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Eugène Muller
Sous les marronniers: Contes et récits

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066089696
Table des matières
LA FÊTE DU MAITRE D'ÉCOLE
LA BÊTE AU BON DIEU
LA PIERRE QUI TOURNE
LE GENTILHOMME VERRIER
UNE MOUCHE NOIRE
COURAGE ET TÉMÉRITÉ
LA FÊTE DU MAITRE D'ÉCOLE
Table des matières
Si jamais magister ressembla au personnage qu'on a coutume de peindre quand on veut représenter le chef de quelque pauvre petite école de campagne, ce fut sans contredit ce vieux M. Bidard, qui le premier eut la patience de me faire apprendre et réciter: «J'aime, tu aimes, il aime...—deux fois deux quatre, trois fois trois neuf,» et qui le premier perdit son temps et sa peine à inaugurer chaque page neuve de mes cahiers par un bel exemple de coulée ou d'anglaise, que je prétendais avoir recopié quand j'avais outrageusement chamarré de traits diffus et informes le reste de la feuille.
Ce vieux M. Bidard, vous le voyez, j'en suis sûr, aussi bien que je puis le voir moi-même:—soixante-six à soixante-huit ans, assez grand, mais voûté et étroit d'épaules; maigre, les jambes fluettes et flageolantes, un nez long et large, des yeux caves, que par instant ferment de grises paupières à mille plis; des joues toutes sillonnées de rides qui se réunissent en faisceaux aux coins des lèvres et du nez, des mains sèches aux doigts noueux.
Vous voyez sur le col haut et épais de sa grande redingote olivâtre, à boutons de corne, tomber quelques mèches de cheveux blancs, s'échappant de dessous le bonnet noir, tortueusement pointu, qui lui couvre les oreilles et les sourcils. Vous voyez le gilet, taillé dans quelque drap terne, évasé par le bas, laissant voir le pont du pantalon que l'usure a lustré, et de chaque côté duquel se montre une patte de bretelle de cuir. Vous voyez l'antique cravate de soie éraillée, tournant deux ou trois fois autour du cou et finissant par un petit noeud en papillon. Vous voyez la grande clef de montre en laiton estampé, pendant à une ganse de filoselle verte, sous une des basques du gilet; enfin les souliers à boucles d'acier quelque peu rouillées, qui découvrent sur le cou-de-pied un grossier bas de laine bleue.
Vous surprenez, par exemple, M. Bidard se promenant dans sa classe, à pas lents, les genoux fléchissants, les mains derrière le dos, avançant obliquement la tête pour regarder à droite, pour inspecter à gauche, par-dessous ses lunettes relevées, qui miroitent vaguement et semblent lui donner deux gros yeux louches de plus.
Et comme vous voulez achever le tableau, compléter la ressemblance, vous armez M. Bidard de quelque martinet, ou de quelque férule, que ses mains paraissent tout aises de palper, et vous donnez à ses traits austères cette froide et presque cruelle sévérité qui est devenue de tradition.—Mais alors je vous arrête et vous dis: «Fi de la tradition! Vite, ôtez ce martinet; vite, enlevez cette férule, et vite rendez au respectable visage de mon vieux maître à conjuguer, à griffonner, la douce, la bonne, la paterne expression qui lui appartient à si juste titre.»
Peut-être aussi—toujours en vertu de la tradition—comptez-vous trouver dans ce pauvre instituteur de village quelqu'un de ces ridicules et pédantesques ignorants qu'un poète nous montre:
Fiers d'enseigner ce qu'ils ne savent pas.
Eh bien, non encore! Plût à Dieu que pour ma part j'eusse pris de M. Bidard tout ce qu'il était à même de me donner, et su apprendre aussi bien qu'il savait enseigner!
Mais c'est moins de l'homme instruit que de l'homme bon que je veux vous parler; revenons à l'homme bon.
Oh! oui, bon! trop bon! mille fois trop bon! car la bonté est-elle de mise avec une légion d'espiègles, de mutins, de musards qui semblent avoir pour unique souci de chercher le moyen par lequel échapper à toute contrainte, à toute discipline, à toute application? L'indulgence, la douceur, la faiblesse sont-elles bien venues chez l'homme à qui est confiée la direction d'un essaim de garnements, dont le premier instinct est de savoir reconnaître ces bénignes dispositions pour en abuser sans mesure? Non, sans doute.
Tels nous étions cependant, tous moins studieux, moins soumis, moins respectueux même les uns que les autres, nous, les vingt ou trente élèves de M. Bidard, et pourtant nous le trouvions sans cesse doux, indulgent, clément.
C'était son défaut, à ce digne homme. On le lui disait parfois; il se le disait souvent, et il devait, il voulait toujours s'en corriger; cela depuis qu'il était maître d'école, c'est-à-dire depuis près de cinquante ans.
Dieu sait s'il pouvait y avoir chance de guérison, alors que le mal avait résisté aux attaques de six ou huit implacables générations d'écoliers. Et pourtant M. Bidard ne désespérait pas de secouer cette maudite faiblesse, qui avait fait de son existence une longue suite de tracas, de tribulations.
C'était même à la seule certitude de savoir s'y soustraire prochainement par une énergique réaction contre son caractère, qu'il avait toujours dû de supporter avec une patience surhumaine son insupportable martyre.
