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Jane Austen

Emma
Une comédie romantique de Jane Austen

Traducteur : Pierre de Puliga

e-artnow, 2021

EAN 4064066446611

Note éditoriale: cet ebook suit le texte original.

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

I

Table des matières

Emma Woodhouse, belle, intelligente, douée d’un heureux naturel, disposant de larges revenus, semblait réunir sur sa tête les meilleurs dons de l’existence ; elle allait atteindre sa vingt et unième année sans qu’une souffrance même légère l’eût effleurée.

Fille cadette d’un père très affectueux et indulgent, elle s’était trouvée de bonne heure, à la suite du mariage de sa sœur aînée, investie du rôle de maîtresse de maison. Encore en bas âge elle avait perdu sa mère et ne conservait d’elle qu’un souvenir indistinct de lointaines caresses ; la place de Mme Woodhouse fut occupée par une gouvernante qui avait entouré l’enfant d’une affection quasi maternelle.

Mlle Taylor était restée seize ans dans la maison de M. Woodhouse, moins en qualité d’institutrice que d’amie ; très attachée aux deux jeunes filles, elle chérissait particulièrement Emma. Avant même que Mlle Taylor eût cessé de tenir officiellement le rôle de gouvernante, la douceur de son caractère lui permettait difficilement d’inspirer quelque contrainte ; cette ombre d’autorité s’était vite évanouie et les deux femmes vivaient depuis longtemps sur un pied d’égalité. Tout en ayant une grande considération pour le jugement de Mlle Taylor, Emma se reposait exclusivement sur le sien ! Les seuls écueils de la situation de la jeune fille étaient précisément l’absence de toute influence et de tout frein, et une prédisposition à avoir une confiance excessive en soi-même. Néanmoins, pour l’instant, elle n’avait aucunement conscience des désavantages qui menaçaient de ternir un jour son bonheur.

Le chagrin arriva sous une forme plutôt bénigne : Mlle Taylor se maria. Pour la première fois, le jour du mariage de son amie bien-aimée, Emma fut assaillie de pensées tristes de quelque durée. La cérémonie terminée et les invités partis, son père et elle demeurèrent seuls, sans la perspective d’un tiers pour égayer la longue soirée. M. Woodhouse s’assoupit après le dîner, comme d’habitude, et Emma put mesurer l’étendue de son isolement. Elle évoquait ces seize années d’infatigable affection : elle pensait avec tendresse à celle qui avait dirigé ses jeux et ses études, apportant autant d’ardeur à l’amuser qu’à l’instruire, et qui l’avait soignée avec un dévouement absolu pendant les diverses maladies de l’enfance. De ce fait, elle avait contracté vis-à-vis de Mlle Taylor une grande dette de reconnaissance ; mais Emma conservait de la période de parfaite confiance qui avait succédé, un souvenir encore plus doux.

Elle se demanda comment elle supporterait ce changement ? Malgré tous ses avantages personnels et sa situation, elle allait se trouver isolée intellectuellement ; son père en effet ne pouvait la suivre sur le terrain d’une conversation sérieuse ou enjouée ; grande disproportion de leurs âges (M. Woodhouse ne s’était pas marié jeune) se trouvait augmentée par la suite de la constitution et des habitudes de ce dernier ; dénué d’activité physique et morale, il paraissait plus vieux qu’il ne l’était ; tout le monde l’aimait pour la bonté de son cœur et son aimable caractère, mais en aucun temps il n’avait brillé par son esprit.

La sœur d’Emma habitait Londres depuis son mariage, c’est-à-dire, en réalité, à peu de distance ; elle se trouvait néanmoins hors de sa portée journalière, et bien des longues soirées d’automne devraient être passées solitairement à Hartfield avant que Noël n’amenât la visite d’Isabelle et de son mari.

La petite ville d’Highbury dont Hartfield, malgré ses communaux, ses bois et son nom, dépendait en réalité, ne pouvait fournir à Emma aucune relation de son bord. Les Woodhouse étaient les gens importants de l’endroit ; Emma avait de nombreuses connaissances car son père était poli avec tout le monde mais il n’y avait personne qui fût en situation de devenir pour elle une amie. En conséquence elle appréciait à sa valeur la perte qu’elle venait de faire ; ses pensées étaient tristes mais elle prit l’air gai dès que son père se réveilla ; c’était un homme nerveux, facilement déprimé, très attaché à tous ceux qui l’entouraient, il détestait toute espèce de changement et nourrissait une aversion particulière pour le mariage — origine et principe de bouleversement dans la famille — ; il n’avait pas encore pris son parti de celui de sa fille aînée et continuait à parler d’elle avec un ton d’extrême compassion.

