Czytaj książkę: «Incompris»
Florence Montgomery
Incompris

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316273
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
I
CHAPITRE II
II
CHAPITRE III
III
CHAPITRE IV
IV
CHAPITRE V
V
CHAPITRE VI
VI
CHAPITRE VII
VII
CHAPITRE VIII
VIII
CHAPITRE IX
IX
CHAPITRE X
X
CHAPITRE XI
XI
CHAPITRE XII
XII
CHAPITRE XIII
XIII
CHAPITRE XIV
XIV
CHAPITRE XV
XV
CHAPITRE XVI
XVI
CHAPITRE XVII
XVII
CHAPITRE XVIII
XVIII

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
INCOMPRIS
Un homme n’est rien tout seul, il n’est quelque chose que par les sympathies qui sont en lui et par celles qu’il réveille dans les autres.
BALLANCHE.
I
Table des matières
IL pleuvait à torrents, les champs, les pelouses, les jardins de l’antique château de Wareham étaient inondés, ses toits, ses tourelles ruisselaient de toute part.
Depuis le déjeuner, deux belles petites têtes frisées se pressaient contre les vitres de la chambre des enfants, et deux paires de jolis yeux contemplaient avec anxiété le ciel si peu clément et le cours rapide des nuages. Humphrey, l’aîné, disait à demi-voix à son frère:
— Quel malheur que le temps soit si vilain aujourd’hui!
Le père de nos petits amis est attendu et il avait permis à ses fils de venir à sa rencontre.
— Et le coupé, ajoutait-il après un moment de réflexion, est trop petit pour qu’il y ait de la place pour Mlle Virginie. Nous y serions allés seuls!.....»
En effet, s’ils avaient promis de se tenir bien tranquilles, de ne pas monter sur les roues, de ne pas descendre d’un saut, avant que la voiture fût arrêtée, de ne faire aucune espièglerie, ils eussent été confiés au vieux Pierre, le cocher. Quel bonheur!
Être délivré de la surveillance de Virginie pendant une heure ou deux, quel plaisir, quelle joie!
Cette bonne Virginie semblait être créée pour trouver des obstacles à toutes les distractions; pour prévoir le danger où ses jeunes élèves n’en voyaient aucun, et pour interrompre de ses éternels: Ne faites pas ceci, ne touchez pas cela, le cours brillant de leurs jeux enfantins.
Pauvre Virginie! si on l’eût traduite à la barre du tribunal d’Humphrey et d’Émile, elle eût été condamnée aussitôt, sans même le bénéfice des circonstances atténuantes. C’était pourtant une femme bonne et sensée, mais la responsabilité de la charge qui lui avait été confiée surexcitait quelquefois son tempérament nerveux.
Nos petits amis avaient perdu leur mère, leur père vivait presque toujours éloigné de la maison, et Virginie s’irritait souvent à la vue de la témérité des deux frères, qui s’inquiétaient fort peu du danger, se souciaient encore moins de ses conséquences et étaient sourds aux prières et aux réprimandes.
Émile, le plus jeune, était assez sage, comme Virginie le répétait sans cesse à lord Duncombe. «Lorsqu’il est seul, disait-elle, c’est un petit agneau, mais Humphrey!.....» Les paroles expiraient alors sur les lèvres de Virginie, qui se contentait de lever les yeux au ciel en poussant un soupir.
Lord Duncombe était membre du Parlement. Il habitait Londres pendant la session, et ne venait au château que du samedi au lundi. Ses enfants le voyaient donc fort peu à cette époque de l’année, et durant ses courtes visites, il était littéralement accablé par les plaintes qui lui étaient faites sur la conduite de son fils aîné.
Humphrey avait grimpé aux arbres; il avait essayé de sauter sur les allées du jardin, en s’élançant de hauteurs démesurées; il s’était glissé dans l’écurie, jusque sous les pieds des chevaux; il avait été s’asseoir dans le chenil, avec le limier; un beau jour, enfin, il était tombé dans la mare voisine.....
Mais ce qui désolait le plus Virginie, c’est qu’il entraînait son frère dans tous ses ébats: ce que faisait Humphrey, Émile l’imitait aussitôt, et, où Humphrey allait, Émile était prêt à le suivre. «Pourtant, ajoutait Virginie, le tempérament d’Émile ne ressemble pas à celui de son aîné.»
