Czytaj książkę: «Les nouvelles de Mme Isabelle de Montolieu.»

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Isabelle de Montolieu

Suite des nouvelles de Mme Isabelle de Montolieu. Nantilde, ou La vallée de Balbella. Découverte des eaux thermales de Weissembourg


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066335649

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

NANTILDE, OU LA VALLÉE DE BALBELLA.

DÉCOUVERTE DES EAUX THERMALES DE WEISSEMBOURG,

NANTILDE,
OU
LA VALLÉE DE BALBELLA.

Table des matières

LA vallée de Tomiliasda est située dans les Hautes-Alpes, qui séparent la Suisse de l’Italie et des Lignes-Grises: le Rhin, descendant avec fracas depuis sa source au travers des rochers du Vogelberg, l’arrose et la fertilise. Elle était, dans les temps anciens, le chef-lieu d’une principauté puissante, possédée pendant des siècles par l’illustre famille de Tossana. Le dernier rejeton de cette antique race, le jeune comte Talto de Tossana, n’avait pas encore vingt ans lorsqu’il perdit ses parens, et devint le riche et puissant possesseur de Tomiliasda, Brégents, Belfort, Furstenau, etc., etc., apanages de ses ancêtres. Son oncle, Walderam, comte de Tusis, était abbé de Dissentis: son père le lui avait donné pour tuteur; sa bonne fortune le lui assura pour ami. Dans la force de l’âge, l’abbé Walderam unissait la sagesse d’un vieillard à tout le feu d’un jeune homme: il était ce que devraient être tous les gens retirés du monde, indulgent et vertueux.

Son neveu, le jeune comte Talto, était déjà un preux chevalier; il savait à la fois gouverner et défendre ses nombreux vassaux. Né au sein des montagnes, chez un peuple libre, robuste et belliqueux, Talto ne redoutait aucun danger; tantôt il poussait à la nage son fougueux coursier à travers les ondes écumantes du fleuve, tantot il le lançait parmi les rocs les plus escarpés, à la poursuite des bêtes fauves. Agile comme le chamois des montagnes, il surpassait les chasseurs les plus intrépides; sa beauté, sa vaillance, sa bonté surtout, le rendaient l’idole de son peuple. Il s’en faisait en même temps respecter en respectant lui-même les gens instruits par l’âge et par l’expérience; il les interrogeait, il suivait leurs avis, et permettait à chacun de l’approcher, soit pour lui donner un conseil, soit pour lui demander une grâce. Ainsi le lui avait recommandé son père, ainsi le lui recommandait encore son oncle; et le comte Talto n’entreprenait rien sans le consulter: par cette conduite, il obtenait à la fois la tranquillité de ses états, le bonheur de ses sujets, et leur attachement. Il combattait avec succès les ennemis en temps de guerre, et dans la paix les loups qui ravageaient les troupeaux. Il fallait le voir à la tête des chasseurs les plus renommés, les excitant et les surpassant par son courage; il fallait, au retour, le voir assis sur son trône, dans la grande salle d’audience, entouré de ses barons et de ses chevaliers, revêtu de la cotte-d’armes et du mantel bordé de riche fourrure, qui retombait avec grâce sur sa taille noble et svelte, la tête couverte de la toque de fin velours, surmontée de belles plumes blanches, ornée de riches diamans, et laissant échapper ses beaux cheveux bruns en boucles ondoyantes. Il fallait ensuite le voir assis sur son balcon, écoutant romances et lais des ménestrels ambulans: ses grands yeux noirs, pleins de feu, semblaient étinceler lorsqu’il entendait des chants de guerre; mais quand venaient ensuite chants d’amour et plaintive romance, ses yeux devenaient humides, son teint s’animait, sa poitrine se soulevait, et les battemens de son cœur oppressé accompagnaient les doux refrains. Et cependant le jeune héros ne connaissait encore la plus douce des passions que par les chants des ménestrels, et par l’émotion qu’ils lui donnaient; aucune femme n’avait encore attiré ses regards, mais chaque jour augmentait sa douce rêverie. Lorsque les ménestrels cessaient leurs chants, il restait assis sur son balcon; pensant vaguement à ce qu’il venait d’entendre. La nuit s’avançait, le firmament se couvrait d’étoiles; et la lune, s’élevant avec majesté derrière les monts couverts d’une neige éblouissante, répandait sa douce lumière. Alors les pensées du jeune homme prenaient un cours plus élevé, elles erraient par-delà les mondes innombrables; son âme enflammée soupirait après un bonheur qu’il ne pouvait définir. Dans le silence de la nuit, il saisissait son luth, la corde harmonieuse frémissait sous ses doigts; et des chants tendres et plaintifs, et les soupirs de son cœur, exprimaient à l’unisson ce qu’il ne connaissait pas encore, ce qu’il devait bientôt connaître. C’est au milieu des rochers et des glaces éternelles que devait s’allumer la flamme d’un amour sans fin.

