Czytaj książkę: «La Deffense du poëme heroïque»
Jacques Testu, Jean Desmarets de Saint-Sorlin, Philippe-Julien Mancini-Mazarini Nevers
La Deffense du poëme heroïque

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334468
Table des matières
PREFACE
LA DEFFENSE DU POËME HEROÏQUE. DIALOGUES.
DIALOGUE I. DORANTE, PHILENE, DAMON.
DIALOGUE II. PHILENE, DORANTE, DAMON,
DIALOGUE IV. PHILENE, DORANTE, DAMON.
DIALOGUE VI. PHILENE, DORANTE, DAMON.
DIALOGUE VII. DESP... L’OMBRE DE MOLIERE.
LA
DEFFENSE
DU
POËME HEROÏQUE,
AVEC QUELQUES REMARQUES
Sur les Oeuvres Satyriques
du Sieur D***
Dialogues en Vers&en Prose.

A PARIS,
Chez JACQUES LE GRAS, au Palais.
NICOLAS LE GRAS, au troisiéme Pilier de la grande Salle
du Palais, à L. Couronnée.
AUGUSTIN BESOSONE, dans la grande Salle du Palais,
vis à-vis la Cour des Aydes.
Et CLAUDE AUDINET, ruë des Amandiers, a la Vérité
Royale, devant le College des Grassins.
M. DC. LXXIV.
Avec Privilege du Roy.
PREFACE
Table des matières

Voicy une guerre d’esprit, bien injurieuse dans l’intention de celuy qui attaque, bien peu dangereuse pour ceux qui font attaquez,&assez divertissante pour ceux qui doivent juger du differend. Celuy qui combat la Poësie Heroïque,&qui pretend donner des loix à tous les Poëtes, s’est si bien dépeint luy-mesme par ce dernier vers de son Art Poëtique,
Plus enclin à blamer, que sçavant à bien faire, qu’il seroit difficile à un autre de le mieux dépeindre, bien qu’il veüille que l’on croye le contraire. Mais dans son emportement contre ceux qu’il a pretendu mettre en pieces, il faut l’arrester, afin qu’il reçoive à son tour des leçons, pour ne le laisser pas triompher impunément parmy ses admirateurs.
Celuy qui sçait bien qu’il n’a autre talent que la Satyre, doit au moins sçavoir ce que c’est que l’esprit&la fin de la Satyre, qui est de reprime les vices en les rendant ridicules,&de faire voir aux vicieux par des peintures generales, ce qu’ils sont,&ce qu’ils doivent estre. Pour s’élever au raisonnable esprit de la Satyre, il ne faut pas avoir un esprit malin, qui hait les personnes,&qui respecte les vices; évitant de parler des plus dangereux, ou n’en parlant que par moquerie. Il faut avoir une grande sagesse, qui est si rare, une intention droite pour la correction des hommes,& une delicatesse de sens pour bien juger,&pour toucher solidement&finement les matieres, qu’il faut traiter en Maistre&non pas en Escolier;&l’on ne doit pas se servir de la plume, comme un furieux se sert d’une épée, pour massacrer tout ce qu’il rencontre.
Celuy qui dit qu’il a entrepris d’écrire contre les vices,&qui dit d’abbord au Roy.
Moy la plume à la main je gourmande les vices, doit donc estre sage,&ne doit pas ensuite faire des Satyres contre la sagesse&contre la raison, puis que ce n’est que par la raison qu’il peut combattre les vices: Et celuy qui veut se moquer des Poëtes,&donner des preceptes pour toutes fortes de Poësies, doit estre grand Poëte, correct, avancé en âge,&en reputation, comme estoit Horace, qui estoit grand Philosophe, grand Poëte, d’un goust le plus rafiné qui fust jamais,& qui a mesme donné dans ses Satyres d’excellens preceptes de la vertu.
Il ne faut pas qu’un Poëte Satyrique se fasse voir Ecolier en sentimens,&en Poësie. Horace &Juvenal n’ont jamais rien dit qui ne fust de bon sens, n’ont jamais fait un méchant vers, n’ont rien fourré d’inutile pour achever leur mesure, n’ont jamais employé ny parole ny comparaison basse, bien que dans le stile bas de la Satyre;& n’ont point rebattu dix fois une mesme personne pour la mesme chose.