Humphrey, doué d’une nature plus robuste, semblait être cuirassé contre le froid, la toux et les maladies. Émile, au contraire, plus délicat, avait une tendance à la faiblesse de poitrine, ce qui nécessitait des soins continuels et assidus. Il fallait éviter de l’exposer au vent du nord, à l’humidité et aux courants d’air. D’une nature timide et douce, d’un caractère attachant et affectueux, c’était bien l’enfant dont se réjouit le cœur d’un père; aussi l’affection de M. Duncombe lui était-elle plus entièrement acquise.
Feu lady Duncombe, qui avait observé la partialité de son mari pour leur plus jeune fils, la lui reprochait souvent.
«Émile est d’une nature si câline et si tendre,» répondait toujours le père, en soulevant le baby dans ses bras et en caressant de la main la petite tête frisée qui se cachait aussitôt sur son épaule avec des cris de joie. «Si je prenais Humphrey pour l’embrasser ainsi à mon aise, il se débattrait pour descendre et grimper sur n’importe quel objet qu’il trouverait à sa portée.»
C’est que lady Duncombe, avec cet instinct plus développé chez une mère, songeait qu’Humphrey était plus âgé, partant, qu’il était plus turbulent, et qu’on ne pouvait exiger de lui la tranquillité d’un tout jeune enfant; mais elle sentait qu’il était aussi affectueux qu’Émile, quoiqu’il manifestât ses sentiments d’une manière tout opposée. Lord Duncombe, préoccupé des graves affaires de l’État, trouvait, en rentrant au foyer, plus de joie dans les caresses d’un fils qui s’endormait sur ses genoux.
Lady Duncombe se souvenait aussi que, pendant trois ans, Humphrey avait été son seul enfant, sa seule consolation. Les manières énergiques, le caractère décidé et même hardi du petit garçon plaisaient plus à son cœur maternel que les câlineries d’Émile.

Lorsque vivait cette tendre mère, elle était bien heureuse de voir son jeune étourdi se précipiter dans la pièce où elle se tenait et bondir sur ses genoux. Rarement il manquait de tomber, de se frapper contre une chaise, de renverser, en éclatant de rire, la boîte à ouvrage de sa maman, ou bien encore de salir le canapé avec ses petites bottes. Mais qu’était-ce que tout cela pour une mère, lorsqu’elle sentait sur ses joues les baisers ardents de son fils et que ses petits bras bien-aimés se pressaient autour de son cou? Ne savait-elle pas qu’il y avait un cœur très aimant sous cette apparence d’étourderie et d’impétuosité ?
Que lui importait, en effet, qu’il oubliât promesses et remontrances, s’il pensait toujours à elle? Que lui importait qu’il ne parût faire attention à personne ou à rien, si les regards et les baisers de sa mère suffisaient à son cœur d’enfant?
Il fut triste et déplorable pour Humphrey Duncombe le jour où sa mère lui fut enlevée; où la maladie de langueur dont elle souffrait depuis longtemps se termina si fatalement; où cet œil, déjà voilé, fixa sur lui un dernier regard d’amour; où des mains amaigries et diaphanes le pressèrent une dernière fois contre la poitrine sur laquelle il ne devait plus cacher sa petite tête, en sanglotant, au récit de ses chagrins.
Accablé par le coup terrible qui l’avait frappé, lord Duncombe put à peine voir ses enfants pendant les jours qui suivirent cette perte cruelle. Lorsqu’il se retrouva auprès d’eux, il s’étonna de voir Humphrey si peu changé. Toujours bruyant, étourdi et affolé, on eût dit qu’il avait oublié le malheur si récent. qui l’avait frappé. Émile a plus de cœur, pensait alors son père, en regardant Humphrey sous ses habits de deuil s’ébattre avec les agneaux dans la prairie.
