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Horace-Bénédict de Saussure
L'Ascension du Mont-Blanc

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333423
Table des matières
NOTICE
SUR LA VIE & LES TRAVAUX DE SAUSSURE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV

NOTICE
Table des matières
SUR LA VIE & LES TRAVAUX DE SAUSSURE
Table des matières
Horace-Bénédict de SAUSSURE est né à Genève le 17 février 1740, et il est mort dans cette même ville le 22 janvier 1799. Il appartenait à une famille qui a donné aux lettres et aux sciences plusieurs sujets distingués: son père, Nicolas de Saussure, était un savant agronome; son oncle, Charles Bonnet, occupe une place honorable dans l’histoire de la philosophie, et sa fille, madame Necker de Saussure, auteur de l’Education progressive, figure parmi les pédagogues les plus autorisés du XIXe siècle.
Après avoir fait de solides études sous la direction de son oncle, il fut nommé, à l’âge de vingt-deux ans, professeur de philosophie à l’Académie de Genève, et il garda cette chaire pendant plus de trente années. La philosophie ne fut pas néanmoins la grande occupation de sa vie: il s’adonna par-dessus tout à l’étude des sciences de la nature. La physique terrestre lui doit de précieuses découvertes; il a enrichi et étendu le domaine de la botanique, et il est considéré comme le créateur de la géologie. C’est à propos de ses travaux scientifiques qu’il a entrepris de nombreux et hardis voyages dans les diverses régions montagneuses de l’Europe et particulièrement dans les Alpes. Il a fait l’ascension de l’Etna, dont il a déterminé la hauteur, et, s’il n’a pas été le premier être humain qui ait posé son pied sur la cime du Mont-Blanc, il a eu du moins l’honneur d’y relever les premières observations météorologiques, préludes de celles qui s’y font de nos jours à l’Observatoire Jansen. Cet acte mémorable, accompli le 3 août 1787, a été consacré plus tard par l’érection d’un monument à Chamonix, au pied et en face de la plus haute des montagnes de l’Europe. M. de Saussure y est représenté avec Jacques Balmat, son guide fidèle et intrépide. Celui-ci lui montre la cime lumineuse: l’attitude de leur pose, l’expression de leur regard traduisent éloquemment la flamme intérieure qui soutint leur énergie et décupla leurs forces.
La difficile victoire remportée par de Saussure n’a pas été l’œuvre d’un jour. «A l’âge de dix-huit ans, dit-il, j’avais déjà parcouru plusieurs fois les montagnes les plus voisines de Genève. L’année suivante, j’allai passer quinze jours dans un des chalets les plus élevés du Jura, pour visiter avec soin la Dole et les montagnes des environs, et la même année je montais sur le Môle... Mais ces montagnes peu élevées ne satisfaisaient qu’imparfaitement ma curiosité ; je brûlais du désir de voir de près les hautes Alpes qui, du haut de ces montagnes, paraissent si majestueuses; enfin, en 1760, j’allai seul, à pied, visiter les glaciers de Chamonix, peu fréquentés alors, et dont l’accès passait même pour dangereux. J’y retournai l’année suivante, et dès lors je n’ai pas laissé passer une seule année sans faire de grandes courses... J’ai traversé quatorze fois la chaîne des Alpes, par huit passages différents; j’ai fait seize autres excursions »
On le voit, à l’instar des habiles stratégistes, M. de Saussure s’est d’abord entraîné et aguerri; il s’est rendu maître des ferts avancés qui défendent la haute citadelle des Alpes; puis, par des travaux d’approche savamment conduits, il a exploré les alentours de la place, il en a découvert le seul côté vulnérable; enfin, un beau matin, il a tenté l’assaut suprême, et il a eu la gloire de planter son drapeau sur la cime qui, depuis tant d’années, fascinait son regard?
