit devant Dieu; mais c’est aussi, c’est surtout parce que l’Europe entière n’étant qu’une personne, chacune de ces nations est une faculté, une puissance, une activité de cette personne; en sorte que, s’il était possible de supposer un moment qu’on tue une nation, il arriverait à l’Europe, comme à l’être vivant dont on détruit un poumon, dont on retranche un côté du cerveau: il vit encore cet être, mais d’une manière souffrante et tout étrange qui accuse sa mutilation. Il ne respire qu’à peine, devient paralytique ou fou; ou bien encore, ce qu’on peut observer, son équilibre étant rompu, il agit comme un automate, non comme une personne; toute son action se fait d’un seul côté, aveugle, ridicule et bizarre.
Supposez un moment que nous apprenions ici un matin que notre éternelle ennemie, l’Angleterre, a passé sous les flots, ou bien encore que, la Baltique ayant changé de lit, il n’y a plus d’Allemagne... Quels seraient? grand Dieu! les résultats de ces terribles événements! On ne peut même l’imaginer. L’économie humaine en serait bouleversée, le monde irait comme ivre; toute la grande machine, brisée et détraquée, n’aurait que de faux mouvements.
Supposez encore un moment que les vœux impies de nos traîtres (des écrivains cosaques) ont été exaucés, que l’armée du tzar est ici, que la liberté a été tuée, que la France a fini dans le sang... Horreur! la mère des nations, celle qui les allaita du lait de la liberté, de la Révolution, celle qui vivifiait le monde de sa lumière, de sa vitalité... La France éteinte: hypothèse effroyable!... La vie, la chaleur baisse à l’instant par tout le globe; tout pâlit, tout se refroidit; la planète entre dans la voie des astres finis qui errent encore au ciel, solitaires, inutiles, promenant mélancoliquement un reste d’existence, une vie morte, pour ainsi parler, qui seulement dit qu’ils ont vécu.
L’ignorance, la préoccupation excessive de ce qui est près de nous, la profonde attention qu’on donne à des objets minimes, en négligeant toute grande chose, ont seules empêché, jusqu’ici, d’observer les conséquences effroyables qu’a eues le meurtre de la Pologne, la suppression de la France du Nord.
On en a caché une partie à force de mensonges. C’est un fait prodigieux, et pour humilier à jamais l’esprit humain que le monde des lumières et de la civilisation ait pu, depuis un demi-siècle, se laisser tromper là-dessus.
Exemple mémorable de ce que peuvent les arts de la pensée, la littérature et la presse, habilement séduites et corrompues, pour éteindre la lumière même, enténébrer le jour, si bien que le monde aveugle en vienne à ne plus voir le soleil à midi.
En ces profondes ténèbres qu’ils avaient faites, les meurtriers sont venus et ils ont bravement juré sur le corps de la victime: «Il n’y pas eu de Pologne: elle n’existait pas... Nous n’avons tué que le néant.»
Puis, voyant la stupéfaction de l’Europe, son silence, et que plusieurs semblaient les croire, ils ont ajouté froidement: Du reste, existât-elle, elle a mérité de périr... S’il y a eu une Pologne, c’était une puissance du Moyen-âge, un état rétrograde, voué (c’est là ce qui nous blesse) aux institutions aristocratiques.
«Moi, dit la Prusse, je suis la civilisation.
—Et moi, dit la Russie (ou du moins ses amis le disent pour elle), moi, je suis une puissance amie du progrès, sous forme absolutiste, une puissance révolutionnaire.»
Il n’est pas de mensonges hardis par lesquels les amis des Russes n’aient insulté, depuis vingt ans surtout, au bon sens de l’Europe.
On ne peut plus parler de l’histoire ni de la politique du Nord, sans replacer préalablement la lumière dans ces questions. Nous n’aurions pu conter la vie de Kosciuszko, sans expliquer avant tout la position et la vie réelle de la Pologne et de la Russie.
Un mot donc, un seul mot aux menteurs patentés, aux calomniateurs gagés, qui ont perverti le sens du public et créé ces ténèbres, mot simple, mot vengeur, qui sera clair, du moins... S’ils ont éteint le jour, qu’ils soient éclairés de la foudre.
La foudre, c’est la vérité.
Et la vérité est ceci... Nous nous fions à Dieu et au bon sens, et nous ne doutons pas que tout cœur droit, à la fin de ces pages, ne dise: «C’est la vérité!»
