Czytaj książkę: «Fenêtre sur le passé»
Fernand Fleuret
Fenêtre sur le passé

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300838
Table des matières
AVERTISSEMENT
LA COMTESSE DE PONTHIEU
HISTOIRE D’OUTREMER
AMIS ET AMILES
COMMENT JOSEPH REPRIT ASSENETH D’ADORER LES IDOLES
DE LA PÉNITENCE D’ASSENETH ET DE LA CONSOLATION DE L’ANGE; COMMENT IL VINT DES CIEUX EN LA CHAMBRE D’ASSENETH, LUI PARLA ET LA RÉCONFORTA DOUCEMENT.
DE LA TABLE ET DU MIEL QU’ASSENETH PLAÇA DEVANT L’ANGE, ET COMMENT L’ANGE BÉNIT ASSENETH.
DE LA BÉNÉDICTION DES SEPT CIERGES ET DU MARIAGE D’ASSENETH SELON L’HISTOIRE.
C’EST LE ROMAN DU LACS D’AMOUR
C’EST LE FILS A L’ENFANT PRODIGUE
LE SONGE DU CENTAURE
L’HOMME A L’ÉPÉE
CINÉMA
LA NUIT DE NOËL
LA FLEUR MERVEILLEUSE
DANS UN VIEUX FAUBOURG DE NANTES
LA VOIX DES ILES
LA BELLE ZORAÏDE
AVERTISSEMENT
Table des matières
Les trois premiers Contes de ce Recueil sont des traductions ou adaptations. Dans sa jeunesse, l’auteur s’appliquait à ces travaux pour se former dans l’art de conter selon la tradition de sa langue et de son pays.
La COMTESSE DE PONTHIEU est une nouvelle en prose du XIIIe siècle, rédigée en dialecte picard; AMIS ET AMILES, une hagiographie romanesque transposée du latin en dialecte champenois du XIIIe siècle, également. Quant à l’histoire d’ASSENETH, elle est l’œuvre de juifs chrétiens, recueillie par Vincent de Beauvais dans son Speculum historiale, et traduite au XIVe siècle par Jean de Vignay, religieux hospitalier. On y voit Joseph y faire figure de Messie. comme dans l’Ancien Testament, et son épouse Asseneth celle de la Vierge avec l’Annonciation angélique.
Les Contes qui suivent sont de l’invention de l’auteur. On verra qu’il s’est plu à jouer sur différents claviers avant de se servir de l’instrument d’aujourd’hui. Il laisse aux lecteurs le soin d’en tirer une conséquence; mais il dédaigne l’insinuation de pastiche, chère aux oisons qui portent avec gravité une plume passée dans les narines, et barbottent avantageusement de toutes choses dans la basse-cour du Journalisme.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays, y compris la Russie.
LA COMTESSE DE PONTHIEU
Table des matières
HISTOIRE D’OUTREMER
Table des matières
Au temps passé, il y eut un comte de Ponthieu, homme sage et bon chevalier, qui aimait fort le métier des armes et les pompes du monde.
En ce même temps vivait à Saint-Pol un autre vaillant comte, seigneur de toute la contrée, qui se désolait d’être sans hoir de sa chair. Il avait pour sœur une Dame de Dommare en Ponthieu, bonne, vertueuse, et prude femme.
Le fils de cette Dame, nommé Thibault, était héritier du fief de Saint-Pol, mais il resta pauvre tant que son oncle vécut. Cependant, toutes gens l’aimaient et l’honoraient à cause de sa haute et noble race, de sa vaillance et de sa beauté.
Le comte de Ponthieu avait pour femme une très bonne Dame, et une fille d’environ seize ans, qui grandissait en beauté et qualités. Elle perdit sa mère dans la troisième année de son âge, et elle en fut triste et dolente.
Le comte, son père, se remaria bientôt avec une femme de naissance, et, peu après, il en eut un fils qu’il se prit à chérir, et qui crût en telle valeur et bonté que les vertus multiplièrent en lui.
