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Isabelle de Montolieu
Sophie d'Alwin, ou Le séjour aux eaux de B***

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321383
Table des matières
LETTRE PREMIÈRE. SOPHIE D’ALWIN A MARIE OLTENS.
LETTRE II. LA MÊME A LA MEME.
LETTRE III. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE IV. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE V. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE VI. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE VII. LA MÊME A LA MEME.
LETTRE VIII. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE IX. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE X. LA MÊME A LA MEME.
LETTRE XI. LA MÊME A LA MEME.
LETTRE XII. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE XIII. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE XIV. THÉRÈSE MULLER A MARIE D’OLTENS.
LETTRE XV. SOPHIE D’ALWIN A MARIE OLTENS.
LETTRE XVI. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE XVII. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE XVIII. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE XIX. LA MÊME A LA MÊME.
LETTRE XX. LA MEME A LA MEME.
LETTRE XXI ET DERNIÈRE. LA MÊME A LA MÊME.
SUITE
DES NOUVELLES
DE
Mme ISABELLE DE MONTOLIEU,
CONTENANT
SOPHIE D’ALWIN, , OU LE SÉJOUR AUX EAUX
DE B***.
Avec de la Musique.
TOME TROISIÈME.
A PARIS,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
RUE HAUTEFEUILLE; No23.
1813.
SOPHIE D’ALWIN,
ou
LE SÉJOUR AUX EAUX DE B***.
LETTRE PREMIÈRE.
SOPHIE D’ALWIN A MARIE OLTENS.
Table des matières
Wittenbach, mars17.
JE suis arrivée, chère Marie, au lieu de ma destination. Lorsque j’aperçus les crénaux de l’antique château, la sombre allée de sapins qui y conduit, les vastes cours pavées, quelque chose de sérieux, de solennel dans tout ce qui s’offrait à mes regards, je t’avoue que je sentis mon courage s’abattre. Je m’étais formé une tout autre idée de celte demeure, quand Mme la baillive de Cronstadt me proposa d’entrer chez la belle, la brillante comtesse de Wehlau, pour être la gouvernante de ses deux filles. Celte proposition au reste ne pouvait arriver plus à propos: j’étais à la veille du dénuement le plus complet. Quand la petite campagne, seul héritage de mon père fût vendue, et que j’eus payé tout ce qu’il devait, il ne me resta plus que ce qu’il fallait pour m’acquitter moi-même auprès de mon bienfaiteur inconnu, et je ne devais pas songer à dépenser pour mon entretien un argent qui ne m’appartenait pas. Ah! chère Marie, quel cruel temps d’angoisse j’ai passé! l’affreux besoin, la misère la plus complète se présentait à moi dans toute son horreur; je saisis donc avec ardeur le premier moyen qui s’offrit pour l’éviter, et je le pris avec joie et avec reconnaissance; pour la bonté de Dieu qui venait à mon secours au moment où sa protection paternelle m’était si nécessaire. Cette proposition était d’ailleurs à tous égards convenable, et les conditions très-avantageuses; j’aurais donc été très–coupable de balancer. Mon avenir en effet devenait très-inquiétant, j’aurais pu me trouver obligée d’accepter une place moins agréable, et avoir lieu de me repentir si je refusais celle-ci. On pressait tellement mon départ, et je fus si occupée à le préparer et à faire mes visites d’adieu, que j’eus à peine le loisir de réfléchir sur mon nouvel état de dépendance, et sur les nouveaux devoirs qui m’étaient imposés: ce ne fut que dans la voiture qui m’emmenait avec rapidité, que je commençai à y penser sérieusement, et avec une sorte d’effroi, qui s’augmenta à la vue du triste manoir que j’allais habiter avec des personnes que je ne connaissais pas.