Un jour il partit pour la chasse, armé de son arc et de ses flèches; il s’enfonça au hasard dans les montagnes à la recherche d’un chamois qui se fit long-temps poursuivre de rochers en rochers jusque dans la vallée de Saint-Pierre, d’où le Glenner précipite dans le Rhin ses ondes solitaires et tumultueuses. Là le chamois se perdit dans des retraites inaccessibles, et le jeune chasseur s’y trouva lui-même arrêté dans un labyrinthe où ses pas ne rencontraient plus même de chemin: tout autour de lui était désert et impraticable; il ne voyait que les pointes aiguës des rochers menaçans, ou des abîmes dont l’œil ne pouvait mesurer la profondeur. En vain il prêtait l’oreille; il n’entendait plus ni les clochettes des troupeaux, ni les cors alpestres des bergers, ni les cris des chasseurs; aucun son ne parvenait jusqu’à lui que le sourd mugissement des torrens roulant au fond des précipices, ou de temps en temps le cri aigu du grand aigle des montagnes. De toutes parts il était entouré de rocs incultes ou recouverts de neige; rien, absolument rien, ne lui indiquait un moyen de retrouver sa route. Il fallait cependant sortir de cette situation; il écouta plus attentivement le bruit de l’eau, et tâcha, en s’élançant de rochers en rochers, de parvenir jusqu’au bord du ruisseau: il espérait alors qu’en suivant son cours il retrouverait enfin un chemin; mais le ruisseau faisait mille détours, et Talto s’égarait toujours davantage. La soirée s’avançait, et il commençait à craindre d’être surpris par la nuit, lorsqu’il crut apercevoir quelques légères traces de pas d’hommes sur une espèce de sentier étroit qui s’offrait à lui. Ranimé par cette vue, il ne balança pas à prendre ce chemin, quoiqu’il fût extrêmement rapide, et bientôt il découvrit au-dessous de lui une charmante petite vallée, éclairée par les rayons du soleil couchant. A peu près au milieu, sur le penchant d’une humble colline, et à l’ombre de quelques hêtres, il vit une cabane plus grande et mieux bâtie que les huttes ordinaires des bergers: la colline la mettait à l’abri du vent du nord. La vallée offrait un abondant pâturage, sur lequel paissait un troupeau peu nombreux de vaches et de brebis; et ce qui était plus rare et plus singulier au milieu des montagnes, une plantation d’arbres fruitiers en plein rapport entourait la cabane.