Le comte de Ponthieu, qui jugeait sagement, retint à sa suite Monseigneur Thibault de Dommare. Sitôt qu’il le vit, et quand il en eut apprécié les mérites, il se félicita de l’avoir en sa maison.
Un jour, au retour d’un tournoi, le comte fit demander Monseigneur Thibault, et lui dit:
–Thibault, que Dieu vous aide! quel joyau de ma terre aimeriez-vous le mieux?
–Sire, fit Monseigneur Thibault, je suis un pauvre homme, mais que Dieu m’aide! De tous les joyaux de votre terre, je n’en aimerai aucun comme Ma Demoiselle votre fille.
Le comte, à l’entendre, fut joyeux en son cœur. Il reprit:
–Thibault, je vous la donne, si toutefois elle le veut.
–Sire, fit-il, grand merci et que Dieu vous en récompense!
Lors, le comte vint à sa fille, et lui dit:
–Belle fille, je vous ai mariée, si vous ne vous y opposez.
–Sire, fit-elle, à qui?
–Par le Nom de Dieu! à un homme sage et vaillant. C’est à un mien chevalier, qui a nom Thibault de Dommare.
–Ah! Sire, si votre comté était royaume et qu’il dût me revenir tout entier, je me tiendrais bien mariée de la sorte.
–Ma fille, fit le comte, que votre corps soit béni, et l’heure que vous naquîtes!
Le mariage eut lieu, où le comte de Ponthieu, le comte de Saint-Pol et maints autres prudhommes assistèrent. Les époux furent unis au milieu de grandes et pompeuses réjouissances, et ils vécurent contents ensemble pendant cinq ans. Mais il ne plut pas a Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’ils eussent d’héritier de leur chair, et ce fut grand peine à chacun.
Une nuit que Messire Thibault reposait en son lit, tourmenté par ce chagrin, il se dit: D’où vient que j’aime tant cette femme et qu’elle m’aime, et que nous ne pouvons avoir d’enfant dont Dieu et le monde seraient servis? Il pensa à Monseigneur saint Jacques, l’apôtre de Galice qui exauce les vœux légitimes de ses sincères suppliants, et il promit en son cœur qu’il se mettrait en route.
La Dame dormait alors. Quand elle fut éveillée, il la prit entre ses bras et lui demanda qu’elle lui accordât une faveur.
–Sire, fit la Dame, laquelle?
–Dame, vous le saurez quand vous me l’aurez accordée.
–Sire, si la chose est en mon pouvoir, je vous la donnerai, quelle qu’elle soit.
–Dame, ce serait que j’allasse demander à Monseigneur saint Jacques qu’il prie Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous accorder un fils dont Dieu soit servi en ce monde et la sainte Eglise rehaussée.
–Sire, fit la Dame, cela est bien facile, et je vous l’accorde tendrement.
Ils se montrèrent alors chacun satisfait. Un jour passa, puis deux, puis trois, et à ce troisième jour il advint qu’ils couchèrent ensemble. La Dame dit:
–Sire, je vous prie de m’accorder une faveur.
–Dame, fit-il, demandez-la, je vous l’accorderai si je le puis.
–Sire, ce serait de vous accompagner en ce voyage.
Quand Messire Thibault l’entendit, il en fut fort attristé, et il dit:
–Dame, ce serait chose bien dure à votre corps: la route est longue, le pays dangereux et accidenté.
–Sire, ne craignez rien, car vous seriez plus empêché du dernier de vos écuyers que de moi.
Dame, fit-il, de par Dieu, je vous accorde votre faveur.
Le jour du départ arriva, et la nouvelle s en répandit si bien que le comte de Ponthieu en fut averti. Il manda Monseigneur Thibault, et dit:
–Thibault, vous êtes pèlerin voué, paraît-il, et ma fille aussi?
–C’est vrai, Sire.
–Thibault, c’est fort bien à vous, mais je crains pour ma fille.
–Sire, fit Messire Thibault, je n’ai pu lui refuser.
–Eh bien, Thibault, dit le comte, partez donc quand vous voudrez. Hâtez-vous de faire préparer vos palefrois et bêtes de somme, je vous pourvoirai bien de toutes choses.