La comtesse me reçut avec bonté, je dirai même avec affabilité, et me présenta les deux élèves qu’elle confiait à mes soins, en me disant ce qu’elle attendait de moi. Ce sont deux charmantes petites filles de quatre à six ans: au premier moment il me sembla avoir déjà vu l’aînée; mais sans doute c’est une illusion, tous les enfans de cet âge se ressemblent. Elles m’embrassèrent toutes les deux de bon cœur: je me sentais très-émue et prête à fondre en larmes; leur mère paraissait éprouver quelque chose de semblable. Elle me les recommanda vivement, et je lui dis que je ferais tout mon possible pour mériter sa confiance.
La comtesse me répondit quelques mots agréables, et me laissa avec mes petites élèves. Elles se hâtèrent de me conduire dans leur appartement, qui est aussi le mien; nous sommes dans le second étage du château, et j’en suis charmée, la vue est plus belle, et l’air plus libre et plus sain que dans les appartemens du bas. Le nôtre consiste en deux grandes et belles chambres qui donnent sur le jardin, et un charmant petit cabinet, où il n’y a de place que pour un sopha, une table, un grand forte-piano et son tabouret, La vue y est champêtre et même un peu sauvage; elle donne sur des bois et sur une belle grande prairie terminée par une chaîne de montagnes. Je me suis emparée de ce joli petit coin si retiré, si simple, que j’y puis oublier que j’habite un grand château; et je compte y passer bien des doux momens de solitude avec moi-même et mes pensées, quand mes élèves seront occupées. Nous avons pour nous servir une jeune fille qui couche dans la chambre d’entrée, en sorte que je communique peu avec les autres habitans du château; et je suis charmée d’un arrangement qui me donne plus de liberté, et nous éloigne, mes enfans et moi, d’un genre de vie qui nuirait à leur éducation.
La comtesse est très-belle et très-élégante. C’est une femme du grand monde et du bon ton, dans toute l’étendue de ce mot. Elle n’existe que pour la représentation et la dissipation; et, comme tu le disais quelquefois en parlant des plaisirs champêtres des grands seigneurs, elle amène la ville à la campagne. Il n’est jour chez elle qu’à midi, elle ne dîne qu’à quatre ou cinq heures, fait ensuite une courte promenade dans ses jardins, ou quelques visites dans le voisinage, revient souper à onze heures, joue plus de la moitié de la nuit, et dort la moitié du jour: voilà sa vie ordinaire, à laquelle tu comprends que ses enfans ne peuvent prendre aucune part. Nous avons, de notre-côté, toutes nos heures arrangées d’une manière bien différente, et à mon avis bien plus agréable; la santé et le moral de mes enfans s’en trouveront bien. Notre vie est active, remplie, et ne laisse pas un moment de place à l’ennui. Nous nous levons de très-bonne heure pour respirer un air pur et salubre, et à dix heures du soir tout est en parfait repos dans ma petite république; tandis que pour tout le reste du château règnent l’étourdissement et le bruit, que les visites partent, arrivent, et que la belle maîtresse du logis fait les honneurs d’un salon qui n’est jamais assez plein à son gré. Je la vois peu; mais quand je la rencontre, elle se montre toujours aimable pour moi. Je crois, je te l’avoue, qu’elle est flattée d’avoir une fille de condition pour gouvernante de ses enfans, et qu’une simple bourgeoise serait traitée avec moins d’égards. C’est une bien grande faiblesse, vas-tu dire: à la bonne heure; mais j’en profite, et ce préjugé, si c’en est un, influe sur mes rapports avec les enfans, avec tous les gens de la maison, et rend ma tâche plus facile et ma position plus agréable. Depuis quatre semaines que je suis ici, je n’ai encore aucun sujet de me repentir d’y être venue; mais il faut bien m’attendre qu’il n’en sera pas toujours ainsi: les épines ne manquent jamais à la condition humaine, et bien sûrement il y en aura dans la mienne. Adieu, Marie.
LETTRE II.
LA MÊME A LA MEME.
Table des matières
3avril.