Talto s’arrêta. Il considérait avec admiration ce site délicieux; il lui semblait que cette vallée devait être habitée par des êtres d’un ordre supérieur, lorsqu’il vit paraître entre les arbres une jeune fille, supérieure en effet, par sa beauté, à tout ce qu’il avait vu. Il continua sa marche, et bientôt se trouva près d’elle. Tous les deux restèrent en silence l’un vis-à-vis de l’autre. Les regards de la jeune fille exprimaient l’étonnement, et ceux du jeune homme une espèce d’extase: il ne savait que penser de cette apparition. Cette charmante personne n’avait en effet ni dans sa tournure ni dans son vêtement rien qui pût la faire prendre ni pour une simple paysanne des montagnes, ni pour une habitante des villes: une jupe, blanche comme la neige, qui descendait jusqu’à ses pieds, un corset noir, très-propre, lacé par-devant de rubans de velours noir, un grand et fin chapeau de paille, noué d’un ruban noir, d’où s’échappaient de longues tresses de cheveux blonds, et dans son air et son attitude simplicité et noblesse; telle était la parure, telles les formes sous lesquelles la fille de la vallée s’offrait aux yeux ravis de Talto. Le petit troupeau s’était assemblé autour d’elle; il était accompagné de deux gros chiens de garde, qui aboyèrent d’abord avec colère contre l’étranger: la bergère les appela, les flatta, et les empêcha d’attaquer le jeune chasseur.

J’ai perdu le sentier dans la montagne, dit-il enfin avec un son de voix ému; voulez-vous bien me dire où je suis, et quel est le bourg le plus voisin?

Là où le soleil se couche, répondit la jeune fille en étendant son bras vers ce point du ciel, et avec un son de voix aussi doux que la flûte des ménestrels, est l’endroit le plus voisin: c’est Waremburg, la résidence du comte Talto de Tossana; de ce côté est le couvent de Notre-Dame des Bois; aucun sentier n’y conduit de ce lieu: le seul chemin est celui du couvent de Saint-Roch, auprès de Dissentis; mais il est très-difficile à trouver, et c’est presqu’un miracle que vous soyiez parvenu jusqu’ici. La montagne n’a point de sentier, les torrens sont rapides, et les abîmes couverts de neige, très-dangereux à ce que dit mon père, qui souvent a cherché inutilement à s’y frayer un passage. Talto ne répondit pas, il était perdu dans la contemplation des lèvres de roses qui s’ouvraient si agréablement; et semblait écouter encore la mélodie de cette voix qu’il venait d’entendre: au bout d’un moment il reprit la parole.

Comment nomme-t-on cette vallée? demanda-t-il; et toi, jeune fille, qui es-tu? comment t’appelles-tu?–Cette vallée se nomme Balbella: ainsi l’appelait un homme pieux qui vint de Bellinzona, traversant les Hautes-Alpes auprès des sources du Rhin, et qui sans doute, avec le secours des saints anges, découvrit cette retraite inconnue. Il cherchait la tranquillité, il l’a trouvée ici pendant dix-sept ans, et voilà son tombeau, dit-elle en montrant un petit tertre couvert de gazon et de belles plantes alpines; voilà où il repose pour l’éternité: nous portons encore son deuil.

–Et quel est ton nom? Je t’en prie, jeune fille, dis-moi ton nom?

On m’appelle Nantilde… Mais tu dois être fatigué, chasseur; suis-moi, tu trouveras chez nous repos et rafraîchissemens. Elle marcha devant lui, et le conduisit à leur demeure: ce n’était ni une maison ni une chaumière, mais une habitation commode et spacieuse. Le jeune comte fut introduit dans une chambre bien éclairée, très-propre, ornée de passages de la bible sculptés. sur les parois, et garnie de meubles en bon état, et presque plus élégans que ceux de son palais. La jeune fille, qui l’avait quitté, rentra bientôt avec une corbeille d’osier artistement tressée, remplie de fruits et de pain bis excellens; de l’autre main elle tenait un vase plein d’un lait écumant. Elle posa cette colation sur la table, et servit son hôte avec une affabilité, un sourire amical et une politesse qui n’avait rien d’affecté, et qui excitait à la fois le respect et la tendre reconnaissance. Le comte but et mangea: il en avait besoin après avoir erré tout le jour sans nourriture. Dès qu’il eut appaisé la première faim, il demanda à la jeune fille si cette vallée appartenait à son père, ou de qui il la tenait, s’il n’en était que le fermier.