–Sire, fit Messire Thibault, grand merci!
Là-dessus, s’étant équipés ils partirent en grande joie et cheminèrent si bien qu’il s’en fallut de deux journées qu’ils ne touchassent à leur but.
Un soir qu’ils couchaient en une bonne ville, Messire Thibault appela son hôte et l’interrogea sur la route qu’ils auraient à suivre le lendemain.
–Beau Sire, dit l’hôte, à la sortie de notre ville, vous trouverez un peu de forêt à passer, mais ensuite aurez bonne voie.
Les lits préparés, ils allèrent se coucher. Le lendemain, comme il faisait beau, des pèlerins se levèrent avant le jour et menèrent grand bruit. Messire Thibault s’étant levé, lui aussi, se trouva un peu souffrant; il appela son chambellan, et lui dit:
–Lève-toi et fais trousser notre bagage; tu resteras avec moi pour te charger de nos affaires, car je me sens un peu alourdi.
Le chambellan transmit aux serviteurs l’ordre de leur maître, et ceux-ci s’en allèrent. Messire Thibault et sa femme tardèrent un peu, mais ils se levèrent enfin et se mirent en route. Il n’était pas encore jour, mais le temps était beau. Ils sortirent de la ville à eux trois, sans autre garde que celle de Dieu, et ils approchèrent de la forêt. Quand ils y furent, ils trouvèrent deux voies, l’une bonne, l’autre mauvaise. Et Messire Thibault dit à son chambellan:
–Donne de l’éperon, attends nos gens et dis-leur qu’ils nous espèrent, car il ne convient pas qu’une Dame et son cavalier passent une forêt en si mince compagnie.
Le chambellan s’en fut à grande allure, et Messire Thibault entra dans la forêt. Il trouva les deux voies, mais ne sut laquelle prendre.
–Dame, fit-il, laquelle prendrons-nous?
Et elle lui dit:
–Sire, la bonne, s’il plaît à Dieu.
En cette forêt étaient des brigands qui avaient encombré la bonne route et rendu large la fausse, de façon à faire dévier les pèlerins. Messire Thibault descendit pour se rendre compte, et dit, trouvant à la fausse voie meilleure apparence:
–Par Dieu, Dame, suivons celle-ci.
Ils s’y engagèrent donc, et allèrent de la sorte un quart de lieue. Le chemin commenca de se rétrécir et les basses branches d’embarrasser.
–Dame, il me semble que nous n’allons guère bien?...
Ayant ainsi parlé, Messire Thibault regarda devant lui et vit quatre larrons montés sur quatre grands chevaux, et chacun tenait une lance à la main. Il regarda alors en arrière et en vit quatre autres pareillement armés et équipés. Et il dit:
–Dame, ne vous effrayez point de ce que vous voyez et pourrez voir.
Lors, Messire Thibault salua les premiers, qui ne bronchèrent pas à son salut. Il leur demanda ensuite quelles étaient leurs intentions à son égard, et l’un d’eux répondit:
–Nous vous le dirons bientôt...
Le voleur s’avança, le glaive tendu, vers Messire Thibault et tenta de le frapper; mais Messire Thibault, qui vit le coup venir, s’en gara en se courbant, et, tandis que le voleur, emporté par son élan, se trouvait à portée, il saisait l’épée au vol et la lui enleva.. Il s’avança alors vers les trois autres, en frappa un par le milieu du corps et le tua. Puis il bondit en arrière, férit le premier qui était venu à lui, et le tua de même.
Ainsi plut-il à Dieu que des huit brigands il en occit trois; mais les cinq derniers l’environnèrent et tuèrent son cheval. Messire Thibault tomba à terre sur le dos, sans blessure grave, toutefois. Comme il n’avait ni épée ni arme dont il pût se défendre, ils lui enlevèrent tous ses habits, éperons et houseaux et ne lui laissèrent que sa chemise; puis ils prirent une courroie d’épée de laquelle ils lui lièrent pieds et mains, et ils le jetèrent dans un buisson de ronces, dures et fort aiguës.