Dans le cas présent, son aimable égoïsme et son incapacité d’imaginer chez les autres des sentiments différents des siens le prédisposaient à juger que Mlle Taylor avait agi contre ses propres intérêts aussi bien que contre ceux de ses amis ; il ne doutait pas qu’elle n’eût été plus heureuse en restant à Hartfield.

Emma lui sourit et se mit à causer avec animation pour éviter qu’il ne pensât à ces pénibles conjonctures ; néanmoins, quand on servit le thé, il répéta exactement ce qu’il avait dit au dîner : « Pauvre Mlle Taylor ! Que n’est-elle encore avec nous ! Quel malheur que M. Weston ait pensé à elle !

— Il m’est impossible, papa, de partager votre avis, M. Weston est un si aimable, si excellent homme qu’il méritait bien de trouver une femme accomplie ; et vous ne pouviez pas souhaiter que Mlle Taylor demeurât avec nous toute sa vie à supporter mes caprices alors qu’il lui était loisible de posséder une maison à elle ?

— Une maison à elle ! Quel avantage y voyez-vous ? Celle-ci n’est-elle pas trois fois plus grande, et vous n’avez jamais de caprices, ma chère.

— Nous irons les voir très souvent et de leur côté, il viendront continuellement à Hartfield ; nous ne tarderons pas à leur faire la première visite.

— Ma chère, comment voulez-vous que j’arrive jusque-là ? Randalls est à une telle distance ! Je ne puis marcher si longtemps.

— Aussi papa, n’est-il pas question que vous alliez à pied. Nous irons en voiture, naturellement.

— En voiture ! Mais James n’aimera pas atteler pour si peu ; et les pauvres chevaux, que deviendront-ils pendant que nous ferons notre visite ?

— On les mettra dans l’écurie de M. Weston : c’est une affaire entendue. Quant à James vous pouvez être sûr qu’il sera toujours enchanté d’aller à Randalls où sa fille est femme de chambre. J’appréhende même qu’il ne consente plus désormais à nous conduire ailleurs ! C’est vous, papa, qui avez eu la pensée de proposer Anna pour cette bonne place.

— James vous en est si reconnaissant ! Je suis sûr qu’elle deviendra une excellente domestique : c’est une fille polie, de bonnes manières ; chaque fois que je la rencontre elle me tire la révérence et me demande très gracieusement de mes nouvelles. Quand vous l’avez fait venir ici pour travailler, j’ai remarqué qu’elle ouvrait toujours la porte avec précaution et qu’elle prenait soin de la soutenir en la fermant. Ce sera une consolation pour cette pauvre Mlle Taylor d’avoir auprès d’elle un visage familier. Chaque fois que James ira voir sa fille, il donnera de nos nouvelles.

Emma s’efforça d’entretenir ce courant d’idées plus gaies et espéra qu’avec l’aide du jacquet elle parviendrait à faire franchir heureusement à son père le cap de la soirée. On apporta la table, mais à ce moment un visiteur fut introduit et la rendit inutile.

M. Knightley était un homme de trente-sept ans, le frère aîné du mari d’Isabelle et en même temps un très ancien et intime ami de la famille. Il habitait à une demi-lieue d’Hartfield où il venait souvent et où il était toujours le bienvenu ; ce soir là, il fut particulièrement fêté car il arrivait de Londres et venait de faire une visite à leurs parents communs. C’était une heureuse diversion qui tint M. Woodhouse de bonne humeur pendant quelque temps ; après avoir obtenu tous les renseignements possibles sur la santé de sa fille et de ses petits-enfants, M. Woodhouse ajouta avec reconnaissance :

— C’est bien aimable à vous, M. Knightley, d’être sorti à cette heure tardive pour nous faire une visite et d’avoir bravé l’obscurité et le froid.

— Je puis vous assurer, Monsieur, qu’il y a un magnifique clair de lune et le temps est si doux qu’il faut que je m’éloigne de votre grand feu.

— Mais la route doit être détrempée.

— Regardez mes bottines : vous voyez ! Il n’y a pas une tache de boue.

— C’est étonnant, car, ici, la pluie n’a cessé de tomber. J’avais même proposé de remettre le mariage.

— À propos, je ne vous ai pas encore offert mes félicitations ; du reste, je me rends compte du genre de satisfaction que vous devez éprouver ! J’espère que tout s’est passé aussi bien que possible. Comment vous êtes-vous comportés ? Qui est-ce qui a versé le plus de larmes ?

— Ah ! pauvre Mademoiselle Taylor ! C’est une triste affaire.

