Czytaj książkę: «Un honnête petit homme»
Jacques Lermont
Un honnête petit homme

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334611
Table des matières
UN GENTILHOMME DES RUES
LA THÉIÈRE D’ARGENT
LA FÊTE DE GEORGIE


«Très onoré madame,
«Par la raizon que j’ai vu sur le journalle que c’était com ça qu’on demande chez vous un petit jeune homme pour servir à table et toule reste, je pran la plume à la main pour vous dire que J. Cayle il a 13 ant et je sai nétoillé l’arganteri que mon frerre qu’es au servisse, il m’a apri coman. Et je sai lavé les karo et siré les chossure. J. Cayle hesperre vous me prendrai. Je veut bien venir pour 8 shillings tout qu’on prit et si vous faite mon mon blanchisag, sa sera 7. J. Cayle. il vous servirera bien et il hesperre vous donné satisfakcion. Je peut venir demin.
«J. CAYLE.»
«Il n’est pas très gran, mais il grandira son frerre a une bonne oteur. Je suis pas bête je sais lire et écrire. Je sais pas toutes mes 4 règles, mais jen sais 2.»
Ainsi qu’il est d’usage en Angleterre en pareil cas, j’avais en effet inséré une annonce dans un journal. Il m’était arrivé en réponse une trentaine de lettres plus ou moins illisibles comme écriture, et quelques-unes complètement incompréhensibles, quant au style et à l’orthographe. La dernière, précisément, se trouva être celle dont vous venez de déchiffrer la copie exacte.
Ce chef-d’œuvre épistolaire, renfermé dans une enveloppe biscornue, faite par l’auteur au moyen de ciseaux et de gomme, était calligraphié, sur une demi-feuille de papier à lettre, d’une grosse écriture enfantine, ornementée de ratures et de pâtés, et plus souvent au-dessus ou au-dessous des lignes tracées au crayon qu’à leur place réglementaire.
Malgré tout, il y avait quelque chose de bon enfant dans ces irrégularités mêmes, cette lettre fleurait l’honnêteté, sous ses grossières fautes d’orthographe et, tout en souriant de ce naïf orgueil fraternel envers le grand «frerre» qui avait «une bonne oteur» et de cette offre de venir à meilleur compte si sa maîtresse faisait son «blanchisag», je me pris à considérer quelle sorte d’épave sur l’océan de la vie pouvait bien être ce tout petit personnage de treize ans qui me «servirerait» de manière à me donner «satisfakcion».
J’avais plusieurs lettres à écrire, et tout occupée de ma besogne, je n’étais pas encore fixée sur ce que je devais répondre à cet éminent correspondant qui «était pas bête, savait lire et écrire et possédait deux règles sur quatre». A vrai dire, j’ignorais si je lui répondrais ou non, lorsqu’une ombre s’interposa entre la fenêtre et la table sur laquelle j’écrivais; je relevai la tête et j’aperçus un petit garçon, non, un diminutif de garçonnet avec de grands yeux bleus qui lui mangeaient la moitié de la figure.
Ses habits, dans lesquels flottait sa petite personne, des vêtements du grand frère, évidemment, étaient propres et bien tenus. D’une main, il portait un paquet lié dans un mouchoir rouge, de l’autre un bouquet de fleurs des champs qu’une longue course au soleil avait mises dans un piteux état; leurs corolles pendaient, fanées et poussiéreuses, et leurs pétales s’effeuillaient un à un au moindre mouvement.
Je lui demandai, surprise:
«Qui êtes-vous, mon enfant, et que me voulez-vous?»
A cette question, le jeune garçon posa son bouquet sur ma table et puis, de sa main libre, enleva prestement son chapeau de paille, tout en exécutant une série de mouvements bizarres avec son pied. On eût dit qu’il s’efforçait de reculer des deux pieds à la fois. Alors, d’une voix grave qui m’étonna, venant d’un corps si chétif, d’une voix de la taille de ses habits, si on peut dire, il répondit:
«Si vous plaît, m’dame, c’est Joseph Cayle; je viens chez vous avec toutes mes petites affaires.»
Je restai abasourdie, tant il me semblait impossible que le minuscule spécimen d’humanité qui était là, devant moi, ce Joseph Cayle dont je venais de lire la missive, pût avoir la prétention d’entrer au service de qui que ce fût.