Cela fait, ils vinrent à la Dame et lui ravirent son palefroi, et aussi tous ses habits, sauf la chemise. Elle était fort belle ainsi, bien qu’elle pleurât pitoyablement et qu’elle fût triste de la plus cruelle façon. Lors, un des larrons la contempla et dit aux siens:
–Compagnons, j’ai perdu mon frère en cette affaire, aussi me faut-il cette femme en retour.
–Et moi, dit un autre, j’ai perdu mon cousin-germain, autant ai-je à réclamer que vous, et j’ai, d’ailleurs, bien d’autres droits.
Ainsi parlèrent le troisième, le quatrième et le cinquième. L’un dit alors:
–A retenir la Dame, vous ne tirerez grand profit ni grande acquisition; menons-la donc plus avant dans la forêt et faisons d’elle notre volonté. Ensuite, nous la remettrons sur sa voie et la laisserons aller.
Ils firent comme ils l’avaient dit, et la remirent dans le chemin.
Messire Thibault la vit s’éloigner avec eux, et il en fut fort affecté, mais il n’y pouvait rien. Il ne sut aucun mauvais gré à la Dame de ce qui lui était advenu, car il savait bien qu’elle y avait été contrainte, et elle en était si éplorée et si honteuse! Messire Thibault l’appela et lui dit:
–Dame, venez-çà, pour Dieu! me délier et me secourir dans le déconfort où je suis, car ces ronces me déchirent vivement.
En se rendant à l’endroit où Messire Thibault gisait, la Dame aperçut à terre l’épée d’un des brigands morts. Elle la prit et s’en fut vers son mari, pleine de colère, et tourmentée d’un mauvais dessein, à cause qu’elle craignait qu’il ne lui sût mauvais gré de ce qu’il l’avait ainsi vue, et qu’il ne le lui reprochât un jour. Elle lui dit:
–Sire, je vais vous délivrer tout de suite.
Alors, l’épée levée, elle vint sur son mari et fit le geste de le frapper par le milieu du corps. Il redouta le coup qu’il voyait venir, car il était tout nu, n’ayant que sa chemise et ses braies sans plus. Il tressaillit si fort que les liens de ses mains se relâchèrent; et elle le frappa de telle sorte qu’elle le blessa un peu, et entama la courroie dont il était ligoté. Quand il sentit les liens céder, il tira à lui, rompit la courroie, sauta sur ses pieds, et dit:
–Dame, s’il plaît à Dieu, ce n’est pas encore aujourd’hui que vous me tuerez!
–C’est bien, Sire, ce qui me fâche le plus! fit-elle.
Il lui prit l’épée et la remit au fourreau; puis, la main sur l’épaule, il la ramena en arrière, par le chemin qu’ils avaient pris. Quand il fut à l’orée du bois, il trouva une grande partie de sa compagnie qui venait à sa rencontre. Le voyant si nu, ils lui demandèrent:
–Sire, qui donc vous a mis en cet équipage?
Il leur dit qu’il avait été attiré dans une embûche par des voleurs, et ses gens en mon trèrent grand peine. Cependant, Monseigneur et sa Dame furent bientôt vêtus et équipés, car ils avaient bagages bien garnis; puis ils remontèrent en selle et allèrent leur voie.
Ils chevauchèrent tout le jour sans que Messire Thibault fît à la Dame plus froide mine, et ils arrivèrent la nuit dans une bonne ville où ils se logèrent. Messire Thibault demanda à son hôte s’il y avait dans les parages quelque maison de religion où l’on pût laisser une Dame.
–Sire, fit l’hôte, vous tombez bien, car il est près d’ici une très religieuse maison de saintes Dames.
La nuit passée, Messire Thibault, s’en alla à la maison désignée, y entendit la messe et parla ensuite à l’abbesse, qu’il pria de garder jusqu’à son retour la Dame qu’il amenait, ce qu’on lui accorda volontiers. Il laissa quelques gens de sa suite pour la servir, et s’en fut accomplir son pélerinage du mieux qu’il put. Quand il l’eut fait, et bel et bien, il s’en revint trouver la Dame.