Autrefois, répondit-elle, cette vallée était en partie à notre seigneur, le comte de Talto, et en partie au couvent de Notre-Dame du Rheinwald. Mon père est un berger; ajouta-t-elle d’un ton modeste, mais nous possédons à présent cette vallée pour une rente que nous payons au couvent de Notre-Dame des Bois: mon père te dira cela mieux que moi si tu veux le savoir.

Le comte tomba dans une douce rêverie. Ton père, reprit-il ensuite, est donc un homme libre, quoiqu’il ne soit pas noble ni guerrier?… Réponds-moi, Nantilde? dit-il vivement.

–Oui, depuis ma naissance il est libre; avant il appartenait, corps et biens, au couvent du Munster, à Notre-Dame des Bois.

Comment est-il devenu libre, demanda encore Talto avec un regard sombre et un violent battement de cœur; car il sentait dans ce cœur brûlant s’éveiller un amour passionné pour cette jeune fille; et pouvait-il, osait-il aimer la fille d’un serf, d’un vassal de Notre-Dame des Bois!

Je te l’ai déjà raconté, lui dit-elle. Un saint homme arriva ici comme par miracle, en traversant les Hautes-Alpes par un chemin où jamais aucun homme n’avait passé; il était fatigué du trouble de la vie, et il cherchait une retraite profonde. Un soir, mon père revenait du Munster, et conduisait les troupeaux du couvent; il rencontra le saint homme couché sur un roc, épuisé de faim et de fatigue; il lui donna du pain, du lait, il le conduisit dans sa hutte, et le soigna jusqu’à ce qu’il fût rétabli. Il se forma une intime amitié entre le saint homme et celui qui l’avait soigné. Le premier mena son ami dans cette vallée qu’il avait découverte par hasard, et qui était si bien cachée entre les rochers et les bois, qu’elle était tout à fait inconnue. L’étranger était riche, il avait apporté avec lui beaucoup d’argent. Il acheta du comte de Tossana le terrain de la vallée; il y fit bâtir cette cabane, et n’épargna rien pour qu’elle fût commode. Il fit venir de Bellinzona une quantité d’arbres fruitiers qu’il planta autour, et qui ont réussi dans cette retraite abritée de tous côtés. Il se procura ensuite un petit troupeau, puis il dit à mon père: Marie-toi avec celle que tu aimes (car mon père lui avait confié son amour pour une jeune fille, serve comme lui de Notre-Dame des Bois); épouse-la, lui dit-il, et je vous racheterai de la servitude, je vous donnerai la vallée, et j’y vivrai avec vous. Mon père obéit; le saint homme le racheta de la servitude, moyennant une rente annuelle qu’il doit payer au couvent. Ainsi mes parens devinrent libres, et s’établirent ici avec leur ami. J’y naquis la première année, et ma pauvre mère mourut après m’avoir nourrie quelques mois. Mon père et son ami ont eu soin de mon enfance et de ma jeunesse; depuis un an j’ai perdu mon sage guide, mon second père; il dort sous ce tombeau, et je le pleure tous les jours. Combien ne lui devons-nous pas! Sans lui je ne serais rien qu’une pauvre et ignorante serve de Notre-Dame des Bois.

Talto étouffa un profond soupir; il sentait trop bien que Nantilde n’en était pas moins la fille d’un serf du couvent du Munster, et qu’il ne pouvait songer à l’épouser. Comment osait-il seulement l’aimer, lui, l’illustre rejeton d’une antique race de princes! En vain Nantilde avait en partage la beauté d’un ange, l’innocence d’une sainte, le charme d’une fée, et la majesté d’une impératrice; elle n’en était pas moins la fille d’un serf, et penser à l’élever jusqu’à lui était impossible.

Toi, la fille d’un berger! dit-il en saisissant la main de Nantilde; non, Nantilde, cela ne peut être; rien en toi n’annonce l’état de servitude; tes vêtemens, ton langage, et cette main, dit-il en pressant avec ardeur une main aussi blanche que la neige des montagnes; on te croirait plutôt la fille d’un prince.