Nous l’avons cherchée avidement, longuement, laborieusement, avec une ferveur véritablement religieuse. Nulle lecture, nulle étude ne nous a coûté pour l’atteindre. Les résultats de nos patientes enquêtes ont répondu à ceux que donnaient la logique et la méditation. Et maintenant, affermi par ce consciencieux travail, nous levons la main et nous jurons ceci:
«La Pologne que vous voyez en lambeaux et sanglante, muette, sans pouls ni souffle, elle vit... Et elle vit de plus en plus; toute sa vie, retirée de ses membres, portée à la tête et au cœur, n’en est que plus puissante.»
«Ce n’est pas tout. Elle vit seule dans le Nord, et nulle autre. La Russie ne vit pas.»
Nous n’avons pas à voir si quelques hommes de talent, s’exerçant dans la langue russe, comme dans une langue savante, ont amusé l’Europe de la pâle représentation d’une prétendue littérature russe... Toute cette littérature, sauf quelques rares efforts généreux, bientôt étouffés, est une œuvre, d’imitation.
L’affreuse mécanique de la bureaucratie soi-disant russe, qui est toute allemande, l’institution, militaire, non moins artificielle, de ce gouvernement, tout cela ne m’impose point.
Je dis, j’affirme, je jure et je prouverai que la Russie n’est pas.
Monstrueux crime du gouvernement russe! vaste crime, meurtre immense de cinquante millions d’hommes! Il n’a fait que diviser la Pologne en lui donnant une vie plus forte, mais, en réalité, il a supprimé la Russie.
Sous lui, par lui; elle a descendu la pente d’un effroyable néant moral, elle a marché tout au rebours du monde, reculé dans la barbarie.
Elle subit dans ce montent une opération atroce, que nul martyre de peuple ne présente dans l’histoire: nous l’expliquerons tout à l’heure. Du servage, elle retourne à l’esclavage antique.
L’esprit russe, faussé par la torture d’une inquisition vile et basse (qui n’a pas, comme celle d’Espagne, l’excuse au moins d’un dogme), l’esprit russe descend dans la dégradation, dans l’asphyxie morale. Il était doux, croyant, docile. Il croit de moins en moins; sa loi était dans l’idée de famille, dans la paternité. Cette idée lui échappe.
Phénomène terrible pour le monde, mais surtout pour la Russie elle-même. L’idée russe a faibli en elle, et elle n’a pas pris l’idée de l’Europe; elle a perdu son rêve, qui était une autorité paternelle, et elle ignore la loi, cette mère des nations.
Que serait-ce si elle n’avait encore, pour la tirer de ce néant où elle descend, une sœur qui comprend les deux autorités (la paternité et la loi): cette sœur, l’aîné des Slaves, dans laquelle est leur vie la plus intense; cette sœur dont le génie a grandi, s’est approfondi sous la verge de la Providence et dans l’épreuve du destin?
Sans elle, sans cette infortunée Pologne qu’on croit morte, la Russie n’aurait aucune chance de résurrection.
Elle pourrait troubler l’Europe, l’ensanglanter encore, mais cela ne l’empêcherait pas de s’enfoncer elle-même dans le néant et dans le rien, dans les profondeurs des boues d’une dissolution définitive.
Au reste, la Russie le sent. Malgré son atroce gouvernement, malgré le maître fou[1] qui l’enfonce aux abîmes, elle sent bien que tout son espoir est dans cette pauvre Pologne. Elle le sent; elle se souvient de la fraternité. Ce souvenir et ce sentiment sont à elle, Russie, sa légitimité, et c’est pourquoi Dieu la sauvera.
Vivez Pologne, vivez! Le monde vous en prie, toutes les nations; nul n’en n’a plus besoin que l’infortuné peuple russe. Le salut de ce peuple et sa rénovation sont pour vous une glorieuse raison d’être. Plus il descend, ce peuple, plus votre droit de vivre augmente, plus vous devenez sacrée, nécessaire et fatale.
1. Lorsque ces pages furent écrites, et tout ce volume, la Russie était gouvernée par Nicolas Ier. Nicolas qui continuait d’écraser la Pologne, qui étouffait le mouvement hongrois (1849) et peuplait la Sibérie de tous ceux qui aspiraient à la liberté.
Aujourd’hui, Alexandre II lui a succédé. Sous son règne, la Russie est entrée dans la voie des réformes; elle a vu s’accomplir, par la volonté impériale, l’affranchissement des serfs, pas gigantesque dont les conséquences transformeront fatalement, à une heure donnée, l’empire des tzars.
III
CAUSES RÉELLES DE LA RUINE DE LA POLOGNE
Table des matières
Jamais, depuis Œdipe, depuis l’atroce énigme du Sphinx, jamais la destinée n’a jeté aux nations un plus cruel problème, ni plus mystérieux que la ruine de la Pologne.
