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Gayme Aîné
Manuel du bon fermier: Cours théorique et pratique d'agriculture

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333294
Table des matières
PRÉFACE.
INTRODUCTION.
LETTRE
ENTRETIEN PRÉLIMINAIRE.
CHAPITRE I. er
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
Principes généraux d’agriculture, d’après nos anciens maîtres.
MODÈLE DE BAIL A FERME.
Courtes réflexions sur le bonheur et sur les vicissitudes de la vie.
PRÉFACE.
Table des matières
CONNAITRE parfaitement les différentes qualités de ses terres, surtout l’influence qu’exerce l’atmosphère sur chacune d’elles; prévoir les travaux à faire, en surveiller l’exécution; apprécier les récoltes, étudier les causes de leur état de prospérité ou de maladie; appliquer les principes qui doivent être adaptés à chaque nature de culture; administrer ses produits avec soin et économie, sans blesser les intérêts de la société : tels sont les devoirs d’un propriétaire, soit qu’il se destine à faire lui-même exploiter ses terres, soit qu’il se borne à surveiller l’action de ses fermiers.
Pour remplir ces devoirs avec fruit, il faut instruction, vigilance, et une sévère économie de temps et de moyens.
En agriculture, celui qui n’a pas acquis assez d’expérience, s’il a le malheur d’avoir une trop grande ambition, se ruinera aussi facilement qu’en toute autre entreprise mal conçue.
Le climat n’est pas partout le même, et l’on n’a pas partout la même qualité de terre, les mêmes débouchés, les mêmes besoins; par cette raison, il n’existe pas en agriculture des principes généraux qui puissent s’adapter à tous les pays.
L’instruction est le résultat de l’expérience dans les meilleures pratiques de la culture, appliquées aux localités, et la connaissance de tous les détails de l’économie rurale.
Un grand nombre d’auteurs distingués par leur érudition et par leur expérience, ont écrit une quantité de volumes sur la culture; mais, soit que le prix de ces ouvrages ne puisse être à la portée que d’un petit nombre de propriétaires, soit encore que ces principes, si savamment décrits, ne puissent être appliqués à tous les pays, les personnes peu instruites ne peuvent pas en tirer un grand avantage.
M. le Marquis Costa est le seul, de nos jours, qui ait présenté un système général sur la culture des pays montueux.
C’est en 1774 que cet illustre Savoisien, ami de son pays, donna l’éveil à tous les cultivateurs, ensevelis dans un fatal engourdissement au milieu de leurs voisins, qui agissaient déjà avec énergie; et, dans l’intérêt de l’industrie et de la culture, il a enrichi son pays d’un traité, fruit de ses laborieuses recherches sur les meilleures méthodes applicables à la Savoie.
C’est à lui que je dois mes premiers élémens, qui m’en ont fait découvrir un grand nombre d’autres non moins utiles, que je tâcherai de développer dans cet ouvrage, sous la forme d’entretien. Le plus grand nombre des principes de culture et d’industrie propres à nos pays montueux, y seront traités dans le plus grand détail, et de manière à pouvoir être entendus par nos plus simples villageois: objet qui fixer sans doute l’attention de tous les propriétaires, et encore celle du Gouvernement, parce que l’industrie, devenue si nécessaire aux nations, pour le bien de chaque état, ne peut s’acquérir que par l’impulsion du Gouvernement et par celle des riches propriétaires.
INTRODUCTION.
Table des matières
ON se perdrait dans l’obscurité des siècles, si l’on voulait rechercher l’origine de l’agriculture, parce qu’elle n’est due qu’aux besoins que l’augmentation progressive de la société a fait naître.
Elle fut liée au système politique des Gouvernemens qui l’honorèrent et la protégèrent.
Sous les beaux jours de la République Romaine, elle y jouit des premières faveurs; mais’les richesses prodigieuses introduites dans la capitale du monde corrompirent le cœur de ces fiers conquérans. Les champs ne se virent plus alors sillonnés par ces grands capitaines couronnés de lauriers et décorés des honneurs du triomphe. L’agriculture ne tarda pas à se ressentir de la contagion.