Il se répandit en largesses, reprit la Dame et l’emmena dans son pays, en aussi grande joie et grand honneur qu’ils en étaient partis, mais il s’abstint de coucher avec elle. On célébra par des réjouissances leur retour, et le comte de Ponthieu, le père de la Dame, et le comte de Saint-Pol, oncle de Monseigneur Thibault, vinrent à leur rencontre en nombreuse compagnie. Et les Dames et les Demoiselles rendirent force hommages à la comtesse.
Le jour même, le comte de Ponthieu s’assit à table, entre Sa fille et Monseigneur Thibault, et il advint que le comte dit:
–Thibault, mon cher fils, qui va au loin entend et voit, et ceux-là ne savent rien qui ne se remuent. Or donc, contez-moi, s’il vous plaît, ce que vous avez vu ou ouï-dire depuis que vous partîtes de ce pays.
Messire Thibault lui répliqua qu’il ne savait conter aucune histoire; mais le comte l’en priant de nouveau le tourmenta si fort et se montra si désireux de l’entendre que Messire Thibault lui répondit:
–Sire, puisqu’il faut en venir là, je vous conterai, mais non pas à portée d’oreille de tant de gens, s’il vous plaît.
Le comte lui répondit qu’il consentait à l’entendre ainsi. Dès que l’on eut mangé, il se leva, et, prenant Monseigneur Thibault par la main:
–Maintenant, racontez-moi votre histoire, car il n’y a pas grand monde ici pour nous entendre.
Alors, Messire Thibault commença à lui conter ce qu’il était advenu à un chevalier et à une Dame, comme il est dit au commencement, sans toutefois nommer personne. Le comte, qui était sage et réfléchi, lui demanda ce que le chevalier avait fait de la Dame, à quoi il répondit que le chevalier, revenant sur ses pas, avait ramené la Dame en son pays, à aussi grand joie et grand honneur que devant, sauf qu’il s’abstenait de partager sa couche.
–Thibault, fit le comte, je n’eusse pas imité le chevalier, car, par la foi que je dois à Dieu et l’amitié que j’ai pour vous, j’aurais pendu la Dame par ses tresses à un arbre, ou avec une liane de ronce, ou encore de la courroie même de l’épée, si je n’eusse trouvé d’autre corde.
–Sire, fit Monseigneur Thibault, la chose est vraie, mais elle le sera plus encore quand la Dame en témoignera de sa propre bouche.
–Thibault, savez-vous quel était ce chevalier?
–Sire, je vous prie que vous m’exemptiez de le nommer, car là ne réside pas grand avantage!
–Thibault! sachez que ce n’est pas mon gré que vous le celiez.
–Sire, je le dirai donc puisque je n’en puis être dispensé; mais, encore une fois, volontiers je le voudrais être, s’il vous plaisait, car il n’y a là grand gain ni grand honneur!
–Thibault, puisque vous avez poussé si avant votre histoire, apprenez que je veux savoir à l’instant à quel chevalier cette aventure advint, et, attendu que vous le savez, je vous en conjure par la foi que vous devez à Dieu et à moi-même!
–Sire! vous m’en conjurez, je vous le dirai! Et je veux que vous teniez pour vérité que je suis ce chevalier. Et sachez encore que je fus tant blessé en mon cœur que je n’en ai parlé à homme vivant, et que j’eusse bien volontiers différé de vous en parler, s’il vous eût plu.
Quand le comte entendit cet aveu, il en fut tout dolent et ébaubi, et il demeura longtemps sans dire mot. Il parla enfin:
–Thibault, ce fut donc à ma fille qu’arriva cette aventure?
–Oui, Sire, vraiment!
–Thibault, puisque vous me l’avez ramenée, vous en serez bien vengé!
Après avoir manifesté sa colère, le comte appela sa fille et lui demanda si ce que Messire Thibault avait dit était vrai, et, comme elle s’informait de quoi, il lui répondit:
–De ce que vous le voulûtes tuer, ainsi qu’il vient de me le conter.