Mais il ne faut pas sous le titre de la Satyre exercer ses inimitiez,&répandre ses pensées libertines. La Satyre est contraire aux loix divines &humaines;&parmy nous elle ne doit pas s’authoriser par l’exemple de ce qui s’est fait parmy les Payens. Elle a esté supportée parmy eux, quand elle n’a pris autre licence que d’accuser les vices publics, ne nommant jamais une personne pour vicieuse, si elle n’estoit bien diffamée; comme quelque scelerat, quelque fameux débauché, ou quelque signalé avare. Horace marque les bornes de la Satyre, quand il dit, Sat. 4.
Si quis erat dignus describi, quòd malus, aut sur
Quòd mœchus foret, aut sicarius, aut alioqui
Famosus.
Enfin la Satyre n’a jamais décrié que ceux qui se décrient eux-mesmes: mais celuy qui veut faire passer pour ridicules des hommes establis en estime, croit qu’il sera jugé plus grand d’esprit, plus il se fera voir hardy à médire. Il fait bien connoistre qu’il est plus ennemy du mérité que du vice; puisqu’il ne nomme jamais un vicieux; mais seulement ceux dont les ouvrages sont estimez, les uns plus, les autres moins: car pour ceux qui n’ont pas la force de se soûtenir, c’est estre bien lâche que de les attaquer.
Il a pretendu se mettre au dessus de tous en s’établissant le censeur de tous; mais cette humeur de censurer ne convient pas à un jeune Poëte, qui dans l’impetuosité de son âge se trouve flaté en s’exerçant à la Satyre, à cause du grand avantage qu’elle luy donne parmy des esprits disposez à aimer la médisance,&souffrir les deffauts d’un Poëte, pourveu que quelqu’un soit nommé&mocqué. Mesme bien que le nom soit souvent répété par la sterilité de l’Autheur, les esprits communs ne laissent pas d’en rire toûjours: mais ceux qui ont le goust rafiné, haissent ces repetitions, qui marquent la pauvreté de l’esprit du Poëte,&sont ennuyeuses aux personnes de bon goust, qui attendent tousiours quelque chose de nouveau. Cependant les mediocres esprits, qui ont aimé la Satyre dans le temps qu’elle leur a esté prononcée d’un magnifique ton de voix avant l’impression, se trouvent obligez à maintenir leur approbation, quand la piece est imprimée; bien qu’elle ait perdu beaucoup de son agréement, estant dénuée du secours imposteur de la forte prononciation.
Un Satyrique croit estre en seureté,&asseuré de son merite, en recitant devant plusieurs personnes, qui par faute de sçavoir&de lecture, croyent que ce qu’ils loüent est de l’invention de celuy qui recite,&ne sçavent pas que la pensée est souvent d’un Poëte ancien. Toutefois celuy qui en reçoit les loüanges ne sort point de sa gravité, quoy qu’il sente bien qu’il est le plus loüé de ce qui n’est pas de luy;&il est si injuste,&si aveuglé par son amour propre, qu’il enfle sa vanité à proportion de l’applaudissement, qui appartient à Horace, ou à quelque autre Poëte, dont la richesse peut servir encore à revestir la nudité des steriles Ecrivains.
Pour le guerir de sa presomption excessive, il est besoin de luy faire connoistre qu’il n’est pas si grand Poëte qu’il pense: car la parfaite Poësie demande tant de talens divers, tant de connoissances,&tant d’experiences, que ce n’est pas un fruit de la jeunesse. Le Prin-temps ne porte que des fleurs legeres&passageres,&l’Automne porte des fruits de bon goust,&dont plusieurs passent la rigueur des Hyvers. Il faut avoir fait autre chose que des Satyres, avant que de donner des preceptes aux Poëtes. Horace avant que de faire son Art Poëtique en faveur des jeunes Pisons, avoit fait des Odes admirables;&il a bien fait voir que la Satyre n’est pas une Poësie, quand il a dit.
Neque si quis scribat uti nos
Sermoni propiora, putes hunc esse Poëtam.
Ingenium cui sit, qui mens divinior, atque os
Magna sonaturum, des nominis hujus honorem.