Les guerres civiles et l’établissement du régime féodal, qui survinrent ensuite, ruinèrent le fondement social, en achevant de faire perdre à l’agriculture l’appui et le lustre qui lui étaient dûs.
Dès cet instant, aussi funeste au Gouvernement qu’aux mœurs, l’orgueil et la mollesse la reléguèrent entièrement dans la classe la plus abjecte de la société. Là, n’étant plus dirigée par un grand intérêt, elle subit le sort de ceux à qui elle fut confiée.
Les dévastations politiques de ces temps de barbarie durent nécessairement ruiner par les fondemens l’art auquel l’homme fut appelé par son Créateur.
A ce régime de fer, d’ignorance et de superstition, succéda la civilisation, qui a soumis la postérité à l’obéissance aux lois de l’État.
Dès cette heureuse régénération, quelques nations se sont élevées, par leur industrie et leur force, au degré de lumière de celles qui les avaient précédées dans les siècles éloignés.
Le peuple Anglais, que son caractère, son industrie et ses lumières placent au premier rang des nations agricoles, n’a porté la culture de ses terres à ce haut degré de perfection, que par l’effet de ses belles institutions.
Si donc l’agriculture est le premier des arts, celui d’où dérivent toutes les ressources de l’État et de l’industrie nationale, pourquoi la laisser languir plus long-temps dans l’ignorance de la plus grande partie des principes qui doivent la diriger? Pourquoi ne pas établir des écoles à ce sujet? Nous en avons cependant beaucoup d’autres bien moins utiles.
N’est-il pas nécessaire que celui qui se livre à l’intérêt commun de la société, connaisse 1.° les premiers élémens de son art? qu’il sache que c’est par l’air que toutes les plantes reçoivent leur principe de vie; que les tiges, les feuilles et les racines même sont soumises aux influences de l’atmosphère; que chacune de ces parties sont autant de suçoirs par lesquels il s’introduit, en y déposant ses sucs génératifs? 2.° Que c’est à l’humidité combinée avec la chaleur que les plantes doivent leur développement? 3.° Que les émanations solaires donnent la vie à tous les corps, en faisant fermenter les principes végétatifs qui résident dans la terre et dans l’eau? 4.° Que c’est encore à cet astre que toutes les plantes doivent le jeu admirable de la séve? 5.° Ne doit-il pas savoir aussi que les émanations solaires ne sont pas les seules qui concourent à la végétation; qu’il en est encore une autre douce et bénigne, qui s’exhale des entrailles de la terre, qui agit perpétuellement, qui tient toutes les racines dans un état de dilatation propre à se laisser pénétrer par les sucs terrestres? 6.° Qu’il sache encore que, dans le temps des frimats, où la nature paraît avoir oublié ses sujets, c’est alors que cette douce transpiration entretient les racines dans l’état de vie qu’elle communique à la tige? 7.° Qu’il sache enfin que l’intelligence humaine permet de diriger les effets que produit la combinaison de ces quatre élémens, dans lesquels, suivant les nouvelles découvertes, un grand nombre d’autres se confondent?
Quelques personnes répondront peut-être que l’agriculture est un métier assez facile de sa nature, pour n’avoir besoin d’aucune étude pour être appris.
Qu’ils voient, ces bonnes gens, ce que disent à ce sujet un grand nombre d’auteurs célèbres, entre autres Mr l’abbé Fleury, répété par Mr l’abbé Rollin!
Ces personnes, peu instruites, qui se glorifient d’avoir beaucoup d’argent, et peu de moyens pour en faire un noble usage, sont pardonnables, parce qu’elles voient tous les jours cultiver la vigne, les champs, les prés, les jardins; planter des arbres, les tailler, les greffer; récolter les fruits, les grains, les fourrages, les légumes, les raisins, et faire du vin, par des gens qui n’ont pas les premières notions de leur état.
Quant à moi, qui suis loin d’avoir la prétention de fixer l’opinion sur ce que je crois nécessaire pour le bien de mon pays, lorsque j’envisage cet art comme celui qui fournit à tous les besoins de l’État et même aux délices de la vie des personnes que nous regardons comme étant d’une condition élevée; lorsqu’enfin je l’envisage dans tous les détails d’une culture raisonnée et industrielle, j’y trouve un cours d’étude en théorie, en pratique et en morale, d’une bien vaste étendue.