Le héros a rendu compte de ses voyages et de ses expériences dans quatre énormes in-quarto. Nous ne pouvions songer à reproduire la partie scientifique de cette relation: elle est trop étendue, et, en outre, trop technique pour être comprise des enfants; d’autre part les théories du savant physicien ont été sur certains points rectifiés par ses continuateurs mieux informés. Mais les détails pittoresques, les descriptions, saisissantes de vérité, restent avec tout leur intérêt et toute leur portée éducative.
La jeunesse des écoles en lira les extraits ci-après avec plaisir et profit, comme elle a lu les «Voyages en zigzag» de Topfter, cet autre Genèvois, qui tenait en haute estime son illustre compatriote, et qui sans doute prit auprès de lui le goût des excursions alpestres.
LÉON CHAUVIN.
L’ASCENSION DU MONT-BLANC
Table des matières
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Tous les hommes qui ont considéré avec attention les matériaux dont est construit la terre que nous habitons, ont été forcés de reconnaître que ce globe a essuyé de grandes révolutions, qui n’ont pu s’accomplir que dans une longue suite de siècles. On a même trouvé dans les traditions des anciens peuples, des vestiges de quelques-unes de ces révolutions. Les philosophes de l’antiquité exercèrent leur génie à tracer l’ordre et les causes de ces vicissitudes; mais plus empressés de deviner la nature, que patients à l’étudier, ils s’appuyèrent sur des observations imparfaites, et ils forgèrent des cosmogonies, ou des systèmes sur l’origine du monde, plus faits pour plaire à l’imagination, que pour satisfaire l’esprit par une fidèle interprétation de la nature.
Il s’est écoulé bien du temps avant qu’on ait su reconnaître que cette branche de l’histoire naturelle, de même que toutes les autres, ne doit être cultivée que par le secours de l’observation; et que les systèmes ne doivent jamais être que les résultats ou les conséquences des faits.
La science qui rassemble les faits qui seuls peuvent servir de base à la théorie de la terre, ou à la géologie, c’est la géographie physique, ou la description de notre globe; de ses divisions naturelles, de la nature, de la structure et de la situation de ses différentes parties; des corps qui se montrent à la surface et de ceux qu’il renferme dans toutes les profondeurs où nos moyens nous ont permis de pénétrer.
Mais c’est surtout l’étude des montagnes qui peut accélérer les progrès de la théorie de ce globe. Les plaines sont uniformes; on ne peut y voir la coupe des terres, et leurs différents lits, qu’à la faveur des excavations qui sont l’ouvrage des eaux ou des hommes: or ces moyens sont très insuffisants, parce que ces excavations sont peu fréquentes, peu étendues, et que les plus profondes descendent à peine à deux ou trois cents toises. Les hautes montagnes, au contraire, infiniment variées dans leur matière et dans leur forme, présentent au grand jour des coupes naturelles, d’une très grande étendue, où l’on observe avec la plus grande clarté, et où l’on embrasse d’un coup d’œil, l’ordre, la situation, la direction, l’épaisseur et même la nature des assises dont elles sont composées et des fissures qui les traversent.
En vain pourtant les montagnes donnent-elles la facilité de faire de telles observations, si ceux qui les étudient ne savent pas envisager ces grands objets dans leur ensemble, et sous leurs relations les plus étendues. L’unique but de la plupart des voyageurs qui se disent naturalistes, c’est de recueillir des curiosités; ils marchent, ou plutôt ils rampent, les yeux fixés sur la terre, ramassent çà et là de petits morceaux, sans viser à des observations générales. Ils ressemblent à un antiquaire qui gratterait la terre à Rome, au milieu du Panthéon ou du Colisée, pour y chercher des fragments de verre coloré, sans jeter les yeux sur l’architecture de ces superbes édifices. Ce n’est point que je conseille de négliger les observations de détail; je les regarde, au contraire, comme l’unique base d’une connaissance solide; mais je voudrais qu’en observant ces détails, on ne perdît jamais de vue les grandes masses et les ensembles; et que la connaissance des grands objets et de leurs rapports fût toujours le but que l’on se proposât en étudiant leurs petites parties.