Nantilde rougit à ces éloges, elle baissa ses beaux yeux: Je n’ai jamais vu, dit-elle, de fille de prince, à peine même des filles de bergers, si j’ai sans le savoir quelques avantages sur les autres paysannes, je les dois sans doute à notre ami, à mon instituteur; il était, dit-on, aussi savant que sage et pieux: lui et mon père ne voulaient pas que je fisse aucun des travaux de la campagne, excepté de garder quelquefois notre petit troupeau à l’ombre de nos bocages, en répétant les leçons qu’ils me donnaient à apprendre.

Adieu, Nantilde, adieu, s’écria Talto avec vivacité et comme voulant s’arracher de force d’auprès d’elle; indique-moi mon chemin, il faut que je parte.... Il avait à peine articulé ces mots, que le père de Nantilde arriva; il salua cordialement le jeune étranger égaré, et le pria de passer la nuit sous son toit, plutôt que de risquer de se perdre encore dans l’obscurité. Mais le comte, qui craignait d’inquiéter trop ses serviteurs et toute sa cour; et qui sentait le danger de rester plus long-temps auprès de la belle Nantilde, s’y refusa absolument. Leutfried, c’était le nom du vieux berger, s’offrit alors à le guider au travers du labyrinthe de rochers. Ils partirent, et après avoir gravi des monts, traversé des bois sans aucune route marquée, ils arrivèrent aux sources du Glenner; de-là jusque chez lui le comte ne pouvait plus se tromper et connaissait le chemin; il prit congé de son guide et le remercia. Tout ce qu’il lui avait dit en cheminant confirma en entier le récit de Nantilde; il n’était qu’un berger né dans le servage, d’où la générosité de son ami l’avait retiré. A son tour, il s’informa du nom du jeune homme. Je suis, lui dit le comte d’un air sombre, d’un village près de Tenna, le fils d’un des fermiers du comte Talto; je m’appelle Otto, et je suis un des gendarmes de la garde du comte.

Ils se séparèrent; le comte triste et pensif continua son chemin au milieu des riches pâturages et des champs dorés de Saffien, jusqu’à la montagne voisine de son château. Depuis ce jour on le voyait toujours assis sur le balcon de sa chambre haute dans une douce et sombre rêverie, regardant couler les ondes rapides du Rhin. En vain le cor résonnant dans les bois voisins l’appelait chasse; en vain les ménestrels répétaient leurs douces chansons; d’un signe de la main il leur imposait silence et les renvoyait loin de lui; leurs chants lui paraissaient de glace auprès de ce qu’il éprouvait. Ses pensées erraient sans cesse dans la vallée de Balbella: il faisait de vains efforts pour bannir de son cœur et de son souvenir la belle Nantilde; tout le ramenait à cette image chérie, tout enfonçait plus profondément le trait dans son cœur. Un soir après minuit il saisit son luth, et chanta des paroles brûlantes dictées par son imagination enflammée; puis, pour se fuir lui-même, il sortit de son château. Il erra de tous côtés toujours poursuivi par la même pensée et par la même image. L’excès de la fatigue l’obligea de se reposer dans un bois touffu à côté d’un ruisseau; le cours de l’eau était dirigé du côté de la vallée de Balbella; son cœur, ses vœux, ses désirs suivaient la même route, et cependant il résistait encore. Dans ses rêveries il imaginait les événemens les plus romanesques, il arrangeait au gré de ses désirs sa vie et sa destinée: tantôt il était aimé de Nantilde autant qu’il l’aimait; on venait à découvrir qu’elle n’était pas la fille d’un serf, mais celle d’un baron de haut parage; il volait dans ses bras, il la pressait contre son cœur éperdu d’amour, il la plaçait à côté de lui sur le trône élevé de sa grande salle, et il voyait tous ses vassaux et tous ses barons applaudir à son choix, et rendre hommage à leur belle souveraine; tantôt, non moins heureux, il vivait avec elle dans la vallée de Balbella, ignoré de tout l’univers, et sacrifiant à celle qu’il adorait grandeur, trône et puissance. Tout à coup il se réveillait de ces dangereuses illusions; il les repoussait: mais l’image de Nantilde n’en restait pas moins dans son cœur. Il revint sur le matin dans son en chantant doucement le refrain d’une ancienne ballade de la fille d’un roi qui avait aimé un berger et abandonné pour lui le palais de ses pères:

Grandeur, puissance et couronne

Rien ne font pour le bonheur;

C’est l’Amour seul qui le donne.