MA situation est toujours la même; je suis très–contente, je dois même m’estimer heureuse, et désirer qu’il n’arrive aucun changement. Mes élèves commencent à s’accoutumer à moi: elles m’aiment, et ma tâche en devient bien plus facile. J’ai de plus une société très-agréable. C’est l’intendant Muhlberg et ^a femme, couple jeune, aimable, et d’un sens droit et éclairé. Ils habitent une jolie maison vis-à-vis du château. 3e passe chez eux toutes les heures que mes devoirs me laissent libre, et j’y suis, comme chez moi, sans aucune gêne; ce qui est à mon avis la pierre de touche de l’harmonie intérieure des pensées et des goûts, Je vois, de plus, que leur amitié me sera très-utile pour diriger ma conduite avec tous les habitans de la maison, qu’ils connaissent parfaitement. Ils parlent de leur seigneur, le comte de Wehlau, avec une espèce d’enthousiasme. C’est, disent-ils, le plus digne, le plus excellent des hommes; ils ne tiennent pas tout à fait le même tangage sur la comtesse: leur opinion paraît même bien différente; et j’ai cru remarquer qu’ils n’en parlent pas volontiers, et ne disent pas tout ce qu’ils en pensent. Je suppose que leur blâme porte principalement sur son genre de vie si dissipé, et si opposé aux goûts de son mari. Il préférerait une vie tranquille et domestique avec ses enfans et quelques voisins choisis. Il est très-malheureux que sa femme aime exactement le contraire; mais cette différence est peut-être une suite des fréquentes et longues absences du comte. Il est militaire, revêtu d’un grade supérieur, ce qui l’oblige d’être souvent hors de chez lui. Je pense que la dissipation de sa femme a commencé par le besoin de se distraire de l’ennui que lui causent ces séparations forcées; alors elle est plus, à plaindre qu’à blâmer. Il doit être fort triste, en effet, d’être continuellement séparée de celui dont la présence fait notre bonheur, et d’avoir sans cesse à trembler pour sa vie. Il est vrai que si j’étais dans une position pareille, ce ne serait pas dans les plaisirs du monde, que je trouverais distraction et consolation; mais tous les caractères ne sont pas jetés dans le même moule, il serait inj uste de blâmer quelqu’un de ce qu’il ne voit pas et ne pense pas comme nous. Je suis très-curieuse de connaître personnellement le comte. Il est intéressant d’entendre les détails de la manière dont il se conduit avec ses enfans, ses gens, ses vassaux, en un mot avec tous ceux qui ont quelque relation avec lui; et la gouvernante des enfans qu’il aime avec tendresse, peut espérer d’avoir aussi quelque part à sa bienveillance.
Depuis que la mort de mon père m’a jetée dans le monde, j’ai fait de si tristes découvertes sur l’humanité en général, que je m’estimerais heureuse de rencontrer un homme aussi éminemment distingué par ses vertus; mais j’avoue que si je–ne les avais pas connues par le témoignage de Muhlberg, j’aurais eu pei ne à Les deviner d’a près sa physionomie: j’ai vu son portrait, que la comtesse porte ordinairement au cou. Je traversais un matin le cabinet de sa femme de chambre, et je vis le médaillon sur sa table; la chaîne de Venise à laquelle il est suspendu s’était dérangée; il n’y avait personne, et je cédai à la curiosité de voir les traits-d’un homme dont le caractère est l’image de la divinité; mais mon attente fut bien trompée: il est peint en uniforme; ses traits sont beaux, mais l’ensemble n’a rien de noble ni de distingué, rien qui parle au cœur; et je ne comprends pas qu’une âme telle que la sienne anime cette insignifiante figure; peut-être aussi est ce la faute du peintre. Enfin il est attendu dans la quinzaine; et je saurai qui a tort ou raison.
LETTRE III.
LA MÊME A LA MÊME.
Table des matières
Mai, Wittenbach.