Mais, pour observer ces ensembles, il ne faut pas se contenter de suivre les grands chemins qui serpentent presque toujours dans le fond des vallées, et qui ne traversent les chaînes de montagnes que par les gorges les plus basses; il faut quitter les routes battues, et gravir sur des sommités, d’où l’œil puisse embrasser à la fois une multitude d’objets. Ces excursions sont pénibles, je l’avoue; il faut renoncer aux voitures, aux chevaux même, supporter de grandes fatigues, et s’exposer quelquefois à d’assez grands dangers. Souvent le naturaliste, tout près de parvenir à une sommité qu’il désire vivement atteindre, doute encore si ses forces épuisées lui suffiront pour y arriver, ou s’il pourra franchir les précipices qui lui en défendent l’accès; mais l’air vif et frais qu’il respire, fait couler dans ses veines un baume qui le restaure; et l’espérance du grand spectacle dont il va jouir, et des vérités nouvelles qui en seront les fruits, ranime ces forces et son courage. Il arrive: ses yeux éblouis, et attirés également de tous côtés, ne savent d’abord où se fixer; peu à peu il s’accoutume à cette grande lumière; il fait un choix des objets qui doivent principalement l’occuper; et il détermine l’ordre qu’il doit suivre en les observant. Mais quelles expressions pourraient exciter les tentations et peindre les idées dont ces grands spectacles remplissent l’âme du philosophe! Il semble que dominant au-dessus de ce globe, il découvre les ressorts qui le font mouvoir et qu’il reconnaît au moins les principaux agents qui opèrent ces révolutions.
Du haut de l’Etna, par exemple, il voit les feux souterrains travailler à rendre à la nature, l’eau, l’air, le phlogistique et les sels, emprisonnés dans les entrailles de la terre; il voit tous ces éléments s’élever du fond d’un gouffre immense, sous la forme d’une colonne de fumée blanche, dont le diamètre a plus de huit cents toises ; il voit cette colonne monter droit au ciel, atteindre les couches les plus élevées de l’atmosphère; et là, se diviser en globes énormes qui roulent à de grandes distances, en suivant la concavité de la voute azurée.
Il entend le bruit sourd et profond des explosions que produit le dégagement de ces fluides élastiques; ce bruit circule par de longs roulements dans les vastes cavernes du fond de l’Etna; et la croûte vitrifiée qui le couvre, tremble sous ses pieds. Il compte autour de lui, et voit, jusque dans leur fond, les nombreux cratères des bouches latérales ou des soupiraux de l’Etna, qui vomirent autrefois des torrents de matières embrasées; mais qui, refroidis depuis longtemps, sont en partie couverts de prairies, de forêts et de riches vignobles. Il admire la masse de la grande pyramide que forme l’ensemble de tous ces volcans: elle s’élève de plus de dix mille pieds au-dessus de la mer qui baigne la base; et cette base a plus de soixante lieues de circonférence. Cependant, toute cette pyramide n’est de fond en comble que le caput mortuum, ou le résidu des matières que ces bouches ont vomies depuis un nombre de siècles. Et ce qui augmente encore l’étonnement de l’observateur, c’est que toutes ces explosions n’ont pas suffit pour épuiser dans le voisinage de cette montagne, la matière des feux souterrains; car il voit, presque sous ses pieds, les îles Eoliennes, qui furent autrefois produites par ces feux, et qui en vomissent encore. Mais, considérant de plus près le corps même de l’Etna, le naturaliste observe que, tandis qu’il sort des entrailles de la terre des torrents de minéraux vitrifiés, qui augmentent la masse de la montagne, l’action de l’air et de l’eau ramollit peu à peu sa surface extérieure: les ruisseaux produits par les pluies et par la fonte des neiges, qui entourent, même en été, sa moyenne région, rongent et minent les laves les plus dures, et les entraînent dans la mer. Il reconnait ensuite au couchant de l’Etna, les montagnes de la Sicile, et, à son levant, celles de l’Italie. Ces montagnes, qui sont presque toutes de nature calcaire, furent anciennement formées dans le fond même de la mer qu’elles dominent aujourd’hui; mais elles se dégradent comme les laves de l’Etna, et retournent à pas lents dans le sein de l’élément qui les a produites. Il voit cette mer s’étendre de tous côtés au-delà de l’Italie et de la Sicile, à une distance dont ses yeux ne distinguent pas les bornes: il réfléchit au nombre immense d’animaux visibles et invisibles, dont la main vivifiante du Créateur a rempli toutes ces eaux; il pense qu’ils travaillent tous à associer les éléments de la terre, de l’eau et du feu, et qu’ils concourent à former de nouvelles montagnes, qui peut-être s’élèveront à leur tour au-dessus de la surface des mers.