Prince obéit s’il l’ordonne,

Ah! régner sur tendre cœur,

N’est-ce pas le plus beau trône?

Oui, disait-il, palpitant d’émotion.... Tégner sur le cœur de Nantilde. Et il s’arrêtait en frémissant de crainte, en sentant qu’il fallait lui sacrifier non seulement un trône, mais ses devoirs, le bonheur de ses sujets, et l’amitié de son oncle. Alors il jurait de nouveau de ne pas retourner à la vallée de Balbella, de ne pas revoir la dangereuse Nantilde. Il résista pendant tout un mois; chaque jour il devenait plus rêveur, plus sombre, et sa résolution s’affaiblissait: ce mois lui avait paru plus long que toute sa vie. Un jour il prolongea ses courses jusque dans la vallée de Saffien; il vit de-là les pointes des rochers derrière lesquels vivait Nantilde, il les regarda long-temps; des larmes roulaient dans ses yeux; un désir brûlant de la revoir encore consumait son cœur: il n’alla pas plus loin cependant; il revint à son château: mais toute la nuit il resta sur son balcon, répétant à demi-voix:

Grandeur, puissance et couronne,

Ne font rien pour le bonheur;

C’est l’Amour seul qui le donne.

Prince obéit s’il l’ordonne,

Ah! régner sur tendre cœur,

N’est-ce pas le plus beau trône!

Cet effort fut le dernier: avant le lever de l’aurore il avait parcouru de nouveau la vallée de Saffien, et grimpé sur les hautes montagnes qui le séparaient de Nantilde. Il cherchait un moyen de les redescendre, lorsque regardant de tous côtés, il vit Nantilde elle-même au-dessous de lui. Elle était assise sur un tertre; son troupeau errait autour d’elle; ses beaux cheveux blonds détachés se jouaient au gré de la brise du matin, et semblaient quelquefois une auréole de gloire autour de sa charmante tête. Elle paraissait plongée dans la rêverie; son luth était à côté d’elle, son visage était appuyé sur une de ses mains, de l’autre elle préludait en formant quelques accords vagues sur les cordes de l’instrument. Enfin elle s’en saisit, et sa voix s’élevant comme une harmonie céleste, elle chanta en s’accompagnant ces paroles, que le comte, placé directement au-dessus d’elle, entendit sans en perdre un mot:

Ardeur, transport, brûlant délire,

Non, non, vous n’êtes point l’amour,

Feu trop ardent bientôt expire,

Il se consume en moins d’un jour.

Mais dans un cœur simple et tranquille,

L’amour une fois arrêté,

Trouvera dans ce doux asile

Confiance et fidélité,

Fidélité.

Et toi, qui tourmentes la vie,

Mérites-tu le nom d’amour

Sombre et funeste jalousie?

Non, tu le détruis sans retour.

Mais dans un cœur simple et tranquille,

L’amour une fois arrêté,

Il trouve dans ce sûr asile

Confiance et fidélité,

Fidélité.

Elle s’arrêta un moment. Talto, penché en avant, écoutait dans une extase ravissante les sons harmonieux que l’air lui apportait directement. Nantilde commença un troisième couplet plus bas et d’une voix moins assurée; mais le comte l’entendit mieux encore que les précédens.

Otto, toi que mon cœur appelle,

Dans le tien point n’ai vu d’amour,

Tu fuis, tu t’éloignes de celle

Qui soupire après ton retour.

Otto, dans ce séjour tranquille,

Si l’amour t’avait arrêté,

Tu trouverais dans cet asile

Confiance et fidélité;

Oui, pour jamais fidélité.