UN passage de ma première lettre de Wittenbach, sur ce que l’argent qui me restait de la vente de notre petit domaine, n’était pas ma propriété, et sur ce que je devais penser à le rendre, t’a frappée: tu m’en demandes l’explication, et je vais te la donner. Je ne dois rien avoir de caché pour ta tendre amitié. Depuis long-temps je t’aurais raconté ce petit épisode de ma vie, si je l’avais jugé assez intéressant pour t’occuper, et si je n’avais pas un peu, redouté tes railleries. Apprends donc, non pas une aventure ni un événement, mais une chaîne de petits incidens qui n’ont eu que peu d’influence sur mon sort, et n’en ont pas moins fait une impression assez profonde sur mon cœur.
Tu te souviens sans doute du voyage que je fis aux eaux de B*** avec ma tante, il y a deux ans. Sa santé et celle de ma cousine Nancy étaient si mauvaises, qu’elles avaient besoin d’une troisième personne qui pût à la fois les soigner et leur faire société; et ma tante était aussi bien aise de me faire connaître un peu le monde: jamais je n’étais sortie de mon village. Elle me demanda à mon père, qui consentit à regret à cette courte séparation; et je partis au milieu de l’été avec ma tante et ma cousine. Arrivées aux bains, je te fis part dans le temps, chère amie, de l’étonnement que me causait tout ce que je voyais. Tout était nouveau pour moi dans la société et ses plaisirs. Je te dis alors ce que j’éprouvais, ce qui m’attirait ou me repoussait, tout enfin, excepté une connaissance que je fis par hasard la veille de notre départ, si– du moins on peut donner ce titre à une personne qu’on n’a vue que trois fois, et dont on ignore encore le nom; mais il est vrai que ces instans ont tous été marqués par des circonstances qui les ont gravés dans mon souvenir, si fortement, que je puis te les raconter comme si c’était hier; ainsi tu n’auras rien perdu pour attendre, et tu sauras tout. La saison des bains touchait à sa fin, sans qu’il me fût rien arrivé d’intéressant dont mon cœur pût garder la mémoire: le dernier jour était une des plus belles journées de la fin de l’été. Un orage pendant la nuit avait purifié l’air, ranimé la nature; le soleil se leva pur et brillant, et nous engagea, ma cousine et moi, à nous aller promener dans le jardin public, avant que la foule des baigneurs y fût rassemblée: quelques connaissances intimes se joignirent à nous, et nous fimes plusieurs tours dans la grande allée. Quelques jeunes personnes qui se trouvaient avec nous, et qui étaient ce jour-là d’une gaîté folle, tournaient en ridicule tous ceux dont elles parlaient, et tout ce qui se présentait à leurs regards ou à leur pensée. Ce ton moqueur ne m’était pas agréable, et je pris peu de part à leur conversation. Dans la partie la plus solitaire de la promenade, un homme était assis sur un banc, vêtu d’un simple surtout; un chapeau très-rabattu sur ses yeux, cachait presque entièrement ses traits; son bras droit soutenu par une écharpe nous fit supposer que c’était un officier blessé dans la dernière campagne, et qui venait essayer la vertu des eaux. Nous aurions peut-être passé devant lui sans le remarquer, si une petite lille d’environ trois ou quatre ans, qui cueillait des fleurs sur le gazon à quelques pas de lui, n’était pas venue les lui apporter. Elle passa devant nous; ses grâces enfantines nous frappèrent. Nous la suivîmes des yeux, et nous la vîmes aller avec empressement vers cet homme, en lui montrant les fleurs dont ses petites mains étaient pleines. Ce fut un nouveau sujet de railleries et de conjectures pour mes compagnes; moi, j’étais au contraire touchée de voir un militaire, dont les manières sont ordinairement si rudes, se conduire avec tant de douceur et de tendresse avec cette innocente enfant; je ne me lassais pas de regarder comme il jouait avec elle et recevait ses fleurs, malgré l’incommodité de son bras blessé, et je ne pouvais détourner les yeux de cet intéressant tableau d’amour paternel. Mais bientôt je fus rappelée à une autre pensée en m’apercevant, avec le plus vif chagrin, de la perte de