Pauvre petit être! il était si bébé, mais en même temps si sérieux, et une telle volonté brillait dans ses yeux bleus qu’intéressée malgré moi, je ne voulus pas le renvoyer sans l’entendre.
«Vous êtes bien jeune pour servir, lui dis-je, et je crains que vous ne puissiez pas faire tout l’ouvrage. Vous auriez dû attendre ma réponse.»
Le paquet, dans son enveloppe rouge, eut des oscillations nerveuses:
«Je sais ben que je suis pas trop grand, mais j’ai le bras long, j’attrape des choses loin en l’air au-dessus de ma tête, et quant à faire de l’ouvrage, je suis fort, allez; il faut me voir porter le grand panier de marché quand il est plein de pommes de terre. Alors, vous ne diriez pas que je suis pas fort. M’dame, faut pas vous fâcher si je suis venu comme ça, mais Dick y m’a dit (mon frère Dick, vous savez), y m’a dit: «Crois-moi, mon p’tit Joe,
«cours après cette place, ne laisse pas l’herbe pousser
«devant toi. Je sais de quoi ça retourne, y a tant de gens
«qui chassent après, que, quand on n’y va pas tout de suite,
«c’est comme si on chantait. Quand on frappe à la porte,
«y vous disent: «— Vous arrivez trop tard, mon garçon,
«nous avons notre affaire.» Les lambins n’ont jamais leur
«affaire, eux; alors, donc, Joe, ne lambine pas. Va-t’en
«ben vite voir, p’t’être ben que tu l’auras, si tu es à
«temps...» C’est pour ça que je suis ici, M’dame, s’ou plaît. Maintenant vous savez toute mon histoire. Si vous n’avez arrêté personne, je suis là.
— Mais, mon enfant, lui dis-je, cela ne suffit pas, il me faut un certificat.
— Un quoi?
— Il faut que quelqu’un qui vous connaisse bien me dise que vous êtes honnête et capable de faire telle ou telle chose. Le groom que j’avais avant vous m’a montré un papier certifiant qu’il avait passé trois ans dans sa dernière place.
— Bon Dieu! s’écria Joe, avec le plus grand sérieux du monde, ce garçon était resté trois ans quéque part avant de se présenter. Pourquoi qu’il les a quittés ces gens ousqu’il était si bien? Si je reste trois ans chez vous, pas si bête de vous laisser pour aller ailleurs! Quel idiot que ce garçon-là !»
Je dus lui expliquer qu’à pareil marché, il y a toujours deux côtés.
«Oh! murmura-t-il, c’est différent, il a p’t-être fait quéque vilain tour et on l’a mis dehors. En v’là un nigaud! de ne pas faire tout ce qu’y faut pour donner satisfaction à ses patrons!»
Il y avait une telle honnêteté dans les allures de cet enfant, que je lui dis, hésitant à le renvoyer, et ne sachant comment le garder sans certificat, ce qui était contraire aux règles les plus élémentaires de la prudence:
«Si je vous laisse faire un essai, — quoique je sois presque sûre que vous êtes trop petit pour me convenir,
— où devrai-je m’adressser pour avoir des renseignements sur votre compte?
— Des enseignements! fit-il perplexe.
— Croyez-vous que les personnes chez qui est votre frère diront un mot en votre faveur?
— Ben sûr, cria le petit homme, rouge d’émotion, Dick leur demandera quand vous voudrez. Miss Edith me connaît, je lui ai ben souvent ciré ses bottines. Une fois, elle revenait de la promenade, y faisait de la boue et elle était obligée de ressortir. Des bottines à lacets, elle n’avait pas envie de les ôter et de les remettre! Elle a venu dans la cour avec son chien et elle a dit à mon frère: «Dick, prenez soin de Tigre! (Tigre, c’est son chien, un beau chien, m’dame), et, qu’elle a dit: «Ce petit garçon «veut-il donner un coup de brosse à mes bottines?» Le petit garçon, c’était moi. Et quand je les ai-z-eu cirées, les bottines, mam’zelle Edith a dit comme ça: «C’est très «bien,» et elle m’a donné une belle pièce blanche. Elle est ben bonne, miss Edith. Quand je suis là, le matin, et que je vois ses petites bottines, je dis à Dick de me les laisser faire, et je les cire sans salir les intérieurs, comme la femme de chambre m’a montré !... Oh! miss Edith me le fera, vot’ certifigat.»