LETTRE
Table des matières
De Mr de B. à M.r BARTHÉLEMI, à sa campagne de....
Genève, le....
Mon ancien et respectable ami,
VOUS vous rappelez que, l’année dernière, je fis l’acquisition, pour mon fils, de la terre de... Je vous marquai alors que je croyais avoir fait une assez bonne affaire en achetant un domaine mal administré ; mais j’étais loin de croire qu’il fût si ruiné. Les terres sont tombées dans un dépérissement effroyable depuis que Mr de L. est allé habiter Paris.
Le château, les promenades, les nappes d’eau, les jardins, enfin tous les objets d’agrément sont les seuls qui aient été soignés; toutes les fermes sont dans un état déplorable: la culture en est si mauvaise, que, cette année-ci, leur produit ne peut balancer les impôts et les charges de cette misérable administration établie par l’agent du Vendeur.
Tout est à créer pour remettre ces terres sur le pied où elles étaient du vivant de Mr de P. Mon fils paraît avoir pour cela d’assez bonnes intentions; mais il est neuf et très-neuf dans cette partie. Il vous remettra la présente, et vous témoignera de vive voix combien nous vous serons reconnaissais l’un et l’autre, si vous daignez le mettre à même de bien administrer ce commencement de fortune. Il aime, ainsi que moi, beaucoup cette situation; mais, eu l’état, nous ne pourrions nous décider à y résider, parce que rien ne serait plus ennuyeux pour nous que de vivre dans l’aisance, entourés de familles misérables.
ENTRETIEN PRÉLIMINAIRE.
Table des matières
MONSIEUR l’avocat, je suis bien flatté de la préférence que vous me donnez sur un grand nombre de gens de mérite, pour vous guider dans une carrière aussi neuve pour vous qu’elle vous paraîtra, dans son début, ennuyeuse et fatigante; mais, puisque vous avez pris la résolution de vous y livrer, je tâcherai de répondre de mon mieux à votre attente et à celle de mon vieil ami.
Tout ce que vous dites, ainsi que M. votre père, du dépérissement de cette terre, ne m’étonne nullement. De tels exemples sont fréquens, surtout lorsque ces domaines passent par succession entre les mains de gens que la fortune corrompt.
Mr D. L. n’est pas doué des qualités distinguées de son oncle, qui était, de son temps, un des plus habiles économistes du Genevois. Ce monsieur aime les plaisirs frivoles, qui ruinent sa fortune et sa santé ; mais ce n’est pas là notre affaire.
Vous me dites, Monsieur, que vous voulez remettre en valeur les terres qui dépendent de votre nouvelle acquisition. Cela est fort bien. Vous y trouverez les avantages de la fortune, et des jouissances qui équivaudront bien à celles que l’on peut goûter dans les villes; elles seront pures et exemptes de tous remords. Mais, pour vous mettre à même d’y parvenir rapidement et avec succès, nous entrerons dans tous les principaux détails d’une culture raisonnée sur des principes qui peuvent être adaptés à notre pays et à ceux de nos voisins.
Le plan de votre instruction sera dans les preuves de l’expérience que vous acquerrez par l’inspection des situations, par la connaissance des qualités des terres et des cultures. Ne craignez pas les détails minutieux, parce qu’ils sont nécessaires: ils amènent souvent de grands développemens des principes qui forment le jugement et qui sont l’unique barrière à opposer au torrent des mauvais usages.
CHAPITRE I.er
Table des matières
Dissertation sur les différentes natures de Terres.
LA première instruction de celui qui veut se livrer à l’agriculture, est celle de bien connaître les différentes qualités de terres qui composent sa propriété, afin de pouvoir leur appliquer avec succès les cultures les plus convenables, surtout pour celles qui entrent dans l’aménagement des assolemens.
Pour raisonner de la terre en observateur, il me semble pouvoir dire qu’elle n’est, en grande partie, qu’une décomposition de végétaux, de rocs plus ou moins accessibles aux influences de l’atmosphère, de vases déposées par les inondations, effets des révolutions terrestres.