— Dites plutôt : pauvres M. et Mlle Woodhouse. J’ai beaucoup de considération pour vous et pour Emma, mais j’estime l’indépendance le premier des biens ! De toute façon, il vaut mieux avoir une seule personne à contenter au lieu de deux.

— Surtout lorsqu’une de ces personnes est un être aussi capricieux et exigeant ! dit Emma d’un ton ironique. Voilà votre pensée de derrière la tête, je le sais ; voilà ce que vous diriez-si mon père n’était pas là.

— En effet, ma chère, dit M. Woodhouse en soupirant ; j’ai bien peur d’être parfois très capricieux et exigeant.

— Mais, mon cher papa, vous ne supposez pas que je faisais allusion à vous ou que M. Knightley avait cette intention ? Qu’elle horrible idée ! On non ! C’est de moi qu’il s’agissait. M. Knightley aime à me taquiner.

— Emma sait que je ne la flatte jamais, dit M. Knightley. Mais en l’occurrence je ne songeait pas à la critiquer.

— Allons, dit Emma toute disposée à ne pas insister, je vois que vous voulez avoir des nouvelles du mariage ; je serai heureuse de vous en donner, car nous nous sommes tous comportés d’une façon charmante : pas une larme ; c’est à peine si on voyait un visage défait. Nous avions conscience que nous allions vivre à une demi-lieue les uns des autres.

— Ma chère Emma est si courageuse, dit M. Woodhouse, mais en réalité, M. Knightley, elle est très affectée.

Emma détourna la tête, souriant et pleurant à la fois.

— Il est impossible qu’Emma ne sente pas la perte d’une pareille compagne, répondit M. Knightley. Nous ne l’aimerions pas autant que nous l’aimons si nous pouvions le supposer ; mais elle sait combien ce mariage est à l’avantage de Mlle Taylor, combien il est important à un certain âge d’avoir un chez soi et de sentir l’avenir assuré ; elle ne peut donc permettre à son chagrin d’être plus fort que sa joie. Tous les amis de Mlle Taylor doivent se réjouir de la voir si heureusement mariée.

— Et vous oubliez une cause de contentement qui m’est personnelle ; je me flatte, dit Emma d’avoir contribué à ce mariage que je prévoyais depuis quatre ans !

M. Knightley hocha la tête. M. Woodhouse répondit affectueusement :

— Ah ! ma chère, je vous en prie, ne faites plus de prédictions, car elles se réalisent toujours. J’espère aussi que vous renoncerez à préparer des mariages.

— Je vous promets de ne pas m’en occuper pour mon compte, papa, mais je ne puis prendre d’engagement en ce qui concerne les autres. Il n’y a rien de plus amusant. Je me sens encouragée par ce début ! Tout le monde était d’accord pour trouver que M. Weston paraissait fort bien se passer de femme : ses affaires en ville lui fournissaient une occupation et quand il arrivait ici, ses amis l’accaparaient ; chacune de ses soirées était prise. Quelques personnes affirmaient même que sa femme, sur son lit de mort, avait exigé qu’il fît serment de ne pas se remarier ; d’autres que son fils et l’oncle s’y opposaient. On disait toutes sortes de billevesées à ce sujet, mais je n’ai jamais voulu y croire. Un matin, il y a environ quatre ans, Mlle Taylor et moi avons rencontré M. Weston dans Broadway Lane : la pluie menaçait, et il fit preuve de l’empressement le plus galant en courant aussitôt emprunter deux parapluies chez le fermier Mitchell. Dès cet instant j’ai envisagé la possibilité de cette union et depuis je me suis appliquée à en amener la réalisation. Vous ne voudriez pas, papa, que je reste sur mon succès ?

— Qu’entendez-vous par succès ? dit M. Knightley. Un succès suppose un effort. Or, si je ne me trompe, votre rôle a consisté à vous dire, un jour de loisir : « Il me semble que ce serait une bonne fortune pour Mlle Taylor si M. Weston l’épousait. J’admets même volontiers que vous ayez formulé ce souhait à diverses reprises. Où voyez-vous là un succès ? Quel est votre mérite ? De quoi êtes-vous fière ? Vous avez deviné juste, c’est tout ce que l’on peut dire.

— Admettons qu’il en soit ainsi : il y a toujours du mérite à deviner juste. Quant à mon pauvre mot « succès », à propos duquel vous me querellez, je ne suis pas sûre de ne pas y avoir quelque droit. J’imagine qu’il existe un moyen terme entre n’avoir rien fait et avoir tout fait. Si je n’avais favorisé les visites de M. Weston, si je ne l’avais pas encouragé de toute manière, il se peut que les choses n’aient pas abouti malgré tout. Vous connaissez assez Hartfield pour vous en rendre compte.