Le baronnet jugeait son fils sur les apparences. Il ne le voyait que dans les moments d’insouciance, lorsque la nature reprenait ses droits et que la légèreté de l’enfance avait un instant chassé la pensée de sa mère. Il ne voyait pas Humphrey quand le souvenir de la chère défunte lui revenait à l’esprit et que l’émotion lui faisait changer de visage. Il ne l’avait jamais entendu prononcer le nom si doux de sa mère d’une voix entrecoupée par les sanglots, et ne l’avait jamais vu courir au salon pour lui confier, comme autrefois, le plan de quelque nouveau jeu, et s’arrêter soudain, les yeux pleins de larmes, devant le canapé où elle ne l’attendrait plus. Étonné de ne plus trouver ce cœur toujours disposé à l’entendre, ces bras toujours prêts à l’étreindre, le pauvre enfant restait un instant les mains pendantes, puis se sauvait tout à coup, et courait bien loin, comme pour échapper à sa douleur.

Celui qui est au ciel, et dont la Providence veille sur toutes les créatures, savait seul ce qui se passait dans l’âme du petit garçon. Oui, Dieu seul, hélas! voyait l’oreiller trempé de larmes et entendait les sanglots qui, dans le silence de la nuit, s’échappaient de la poitrine de l’enfant, avec ce cri de douleur: «Oh! mère, mère, que ferai-je sans toi!»

CHAPITRE II
Table des matières
II
Table des matières
Lady Duncombe avait quitté ce monde dix-huit mois environ avant le jour où les deux petits spectateurs, que nous avons décrits, considéraient par la fenêtre, avec une si grande anxiété, la pluie qui tombait à torrents.
Émile avait presque entièrement oublié sa mère, mais Humphrey conservait son souvenir, comme au lendemain du coup qui l’avait frappé.
Il arrivait bien que, pendant des semaines, des mois même, ses pensées s’arrêtaient moins souvent sur la chère défunte; mais tout à coup un objet insignifiant, une fleur, un livre ou quelque chose qui avait appartenu à sa mère, ravivait son chagrin; sa petite poitrine se gonflait alors, sa jolie tête frisée s’inclinait et ses beaux yeux bleu foncé étaient obscurcis par des pleurs.
Il y avait dans le salon, toujours fermé depuis la séparation, un portrait en pied de lady Duncombe, tenant Humphrey entre ses bras. Dans ses moments de douleur, ou lorsque Virginie était fâchée contre lui, l’enfant entrait furtivement dans la pièce sombre, et, prenant sur le parquet la même pose que dans le tableau, il lui semblait sentir encore les bras de sa mère autour de son cou et les battements du cœur contre lequel il avait si souvent appuyé sa tête.
A certains jours, lorsqu’on retirait les meubles du salon pour les épousseter, que les volets étaient ouverts, que le soleil brillait dans la pièce, on pouvait voir les deux petits frères debout, les bras entrelacés, contemplant tous deux les traits bien-aimés de leur mère, tandis que l’aîné racontait au plus jeune les souvenirs qu’ils lui rappelaient.

Émile éprouvait pour Humphrey le plus profond respect, l’admiration la plus sincère. Un grand garçon de sept ans, qui porte des culottes, est toujours un objet de vénération pour le bambin de quatre ans. Malgré ces visites au portrait, l’imagination d’Émile ne lui présentait guère le salon que comme une pièce toute noire, à peu près abandonnée.
Son respect grandissait pour Humphrey à mesure qu’il l’écoutait faire l’ardente description du bonheur qui régnait autrefois dans la maison. «Quand venait la soirée, disait Humphrey, le salon était éclairé par de brillantes lumières, et leur mère, élégamment vêtue, recevait les nombreux amis de la famille.»
Le petit Émile ne se faisait pas une idée très précise de cette mère, dont Humphrey lui parlait sans cesse avec des expressions si tendres; mais il sentait que l’amour maternel devait être quelque chose de très beau et de très doux.
Émile était pénétré du sentiment de son infériorité à l’égard de son frère dans ce culte et ce respectueux amour; une sorte de honte saisissait son jeune cœur lorsqu’une de leurs conversations se terminait brusquement par ces paroles presque dédaigneuses du frère aîné :
«Mais, à quoi bon essayer de te faire comprendre ce qu’était notre mère, puisque tu ne te souviens plus d’elle!»
Une certaine tristesse obscurcissait à la fois le joli petit visage d’Émile, qui avouait humblement son ignorance.