Elle n’est composée que d’un sable très-menu, lié par un terreau plus ou moins mucilagineux, qui en forme un corps propre à la végétation.
Ces corps réunis sont propres à la production des végétaux, par le moyen des sucs nourriciers dont ils sont pourvus, qui se dilatent par les effets de la chaleur, de l’humidité et de l’air.
Sans la réunion de ces deux corps, tout resterait mort; et sans la réunion de la chaleur, de l’air et de l’humidité, tout serait encore neutre, parce qu’il ne pourrait s’opérer aucune transpiration.
Si le visqueux qui forme de ces sables un corps, en était séparé, la terre deviendrait infertile, comme elle l’est en certaines parties du globe.
C’est cette réunion, plus ou moins abondante, qui constitue les terres fertiles, les terres médiocrement bonnes, ou les terres mauvaises.
On peut dire encore que la terre, à la considérer comme un des quatre élémens, n’a aucune disposition première pour la végétation, sans la coopération des trois autres.
Maintenant, comme il s’agit de reconnaître la fécondité plus ou moins grande, ou la stérilité de chaque nature de terre, on peut dire avec assurance que toutes les nuances ne sont pas grandement essentielles pour en distinguer la qualité.
Les terres contiennent une assez grande quantité de sucs nourriciers; il s’agit seulement de mettre les racines à portée de pouvoir en profiter. Les terres ont des pores intérieurs; mais le plus souvent ils sont trop petits pour la filtration des eaux et la pénétration des racines; ou ils sont trop grands et quelquefois en trop grand nombre, pour que le jeu des racines puisse sucer les sucs qui leur sont propres: ce qui donne lieu de considérer les différentes terres selon qu’elles sont plus ou moins propres à la végétation, et plus ou moins fertiles.
Les terres profondes, d’un sable extrême ment fin, sont ordinairement très-visqueuses, par conséquent grasses et fortes; elles contiennent beaucoup de terreau, et sont propres à toute espèce de culture: elles se nomment terres franches. On en trouve de grises, de brunes, de blanches et de rousses. Les blanches et les grises sont les meilleures pour le froment; les autres, quoiqu’inférieures, sont néanmoins encore fort bonnes pour le grain.
Les terres calcaires sont celles qui proviennent d’une décomposition de roc de l’espèce; elles sont aussi grasses, fortes et amplement pourvues de suc nourricier. Sur les coteaux elles sont les meilleures pour la culture de la vigne.
Les terres fortes sont un mélange de calcaire et d’argile. Leur base est ordinairement glaireuse. Elles sont fertiles si elles sont cultivées avec soin.
Les crayeuses sans mélange sont ordinairement incapables de production. Il s’en trouve de différentes espèces: quelques-unes sont propres à la fertilisation des autres terres. Nous en avons dans ce pays une très-grande quantité, que l’on nomme marc, surtout en colline. Une partie est cependant en culture; mais il s’y trouve un mélange de terres végétales qui y ont été amenées par les éboulemens ou par les ravines. Elles sont, en colline, propres à la culture de la vigne blanche.
Les terres légères ou sablonneuses sont un mélange de sable et de gravier déposés par les torrens ou rivières. Le soleil évapore leur suc promptement. Le seigle y réussit passablement si les chaleurs ne sont pas trop prolongées.
Évitez donc toute recherche sur une plus ample distinction de terre; vous avez là un fondement suffisant d’opérations. Si vous en demandez davantage, vous ne saurez plus où vous fixer, parce que ces divisions s’étendant depuis la terre la plus forte, la plus grasse, jusqu’à la plus légère, on ne peut et on ne doit rien rechercher de plus.
On n’aura qu’à labourer profondément les terres fortes, par un temps convenable, et les terres légères par un temps un peu humide; donner à chacune de ces terres les cultures et les engrais qui lui sont propres, on verra que toutes les récoltes réussiront, et que le travail sera toujours amplement payé.
En principe, vous vous rappellerez que plus les terres sont mucilagineuses, plus elles contiennent de principe de vie, moins elles s’effritent par les labours d’été et par l’abondance des récoltes qu’elles produisent. Cependant, malgré toutes ces perfections, le cultivateur intelligent aura toujours soin de les conserver dans cet état de faveur par les engrais ou le repos.