Contraste étrange! c’est justement la nation humaine entre toutes qui a été mise hors l’humanité.
La nation généreuse, hospitalière, la nation donnante, si je puis dire, celle pour qui la liberté sans bornes fut un besoin du cœur, c’est celle-là qui a été livrée en proie et dépouillée... Elle mendie son pain par toute la terre.
Le peuple chevalier qui, au prix de son sang, si souvent contre les Tartares et si souvent contre les Turcs, nous a tous défendus... c’est celui dont personne n’a pris la défense à son dernier jour!
Le dix-huitième siècle, qui a vu sa ruine, avait été pour la Pologne une époque de singulière douceur dans les mœurs. Les étrangers qui la visitaient alors nous disent qu’en ce pays, où il n’y avait ni police ni gendarmes, on pouvait parcourir les immenses forêts en toute sécurité, les mains pleines d’or. Presque aucun procès criminel. Les rôles de plusieurs tribunaux établissent que, durant trente années, on n’eut à y juger que des bohémiens ou des juifs, aucun Polonais; pas un noble, pas un paysan accusé de meurtre ou de vol.
«Les Polonais avaient des serfs», dit-on. Et les Russes n’en avaient pas, sans doute? et les Allemands n’en avaient pas? Le servage allemand était très dur, même en notre siècle. Un de mes amis a vu encore dans un État allemand une fille serve dans une loge à chien, avec une chaîne de fer. Nous-mêmes, Français, qui parlons tant, avec toutes nos belles lois, nous n’en avons pas moins des nègres, sans parler des nègres blancs de l’esclavage industriel, qui souvent vaut bien le servage.
Le serf, sous la république de Pologne, payait dix fois moins qu’aujourd’hui. Ajoutez qu’il était exempt du plus terrible impôt qu’exige la Russie. La noblesse portait seule les armes. On ne voyait pas ces longues files de jeunes paysans polonais, la chaîne au cou, qui marchent, piqués par le Cosaque, pour servir l’ennemi de la Pologne, dans le Caucase, en Sibérie, jusqu’aux frontières de Chine. Il en meurt la moitié en route; on en prend d’autres, toujours d’autres, qui ne reviennent jamais. La Pologne n’enfante que pour saouler le Minotaure.
Quel a été, en réalité, le péché de la Pologne? cet esprit romanesque, cet esprit de grandeur (fausse ou vraie) qui a fait des héros, mais qui convenait moins aux citoyens d’une république. Chaque homme était un roi et tenait cour, les portes ouvertes à tous, les tables toujours mises; on priait l’étranger d’entrer, on le comblait de dons. Et ce n’était pas seulement orgueil et faste, c’était aussi une aimable facilité de cœur, une bonté naturelle qui les jetait dans cet excès de libéralité. Tout objet que vous regardiez, que vous paraissiez trouver agréable dans la maison de votre hôte, on vous disait: «Il est à vous.»
Et il aurait paru bas, ignoble, anti-polonais, qu’il en fût autrement: cela était tellement établi dans les mœurs, qu’on disait aux enfants, lorsqu’on les menait en visite: «Prends bien garde de ne pas nommer, de ne louer aucun objet que tu verras. Ce serait indiscret, le maître le donnerait à l’instant.»
Cette libéralité prodigue et la fausse grandeur, la fastueuse vie du chevalier qui vit de gloire et jette l’or, elles eurent un double effet, et très fatal. D’abord, ils regardèrent au-dessous d’eux de s’occuper de leurs affaires, les laissèrent à des intendants qui pressuraient les serfs. Les plus généreux des hommes, les plus humains, les moins avides, se trouvèrent, par ces funestes intermédiaires, être, à leur insu, des maîtres très durs.
Cet éloignement des affaires fut cause aussi qu’ils laissèrent prendre un grand ascendant aux prêtres romains, aux jésuites.—La Pologne, au seizième siècle, était le pays le plus tolérant de la terre, l’asile de la liberté religieuse; tous les libres penseurs venaient s’y réfugier. Les jésuites arrivent; le clergé polonais suit leur impulsion, devient persécuteur. Il entreprend la tâche insensée de convertir les populations du rit grec, les belliqueux Cosaques. Ceux-ci, Polonais d’origine, sauvages, indépendants, comme le fier coursier de l’Ukraine, tournent bride, s’en vont du côté russe. La république de Pologne donna ce jour-là à son ennemi l’épée qui devait lui percer le cœur.