Ces deux enfants semblaient n’avoir qu’une même âme; les sentiments de l’un complétaient les sentiments de l’autre. Craintif par nature, Émile se montrait effronté lorsque son frère le soutenait; obéissant et soumis quand il était seul, s’il était sous les yeux d’Humphrey, il bravait Virginie et devenait malicieux, taquin, turbulent comme lui. La pauvre institutrice avait appris longtemps, à ses dépens, que l’union fait la force, ses nerfs avaient été plus d’une fois agacés par les espiègleries des deux frères.
Au moment où commence notre histoire, elle avait décidé qu’Humphrey pourrait aller à la rencontre de son père s’il consentait à se vêtir ainsi que l’exigeait la saison. Le petit garçon avait accepté, à la condition qu’Émile viendrait avec lui. Mais Virginie était d’une ténacité inébranlable. Les vêtements les plus chauds n’empêchaient pas Émile de s’enrhumer; elle ne le savait que trop, hélas! par de fatales expériences; aussi prononça-t-elle l’arrêt définitif: Humphrey irait seul, ou tous les deux resteraient à la maison.
— Ne pars pas, Humphrey, fit le petit Émile d’une voix suppliante, tandis que les deux jeunes frères se tenaient contre la vitre; ce serait si ennuyeux de rester seul avec Virginie!...
— C’est une vieille grondeuse, elle se fâche toujours, murmura Humphrey; maisn’aie pas peur, mon petit frère, je resterai avec toi, et pour, que le temps passe plus vite, nous allons nous amuser à compter les gouttes de pluie.
Les deux enfants, appuyés l’un contre l’autre, demeurèrent presque immobiles. Leur intéressante occupation eut l’effet désiré ; une demi-heure fut bientôt écoulée, le coupé était déjà au milieu de la grande avenue, avant qu’ils l’eussent aperçu.
— Qu’y a-t-il donc? s’écria tout à coup Virginie, à la vue des sauts de joie d’Humphrey.
— Voici papa! Papa est arrivé ! Puis, sans ajouter une parole, il sortit précipitamment de la chambre en battant des mains.
— Monsieur votre père? interrompit Virginie, eh bien, attendez un peu, donnez-moi le temps de vous arranger les cheveux.
Mais Humphrey était déjà loin. On entendait ses bonds sur l’escalier, car on n’avait jamais pu obtenir de lui qu’il descendît les marches sans en franchir au moins deux à chaque enjambée.
Émile, toujours moins vif, fut saisi au passage par Virginie, il eut les cheveux brossés en dépit de tous ses efforts. L’enfant atteignit la porte du vestibule au moment même où la voiture s’arrêtait. Les deux frères dansaient de joie et cabriolaient, tandis qu’un grand monsieur, à l’aspect assez sombre, se débarrassait de son manteau en montant le perron.
Il s’arrêta pour donner un baiser aux deux aimables visages qui lui tendaient les joues.
— Eh bien, chers enfants, dit-il, comment allez-vous? Quel accident est arrivé cette semaine? Vous êtes-vous cassé un bras ou une jambe, depuis lundi dernier?
Les petits garçons étaient si occupés de leur père, qu’ils ne virent pas qu’un jeune homme l’accompagnait.
Lord Duncombe leur dit en riant:
— Comment! vous ne dites rien à ce Monsieur? Vous ne le reconnaissez donc pas?
Humphrey examina attentivement les traits da l’étranger, une rougeur subite couvrit son visage et il répondit avec émotion:
— N’est-ce pas l’oncle Charles? qui est venu nous voir, une fois, il y a bien longtemps, avant de partir pour un grand voyage en mer, et avant.....
— Oui, fit brusquement le baronnet. Je ne te croyais pas une si bonne mémoire. Qu’en pensez-vous, Charles? ajouta-t-il en se tournant vers son beau-frère; mais Émile n’était encore qu’un baby, lors de votre dernière visite.» Là-dessus, élevant son plus jeune fils entre ses bras, il interrogea son parent d’un regard plein de fierté paternelle.
— Quelle ressemblance! s’écria Charles.
— Je m’en effraye quelquefois, repartit lord Duncombe en remettant le petit garçon à terre. Voyez, continua-t-il, en suivant avec le doigt les veines bleues sur le front délicat d’Émile et en montrant la rougeur de ses joues.