l’agrafe d’or qui attache à présent mon mouchoir, après avoir attaché jusqu’à sa mort celui de ma mère. J’étais sûre de l’avoir vue encore à sa place il n’y avait que quelques minutes. Mes compagnes s’ inquiétèrent assez peu de ma peine, et me laissèrent retourner en arrière pour la chercher: je suivis avec une grande crainte de ne pas la trouver, le chemin où nous avions passé, marchant lentement çà et là, et ayant les yeux baissés vers la terre, lorsqu’une belle voix mâle et sonore me demanda en français si j’avais perdu quelque chose? Je levai les yeux; c’était l’officier blessé. Je lui dis, non sans quelque embarras, ce que c’était: tout de suite il se leva, et vint m’aider dans ma recherche: mon embarras redoubla; je priai cet étranger de ne pas se donner cette peine; mais il n2se laissa point détourner, continua de parcourir le chemin que j’avais suivi, et au bout de quelques momens, il s’écria, la voila! Il la releva, et s’avançant près de moi il me présenta mon agrafe avec un sourire et un salut obligeant. Je pus alors voir sa figure: il paraissait avoir trente ans; il était grand, très-bien fait, et avait une physionomie noble et animée. Cependant il y avait dans son regard et dans sa pâleur une expression de chagrin ou de souffrance; il était possible aussi qu’il fût malade des suites de sa blessure. J’éprouvais un trouble indéfinissable. Je le remerciai avec timidité des peines qu’il s’était données pour chercher et trouver un si petit objet; et pour excuser mon inquiétude au sujet d’une perte aussi légère en apparence, je lui racontai en peu de mots ce qui me rendait si chère cette agrafe que ma mère avait portée jusqu’à sa mort. Il m’écouta avec un sourire d’approbation, et quand j’eus fini, il me dit quelques mots, qui n’étaient ni un compliment ni une galanterie, mais si bien à l’unisson de mon cœur, que je me sentis rougir de plaisir et que je ne sus comment lui répondre. Heureusement la petite s’approcha: Est-ce votre fille, monsieur, lui demandai-je? Il me répondit affirmativement. Je me baissai pour donner un baiser à l’enfant; elle me le rendit, et me parut charmante. Mon bouquet composé de roses et de beaux œillets attira son attention: charmée de pouvoir témoigner ma reconnaissance à son père, je le lui donnai, en la priant de le garder; l’aimable petite, en sautant de joie, le montra à son père pour le lui faire admirer. L’officier me remercia avec beaucoup d’obligeance, vanta la beau té des fleurs, et me salua poliment lorsque je retournai joindre ma société. On avait vu de loin ce qui s’était passé, et on me plaisanta beaucoup sur mon chevalier de la triste figure. Ces railleries me déplurent; j’y répondis peu de chose, et je regardai plus d’une fois cet obligeant et triste chevalier à qui je devais d’avoir retrouvé mon agrafe. Il était retourné s’asseoir à la même place; son enfant était devant lui. Elle avait délié mon bouquet: les fleurs étaient répandues sur le surtout de son père; et je vis qu’elle choisissait pour lui les plus belles, qu’il prit et garda dans sa main. Oh! pensai-je, que je voudrais savoir qui est cet homme, et pourquoi il est malade, triste, blessé! Il est seul avec cette enfant; sans doute il a perdu sa femme; cela seul explique tout: combien il doit sentir doublement cette perte, et pour lui et pour sa fille! il paraît l’aimer bien tendrement, et elle est si jolie! c’est sans doute l’image vivante de celle qu’il pleure. Oh! oui, c’est cela, bien sûrement: si la mère vivait encore, un officier, un homme blessé serait-il chargé du soin embarrassant d’une petite fille! Combien il doit être malheureux ! chaque regard qu’il jette sur cette enfant, chaque soin qu’elle demande doit réveiller un douloureux soutenir. Ainsi, perdue dans mes conjectures sur le sort de cet inconnu, je ne remarquai pas que le jardin se remplissait peu à peu d’une foule de promeneurs. Bientôt je fus abordée par plusieurs connaissances, et tirée de mes rêveries. Je voulais m’informer à quelqu’un de mon inconnu; mais il avait quitté le jardin, et je ne pus rien apprendre.