CHAPITRE II.
Table des matières
DE LA VIGNE.
Ce chapitre contient tous les principes reconnus, par une longue expérience, pour être les plus conformes à la meilleure culture de la vigne.
D. M. Barthélemi, combien avez-vous de journaux de vigne dépendans de cette terre?
R. Soixante journaux: le journal composé de quatre cents toises de superficie carrée. La toise est de huit pieds de chambre, qui équivalent à huit pieds, quatre pouces, pied de roi ou de Paris.
D. Combien avez-vous de vignerons pour cultiver cette quantité de vigne?
R. Quatorze familles, indépendamment de mes gens, qui en cultivent huit journaux.
D. Quelle étendue peut en cultiver un homme seul?
R. Un journal au plus. Au reste, cette quantité doit encore être subordonnée à ses autres travaux.
D. Combien un journal peut-il rapporter de vin, commune faite de dix ans?
R. Dans un bon fonds, le rapport d’un journal de vigne en état peut se calculer sur douze à treize cents litres.
D. Toutes les vôtres sont-elles de cette catégorie?
R. Non, Monsieur; il n’y en a que quarante journaux en état; dix sont susceptibles de se rétablir, les dix autres ne le sont pas; je serai forcé de les faire arracher pour les renouveler.
D. Elles ne reposent donc pas sur un bon sol?
R. Quatre journaux seulement reposent sur un bon sol, qui est une terre calcaire; et la terre des six autres est un marc épuisé.
D Par ces seuls motifs, vous vous proposez de faire arracher ces dix journaux de vigne? Vous ignorez peut-être ce qu’il en coûte pour de semblables opérations? Cette idée me fait trembler pour les miennes qui sont dans le même état. Cependant un habile vigneron que j’ai consulté, m’a assuré qu’en les fumant abondamment et leur donnant de profonds labours, et répétant les binages en temps convenable, elles pourront se rétablir en cinq ou six années.
R. Il est bien possible qu’il vous ait dit vrai.
D. Mais comment l’entendez-vous donc, M. Barthélemi? Vous venez de me dire que vous en avez dix journaux qui exigent d’être arrachées; elles sont, d’après votre description, semblables à celles qui m’intéressent si fortement. Vous croyez qu’il soit possible de les rétablir en moins de cinq à six ans, et vous ne pouvez en faire autant aux vôtres?
R. Je dois connaître, Monsieur, tout ce qu’il en coûte pour arracher et replanter une vigne; mais je sais aussi, par expérience, que celles dont je vous parle ne peuvent se réparer qu’imparfaitement, en suivant les méthodes ordinaires, et que même la dépense excéderait encore celle à faire pour les arracher et les replanter.
Tout bon économiste doit, avant de commencer une réparation, avoir fait un compte très-détaillé de sa dépense, en la comparant au produit qu’il doit en tirer.
D. Avec d’aussi beaux calculs, vous allez cependant vous exposer à perdre pendant cinq à six années le revenu de dix journaux de vigne.
R. Cela est juste, Monsieur, et le revenu en vin sera même perdu pour un plus long temps, comme vous le verrez dans le cours de ce chapitre.
Prélude du dépérissement d’une vigne; causes qui nécessitent son renouvellement.
D. Comment la vigne a-t-elle pu s’épuiser dans le bon fonds où vous dites que sont ces quatre journaux!
R. Sa perte provient de cette quantité de chiendent que l’on nomme gramen, qui en a épuisé toute la substance végétale.
D. Ne pourriez-vous pas la rétablir par les engrais, et en même temps arracher ce maudit gramen?
R. Oui, Monsieur, la chose est praticable; mais, en même temps, elle devient beaucoup plus coûteuse et peut être dangereuse.
D. Je ne puis comprendre comment une opération qui se fait tous les jours peut être dangereuse et plus coûteuse que celle d’arracher et replanter.