Le jeune comte était transporté; ces paroles lui parurent la voix du ciel et l’arrêt de sa destinée. Fille céleste! s’écria-t-il en tombant à genoux, à toi pour jamais, puisque tu m’aimes et que tu veux être fidèle! Alors, élevant la voix à son tour, il chanta avec force son refrain chéri:

Grandeur, puissance, couronne,

Ne font rien pour le bonheur; etc.

A cette voix Nantilde lève la tête, et voyant au-dessus d’elle le jeune chasseur, elle lui crie vivement: Otto, ne bouge pas, au nom du ciel! Et plus légère qu’une biche, elle courut de colline en colline, de rocher en rocher, jusqu’à ce qu’elle fût assez près de lui pour l’avertir qu’il était sur le bord d’un affreux abîme que quelques buissons de rhododendron lui cachaient: quelques pas de plus, et il disparaissait pour jamais. Elle monta un peu au-dessus de lui, l’appela, lui tendit la main; et lorsqu’ils furent dans un endroit plus sûr, émue de le revoir, du danger qu’il venait de courir et de sa course rapide, elle tomba tremblante dans ses bras ouverts pour la recevoir. Nantilde! chère Nantilde! lui disait le comte, je te retrouve! Otto! cher Otto! répondait-elle si bas qu’il l’entendait à peine, tu reviens! Il la serra contre son sein, il sentit les battemens de son cœur; leurs yeux étaient pleins de larmes, et sans se le dire, ils étaient assurés que leurs âmes s’étaient entendues. Ils s’assirent sur un morceau de roc si étroit, qu’ils étaient obligés de se tenir bien près l’un de l’autre. Une main du jeune comte serrait la main de Nantilde, une autre pressait sa taille; au moindre mouvement leurs visages se rencontraient, leurs bouches se touchaient. Talto, consumé de flammes, n’était plus le maître de ses transports; mais Nantilde, avec le regard et le sourire de l’innocence, lui chanta doucement le premier couplet de sa romance:

Ardeur, transport, brûlant délire,

Non, non, vous n’êtes pas l’amour, etc.

A mesure qu’elle chantait, Talto sentait que l’attendrissement, le respect, le sentiment touchant de la candeur et de la pureté virginale de la jeune fille pénétraient dans son cœur et le purifiaient.

Et le dernier couplet, Nantilde, lui dit-il, quand elle eut fini celui-là, Otto te le redemande. Je n’ai plus besoin d’appeler Otto, dit-elle en souriant avec tendresse, il est revenu dans ce séjour tranquille.

Et qu’est-ce qu’il y trouvera, Nantilde?

Confiance et fidélité, , dit-elle en pressant sa main sur son cœur, oui pour jamais fidélité. Allons dans notre cabane, Otto, mon père parle souvent de toi, il te reverra avec plaisir; viens, je te guiderai.

Non pas encore, Nantilde, je veux auparàvant déposer un secret dans ton sein: celui à qui tu promets confiance ne doit pas te tromper; mais garde-le bien ce secret dans ce cœur simple et fidèle. Je ne suis pas Otto, le fils d’un fermier de Tenna, je suis.... le comte Talto de Tossana.

Dieu! mon Seigneur! s’écria Nantilde. Et tremblante comme la feuille agitée, rouge comme la rose des montagnes, confuse de l’amour qu’elle inspirait, de celui qu’elle avait avoué, n’y voyant plus que honte et malheur, ses yeux pleins de larmes étaient baissés vers la terre, ses genoux plièrent, et elle tomba aux pieds de son prince, qui la releva à instant même; elle retira sa main qu’il pressait dans les siennes, et elle en couvrit ses yeux. Oh! pourquoi pas toujours Otto, dit–elle enfin doucement, , j’étais si heureuse!

Et à présent, Nantilde, n’es-tu plus heureuse? Talto t’aimera comme Otto t’aurait aimée; ne lui as-tu pas promis confiance et fidélité?

Je les promets encore, dit Nantilde, et de plus obéissance à mon maître.