Humphrey n’avait pas perdu un mot de la conversation. Pendant que son père couvrait son frère de baisers, il s’approcha de son oncle, lui prit doucement la main le regardant avec une confiance affectueuse.
— Tu es un bon petit homme, reprit l’oncle Charles qui caressa son aimable neveu; nous étions bien amis la dernière fois que nous nous sommes vus. Puis, soulevant le visage de l’enfant pour en examiner les traits, il ajouta à demi-voix: Il ne ressemble pas du tout à sa mère!
L’heure de la toilette pour le dîner étant venue, les petits garçons montèrent à la chambre de leur père, pour l’aider à s’habiller, ou plutôt afin de l’en empêcher.
Émile s’empara du sac de voyage, espérant y trouver quelque chose d’intéressant ou de beau. Humphrey se mit à vider les poches du grand paletot que son père venait de quitter. Un bruit suspect fit retourner le baronnet.
— Que fais-tu là, Humphrey? s’écria-t-il en courant vers son fils.
Un énorme couteau de poche, à plusieurs lames, qu’il avait réussi à ouvrir, s’échappa des mains du petit garçon, qui voulait en essayer le tranchant sur ses ongles.
Après un silence et une tranquillité dont sir Duncombe commençait à s’étonner.
— Humphrey! cria-t-il, malheureux enfant! Veux-tu bien poser ces rasoirs!
Par la glace de la cheminée, il avait aperçu le visage de son fils, tout badigeonné de savon, juste au moment où le jeune fou allait commencer l’opération dont les suites eussent bien pu être fatales. Toute faute mérite un châtiment. Humphrey fut envoyé à Virginie pour qu’elle lui lavât la figure. Mais après sa toilette, il fit une glissade, à cheval, sur la rampe du grand escalier, pour rattraper le temps perdu, et entra dans la bibliothèque avec son père et Émile.

L’oncle Charles, dont la toilette s’était faite sans émotions, attendait depuis quelques instants.
La cloche du dîner sonna presque aussitôt, toute la famille se dirigea vers la salle à manger. Le baronnet se plaçait toujours à table entre ses enfants, à qui il donnait, à tour de rôle, un bon morceau ou une friandise de son assiette.
Le dîner avait été moins bruyant qu’à l’ordinaire, lorsque Humphrey rompit le silence.
— Papa! dit-il, c’est aujourd’hui l’anniversaire de la naissance de Guillaume.
Le pauvre domestique, mis sur le tapis de la conversation d’une manière aussi inattendue, rougit de confusion, laissant presque tomber le plat qu’il allait poser devant son maître.
«Il a vingt-deux ans aujourd’hui, continua l’enfant terrible, il me l’a dit ce matin.»
Le baronnet essaya de manifester un grand intérêt à cette importante nouvelle.
«A quelle heure êtes-vous né, Guillaume?» reprit Humphrey en s’adressant au valet de chambre qui s’était réfugié dans un coin d’où il faisait au jeune espiègle des signes désespérés, dans le vain espoir de mettre fin à son supplice.
Le baronnet tendit un morceau de turbot à son fils, pour ralentir, au moins, son flux de paroles. Mais Humphrey n’eut pas plutôt achevé ce que lui avait servi son père, qu’il posa son coude sur la table, appuya son menton dans sa main et reprit:
«Papa, que comptez-vous donner à Guillaume pour sa fête?»
L’oncle Charles baissait de plus en plus la tête sur son assiette pour cacher son fou rire.
«Je sais ce qui lui ferait plaisir, déclara le petit lutin, il me l’a dit.»
L’infortuné domestique eût voulu s’enfuir, mais l’inexorable maître d’hôtel lui présenta une sauce qu’il dut se résigner à offrir au baronnet.
«Je lui ai demandé, continua Humphrey, tout fier d’être dans les confidences de Guillaume, ce qu’il aurait désiré pour son cadeau de fête et il me l’a dit. N’est-ce pas, Guillaume, que vous me l’avez dit?»
A cette attaque, par trop directe, Guillaume prit son élan vers la porte, malgré les coups d’œil sans pitié du maître d’hôtel, qui lui faisait signe de retirer les assiettes.
L’oncle Charles éclata de rire et la porte se ferma bruyamment sur la victime qui s’enfuyait.