C’est ainsi que la vue de ces grands objets engage le philosophe à méditer sur les révolutions passées et à venir de notre globe. Mais, si au milieu de ces méditations, l’idée des petits êtres qui rampent à la surface de ce globe, vient s’offrir à son esprit; s’il compare leur durée aux grandes époques de la nature, combien ne s’étonnera-t-il pas, qu’occupant si peu de place, et dans l’espace et dans le temps, ils aient pu croire qu’ils étaient l’unique but de la création de tout l’univers: et lorsque, du sommet de l’Etna, il voit sous ses pieds deux royaumes qui nourrissaient autrefois des millions de guerriers, combien l’ambition ne lui paraît-elle pas puérile? C’est là qu’il faudrait bâtir le temple de la Sagesse, pour dire avec le Chantre de la nature:
«Suave mari magno, etc.»
Les cimes accessibles des Alpes présentent des aspects qui ne sont peut-être pas aussi étendus et aussi brillants, mais qui sont encore plus instructifs pour le géologue. C’est de là qu’il voit à découvert ces hautes et antiques montagnes, les premiers et les plus solides ossements de ce globe qui ont mérité le nom de primitives; parce que, dédaignant tout appui et tout mélange étranger, elles ne reposent jamais que sur des bases semblables à elles et ne renferment dans leur sein que des corps de la même nature. Il étudie leur structure; il démêle, au milieu des ravages du temps, les indices de leur forme première; il observe la liaison de ces anciennes montagnes avec celles d’une formation postérieure; il voit les nouvelles reposer sur les primitives; il distingue leurs couches très inclinées dans le voisinage de ces primitives, mais de plus en plus horizontal es à mesure qu’elles s’en éloignent; il observe les gradations que la nature a suivies en passant de la formation des unes à celle des autres; et la connaissance de ces gradations le conduit à soulever un coin du voile qui couvre le mystère de leur origine.
Le physicien, comme le géologue, trouve sur les hautes montagnes de grands objets d’admiration et d’étude. Ces grandes chaînes, dont les sommets percent dans les régions élevées de l’atmosphère, semblent être le laboratoire de la nature, et le réservoir d’où elle tire les biens et les maux qu’elle épand sur notre terre, les fleuves qui l’arrosent et les torrents qui la ravagent, les pluies qui la fertilisent, et les orages qui la désolent. Tous les phénomènes de la physique générale s’y présentent avec une grandeur et une majesté, dont les habitants des plaines n’ont aucune idée; l’action des vents et celle de l’électricité aérienne s’y exercent avec une rapidité étonnante; les nuages se forment sous les yeux de l’observateur; et souvent il voit naître sous ses pieds les tempêtes qui dévastent les plaines, tandis que les rayons du soleil brillent autour de lui, et qu’au-dessus de sa tête le ciel est pur et serein. De grands spectacles de tout genre varient à chaque instant la scène: ici un torrent se précipite du haut d’un rocher, forme des nappes et des cascades qui se résolvent en pluie, et présentent au spectateur de doubles et triples arcs-en-ciel, qui suivent ses pas et changent de place avec lui. Là des avalanches de neige s’élancent avec une rapidité comparable à celle de la foudre, traversent et sillonnent des forêts, en fauchant les plus grands arbres à fleur de terre, avec un fracas plus terrible que celui du tonnerre. Plus loin de grands espaces hérissés de glaces éternelles donnent l’idée d’une mer subitement congelée, dans l’instant même où les aquilons soulevaient ses flots. Et, à côté de ces glaces, au milieu de ces objets affrayants, des réduits délicieux, des prairies riantes exhalent le parfum de mille fleurs aussi rares que belles et salutaires; présentent la douce image du printemps dans un climat fortuné, et offrent au botaniste les plus riches moissons.