–Oui, sire.
–Et pourquoi le voulûtes-vous faire?
–Sire, pour une raison qui me pèse et me fâche encore, et qui me fait regretter de ne l’avoir tué.
Le comte laissa les choses en cet état et attendit le départ de la cour.
A quelque temps de là, le comte s’en fut un jour à Rue-sur-la-Maye, et Messire Thibault avec lui, et le fils du comte, et la Dame, enfin, qu’il avait fait amener. Le comte fit appareiller une forte barque, où il commanda que l’on mît un tonneau tout neuf, épais, grand et solide. Ils entrèrent tous trois dans le bateau, sans plus de compagnie que les mariniers, qui les menèrent à la rame. Le comte les fit bien ramer ainsi deux lieues en mer, et chacun se demandait avec étonnement à quoi il voulait en venir, mais nul n’osait le lui demander. Quand ils furent au large, le comte fit défoncer le tonneau, saisit la Dame qui était sa fille, et qui était belle et bien parée, et la força d’y entrer; l’on remit convenablement le fond, et la bonde fut bien bouchée et étoupée, afin que l’eau ne pût entrer d’aucune manière. Alors le comte commanda de mettre le tonneau sur le bord du navire, et, de ses propres mains, il le poussa à la mer, en disant:
–Je te recommande aux vents et aux flots!
Messire Thibault et le frère de la Dame en étaient éplorés, aussi tous ceux qui étaient là, et ils tombèrent ensemble aux pieds du comte en le suppliant de les laisser délivrer l’infortunée. Le comte, plein de courroux, ne les voulut exaucer, quelque chose qu’ils pussent dire. Alors, le laissant ils prièrent Jésus-Christ, le souverain Père, que, par sa très grand débonnaireté, il eût pitié de l’âme et lui pardonnât ses péchés.
Ainsi laissèrent-ils la Dame en grand péril, et s’en retournèrent. Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est souverain Père de tous, et qui ne veut pas la mort des pécheurs et pécheresses, mais bien qu’ils se convertissent et vivent –nous le voyons chaque jour par exemples et miracles–, envoya secours à la Dame, comme vous le saurez ci-après.
L’histoire, en effet, nous donne pour vérité qu’une nef marchande venant de Flandre aperçut le tonneau flotter sur la route où le menaient le vent et les ondes. Et l’un des marchands dit à ses compagnons:
–Seigneurs, voyez donc ce tonneau: il me semble qu’il sera tantôt sur nous, et, si nous le repêchons, il pourra nous être utile un jour ou l’autre.
Apprenez que cette nef allait trafiquer en terre sarrasine. Les mariniers tirèrent du côté du tonneau, et firent si bien, tant par adresse que par force, qu’ils le hissèrent à bord. Là, ils l’examinèrent en tous sens, se demandant ce qu’il pouvait contenir. Ils s’aperçurent enfin que l’un des côtés était nouvellement appareillé. Ils l’effondrèrent et trouvèrent la Dame comme prête à rendre l’âme, le visage enflé et les yeux troubles, car l’air lui avait manqué. Sitôt qu’elle eût senti la fraîcheur du vent et vu la lumière, elle fit un léger soupir, et les marchands l’appelèrent; mais elle ne pouvait encore parler. Enfin, la voix lui revenant avec le cœur elle s’adressa à ceux qui l’entouraient, et fut fort étonnée de se trouver parmi eux. Elle se sentit plus à l’aise de les savoir chrétiens et marchands, et elle en loua Jésus-Christ en son cœur, le remerciant de sa bonté à lui conserver la vie. Car elle avait grand dévotion, et grand désir aussi de s’amender envers Dieu et envers autrui des méfaits qu’elle avait commis et dont elle redoutait le châtiment.