C’est à dire.
N’estimez pas Poëte un qui fait comme nous
En des termes de prose un vers facile&doux;
Mais celuy dont l’esprit divinement invente,
Et qui semble chanter d’une bouche tonnante,
Tousiours d’un vol égal soutenant son renom,
Celuy-là de Poëte a mérité le nom.
On commence la Satyre, on la poursuit,&on la finit comme on veut. Il n’y a ny regle, ny invention, ny ordre, ny élevation d’esprit, ny ce que l’on appelle transport Poëtique: tout cela ne convient point à la Satyre. Il a beau s’y relever par fois en termes, pour faire croire qu’il est Poete, ce n’est point là le lieu de s’élever, il faut qu’il retombe tousiours dans le bas,&il ne doit point le quitter, selon le precepte d’Horace son Maistre.
Versibus exponi tragicis res comica non vult.
C’est à dire.
Nul ne doit par un vers tragique
Traiter une chose comique.
Or la Satyre est sans doute un sujet comique. Aussi Horace ne s’y est point élevé en diction ny en grandes figures, comme dans ses Odes:&il dit que dans les satyres il faut extenuer ses paroles.
Extenuantis eas consutlò.
Car il faut donner à chaque chose la façon de les exprimer qui luy convient. Il faut entreprendre de grands sujets, pour faire voir de quoy l’on est capable: Il ne suffit pas d’avoir leu Horace,& d’en traduire quelques preceptes, pour s’eriger en Maistre des Poetes. Il faut avoir un genie inventif, élevé, iudicieux&fin, pour faire toutes fortes de Poesies, à une seule desquelles ce prétendu Maistre n’a osé toucher, n’estant pas mesme capable de faire un Sonnet, ny d’arrondir une Stance.
Si la Comedie des Visionnaires estoit encore sur le point d’estre conceuë, on y pourroit adiouster un assez plaisant personnage d’un Docteur Ecolier, qui voudroit enseigner à faire ce qu’il n’a iamais fait,&ce qu’il ne sçauroit faire: qui pretendroit se mettre au dessus de tous les Poetes en disant du mal de tous: qui pour se faire estimer un esprit sublime, auroit cru qu’il suffiroit de traduire un ancien traité du sublime;&qui instruiroit un Poete pour conduire par ses vers un Roy Tres-Chrestien aux bords du Rhin, avec le seul secours des Fables Payennes, pour en combattre le Dieu limonneux, pour mettre en suite toutes ses Naïades,&pour effrayer encore&mettre en deroute toutes celles de la Meuse, de la Moselle, du Doux,&&tant d’autres.
On a iugé à propos de déffendre la Poesie He-roïque contre les réveries d’un tel Docteur,& de faire une legere Censure de toutes ses Satyres: car on ne peut donner un autre nom à toutes les Oeuvres de son Recüeil, puis qu’il n’y a ny Epistre, ny Art Poetique, ny Lutrin, qui ne soit une Satyre;&il s’y pourra voir luy-mesme comme dans un miroir, qui ne le flatera point, qui ne se laissera pas étourdir par sa voix,&qui luy fera connoistre quelles font les bornes de sa capacité&de son merite.
LA DEFFENSE
DU POËME
HEROÏQUE.
DIALOGUES.
Table des matières
DIALOGUE I.
DORANTE, PHILENE, DAMON.
Table des matières
DORANTE.

Nous venons réveiller tes pensers solitaires.
PHILENE.
Où se sont assemblez, deux esprits si
contraires?
Dorante est moderé, judicieux sçavant;
Et Damon du bon goust s’écarte assez souvent;
En l’amour des plaisirs veut que nul ne l’égale,
N’aime que la débauche,&sa fausse morale.N’aime que la débauche,&sa fausse morale.
DAMON,
J’ay toûjours approuvé tes justes jugemens,
Qui souvent mont guery de mes faux sentimens.
Aussi de nos débats nous t’avons fait le juge.
DORANTE.
Contre toutes erreurs Philene est mon refuge.
Car le bon goust est rare, ainsi que la vertu;
Et jamais le bon sens ne fut tant combattu.
Nous sommes en debat sur quelques loix nouvelles.
PHILENE.