La journée se passa comme toutes les autres, en distractions variées, qui me fatiguèrent encore plus que de coutume. Le soir il y avait un grand bal dans la salle de redoute; c’était le premier depuis que nous étions aux bains, et pour moi le premier de ma vie. Quoique nous dussions partir le lendemain de bonne heure, ma tante ne voulut pas me refuser un plaisir si nouveau, et s’en fit un elle-même de m’y conduire avec sa fille. Je n’avais pas même l’idée d’une fête: tout m’étonnait, m’étour d issait; il me semblait que j’habitais un autre monde. Plusieurs jeunes gens se rassemblèrent autour de nous. Mes questions ingénues les amusaient; ils riaient aux éclats; et je me sentis humiliée et blessée d’une gaîté qui me paraissait insultante. Je n’en connaissais aucun; mais tous me déplurent par leurs manières peu délicates et leur ton de mauvaise éducation. Un d’eux surtout, qui l’avait emporté sur les autres par– ses sarcasmes, ses juremens, ses grossiers éclats de rire, vint me demander pour valser avec lui, et me dit qu’il serait avec plaisir mon maître de danse. Il m’était insupportable, et je le refusai en lui disant que je ne danserais pas. Il me quitta et alla prendre une autre femme. La musique se fit entendre; chaque paire commença à tourner. J’étais restée seu l e spectatrice; et au bout d’un moment, électrisée par la musique, par l’exemple de mes compagnes, j’aurais voulu valser aussi, et je sentais mes pieds trépigner et mon cœur battre d’impatience. Dans ce moment un jeune homme vint me prier très-poliment de me joindre à la danse, je l’acceptai sans balancer, et nous entrâmes dans le cercle des danseurs. Javais à peine commencé à tourner avec un plaisir indicible, que je vis accourir près de nous celui que j’avais d’abord refusé, rouge de colère et tous les traits altérés. Il nous arrêta, et avec un ton de raillerie amère, il félicita mon danseur de m’avoir fait changer de résolution, et me pria sur le même ton de déclarer la raison pour laquelle j’avais accordé à un autre une préférence qu’il regardait comme une injure personnelle, dont il lui demandait satisfaction si je ne voulais pas expliquer mes motifs pour en avoir agi ainsi. Saisie, interdite, le ne savais que répondre, et je me sentais prête à fondre en larmes. Mon danseur voulait prendre mon parti: le méchant homme ne voulait rien entendre, et insistait pour qu’il sortît tout de suite avec lui. Les autres paires s’arrêtèrent; la musique cessa; on les retint; tout le monde parlait à la fois. On me blâmait; on me disait que j’étais la cause qu’ils allaient se tuer; j’étais anéantie de désespoir, et tout ce que je savais faire, était de demander pardon à tout le monde à mains jointes, et de conjurer ces messieurs, qui se disputaient toujours, de ne pas se tuer pour si peu de chose; lorsqu’une voix que je reconnus à l’instant pour la même qui m’avait demandé la matin ce que je cherchais, se fit entendre, en disant: De quoi s’agit-il, messieurs? Je me retourne et je vois derrière moi un officier blessé, son bras droit passé dans une écharpe noire, un habit d’uniforme très-brillant, avec un crachat sur la poitrine Seulement de le voir et de l’entendre je me sentis consolée; j’étais sûre d’avance qu’il allait faire cesser ma peine aussi facilement qu’il avait trouvé mon agrafe. Mon danseur s’avança et lui exposa respectueusement ce qui s’était passé: Mademoiselle e, dit mon protecteur, ne savait sûrement pas les règles des bals, et n’a péché que par ignorance. Ah! répondis-je doucement, c’est le premier bal que je vois de ma vie, et j’ignorais qu’il y eût des règles à suivre. Il y a du moins celles de la politesse, reprit vivement mon persécuteur, et mademoiselle devait sentir qu’on ne refuse pas un homme pour en accepter un autre. Et la politesse, M. le lieutenant, ne veut pas qu’on effraie