— Un homme franc, loyal comme M. Weston et une femme intelligente, simple comme Mlle Taylor arrivent sans difficulté à s’entendre, s’ils en ont le désir. Il est probable que votre intervention vous a été plus préjudiciable qu’elle ne leur a été utile.

— Emma ne pense jamais à elle-même quand il s’agit de rendre service aux autres, intervint M. Woodhouse, ne saisissant qu’à moitié le sens de la conversation ; mais, ma chère, ne vous mêlez plus de mariages : ce sont de sottes entreprises qui rompent le cercle de famille.

— Laissez-moi en négocier encore un, papa : celui de notre vicaire. Pauvre M. Elton ! Il faut que je lui trouve une femme. Depuis un an qu’il est installé à Hartfield, il a transformé le presbytère et il a fait preuve de beaucoup de goût dans l’arrangement de son intérieur : ce serait une pitié s’il demeurait célibataire. Il paraissait, en joignant les mains des nouveaux mariés, tout disposé, le cas échéant, à tendre la sienne dans le même but.

— M. Elton est un jeune homme accompli et j’ai beaucoup d’estime pour lui. Je vous conseille, ma chère, si vous désirez lui donner un témoignage de sympathie, de l’inviter à dîner un de ces soirs : c’est la meilleure manière de vous intéresser à lui. Je suis sûr que M. Knightley voudra bien se joindre à nous ce jour-là.

— Avec le plus grand plaisir, répondit M. Knightley en riant, et je dois dire que je partage absolument votre opinion à ce sujet. Invitez M. Elton à dîner, Emma, ajouta-t-il, servez lui le poisson le plus rare et le poulet le plus fin, mais laissez-le choisir sa femme ! Croyez-moi ; un homme de vingt-sept ans est capable de se diriger tout seul.

II

Table des matières

M. Weston était originaire d’Highbury ; il appartenait à une honorable famille qui, depuis deux ou trois générations, avait graduellement conquis l’aisance et la considération ; ses frères s’étaient adonnés au commerce ; mais, après avoir terminé ses études, il ne voulut pas suivre leur exemple : il se trouvait être indépendant par suite d’un petit héritage personnel et, conformément à ses goûts, il embrassa la carrière des armes.

Le capitaine Weston était fort à la mode : les hasards de la vie militaire l’ayant mis sur le chemin de Mlle Churchill, d’une grande famille du Yorkshire, personne ne s’étonna lorsque celle-ci s’éprit de lui, à l’exception du frère et de la belle-sœur de la jeune fille ; ces derniers ne connaissaient pas le fiancé, mais leur orgueil se trouvait offusqué par cette mésalliance.

Néanmoins, Mlle Churchill étant majeure et disposant de sa fortune (du reste nullement en rapport avec les revenus du chef de la famille) ne se laissa pas détourner de ce mariage : il eut lieu malgré l’opposition de M. et de Mme Churchill, qui rompirent solennellement avec leur sœur et belle-sœur.

Ce fut une union mal assortie ; Mme Weston aurait dû y trouver le bonheur ; M. Weston en effet ne savait comment remercier sa femme de la grande bonté qu’elle avait eue de tomber amoureuse de lui ; mais, si celle-ci avait fait preuve d’assez de fermeté de caractère pour agir suivant sa volonté et tenir tête à son frère, elle en manqua pour supporter les conséquences de son acte ; elle ne pouvait oublier le luxe où elle avait été élevée ; le ménage vivait au-dessus de ses moyens tout en menant néanmoins un train de vie comparativement fort modeste ; Mme Weston n’avait pas cessé d’aimer son mari, mais elle aurait voulu être à la fois la femme du capitaine Weston et Mlle Churchill d’Enscombe !

Le capitaine Weston n’avait pas, en fin de compte, réalisé une aussi brillante affaire que les Churchill se l’imaginaient ; sa femme mourut au bout de trois ans de mariage et il se retrouva moins riche qu’auparavant, avec un fils à élever. Il n’eut pas longtemps, il est vrai, ce genre de préoccupation ; la naissance d’un garçon et l’état de santé de la mère avaient déjà facilité une sorte de réconciliation et peu après le décès de Mme Weston, M. et Mme Churchill proposèrent de se charger entièrement du jeune Frank. Le père dut évidemment éprouver quelque scrupule et quelque répugnance à accepter, mais d’autres considérations l’emportèrent : l’enfant fut confié aux soins et voué à la fortune des Churchill.