Avant que j’eusse pu répondre, la cloche du jardin m’annonça des visites. Je renvoyai mon postulant attendre à la cuisine, en mangeant un morceau, le moment où je pourrais m’occuper de lui.
L’enfant tourna sur lui-même comme un toton. Je le rappelai:
«Et vos fleurs que vous oubliez, Joe.»
Son regard expressif alla du misérable bouquet à moi-même. Honteux, il reprit précipitamment son bien, et du coin de son mouchoir rouge essuya avec soin la moindre trace laissée sur la table en murmurant:
«Je savais pas que vous aviez des belles fleurs comme celles-là, là-bas, dans les pots... Ça ne fait rien, je les donnerai à la cuisinière, et ça lui fera plaisir tout de même.»
Il me vint successivement plusieurs visites; l’une de mes amies s’étant plainte de la chaleur, je proposai de la limonade.
«Des fraises à la crème plairaient sans doute à tout le monde.»
Je n’eus pas plus tôt parlé que je me mordis la langue. Quelle imprudence! Ayant été obligée de renvoyer précipitamment le petit groom, tant de choses me devenaient interdites par la raison qu’elles impliquaient une course qu’aucune de mes bonnes ne se souciait de faire, l’une parce qu’elle était «à sa cuisine», l’autre parce que ce n’était pas «dans ses attributions». Les fraises, le potager me les fournissait, mais la crème?...
Il n’y avait plus possibilité de reculer. Je sonnai Mary, la femme de chambre, qui ne décolérait pas, selon son expression, depuis qu’elle n’était plus «au complet» (encore une autre de ses expressions).
Mes ordres formulés, Mary me regarda, son air disant clairement:
«Cueillir des fraises, et servir, et ouvrir la porte, et aller en commission, qui est-ce qui fera tout cela? vous avez le temps d’attendre.»
Je le savais, hélas! Je m’armai de patience et m’évertuai à tenir une conversation animée.
Il me resterait la ressource de suggérer un peu de musique si l’attente se prolongeait. A ma grande surprise, un quart d’heure après, Mary apportait le plateau tout préparé, et elle l’avait à peine posé devant moi, que je constatais une innovation dont elle était par elle-même bien incapable. Sortie des assiettes, des verres, des couteaux, des fourchettes, Mary ne pensait à quoi que ce soit, et pour avoir. quelques fleurs sur la table pendant que j’étais «seule», il fallait me fâcher.
Or, la coupe contenant les fruits se trouvait gracieusement ornée de liserons bleus, une blanche corolle montait jusqu’à l’extrême bord et sa blancheur faisait ressortir les rubis des fraises. Autour du petit pot à crème s’enlaçait une autre guirlande, et des fleurs d’or s’enroulaient le long de l’aiguière en cristal de Bohême qui contenait la limonade.
Mes amies se récrièrent:
«C’est d’un goût exquis. C’est absolument ravissant. Quelle fée a passé par là ? On ne peut rien imaginer de plus délicieusement artistique.»
Je pensai que, à la cuisine comme au salon, il y avait des visiteurs, et que quelque «connaissance» de Mary ou de la cuisinière, récemment initiée aux merveilles de l’art décoratif si à la mode en Angleterre, avait voulu nous donner un échantillon de ses talents.
Chacun autour de moi appréciait à sa valeur ce gentil goûter improvisé sous les grands arbres de mon jardin, et on me félicita d’être si bien servie.
Mes amies parties, le souvenir me revint de ce pauvre petit J. Cayle, qui devait attendre si impatiemment ma décision. Je dis donc à Mary de me l’envoyer. A sa place je vis paraître la cuisinière. Après un «hum» préliminaire que je connaissais bien, et qui disait clairement: «J’ai mon idée à moi et personne ne m’en fera démordre», cet important personnage — oh! combien important dans un ménage — daigna me communiquer ses pensées:
«Madame, s’il vous plait, je ne veux pas prendre de libertés trop grandes, mais c’est-y un effet de vot’ bonté de me dire si vous avez l’intention de garder ce petit qu’est dans ma cuisine?
- Pourquoi me demandez-vous cela? lui dis-je.
— Ah! bien, madame, répondit-elle, sa grosse bonne figure rouge toute souriante, j’ai pas à savoir de quoi ça retourne, puisque c’est pas mon affaire, mais il faut que je vous parle pour ce p’tiot. Il est adroit et complaisant, que nous n’en avons pas eu deux comme lui dans la maison, et nous en avons essayé plus d’un.»