Les marchands lui demandèrent d’où elle était. Elle leur cacha la vérité et leur dit seulement qu’elle était une misérable chose, une pauvre pécheresse, comme ils le pouvaient voir; qu’une aventure cruelle l’avait mise en l’état où ils l’avaient trouvée, et que, pour Dieu, ils eussent pitié d’elle; à quoi ils répondirent qu’ils lui seraient pitoyables. Après avoir mangé et bu, elle redevint belle comme devant. La nef des marchands navigua si bien qu’elle parvint en eaux sarrasines et jeta l’ancre devant les côtes d’Aumarie. Les galères des Sarrasins arrivèrent à leur rencontre pour les arraisonner, et ils répondirent qu’ils étaient des marchands menant leurs marchandises en différents pays, qu’ils avaient le sauf-conduit des princes et hauts-barons, et qu’ainsi ils pouvaient voyager librement.
Ils descendirent à terre avec la Dame, et ils se demandèrent les uns aux autres ce qu’ils en feraient. L’un d’eux dit qu’on la vendît.
–Si vous m’en croyez, dit un autre, nous en ferons présent au riche Soudan d’Aumarie, ce qui améliorera sensiblement notre affaire.
Ils tombèrent d’accord, et, après l’avoir fait richement atourner, ils amenèrent donc la Dame au Soudan, qui était un jeune homme. Il la reçut avec joie et bon vouloir, à cause qu’elle était fort belle; et, s’adressant aux marchands, il leur demanda qui elle était.
–Sire, dirent-ils, nous ne savons, mais nous la trouvâmes par merveilleuse aventure.
Le Soudan leur sut bon gré de ce présent, et il se montra généreux. Quant à la Dame, elle lui plut au point qu’il lui donna une suite, et la fit si honorablement servir que les couleurs lui revinrent et qu’elle devint belle à merveille.
Il commença bientôt à la convoiter et aimer, et il lui fit demander par latiniers à quel rang elle appartenait, mais elle n’en voulut rien faire connaître. Cependant, ce qu’il voyait en elle qui décelait la femme de noble lignage le laissait pensif. Il lui fit demander si elle était chrétienne et si elle consentirait à changer de foi, afin qu’il pût la prendre pour femme, car il n’en avait encore point. Comme elle vit bien qu’il valait mieux agir par amour que par force, elle lui fit répondre qu’elle le ferait volontiers. Et quand elle fut renégate, qu’elle eut abandonné sa foi, le Soudan la prit pour femme, à la manière et usage des pays sarrasins. Il la tint en grand tendresse et honneur, et elle sentit s’accroître son amour.
Il y avait peu de temps qu’elle était avec lui, lorsqu’elle accoucha d’un fils à son terme, ce dont le Soudan eut grand joie. Elle fit toujours bon accueil aux gens du pays, se montra toujours courtoise et entendue, et s’appliqua tant à l’étude qu’elle sut bientôt le sarrasinois. Au fils succéda une fille, qui devint belle et gentille et qui fut élevée princièrement. Elle vécut ainsi pendant deux ans et demi, dans le plaisir et les divertissements. Mais, arrêtons maintenant l’histoire de la Dame et du Soudan, pour retourner au comte de Ponthieu, à son fils, et à Monseigneur Thibault de Dommare, qu’attristait le souvenir de la Dame jetée à la mer. Ils n’avaient d’elle aucune nouvelle et la croyaient plutôt morte que vive.
Or donc, comme l’histoire en témoigne, le comte était en Ponthieu avec son fils et Messire Thibault. Le comte était plongé dans la tristesse, car il se doutait qu’il avait commis un péché. Messire Thibault n’osait se remarier, et le fils du comte non plus, à cause de la douleur qu’il voyait en ses amis; il ne songeait davantage à devenir chevalier, bien qu’il fût d’âge à l’être s’il eût voulu. Un jour, le comte, obsédé par son péché, alla trouver l’Archevêque de Reims, se confessa de tout ce qu’il avait fait, et prit la croix d’Outremer. Et quand Messire Thibault vit le comte, son seigneur, croisé, il se confessa et se croisa aussi. Et quand le fils du comte vit son père croisé, et pareillement Monseigneur Thibault, qu’il aimait beaucoup, il se croisa de même. Mais quand le comte vit son fils croisé, il s’en montra fort chagrin, et dit:
–Beau fils, pourquoi vous être croisé? Notre terre restera sans maître.