R. Pour que vous puissiez saisir les motifs qui m’obligent à faire arracher cette vigne, il faut que vous sachiez que la racine de cette plante graminée est à la fois pivotante et traçante; qu’elle pénètre en pivotant, pendant qu’elle trouve de substance, dans les terres et fentes de roc calcaire; n’en trouvant plus, elle s’étend ensuite en traçant au-dessous des racines des ceps, auxquels elle dérobe toute la nourriture.
D. Il me paraîtrait qu’en rompant cette vigne assez profondément, par un temps sec, cette opération devrait faire périr celle racine qui se trouverait rompue à dix à douze pouces de profondeur.
R. Ce moyen, Monsieur, n’est pas suffisant, parce que cette racine se prolonge autant qu’elle peut pénétrer dans les bonnes terres et surtout dans celles calcaires; et si, par le labour que vous aurez fait, vous n’en avez pas extirpé l’extrémité, ce travail sera nul, parce que ce bout restant même à une profondeur de dix à douze pouces, se reproduira bientôt en surface, par l’effet des engrais que vous aurez été obligé de donner à ces ceps pour réparer les pertes qu’ils auront éprouvées par cette espèce de déchaussement; et même si vous n’avez le plus grand soin de l’enlever de dessus le sol, aux premières pluies elle poussera des racines à chaque nœud, quoique le soleil l’ait desséchée pendant plusieurs mois.
Cela est d’autant plus vrai, que, l’année dernière, après avoir fait brûler sur le sol même une très-grande quantité de cette herbe, quelques parties n’ayant pas été entièrement consumées, se sont régénérées et ont poussé, dans l’intervalle de quatre mois, des racines de cinq à six pouces de profondeur.
D. Il n’y a donc pas d’autre remède, pour se débarrasser de cette méchante herbe, que d’arracher la vigne en minant le terrain?
R. C’est le parti le plus sage à prendre lorsque votre vigne est épuisée par cette racine et par vétusté. Si cependant elle n’en est pas entièrement infectée, et que les ceps soient encore assez vigoureux pour supporter une fouille sous leurs racines, vous devez alors faire usage de ce moyen.
Par cette méthode, vous devez juger combien il doit en coûter, si, pour jouir promptement, vous faites cette opération à une vigne qui en soit complettement gazonnée; à moins cependant que la terre végétale de ce sol n’ait que peu de profondeur, que sa base ne soit marc ou terre froide: dans ces deux cas, la racine de ce gramen ne dépassera pas la profondeur de la couche de bonne terre; par les labours elle pourra facilement s’extirper et se détruire entièrement au moyen d’un binage donné à la séve du mois d’août.
D. Comment se fait-il, Monsieur, que vous qui apportez tant de soins à la culture, vous ayez laissé propager une si mauvaise plante?
R. Vous savez, Monsieur, combien les vignes ont souffert, ces dernières années, des intempéries qui ont fait périr une grande partie des ceps.
Cet accident, réitéré jusqu’en 1817, a paralysé les soins du propriétaire et a découragé le cultivateur, surtout dans des positions telles que celle-ci, qui est dépourvue de population.
Ainsi il ne faut point être étonné si, en certains cantons, on trouve des vignes en très-mauvais état, parce qu’il faut du temps et des bras pour les réparer, au lieu que deux ans de mauvais travaux ou une intempérie suffisent pour les détruire ou les ruiner pour longues années.
Choix du plant à faire pour planter une vigne, en raison de la qualité du terrain.
D. Dans ce mauvais fonds, que vous dites être un marc graveleux, quel lignage vous proposez-vous d’y mettre?
R. Du blanc, de l’espèce que l’on nomme jacquère.
D. Pourquoi donnez-vous la préférence au blanc et surtout à la jacquère, que l’on dit être un vin beaucoup inférieur à la verdane ou mondeuse blanche?
R. Le noir ne prospère jamais dans nos terrains graveleux, non plus que la mondeuse blanche. Ces ceps exigent une terre substantielle, au lieu que la jacquère se plaît dans les terrains graveleux, presque aussi bien que dans les calcaires; mais il faut souvent proviguer, parce qu’elle y vieillit promptement.