Le moral dans les Alpes n’est pas moins intéressant que le physique. Car, quoique l’homme soit au fond partout le même, partout le jouet des mêmes passions, produites par les mêmes besoins, cependant, si l’on peut espérer trouver quelque part en Europe, des hommes assez civilisés pour n’être pas féroces, et assez naturels pour n’être pas corrompus, c’est dans les Alpes qu’il faut les chercher; dans ces hautes vallées où il n’y a ni seigneurs, ni riches, ni un abord fréquent d’étrangers. Ceux qui n’ont vu le paysan que dans les environs des villes, n’ont aucune idée de l’homme de la nature. Là, connaissant des maîtres, obligé à des respects avilissants, écrasé par le faste, corrompu et méprisé, même par des hommes avilis par la servitude, il devient aussi abject que ceux qui le corrompent. Mais ceux des Alpes, ne voyant que leurs égaux, oublient qu’il existe des hommes plus puissants; leur âme s’ennoblit et s’élève; les services qu’ils rendent, l’hospitalité qu’ils exercent, n’ont rien de servile ni de mercenaire; on voit briller en eux des étincelles de cette noble fierté, compagne et gardienne de toutes les vertus. Combien de fois arrivant à l’entrée de la nuit, dans des hameaux écartés, où il n’y avait point d’hôtellerie, je suis allé heurter à la porte d’une cabane; et là, après quelques questions sur les motifs de mon voyage, j’ai été reçu avec une honnêteté, une cordialité et un désintéressement dont on aurait peine à trouver ailleurs des exemples. Et croirait-on que dans ces sauvages retraites, j’ai trouvé des penseurs, des hommes, qui, par la seule force de leur raison naturelle, se sont élevés fort au-dessus des superstitions, dont s’abreuve avec tant d’avidité le petit peuple des villes?
CHAPITRE Ier
Table des matières
Pâturages sur le Môle. — Mœurs des bergers
Les pâturages du Môle sont en grande réputation dans le pays: le laitage et surtout le beurre des troupeaux qu’ils nourrissent, sont beaucoup plus gras et plus savoureux que ceux des montagnes voisines. Aussi les paysans des environs qui vont vendre ces denrées à Genève, veulent-ils toujours faire croire qu’elles viennent du Môle. L’excellence des pâturages n’est pourtant pas la seule cause de cette supériorité ; le peu d’eau que les vaches boivent, doit aussi y contribuer. La source la plus voisine des pâturages en est éloignée presque d’une lieue: il serait bien pénible de conduire chaque jour les troupeaux à cette distance, et plus pénible encore d’aller leur chercher autant d’eau qu’ils en pourraient boire. Il faut donc qu’ils s’en passent, et que la rosée qu’ils lèchent le matin, leur tienne lieu de boisson; ce n’est que dans les grandes sécheresses qu’on leur en donne d’autre.
La plupart des montagnes de la Suisse appartiennent à de riches propriétaires, ou à des communautés qui les amodient à des entrepreneurs. Ceux-ci réunissent en un seul troupeau jusqu’à deux cents vaches, qu’ils louent çà et là pour l’été seulement; et ils font le beurre et le fromage comme en manufacture, dans de grands bâtiments destinés à cet usage. Le Môle, au contraire, appartient à des paroisses, dont chaque communier a le droit de faire paître ses vaches sur la montagne, et d’y établir un chalet. On ne voit donc point sur le Môle de grands établissements, mais un nombre de petits troupeaux et de petits chalets.