Cela était un fait mélancolique contre lequel je n’avais rien à répliquer.
La cuisinière continua avec volubilité :
«J’aurais voulu tant seulement que vous le voyiez quand Mary est venue, en rage d’avoir à préparer son plateau toute seule, sans personne, n’étant plus au complet. Elle qui est si vive à s’emporter (elle ferait bien mieux d’être un peu moins lente à son service et moins impatiente pour autre chose, mais enfin, nous avons tous nos défauts), elle grognait et elle vous tapait ses affaires pour préparer sa limonade, fallait voir!...Eh bien, ce petit, il a pas perdu la tête. Il s’a arrêté au milieu d’une bouchée, — je lui avais donné une tartine et une tasse de lait, comme vous aviez dit à Mary, et il mangeait que ça faisait du bien de le regarder.
«— Laissez-moi faire, qu’il dit, voulez-vous? J’ai souvent aidé Dick chez ses patrons, je sais fabriquer de la limonade. Je vas me laver les mains, faut pas deux minutes, vous verrez.»
«Et v’là mon gamin qui passe dans l’arrière-cuisine. qui se lave les mains et revient avant que Mary ait seulement pressé trois gouttes de son citron.
«— Vous avez-t-y du sucre en neige, qu’il dit, du sucre «fin, fin comme de la neige?»
«Je lui apporte du sucre en poudre, et ses petites mains marchent. En un rien de temps, sa limonade était prête. C’est pas Mary qu’en aurait fait autant!
«Il me dit alors:
«— Ousque vous prenez vot’ crème, madame la cuisi-
«nière, je vas courir en chercher pendant que vous cueil-
«lerez vite les fraises avec Mary. Il faut pas que la dame
«attende.»
«J’ai p’t-être eu tort de lui permettre, car enfin, c’est un inconnu, mais il vous laissait pas le temps de placer un mot d’autre que ce qu’il voulait, et puis, nous étions pressés. Ma foi, je lui explique l’endroit. Il attrape la boîte à lait et il galope. Pendant que je ramassais mes fraises, le voilà qui revient avec des fleurs et qu’il les arrange comme vous avez vu sur le plateau.
«— Je vous demande ben excuse, qu’il me dit, la femme
«de la crémerie, elle me les a laissé prendre. Chez les
«patrons à Dick, on met toujours des fleurs sur la table
«pour le dîner, et sur les plateaux aussi. Ça sera bien,
«n’ayez crainte. Et pis, la crème là-bas, je l’ai payée.
«J’avais une pièce que Dick m’a donnée pour ma fête. Oh!
«mame la cuisinière, croyez-vous que la dame me prendra?
«Je serai un bon serviteur, allez, un bon serviteur.»
«Et puis, le voilà-t-y pas qu’il se met à pleurer et à trembler; il avait été loin pour cette crème et il avait couru tout le temps, sans compter qu’il en a fait une trotte ce matin pour venir ici, et il s’était arrêté de boire et de manger pour nous aider, et dame il faisait chaud dans la cuisine, et c’est qu’un mioche, ce gamin-là.
«Pendant qu’il pleurait, v’là qu’on sonne, et c’étaient deux grands garçons pour se présenter pour la place. Alors qu’il me dit:
«Je vous en supplie, mame la cuisinière, dites-leur
«— Nous avons not’ affaire», et vous demanderez à la
«dame si je puis rester.»
«Eh bien, madame me grondera, moi, si j’ai pas ben fait, mais j’ai pas pu y tenir. J’ai fait ce qu’il voulait. Ils ne me revenaient pas déjà tant, ces deux grands dégingandés qui se baladaient les mains dans les poches, tandis que ce p’tiot-là, il a tout plein de courage dans son petit corps.»
L’instant d’après, J. Cayle était devant moi, ses yeux bleus débordant de larmes, ses petites jambes flageolant sous lui et ses mains agrippant nerveusement les manches trop courtes de son vêtement. Il attendait si anxieusement son arrêt que je n’eus pas le cœur de le désespérer par un refus définitif; je lui dis donc:
«Je vais écrire aux personnes chez qui est votre frère, et si leur réponse me satisfait, je vous prendrai un mois à l’essai.»