Et vous m’avez choisi pour vuider vos querelles?
DORANTE.
Puis nous venons joüir dans l’aimable saison
Des plaisirs que tu prens en ta belle maison.
Tout y plaist, tout y rit, tout y fait bien connoistre
L’esprit, la politesse,&le soin de son Maistre.
DAMON.
Ce parterre ébloüit par ses vives couleurs.
DORANTE
On y voit à l’envy briller toutes les fleurs.
DAMON.
Et de ce pur ruisseau j’aime l’eau babillarde,
Qui court par les cailloux, sans qu’un seul la retarde.
DORANTE.
Enfin hors de la serre on voit les orangers.
DAMON.
Que promettent de fruits les fleurs de ces vergers!
DORANTE.
J’aime ce promenoir sur le bord de la Seine,
Qui découvre aux regards&Paris&la plaine.
DAMON.
Mais tes yeux ont icy des objets trop divers,
Qui ne permettent pas d’y composer des vers.
PHILENE
C’est icy toutefois que ma veine est plus forte,
Que le grand air l’anime,&qu’elle me transporte.
L’ombre des Cabinets ne l’émeut pas si bien.
DORANTE.
Lors que l’esprit travaille il ne regarde rien
Enfin tu dois icy vuider nostre querelle.
L’Eerreur fait des arrests: la Raison en appelle.
On ne parle par tout que de nouveaux decrets,
Que n’aguere on chantoit dans quelques lieux secrets,
Qui par des mouvemens d’ignorance&d’envie
Aux Poëmes divins veulent oster la vie.
Maintenant on en lit les sens deffectueux,
Dépourvus du secours des tons impetueux,
Les rimes d’Ecolier, les méchantes cesures,
Que cachoient de la voix les fortes impostures.
La belle impression ne cache nuls deffauts,
Et fait honte à loisir à tous jugemens faux.
On a, pour bien juger, liberté toute entiere.
DAMON.
Il faut de nos débats t’apprendre la matiere.
Phebus, de son Parnasse a mandé dans ces lieux
Qu’il faut des nobles Vers bannir le serieux:
Que le Dieu des Chrétiens, les Demons,&les Anges,
Aux Lecteurs enjoüez, sont des noms trop étranges:
Qu’il faut avoir recours aux contes fabuleux,
Si l’on veut dans les vers mesler le merveilleux.
Que la Muse en riant doit piquer pour nous plaire.
DORANTE.
Mais tout ce qui fait rire, est pour le goust vulgaire.
PHILENE.
Pour moy je ne connois ny Muses, ny Phebus.
Je suis bien détrompé des antiques abus.
Qui les suit, dans l’erreur à tout pas s’embarrasse,
Les chemins sont rompus qui menoient au Parnasse.
Pegaze&les neuf Sœurs ne sont plus de saison.
Je veux pour mon secours Dieu seul&la raison.
Dans l’amour, au theatre,&dans les jardinages,
Des faux Dieux on permet les noms&les imges:
Mais soüiller de leurs noms nos sujets serieux,
A nostre pure foy c’est estre injurieux.
Laissons-là des faux Dieux toute la bande vaine.
DAMON.
Mais qui donc invoquer pour animer la veine?
PHILENE.
Si nous voulons du Ciel emprunter les rayons,
Il nous faut invoquer le Dieu que nous croyons:
Si nous voulons traiter de plus foibles matieres,
De nostre seul esprit empruntons des lumieres.
DAMON.
Mais les chants les plus beaux,&les plus renommez,
A tous ces noms des Dieux nous ont accoutumez.
Rien ne plaist que la fable à ceux qui veulent rire;
Et tout le serieux leur paroist un martyre.
DORANTE.
Quoy? vouloir qu’en suivant l’abus eternisé,
L’on invoque un Demon sous Phebus déguisé?
L’on n’osera donc plus chanter une victoire,
Qu’aux fausses Deitez on n’en rende la gloire?
D’un fleuve nul jamais ne franchira les eaux,
Que le Dieu limoneux ne sorte des roseaux?
Et la fiction noble, heureuse,&bien fondée,
Ne pourra plus passer pour une riche idée?
PHILENE.
Selon tes mœurs, Damon, tu n’aimes que des Dieux
Chimeriques, brutaux, insensez, vicieux.