Ceux de la communauté de la Tour, élevés d’environ cinq cent trente toises au-dessus de notre lac , sont distribués à distances à peu près égales, sur la circonférence d’une très grande prairie. Cette prairie est fermée d’une bonne clôture, pour que les bestiaux ne puissent pas aller gâter l’herbe. Quand cette herbe a pris tout son accroissement, on la fauche, on la fait sécher, et on l’entasse en grandes meules pyramidales bien serrées. On laisse ces meules sur place, lors même que les froids de l’automne chassent les troupeaux et leurs gardiens dans des pâturages plus voisins des plaines: mais enfin quand l’hiver est venu et que la montagne est bien couverte de neige, on choisit un beau jour; toute la jeunesse du village monte à la montagne, renferme ce foin dans de grandes coiffes de filets, faites avec des cordes: on leur donne la forme de boules et on fait rouler ces boules du haut de la montagne en bas, avec une gaîté et un plaisir que l’on rencontre rarement dans les fêtes les plus brillantes.
Les chalets qui bordent ces prairies, sont de petites huttes dont les murs très peu élevés ne sont, pour la plupart, que des pierres sèches. Tout le rez-de-chaussée de chacun de ces petits édifices ne forme qu’une seule pièce, dont une moitié sert d’abri au bétail, et l’autre à ses gardiens; la crèche, haute de dix-huit pouces, sépare les vaches de leurs maîtres; elles y sont attachées, et ont ainsi leur tête dans la cuisine où se tiennent les bergers. Cette même crêche sert de sofa à la bergère du Môle, qui se trouve ainsi, vis-à-vis de son feu, assise entre les têtes de ses vaches; elle les caresse dans ses moments de loisir, passe le bras par-dessus leur cou, et forme des tableaux dignes du pinceau des TENIERS. Le feu brûle contre la muraille (une cheminée serait une superfluité dispendieuse); la fumée sort par les joints des murs et du toit. Une potence de bois tournante supporte la petite chaudière dans laquelle on fait le fromage; et après qu’on l’en a tiré, on fait de nouveau bouillir une partie du petit lait avec une présure plus forte, qui en sépare une seconde espèce de fromage compacte, que l’on nomme Sérai ou Sérac. Le reste du petit lait que l’on a mis en réserve, sert à ramollir le sec et grossier pain d’avoine, qui est la principale nourriture du pauvre paysan savoyard.
Un petit réduit, ménagé dans un angle, est la laiterie; et, au-dessus des vaches, quelques planches mal assemblées supportent un peu de foin, qui sert de lit aux maîtres de la maison. Quand je couche sur la montagne, ces bonnes gens m’abandonnent leur petit réduit, trop étroit pour souffrir un partage, et vont dormir chez leurs voisins.
Ce sont, pour l’ordinaire, des femmes qui ont soin des troupeaux du Môle: les hommes restent dans la plaine pour les travaux des foins et des moissons. Quelquefois une mère prend avec elle son fils, ou quelqu’autre petit garçon de douze à quatorze ans, pour garder les vaches, pendant qu’elle fait le fromage, et qu’elle vaque aux autres soins de son petit ménage. La vie qu’elles mènent là est extrêmement pénible. D’abord il faut qu’elles aillent chercher sur leur tête, à la distance d’une lieue, toute l’eau dont elles ont besoin. Ensuite il faut qu’elles se hasardent sur les pentes rapides, au-dessus des précipices, où les vaches ne peuvent point se tenir; que là elles coupent avec des faucilles l’herbe qui y croît, et qui sans cela serait perdue; et qu’enfin elles rapportent cette herbe dans les chalets, pour servir de nourriture aux vaches pendant la nuit.