D. J’ai cependant observé des ceps blancs beaucoup plus vigoureux que les noirs, quoique plantés sur le même sol.
R. Si c’est sur marc ou terre graveleuse, vous avez dû en même temps reconnaître que ces ceps blancs, si vigoureux, n’étaient pas d’un âge au-delà de cinq à six années, à moins que ce ne fût une plantation nouvelle, parce que la végétation du lignage blanc étant toujours plus forte que celle du noir, dans ces qualités de terre elle l’épuise facilement, et ne peut par conséquent y veillir au delà de ce terme, à moins que l’on ne fume souvent.
Méthode que l’on doit suivre pour arracher et replanter une vigne.
D. Quelle méthode emploîtez-vous pour faire cette plantation?
R. Cette opération étant dispendieuse, outre les soins que l’on doit y apporter, elle ne peut donc se faire que progressivement. Comme le terrain n’est pas très en pente pour craindre, pendant l’hiver, des éboulemens qui sont souvent causés par de grandes pluies ou la fonte des neiges, aussitôt après la récolte, je ferai arracher une partie de cette vigne, par un bon minage de vingt pouces de profondeur. Au printemps, cette partie sera cultivée en pommes de terre, et fumée abondamment, pour ameublir autant que possible le marc porté en surface. La seconde année, elle sera cultivée en froment, sur lequel on semera du trèfle. La cinquième année, aussitôt que le sarment aura atteint sa parfaite maturité, je me hâterai, si le temps le permet, de faire planter.
Cette plantation se fera tout simplement avec des sarmens bien choisis, coupés aux ceps les plus vigoureux, en laissant à la taille un pouce et demi de bois de deux ans. Elle se fera par un second minage à fossé renversé, de vingt pouces de profondeur, sur quatre pieds de largeur. On aura soin de mettre au fond du fossé trois à quatre pouces de terre bien ameublie. Après cela, on couchera les sarmens bien en ligne. Si l’on a des fagotins, des feuillages ou du bois, on en garnira le fossé avant de le recouvrir, ce qu’il faudra faire avec beaucoup de précaution, en émiétant autant que possible la terre à mesure.
Les ceps en bon fonds doivent avoir une distance les uns des autres de quatre pieds au moins; et dans les terrains graveleux ou marc, de trois pieds. Cette distance doit être diminuée des deux tiers pour placer vos sarmens, parce qu’il est rare qu’il n’en périsse pas une grande quantité si le printemps est sec; mais s’il est humide, que les sarmens n’aient pas été endommagés en recouvrant, et que la terre qui couvre les boutons ait été bien ameublie, il est difficile qu’une plantation de l’espèce périsse au renouvellement de la séve d’août.
Si votre plantation se fait au printemps, vous devez avoir soin de couper vos sarmens avant la séve montante, les faire tremper quelque temps auparavant dans de l’eau grasse qu’il faudra renouveler tous les cinq à six jours, pour conserver à la taille sa verdure, qui est une preuve qu’elle n’est pas altérée, et que la peau n’en est pas détachée; car, si cela arrivait, les boutons ne vaudraient rien.
Avant de mettre tremper les sarmens, s’ils n’ont pas du bois de deux ans, il faut couper le bas près du premier nœud, parce qu’étant au-dessous du premier bouton, il est absoment inutile, et peut, en se cariant, faire périr le jeune cep; s’ils ont du bois de deux années, ils reprendront mieux que ceux qui n’en ont point, parce que les pores du crochet étant plus resserrés, il perdra moins de séve, et qu’entre le vieux bois et le nouveau il y a une quantité de petits yeux qui produisent des racines; et plus il y en aura, mieux ce sera.
En faisant ces plantations au printemps, il faut, à toute bonne fin, pour les prémunir contre la sécheresse, placer une rave à la taille de votre crochet, ou la garnir avec des cendres de lessive.
Dès que vos jeunes ceps auront poussé des jets de dix à douze pouces de long, il faudra en pincer le bout, et en faire autant l’année suivante en les ébourgeonnant; ne leur laisser alors que ce qui leur est absolument nécessaire; et s’il en repousse de nouveaux, il faudra en faire encore autant. Ces petits soins, qui ne coûtent presque rien, feront réussir votre plantation, et accéléreront de plusieurs années son rapport. 2