Mesme tu n’en crois point, bien que forcè de croire,
Celuy dont la grandeur brille en la sainte Histoire.
Et tu ne peux souffrir la force des beaux vers,
Si l’on ose invoquer l’Autheur de l’Univers;
Non par manque d’attraits de l’auguste matiere,
Mais par le seul deffaut de goust&de lumiere.
DORANTE.
Tu n’as pas de l’erreur avalé le poison,
Philene, enseigne nous, par la seule raison,
Si toutes fictions des plus hardis genies,
Des Poëmes sacrez doivent estre bannies.
Si l’Ange ou le Demon, rarement introduits,
Pour des faits importans ne seront plus produits:
Si la Muse&Phebus sont des chimeres vaines,
Seul&trompeur secours des plus steriles veines:
Si leurs noms dans l’oubly doivent estre laissez,
Depuis le grand débris des Oracles cessez,
Par le pouvoir naissant du Dieu qui les fit taire
Qui sema les leçons de sa Loy salutaire,
Qui confondant l’erreur des Philosophes vains,
Apprit à l’Univers la science des Saints;
Et qui sceut confirmer tous ses divins Oracles,
Par le nombre&l’éclat de ses fameux miracles.
DAMON.
Non, je ne pretens pas qu’on doive contester
La Loy que nous croyons,&qu’on doit respecter:
Mais toujours le mensonge offense un saint mystere;
Et toujours dans les vers la fable est necessaire.
PHILENE.
O le sage, ô le saint, ô le respectueux!!
Qu’il craint bien du vray Dieu le nom majestueux!
Il le bannit des vers;&souvent il le jure,
Mesme ne pensant pas s’il luy fait une injure.
Voy d’un tel jugement le miserable fonds,
Qui ne peut distinguer ce que tu nous confonds.
Le mensonge est honteux, mais la veine pompeuse
A le droit d’enfanter la fiction heureuse,
Qui souvent donne auvray les charmes les plus grands.
Le mensonge&la feinte ainsi sont differens.
L’un sur la verité n’a point sa base seure;
Pour porter à l’erreur forme son imposture:
L’autre qui sur le vray choisit son fondement,
Attire à la vertu par son appast charmant.
DAMON.
Non, non, la fiction ne doit jamais paroistre
Si tost que du vray Dieu le nom se fait connoistre.
Un Maistre a prononcé que l’heroïque vers
N’aura plus dans un mois de cours par l’Univers:
Et que ses fictions d’ornemens embellies,
Sous l’oubly pour jamais seront ensevelies.
DORANTE.
Un tel Maistre est pareil à quelque homme insensé,
Qui tiendroit dans un champ un grand chesne embrassé,
Qui pretendroit l’abbattre avec sa seule force
Et ne pourroit pas mesme en détruire une écorce.
PHILENE.
Quoy? nos vers, sur l’appuy de nos divines loix,
N’oseront plus parler de nos augustes Rois,
Dont la celebre vie&guerriere&pieuse,
Doit franchir de l’oubly la nuit injurieuse??
Et si nous celebrons le grand Dieu des Hebreux,
Ses desseins eternels, ses prodiges nombreux,
Tous ces portraits fondez, sur le sacré volume,
Periront sous le trait d’une insolente plume,
Qui voudroit étouffer les sublimes beautez,
Et les brillans éclats des grandes veritez?
Ridicule fureur, telle qu’en la nuit brune
Se void celle des chiens, surpris de voir la lune,
Qui ne pouvant souffrir sa brillante clarté,
D’inutiles abbois attaquent sa beauté
Mais pendant que leur corps ne produit que de l’ombre,
L’Astre, d’un cours égal, éclaire la nuit sombre.
DORANTE.
La Poësie epiique interesse&comprend
Tout ce qu’en son enclos le monde a de plus grand.
C’est ce que les Payens ont conceu de plus juste.
Par l’interest du Ciel, le sujet est auguste.
Sur la Religion roulent tous les grands faits;
Et sans elle quels chants éclaterent jamais?
Les Chantres plus fameux semblent, comme un tonerre,
Ebranler tout à coup l’air, le Ciel,&la terre.