une femme, ni qu’on lui parle sur ce ton, dit avec fermeté l’étranger. Mon général, reprit le lieutenant d’un ton plus bas. C’est assez, monsieur, reprit l’étranger, point d’excuses, ce n’est pas ici le lieu d’une explication. Mademoiselle, voulez-vous accepter mon bras gauche, j’aurai l’honneur de vous reconduire à votre société. Intimidée, contente, honteuse, craintive, rassurée, heureuse d’une telle protection, je m’appuyai sur son bras, et j’en avais besoin, car je tremblais à ne pouvoir presque pas me soutenir. Il chercha amicalement à me redonner un peu de courage, et nous traversâmes ainsi la ligne des danseurs, qui s’écartaient pour nous laisser passer. Je pouvais voir que mon protecteur était un homme de haute distinction. Avec beaucoup de ménagemens, et en m’ épargnant tout reproche sur la faute que j’avais commise sans en prévoir les conséquences, il me conseilla de ne pas danser de cette soirée, pour ne pas attirer les regards de la multitude; ajoutant qu’il me serait désagréable de me voir l’objet de la curiosité. Je le remerciai de son bon avis et je lui promis de m’y conformer. Il mit ensuite l’entretien sur d’autres sujets, pour tâcher de me distraire; tout ce qu’il me disait était toujours d’accord avec mes pensées. Nous marchions fort lentement, en causant de choses et d’autres comme d’anciennes connaissances. Ma tante était dans une cham b re assez éloignée. J’éprouvais quelque peine qu’il fût aussi long-temps embarrassé de moi; mais je repris courage quand je vis que son regard sombre s’adoucissait en se tournant de mon côté, et que cette physionomie qui m’avait paru si triste le matin, n’exprimai t plus que de la bienveillance et une douce affabilité. Cependant ma main que j’avais appuyée sur son bras, tremblait encore; il parut croire que c’était l’effet de la frayeur. Ne craignez rien, mademoiselle, me dit-il y vous êtes tout à fait en sûreté contre les impertinences de cet homme. Oh! je ne crains plus rien, lui répondis-je en le regardant avec confiance, je suis sous une sûre protection.., Mais je ne sais ce que j’éprouve de singulier ni pourquoi je sais près de plenrer. Je sentais, Marie, que mes yeux étaient pleins de larmes. pourquoi! Dieu le sait, car j’étais en même temps si contente, si heureuse!. Il me regarda et pressa mon bras contre son cœur, en me disant avec tendresse: Chère, aimable enfant. J’étais toujours plus troublée; je sentis deux larmes que je ne pouvais plus retenir, rouler sur mes joues, et détournant mon visage je les essuyai furtivement. Il le vit, cependant, j’en suis sure: tout autre m’en aurait raillé comme d’un enfantillage impardonnable; il se tut, et moi aussi: mais je tremblais encore; et pour m’encourager il serrait de temps en temps mon bras contre lui. 1
Nous arrivâmes dans la chambre on était ma tante. Il me remit à elle, et raconta la chose de manière qu’elle ne pouvait me faire aucun reproche. Il s’assit près de nous et s’informa de mon nom, de la situation de mon père, de notre demeure, avec une affabilité qui n’avait rien d’offensant. On voyait que l’intérêt et non la curiosité dictait ses questions: ma tante y répondait, et elle allait, m’a-t-elle dit, lui demander aussi poliment le nom du protecteur de sa nièce, lorsqu’un officier entra, s’adressa à lui en lui disant: votre excellence e, et lui parla très-bas. Il se leva, s’excusa, nous assura qu’il était très-fâché d’être obligé de nous quitter, et prenant le bras de l’officier ils sortirent ensemble. Ma tante se répandit en éloges sur lui, et demanda à plusieurs personnes le nom de ce général. On l’ignorait encore: il était arrivé seulement de la veille aux bains, n’ayant avec lui qu’un adjudant, celui sans doute qui était venu lui parler, un domestique et la bonne de la petite, et ils étaient descendus dans la première auberge du lieu.