—- Il ne faut pas causer ainsi à table, Humphrey, lui dit son père. Ton oncle et moi n’avons pu échanger une parole. Je vous assure, mon ami, ajouta sir Duncombe, à demi voix et en s’adressant à son beau-frère, que je suis continuellement sur le qui-vive avec ces enfants. Je ne sais jamais ce qu’ils vont dire.
A la grande joie de Guillaume, la conversation de ces messieurs roulait sur la politique lorsqu’il reparut, Humphrey était absorbé dans l’arrangement d’une armée dont il avait formé les combattants imaginaires avec des boulettes du pain de son père.
Un silence se fit pendant lequel lord Duncombe sembla réfléchir, puis il éleva la voix.
— Voudriez-vous m’aider à faire les honneurs de mon dîner de la semaine prochaine? dit-il à son beau-frère. Cela me rendrait un véritable service. Il y aura deux ans bientôt que je n’ai fait aucune politesse à mes aborigènes, et il est indispensable d’entretenir de bons rapports avec ses électeurs.
«Quel grand mot! Qu’est-ce que cela veut dire?» murmurait Humphrey, qui semblait être tout entier à sa grave occupation. Il termina une dernière tranchée, planta, au sommet, une branche de persil, en guise d’étendard, puis, relevant soudainement la tête, il demanda à son père.
— Qu’est-ce donc que des abo — abo — aborig —...?
— Des aborigènes? fit l’oncle Charles. Ce sont des sauvages, moitié hommes, moitié bêtes.
— Et papa les invite à dîner? repartit Humphrey en ouvrant ses grands yeux étonnés.
— Oui, répondit l’oncle, que la plaisanterie amusait. Quelle surprise pour toi et pour Émile, n’est-ce pas?
— Oh! papa, papa, s’écria Humphrey en sautant de sa chaise et en folâtrant autour de la table, permettez-nous d’assister à ce dîner, avant même d’en parler à Virginie?
— Nous verrons cela, observa le baronnet. Les petits garçons comme vous, qui ne savent pas retenir leur langue, sont quelquefois bien gênants. Mais si vous n’assistez pas au dîner, vous descendrez au moins dans la bibliothèque, où vous pourrez voir les convives.
On en était au café. Virginie apparut à la porte, et, de sa voix désagréable, elle dit aux enfants:
«Allons, Monsieur Humphrey, Monsieur Emile, venez, l’heure du repos a sonné ; vous avez sommeil. »
Les enfants obéirent, mais à regret, car la conversation devenait de plus en plus intéressante, Humphrey surtout avait encore cent questions à poser sur les aborig...
Ils montèrent, et Virginie les suivit de peur de quelque nouvelle folie.
Leurs pensées étaient si absorbées par les sauvages, moitié hommes, moitié bêtes, qu’ils furent, ce soir-là, plus raisonnables qu’à l’ordinaire. Ils se mirent au lit avec une sagesse inaccoutumée, Virginie se retira peu après, en poussant un soupir de satisfaction.
— Quel bonheur! la voici partie, dit Humphrey, dès que la porte de leur chambre fut refermée, nous allons pouvoir causer à notre aise de ces hommes extraordinaires.
— Oh! Humphrey, fit le petit Emile d’une voix suppliante, ne parlons pas de cela maintenant, Virginie a éteint la bougie; il fait si noir!... Ou bien, donne moi ta main afin que je la serre très fort et que je sente que tu es auprès de moi!
— Puisque tu as si peur, nous ne causerons pas ce soir, reprit Humphrey, d’un petit ton protecteur. Tu as raison du reste, il vaut mieux nous endormir en songeant à nos anges gardiens; demain, quand il fera grand jour, nous causerons des hommes sauvages. Bonsoir, Emile.
— Bonsoir, Humphrey, répondit le petit frère. Et le sommeil ne tarda pas à clore les paupières des deux jolis enfants.
Charmantes créatures, une mère aimante ne se penchera plus vers vous, épiant votre repos, murmurant une bénédiction, déposant sur votre front le baiser de l’amour maternel!
Les agneaux, dans la bergerie, dorment auprès de la brebis vigilante; les oisillons dans leurs nids se cachent sous l’aile tendre de leur mère. Mais vous, chers petits anges, qui veillera sur vous?... pauvres enfants!

Darmowy fragment się skończył.