Le capitaine Weston, libre de toute attache, jugea qu’un changement de vie complet s’imposait : il donna sa démission et ses frères, avantageusement établis à Londres, lui facilitèrent l’accès des affaires. Ses occupations n’étaient pas très absorbantes et il venait souvent à Highbury où il avait conservé une petite maison ; entre son travail et les distractions du monde, les dix-huit années qui suivirent s’écoulèrent agréablement pour lui. Au bout de ce temps sa fortune s’était suffisamment accrue pour lui permettre d’acheter une propriété assez importante, qu’il avait toujours désirée, et d’épouser une femme sans dot.

Mlle Taylor occupait, depuis plus de deux ans, une place prépondérante dans les projets de M. Weston, mais celui-ci n’étant plus sujet aux impulsions de la jeunesse avait résolu d’attendre pour se marier de s’être rendu acquéreur de Randalls, dont, à deux reprises, la vente avait été différée. Finalement toutes les conditions se trouvèrent remplies : il put acheter la maison et obtint sans difficulté la main de la femme qu’il aimait.

Il ne devait de compte à personne : Frank en effet, élevé tacitement comme l’héritier de son oncle, en était devenu de plus le fils adoptif et avait pris le nom de Churchill au moment de sa majorité ; il n’aurait, selon toute probabilité, jamais besoin de l’aide de son père.

M. Weston voyait son fils une fois par an à Londres et le portrait extrêmement flatteur qu’il en traçait à son retour avait gagné au jeune homme les suffrages des habitants d’Highbury. M. Frank Churchill était donc une des gloires du pays et l’objet de la curiosité générale, laquelle du reste n’était pas payée de retour, car il n’avait jamais paru à Highbury. Au moment du mariage de M. Weston, le jeune homme se contenta d’écrire à sa belle-mère. Pendant plusieurs jours, ce fut le thème favori des conversations à l’heure du thé chez Mme Bates et chez Mme Cole : « Vous avez certainement entendu parler de la belle lettre que M. Frank Churchill a adressée à Mme Weston ? »

Celle-ci, déjà prévenue en faveur du jeune homme, fut touchée de cette preuve de déférence qui venait fortifier ses légitimes espoirs de bonheur. Elle se considérait, en effet, comme très favorisée de la fortune, ayant assez d’expérience pour apprécier à leur valeur les avantages multiples de son mariage ; la séparation d’avec ses amis Woodhouse était, en effet, l’unique inconvénient de cette union, encore se trouvait-il fort atténué par le voisinage si proche et les dispositions conciliantes de M. Weston.

Le bonheur de Mme Weston était si manifeste qu’Emma, malgré sa connaissance du caractère de son père, ne pouvait entendre sans surprise celui-ci parler de « cette pauvre Mlle Taylor » au retour d’une visite à Randalls, où ils la laissaient entourée de tout le confort possible. Quand au contraire, Mme Weston venait à Hartfield, au moment où elle montait en voiture, accompagnée de son aimable mari, pour rentrer chez elle, M. Woodhouse observait invariablement : « Pauvre Mlle Taylor ! Je suis sûr qu’elle resterait bien volontiers. »

Néanmoins au bout de quelque temps M. Woodhouse surmonta son chagrin ; ses voisins avaient épuisé leurs compliments et il n’avait plus l’ennui de s’entendre journellement féliciter d’un si lamentable événement. D’autre part l’imposant gâteau de noces était enfin fini ; cette pâtisserie symbolique lui avait causé bien des tourments : il était lui-même astreint à un régime sévère et il ne mettait pas en doute qu’un aliment nuisible pour lui, ne fût malsain pour les autres, en conséquence après avoir en vain essayé d’empêcher la confection d’un gâteau de ce genre, il n’avait cessé de s’opposer à ce qu’on y touchât, il prit la peine de consulter son médecin à ce sujet ; pressé de questions M. Perry fut contraint de se prononcer :

« Ce pouvait être considéré comme indigeste pour la plupart des gens, peut-être même pour tout le monde, à moins pourtant qu’on en mangeât avec une extrême modération. » Fort de cette opinion, M. Woodhouse espérait influencer tous ceux qui viendraient rendre visite aux nouveaux mariés : malgré ses avis, le gâteau eut du succès et devint pour lui une cause continuelle d’énervement.

Par la suite, le bruit courut dans Highbury que les enfants Perry avaient été vus avec une tranche du susdit gâteau à la main, mais M. Woodhouse ne voulut jamais y ajouter foi.

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
27 lutego 2026
Objętość:
440 str.
ISBN:
4064066446611
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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