Toutefois dans les chants des grecs&des Latins,
On ne voit que des Dieux esclaves des destins:
Mais en chantant un Dieu de puissance infinie,
Il n’est rien que n’embrasse un sublime genie.
Tout luy semble soumis: il semble qu’en ses mains
Est remis le pouvoir de l’Autheur des humains.
PHILENE.
Quoy? des esprits sans loy, brulans de jalousie,
Pretendroient sous leurs loix fouler la Poësie,
Sapper les fondemens des heroïques vers,
Nous deffendre d’ouvrir les Cieux&les Enfers,
Bannir nos veritez, qui sont toute leur haine,
Et nos chants dont l’éclat confond leur foible veine?
DAMON.
Je me tiens à l’arrest fulminé par la voix
Dont la force a le droit de nous donner des loix.
PHILENE.
Cette tonnante voix superbe&magistrale,
A donc sur les beaux vers l’authorité fatale,
Sans que nulle raison convainque les esprits,
Du decret ridicule étonnez&surpris?
Je mets hors de ce rang ceux qui par complaisance
Laissent tonner la voix,&gardent le silence,
Qui feignant d’admirer,&blasmant en leur cœur,
Laissent impunément triompher le Lecteur.
DAMON.
Des grecs&des Latins la veine tousiours flate,
Et jamais ne rebute une ame delicate.
PHILENE.
Elle flate l’erreur. Et qu’ont-ils jamais dit
De plus grand que les faits d’Ester,&de Iudith,
Dont l’esprit, la beauté, les rares avantures,
De toutes passions presentent les figures?
Ont-ils de leurs Heros quelqu’un qui soit égal
Au merveilleux Moïse, à l’Egypte fatal;
Ou tel que ce grand Chef dont la parole fiere
Du Soleil s’abbaissant arresta la carriere?
Mais les Chantres Payens, manquans de verité,
Sur un fondement faux ont tousiours inventé.
De feindre sans garend ils ont pris la licence;
Jamais leurs fictions n’eurent de vray-semblance.
DAMON.
Lors que des passions ils en ont fait des Dieux,
Se pouvoit-il jamais inventer rien de mieux?
Que tout ce qu’ils ont feint dans la Metamorphose?
Et que d’avoir d’un Dieu revestu chaque chose?
DORANTE.
C’est ce qu’a dit en vers un demon furieux:
Ne pouvant estre Dieu j’inventay mille Dieux.
DAMON.
Les vers ne parlent pas d’une façon commune.
Pour parler de la mer, Virgile dit Neptune,
Pour le pain dit Ceres,&Bacchus pour le vin.
DORANTE,
Par ce rare secret en eux tout est divin.
DAMON.
C’est de leurs fictions la plus ingenieuse,
Pour rendre de leurs vers la force harmonieuse.
DORANTE.
Dés l’enfance tels mots nous ont entretenus,
Par les tons imposteurs des doctes prevenus;
Et ces grands noms appris sous des Maistres severes,
Nous ont accoutumez à ces vieilles chimeres.
DAMON.
Cét art, des termes bas cache bien les deffauts.
DORANTE.
Il se faut soustenir sans un secours si faux.
DAMON.
Si tout plaistsi tout rit, faux ou vray, que m’importe?
Je laisse là le vray, si le faux me transporte.
DORANTE:
Mais le seul vray semblable est aimé du bon sens.
Sans luy, pour l’émouvoir, tous vers sont impuissans.
PHILENE.
Voyons si c’est justice, ou pure jalousie,
Qui veut des grands sujets bannir la Poësie:
Si la Religion luy tranchant les destins,
Laisse maistres, du champ les Grecs&les Latins:
Si les nobles esprits, aux exploits veritables
Doivent mesler les jeux des ridicules fables:
Si nostre grand Monarque ayant tout surmonté,
En Satyriques vers sera bien mieux chanté:
Et pour suivre son vol dans l’ardeur qui l’emporte,
Si la Musè bouffonne aura l’aile assez forte.
D’une trop folle erreur Damon est infecté.
Je luy veux des beaux chants prouver la dignité.
Mais le disner est prest: une telle matiere
Merite d’occuper l’apres disnée entiere.
Fin du premier Dialogue.
Darmowy fragment się skończył.