–Père, répondit-il, je l’ai fait par amour de Dieu, que je veux servir tant que je serai en vie, et pour le salut de mon âme.
Le comte s’équipa sans retard, et partit après s’être enquis de quelqu’un qui gardât sa terre. Son fils et Messire Thibault l’accompagnaient avec une forte escorte. Ils arrivèrent en terre d’Outremer, saufs de corps et de biens, et ils accomplirent saintement leur pèlerinage en tous lieux où ils savaient qu’on le devait faire pour servir Dieu. Après cela, pensant qu’ils pouvaient faire plus, ils se mirent un an au service du Temple. Au bout de l’an, le comte songea à revenir, aux fins de visiter sa terre et son pays.
Il envoya donc ses gens en Acre pour préparer son voyage, et il prit congé de ceux du Temple en les remerciant de l’honneur qu’ils lui avaient fait. Il arriva en Acre avec ses compagnons, où ils prirent la mer, poussés par une brise favorable, mais qui dura peu. En effet à peine furent-ils en haute mer qu’un vent furieux les surprit; les mariniers en perdirent leur route et pensèrent périr à chaque instant. La détresse devint si grande qu’ils se lièrent ensemble, le fils au père, l’oncle au neveu, bref, l’un à l’autre selon qu’ils s’entr’aimaient. Le comte, son fils, et Messire Thibault se lièrent tous trois de telle sorte qu’on n’eût pu les séparer.
Ils allaient ainsi depuis peu de temps, quand ils aperçurent la terre. Ils demandèrent aux mariniers quelle terre c’était là, et les mariniers répondirent que c’était celle des Sarrasins, qu’on appelait terre d’Aumarie.
–Sire, ajoutèrent-ils, parlant au comte, que désirez-vous que nous fassions? Si nous abordons là, nous tomberons aux mains des Sarrasins et serons tous pris.
Le comte leur dit:
–Laissez courre à la volonté de Jésus-Christ, et qu’il veille sur nos corps et nos vies, car nous ne pouvons mourir de plus malemort qu’en périssant en cette mer!
Ils laissèrent courre par-devant Aumarie, et les galères sarrasines ne tardèrent pas à les aborder. Soyez bien assurés que ce ne leur fut pas là bonne rencontre: ils furent tous pris, eux et leur avoir, et menés au Soudan qui les envoya dans ses prisons. Le comte de Ponthieu, son fils, et Messire Thibault étaient si étroitement liés ensemble qu’on ne pouvait les séparer. Le Soudain commanda qu’on les mît dans une geôle à part, où ils eussent chichement à boire et à manger, et il en fut fait comme il avait dit. Ils demeurèrent là un bon bout de temps, et dans un si grand dénuement que le fils du comte tomba malade, au point que son père et Messire Thibault craignirent qu’il n’en mourût.
Or, il advint que le Soudan, pour fêter l’anniversaire de sa naissance, tint une cour fort nombreuse. Après le festin, conformément aux coutumes, les délégués du peuple le vinrent trouver et lui dirent:
–Sire, nous vous demandons de nous accorder notre droit.
Et, comme il leur demandait de quoi il s’agissait:
–Sire, un captif chrétien pour le tirer à la cible.
Le Soudan y consentit, car il lui importait peu, et il leur dit:
–Allez à la prison, et prenez celui qui a le moins de temps à vivre,
Ils allèrent donc à la prison et en tirèrent le comte, dont le visage était couvert d’une barbe épaisse. Quand le Soudan le vit en si triste état, il leur dit:
–Celui-ci n’aurait guère vécu; allez, emmenez-le, et faites-en votre volonté.
La femme du Soudan qui, comme vous vous le rappelez, était la fille du comte, se trouvait sur la place où l’on amenait son père pour le tuer. Le cœur lui battit dès qu’elle le vit, non pas qu’elle le reconnût, mais parce que son instinct filial la contraignait à la compassion.