Nous partîmes le lendemain matin de très-bonne heure. Ce départ nous coûta bien des larmes: Nancy s’était extrêmement amusée. Elle aimait le monde et le plaisir. Pour moi, tout cela m’avait laissée très-indifférente; souvent même j’en avais été fatiguée et ennuyée. Mais j’emportais dans mon âme une image, un souvenir qui rendait intérieurement mes regrets plus vifs que ceux de ma cousine. Il me semblait qu’un être d’une nature bien plus relevée m’était apparu un instant, et s’était éclipsé pour jamais. Cette image, cette pensée me suivit dans mon tranquille village et sous le toit paternel. Mes occupations domestiques me devinrent plus pénibles; j’étais métamorphosée: moi, tou jours gaie, insouciante, et cependant active, attentive dans notre petit ménage, j’étais devenue distraite, oublieuse, j’allais et venais sans savoir pourquoi, occupée d’une seule idée. Mais bientôt je fus tirée de mes rêveries par de cruelles réalités. La guerre s’approcha de notre contrée. Le seigneur de notre village était absent; notre maison était, après le château, la plus grande du lieu, et mon père l’homme le plus considéré, comme ancien et brave militaire. Les logemens, les fournitures, la marche des troupes, les quartiers, les fourrages, etc., etc., tout tomba principalement sur lui: tout notre temps fut employé, et toutes nos propriétés saccagées. On disposa de tous nos moyens et de notre fortune. Le repos, le contentement, le bien-être avaient fui notre habitation. Une malheureuse bataille perdue amena l’ennemi sur nous, et nous fûmes à sa merci. Mon père voulait m’envoyer chez ma tante à la ville; mais il était déjà très-malade, et comme il ne voulait pas abandonner sa petite campagne, je ne voulais pas non plus entendre parler de me séparer de lui. Comme ancien officier et le seul de l’endroit qui fût libre, ce fut aussi le seul à qui l’on demandait conseil et secours. Amis et ennemis le tourmentaient tour à tour; on ne lui laissait pas un instant de tranquillité; et avec une véritable anxiété je frémis de ce qui devait en résulter pour sa faible santé. L’ennemi ne nous traita pas il est vrai avec barbarie; mais nous n’en étions pas moins vexés; mon père devait répondre pour tout, et devint absolument leur victime. Tantôt enfermé chez lui aux arrêts, tantôt envoyé comme ôtage, souvent menacé de la mort s’il ne donnait pas ce qu’on lui demandait, quand même c’était contre son devoir, il succomba enfin à des peines au-dessus de ses forces; il expira dans mes bras, me laissant orpheline et sans secours; mais malgré ma douleur, Marie, malgré l’abandon où je me trouvais, j’estimais mon père si heureux de ne plus exister, que je n’aurais pas voulu le rappeler à la vie. Il n’y avait plus moyen d’habiter seule notre maison ruinée; les chemins pour joindre ma tante étaient coupés, il n’y avait nulle sûreté sur les grandes routes, ni même dans la petite ville qu’elle occupait, qui pouvait être bombardée d’un jour à l’autre; je fus donc forcée d’accepter l’offre de l’intendante du château, qui me proposa de venir y demeurer avec elle, quoiqu’il fût alors au pouvoir de l’ennemi qui y avait établi une garnison. On nous y laissait aussi tranquilles qu’on pouvait l’être dans notre situation. Dieu! quel temps, Marie! Nous étions prisonnières dans, notre demeure: je ne pouvais plus même t’écrire; et depuis je n’ai pu me résoudre à me retracer ces affreux jours de détresse pendant lesquels les mois me paraissaient des années. Tu as su dans le temps nos tourmens, nos tribulations, ma cruelle perte, ma ruine totale; mais tu n’as pas su les détails; et comme ils se trouvent liés avec ce que tu me demandes, je vais te les raconter.
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