Il s’écria:
«Pisque je suis ici, m’dame, vous me permettez-t-y de rester, avant que vous ayez la réponse à c’te lettre? Vous n’avez personne pour aider à la cuisine, et mame la cuisinière et Mary ont un tas d’ouvrage. Je peux coucher dans la baraque ousque le jardinier met ses outils, si vous aimez pas que je couche dans la maison tant que les patrons à Dick vous ont pas parlé de moi.»
Je fus touchée de son accent:
«Vous coucherez dans la chambre que mon groom occupe d’habitude, lui répondis-je. Je puis me tromper, mais je vous crois un brave garçon, docile et honnête. Allez vous reposer, et ce soir je verrai si vous savez servir à table.»
Il balbutia, rayonnant:
«Merci bien, m’dame, merci bien, je ferai tout ce que je pourrai pour vous.»
Et il disparut précipitamment très ému.
Une fois seule, je ne pus m’empêcher de me dire que, en cette circonstance, j’avais agi peut-être avec trop de précipitation. Justement mon mari faisait pour ses affaires un long voyage en Amérique. J’étais toute jeune mariée et je n’avais personne pour me conseiller et me guider. Ma conscience me fit des reproches sanglants. 11 me semblait entendre mon mari me dire: «Quelle imprudence! Nous ne pouvons savoir, sur sa simple mine, qui est ce garçon, comment il a vécu et avec quels individus. Malgré ses airs candides, il peut être associé à une bande de voleurs. Avant de le laisser pénétrer dans la maison, il faut avoir au moins des renseignements sur son compte.»
Ce raisonnement eût été dicté par la sagesse, je ne pouvais le nier, mais je n’en gardai pas moins J. Cayle chez moi sans plus de renseignements. Quand je pris mon repas solitaire dans la grande salle à manger, que l’absence de mon mari rendait si étrangement vide, mon nouveau petit serviteur était là, son visage rouge et luisant après de consciencieux lavages qui lui avaient plaqué les cheveux sur les tempes. Il avait endossé la livrée de son prédécesseur, encore trop large pour lui malgré le foin dont il avait rembourré son gilet. Il devait avoir l’amour des couleurs vives, car on entrevoyait, à chacun de ses mouvements, des bas écarlates, et les poignets d’une chemise indigo dépassaient les manches trop courtes pour les longs bras dont il était si fier.
IL ÉTAIT SI PETIT, ET LE PLATEAU SI LOURD... (P. 16).

Étant seule, je parvins à garder mon sérieux, mais sa mine grave formait un tel contraste avec son accoutrement comique, que je souriais malgré moi de temps à autre.
Ce premier essai ne fut rien moins qu’heureux comme résultat. Non pas que Joe ne fût pas attentif à son service, au contraire: sa précipitation à prévenir mes moindres besoins et à arriver «bon premier» sans que Mary eût à l’instruire de ses devoirs le faisait se heurter contre elle à chaque instant, tandis qu’il se précipitait à la recherche d’assiettes ou de plats qu’il me tendait de toute la longueur de ses bras, bien avant d’être auprès de moi; et souvent, à ma droite.
Mary me regardait comme pour me dire: «C’est la première fois qu’il sert à table.» Cela était visible dans les moindres détails. Pour me verser à boire, il levait la carafe si haut et avec tant de force qu’il faillit à mainte reprise tout renverser, et il avait une telle appréhension d’avoir à manier certains ustensiles inconnus de lui qu’il déployait une véritable tactique pour en laisser la charge à Mary. Mais je m’attendais à le trouver plus gauche encore, et, convaincue qu’on pourrait le former, ayant tant de bonne volonté, je me pris à désirer, devant son anxiété évidente, que les renseignements demandés fussent en sa faveur.
Le lendemain matin, des fleurs arrangées avec goût dans mon surtout de table et une magnifique rose sur mon assiette, muets hommages de mon nouveau serviteur, me parlaient très éloquemment en sa faveur.
Quand je revis Joe, tout rouge d’avoir travaillé au jardin pendant une heure, — corvée volontaire tout à fait en dehors de ses attributions, — je constatai qu’il était déjà de la maison. Bijou mon petit terrier, qui faisait mauvaise mine à tous les étrangers en général et aux jeunes garçons en particulier, gambadait autour de lui dans l’intention évidente de recommencer une partie, et Jacasse, notre vieille pie apprivoisée, était perchée sans façon sur son épaule.
«Bonjour, Joe, lui dis-je vous êtes matineux.»