Mais la plus grande de leurs peines est celle que leur causent des coups de vents orageux. Ces coups de vents viennent du couchant, au travers de la vallée des Bornes, en face de laquelle le Môle est situé ; ils sont si violents, que s’ils surprennent les vaches à l’improviste, auprès des bords escarpés qui sont au levant de la montagne, ils les renversent et les font rouler dans les précipices, aussi aisément que les vents de nos plaines roulent des feuilles sèches. Mais si l’ouragan ne parvient que par gradations à cette extrême violence, et que ces pauvres animaux aient le temps de se mettre en garde, un instinct naturel leur apprend à tourner la croupe directement au vent et à se cramponner avec force dans la terre, en baissant la tête et en écartant les jambes. Dès qu’elles ont pris cette posture, elles n’ont plus rien à craindre du vent; elles se laisseraient assommer sur la place, plutôt que de faire le moindre mouvement avant que l’orage fût entièrement passé.
Mais comme on craint toujours que l’ouragan ne les surprenne, dès que l’on aperçoit le moindre signe d’orage, on voit sortir de tous les chalets les femmes et les jeunes garçons, qui courent avec une agilité étonnante, même contre les pentes les plus rapides, pour ramener leurs troupeaux dans des abris éloignés des bords escarpés de la montagne.
J’ai été moi-même témoin d’un de ces coups de vents; j’étais heureusement rentré dans le chalet: car quand ils sont dans leur Plus grande force, ils renversent même les hommes les plus vigoureux. Tant qu’il souffla, je crus, à chaque instant, que le chalet allait être emporté ; le toit, quoiqu’il descende presque jusqu’à terre, quoiqu’il soit chargé de grosses pierres, et que le vent dût glisser sur la pente qu’il lui présente, semble à tout moment devoir être enlevé ; et, en effet, il arrive souvent que ces coups de vents orageux arrachent une des pentes du toit, et la replient sur la pente opposée, de même qu’avec le souffle on tourne le feuillet d’un livre. Quand le vent me parut un peu calmé, je voulus juger par moi-même de la force qui lui restait encore; et malgré les conseils de mes hôtes, je levai Une barre qui retenait la porte; mais à l’instant où cette barre fut ôtée, la porte s’ouvrit avec une telle violence, que je fus jeté en arrière à la renverse, et tous les meubles du chalet furent enlevés et accumulés au pied du mur qui est à l’opposite de la porte.
Je ne sais si c’est l’action continuelle dans laquelle vivent les habitants du Môle, ou l’air vif de cette montagne isolée, qui leur donne un langage plus énergique, plus rapide, que celui des autres montagnards de la Savoie, et qui entretient chez eux une gaieté et une vivacité charmantes, malgré les rudes travaux auxquels ils sont astreints. On me permettra d’en rapporter un trait, qui prouve en même temps un esprit de réflexion, bien rare dans cette classe d’hommes, toujours pressés par la nécessité de pourvoir à leur subsistance.
J’avais avec moi ce chien qui avait si courageusement donné la chasse aux loups: un soir, avant de se coucher sur un tas d’herbes, il se mit à tourner sur lui-même, comme les chiens ont accoutumé de faire un pareil cas. Un berger qui était présent, me dit en riant: je parie que vous, Monsieur, qui connaissez toutes les herbes et les pierres de la montagne, vous ne saurez pas répondre à une question que je vais vous faire. Pourquoi ce chien tourne-t-il si longtemps avant de se coucher, tandis qu’un homme se couche tout de suite sans tourner sur son lit? Je répondis que le chien faisait ce mouvement pour produire un enfoncement dans lequel il se trouvât plus à l’aise. Point du tout, répondit le berger; car il pourrait pétrir cette herbe sans tourner: mais ne voyez-vous pas à son air incertain, qu’il ne tourne que parce qu’il hésite sans cesse sur l’endroit où il mettra sa tête; il veut la mettre ici, puis là, puis encore là ; il n’y a point de raison qui le décide; au lieu qu’un homme qui voit d’abord le chevet sur lequel il doit placer sa tête, n’hésite ni ne tourne. J’avoue que je ne me serais pas attendu à voir sortir de la bouche de ce berger, un argument contre la liberté d’indifférence.
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