Dis à ton ami, Nantilde, à ton amant, à ton époux je veux l’être, je le serai. Garde soigneusement ce gage, lui dit-il en tirant de sa poche une pièce d’or où était son effigie et son nom, garde-moi ton amour, ta fidélité et le secret de mon rang; je dépose tout dans ce cœur où je veux toujours régner. Notre bonheur est encore enveloppé dans de sombres nuages., et notre destinée bien incertaine; mais quoiqu’il puisse arriver, Nantilde, sois-moi fidèle; sur ta fidélité reposent toutes nos espérances, elle seule peut éclaircir l’obscurité de notre sort.

Dieu! dit Nantiide en soupirant, de quelle espérance me parlez-vous! pouvons-nous en nourrir aucune, et l’impossible dépend-il de vous ou de moi? pouvez-vous faire que je ne sois pas la fille d’un serf, et vous le prince du pays? Oh! que je voudrais que tu fusses en effet le jeune chasseur Otto, le fils du fermier du comte Talto, et non pas ce comte que le ciel a fait naître mon souverain, et que je ne dois pas, que je n’ose pas aimer!… mais mon cœur tout entier appartenait à Otto. Que n’ai-je pas déjà souffert depuis ces deux mois, que chaque jour je l’attendais en vain! Pour le revoir un seul instant j’aurais traversé la mer de glace jusqu’aux sources de la Reuss, et les rochers menaçans d’Urseren et les abîmes des montagnes; mon cœur, mes vœux l’appelaient sans cesse. Je le vois, et ce n’est plus Otto, c’est Talto, c’est mon prince, c’est celui que je ne dois regarder qu’en tremblant, celui dont je suis bien plus séparée par le sort que par des abîmes, ou par des rochers inaccessibles. O Talto! ô mon Seigneur, dis-je, votre secret sera religieusement gardé, votre nom ne sera pas prononcé par la pauvre Nantilde, elle emportera dans la tombe ce gage de votre foi… Mais qui est-ce qui peut lui rendre la paix et le bonheur!

Ta fidélité, Nantilde, répondit le comte en pressant la main de sa bien-aimée contre son cœur; je te réponds de la mienne; je serai ton époux, ou je mourrai; jamais ma bouche ne donnera à une autre femme le nom d’épouse, jamais mes bras ne serreront une autre femme contre ce cœur. Nantilde le serra à son tour contre le sien, engageant de nouveau à son maître, à son amant, son obéissance et sa foi; tandis que lui-même il lui jurait amour et protection.

Ils descendirent dans la vallée: le bon père sourit en les voyant arriver ensemble, et sa fille appuyée sur le bras du jeune homme. Je te l’assurais bien, Nantilde, qu’il reviendrait, lui disait-il d’un air content. Le jeune chasseur lui avait plu, il désirait de l’avoir pour gendre, et il s’était bien aperçu que sa fille l’aimait tendrement. Il reçut son hôte avec beaucoup d’amitié; on partagea avec lui un frugal repas, et on l’invita à revenir souvent. L’entretien fut animé et touchant. Leutfried mena le jeune homme sur la tombe du vieillard; il lui conta encore toutes les obligations qu’il avait à ce digne ami; comment celui-ci l’avait affranchi, enrichi; comment enfin il avait si bien élevé sa fille, qu’elle savait lire et écrire, chose si rare dans ce temps là, que Talto lui-même ne le savait pas; son éducation avait été toute guerrière: il en prit une grande considération pour Nantilde, et l’en aima davantage.

Il les quitta le soir avec bien du regret. Ah! qu’il eût été heureux d’échanger son château contre cette cabane, et le titre de prince du pays, contre celui d’époux de Nantilde et de fils de Leutfried! Dès le lendemain il était sur la route de Balbella. A force d’errer, de parcourir et de monter les rochers, il eut le bonheur de découvrir un chemin beaucoup plus court pour y arriver depuis Warenburg, qui était sa résidence.

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
120 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066335649
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Właściciel praw:
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