Joe devint encore plus rouge et il esquissa le geste d’enlever un chapeau imaginaire.
«Oh! j’y suis ben habitué, m’dame; chez nous, y a des tas de choses à faire le matin avant de pouvoir aller avec Dick. Faut que j’aide papa, ben sûr, et mon frère Dick il est toujours parti à sept heures. Y a une vraie trotte jusque chez ses patrons, vous savez.»
Et puis, rougissant de plus belle parce qu’il avait omis de me parler à la troisième personne, selon une science de fraîche date, il ajouta vivement:
«Madame veut-elle que je lui apporte son déjeuner? Mary m’a appris tout ce qu’y avait à faire.»
Malgré cette affirmation, je n’étais pas sans trembler en le voyant entrer, pliant sous le poids de son plateau et s’apprêter à me servir sans le secours de Mary. Il était si petit et le plateau si lourd que ce fut miracle s’ils arrivèrent sains et saufs au dressoir. Là une épreuve attendait le pauvre Joe. Il ignorait la place de la moindre chose, et il resta un bon moment, la cafetière en main, incapable de résoudre le grave problème de savoir s’il devait la poser devant mon assiette ou à côté, et s’il fallait m’offrir de me servir ou me laisser me servir seule. Je le tirai d’embarras en la lui prenant des mains, et, pour le mettre à l’aise, je lui dis:
«Chacun a ses petites manies, Joe; je vais vous montrer de quelle façon j’aime à voir les choses faites le matin; je suis sûre que je n’aurai pas besoin de vous le répéter deux fois pour que vous vous en souveniez.»
Ses grands yeux suivaient chacun de mes mouvements avec une attention sans pareille.
Il se posta derrière ma chaise, attentif au moindre signe; bientôt il vit que le soleil me gênait: il voulut baisser légèrement le store, mais le cordon était hors de sa portée, et il eut beau se hausser sur la pointe des pieds et allonger démesurément ses longs bras, il lui fallut quérir un tabouret, tout en s’excusant: «Demain, je ne les lèverai pas si haut, ces machines-là.»
Pour rien au monde, il n’eût avoué que sa petite taille était gênante.
Le soir même, je reçus une lettre on ne peut plus satisfaisante sur le compte de Joe, et je ne regrettai pas de l’avoir gardé. Très vite il s’habitua à nous et nous à lui. Son originalité, sa grande franchise et sa minutieuse propreté, qualités rares chez un enfant si jeune, en faisaient le favori dans un cercle très fermé que présidait Mme Wilson, ma femme de charge. Nombreux étaient les éclats de rire qui m’arrivaient au jardin, le soir, tandis que Joe, pendant ce temps de récréation, divertissait ses compagnons par ses récits et ses réminiscences des faits et gestes de son merveilleux frère Dick.
Ce Dick était sans contredit l’idole de Joe, et aucun devoir ne lui paraissait plus sacré que de tenir ses promesses au susdit Dick.
«Vous connaissez pas not’ Dick, Mame Wilson, dit un jour mon petit serviteur à ma vieille femme de charge. Si vous le connaissiez, vous comprendriez pourquoi j’ose pas plus aller contre ça qui m’a dit de faire que de mett’ ma main dans le feu. Quand j’étais tout à fait mioche, j’ai chipé des prunes à mon père dans un des paniers qu’étaient tout prêts pour le marché. J’ sais pas pourquoi j’ai fait ça. C’était la première fois que ça m’arrivait — la dernière aussi, allez! — mais elles étaient belles, les prunes, je les vois encore, et jaunes, qu’on aurait dit des boules d’or, et grosses comme des œufs. Oh! pour des belles prunes, c’étaient des belles prunes, avec de la poudre bleue dessus. Mon père voulait jamais qu’on les tripote, à cause de ce nuage bleu qu’il fallait pas enlever. Y me dit de ben les couvrir de feuilles par rapport à la chaleur. Il en faisait, un chaud, fallait voir, j’en pouvais pus d’avoir trimé depuis le grand matin quatre heures. Rendant que je mettais les feuilles dessus, v’là-t-il pas que je les touche, si fraîches et si jolies qu’on les sentait pleines de jus comme du sirop. Et tout d’un coup j’en avais une dans la bouche, sans savoir comment que je l’y avais mise. Elles étaient rangées six par six dans des petites corbeilles, pour être vendues comme ça au marché ! Quand j’ai eu mangé c’te maudite prune, v’là que ça fait un gros trou dans la corbeille, si gros que je savais que papa ne déferait pas plus tôt ses paniers qu’il s’en apercevrait. Alors je mange les cinq autres et je jette la corbeille dans un coin. Juste, v’là papa qui vient et qui dit à Dick: «Compte-moi ces
«paniers-là, y en a vingt de grosses prunes pour Mme
«Merton et vingt de moyennes pour Mme Wood, nos
«deux meilleures pratiques.» Dick, y compte, et ne s’y
retrouve pas. Trente-huit, trente-neuf, pas un de plus!
Il recommence. C’est la même chose. Mais qu’est-ce qu’y
voit, dans le coin: la corbeille vide. Y la ramasse, moi je
tremblais. J’aurais bien voulu avoir parlé avant que papa
ait dit de les compter; mais y avait pas moyen maintenant.
«Dick devient tout blanc: «— Joe, qu’y me crie, viens
«ici et ouvre l’œil à ce que tu vas répondre. Comment que
«ça se fait que cette corbeille est pas avec les autres et
«qu’elle est vide? Y a eu des prunes dedans, elle n’est
«pas neuve. Parle!»
«Je regarde Dick, et ses yeux s’en vont comme qui dirait fouiller dans mon gosier et en arracher la vérité, mais je pouvais pas dire les mots. Y commence à se fâcher:
«— Allons, ouste, parle, qu’y dit. Si c’est toi qu’as
«subtilisé les prunes, faut le dire, tu seras battu, et tu
«ne l’auras pas volé. Mais si tu as le toupet de mentir,
«c’est pour le coup que tu seras battu, et que tu ne l’ou-
«blieras jamais, jusqu’à ton dernier jour, pour t’apprendre
«à dire des mensonges. Tu entends? Si tu as fait des
«sottises, aie le courage de l’avouer et ne cane pas.
«C’est avant, qu’il fallait caner.» Quoi que je pouvais faire, Marne Wilson? J’dis — «Pardon, Dick, c’est moi
«qui les a mangées!» — «Ah! qu’y dit, c’est toi, gour-
«mand, c’est toi! Eh ben, je suis content que t’as pas
«menti. Faut que je te corrige, pasque tu l’as pas volé ;
«mais, mon vieux, rappelle-toi bien que c’est pas le quart
«autant que si t’avais dit des blagues pour essayer de
«me mettre dedans. Et la leçon, elle te servira toute ta
«vie, si tu n’oublies pas ce que je vas te dire: N’importe
«quoi que tu fais, si tu l’as fait, tant pis pour toi; t’avais
«qu’à réfléchir avant, mais, une fois fait, avoue et sup-
«porte ta punition bravement. C’est dur sur le moment,
«c’est pus rien quand c’est passé, au lieu que quand on
«a menti, on a honte de soi chaque fois qu’on y repense.»
Alors, Dick, y me donne une bonne raclée, mais j’a pas crié, Mame Wilson, et j’a pas demandé grâce. Et si jamais. je disais un mensonge maintenant, je ne pourrais plus regarder Dick. Y a pas de danger. Jusqu’au jour d’au- jord’hui j’en a pas dit et j’en dirai pas tant que je vivrai. Oh! si vous voyiez not’ Dick, Mame Wilson.
— Misère de moi, s’écria Mary, la femme de chambre, regardez-le, madame Wilson, y pleure toutes les larmes de son corps. Voyons donc, Joe, pas de ces plaisanteries! Qu’est-ce qui vous prend? Tantôt vous nous faites rire à nous en donner un point de côté et tantôt vous pleurez comme une fontaine, qu’un peu plus, nous en ferions autant, avec vot’ Dick. Allez-vous-en porter à manger aux chiens et revenez-nous avec des joues roses.»
Le temps passait; je menais une vie très calme. Mon mari était toujours absent; ses affaires le retenaient en Amérique plus longtemps qu’il n’avait cru d’abord, et mes journées s’écoulaient solitaires, car mes amis se trouvaient en villégiature, soit à la mer, soit à la montagne. A la fin de l’automne seulement, je devais quitter cette paisible maison de campagne pour retourner à Londres. J’espérais qu alors ma chère sœur et mes nièces viendraient me rejoindre et que le retour de mon mari rendrait bientôt complet noire cercle de famille.
Darmowy fragment się skończył.