Tous les jours, à tous les instants, depuis tantôt un demi-siècle, le brave M. Bidard répétait à part soi, et aussi comme une menace à l'adresse de ses tourmenteurs: «Jusqu'à présent j'ai été trop endurant, trop tolérant, mais c'est fini; je promets bien qu'on ne m'y prendra plus.»
Et on l'y prenait toujours, et l'effet de la promesse était toujours renvoyé aux douteuses probabilités de l'avenir.
A quinze ou seize ans, M. Bidard avait embrassé l'enseignement par amour pour les enfants, et, bien qu'ayant de tout temps reconnu que, dans l'intérêt des enfants eux-mêmes, il fallait user avec eux, sinon d'une excessive rigueur, au moins d'une judicieuse fermeté, il n'avait jamais trouvé en lui la force nécessaire à la mise en pratique de la méthode qu'il jugeait sage. Que voulez-vous! M. Bidard était ainsi fait, que les larmes ou même la simple mine affligée d'un enfant le bouleversaient, le mettaient hors de lui.
Le moyen avec cela de n'être pas l'éternel souffre-douleur de ces impitoyables créatures, qui ne sont guère traitables par la mansuétude qu'à la condition que ce ne soit, du moins en apparence, qu'un relâche de la sévérité!
Ce que M. Bidard ne se lassait pas de contempler avec une sorte d'extase délicieuse, c'était l'enfance riante, insoucieuse, tout au bonheur de l'heure présente et à la belle espérance de l'heure qui vient; mais l'enfance triste, éplorée, inquiète, il n'en pouvait supporter la vue ni même l'idée, et bien moins encore quand il se sentait l'auteur de sa tristesse, de ses pleurs, de son inquiétude.
C'est à cette profonde et incurable sensibilité que M. Bidard devait tous les tourments, mais aussi toutes les joies de sa vie;—car vous pensez bien que sans quelques vives joies, faisant compensation, il n'aurait pas fourni une aussi longue carrière.
Savez-vous, d'ailleurs, ce qui arrivait vingt fois pour une? Il arrivait qu'au moment où elle le voyait prêt à formuler sa menaçante promesse,—qu'il faisait toujours précéder d'une bienveillante exhortation,—la troupe endiablée paraissait aussitôt s'amender en masse. Et M. Bidard, qui de son purgatoire, pour ne pas dire de son enfer tout hanté d'agaçants démons, se trouvait soudain comme transporté au milieu d'une légion de petits saints, tout confits de docilité, d'attention, d'excellent vouloir, M. Bidard, attendri, répudiait sans hésiter la foi qu'il était sur le point d'accorder au système des rigueurs; puis, tout fier d'un résultat, hélas! bien mensonger, il se disait, et même laissait naïvement entendre aux prétendus convertis, que le plus sûr empire était encore celui qui s'établissait par la douceur.
Et, dans un instant d'heureuse illusion, le digne homme oubliait bien des heures de déboire et de mécompte.
En somme, cependant, si déplorables que pussent être pour lui-même les conséquences de sa patience, cette débonnaire façon de procéder avait eu pour effet de gagner sincèrement à M. Bidard autant de coeurs qu'il était entré d'élèves dans sa classe.
Pas un homme dans le pays qui, autrefois écolier chez lui, ne professât pour M. Bidard le plus affectueux respect, et ne le lui témoignât à l'occasion, principalement en montrant une véritable contrition des méfaits jadis commis envers lui.
Pas un enfant encore dans sa classe qui ne se fût, comme on dit, jeté au feu pour le vieux maître.
Un jour,—il m'en souvient,—pendant une promenade que nous étions allés faire avec lui à quelque distance du village, et comme nous nous trouvions au milieu d'un bois, le brave homme fit un faux pas, tomba, et ne se releva que pour reconnaître qu'il ne pourrait aller plus loin. Il venait de se fouler le pied, à tel point qu'il lui suffisait de vouloir s'appuyer légèrement dessus pour ressentir la plus insupportable douleur.
Si vous eussiez vu alors la désolation où cet accident nous jeta tous!... C'étaient des cris, des pleurs: le pauvre M. Bidard ne savait auquel remontrer qu'il n'y avait pas motif à de pareilles lamentations, et que du moment où il aurait pu regagner sa maison il en serait quitte pour rester pendant quelques jours sur son fauteuil.
Encore fallait-il la regagner cette maison, et M. Bidard était hors d'état de faire un pas. On parla de dépêcher l'un de nous à la ferme voisine, ou même au village, pour qu'on vînt avec une charrette. Mais, tout en attaquant déjà de son couteau une forte branche de chêne: «C'est inutile,» cria l'un des grands. Et avant même qu'il se fût expliqué chacun l'avait compris, chacun était en besogne.
Si vous eussiez alors entendu craquer les branchages; si vous eussiez vu l'industrie, l'activité de tout ce petit monde qui taillait, qui tressait, qui nouait....
Un quart d'heure plus tard, le vieillard était commodément installé sur une sorte de chaise, reposant sur le carré formé par deux croix parallèles dont les huit branches devaient donner place à autant de porteurs; et ce fut à qui prendrait une de ces places; et tout le temps du trajet, qui fût long, il n'y eut pas d'exemple qu'un des porteurs eût été relayé sur sa demande.
La sueur coulait, les poitrines haletaient; mais l'on affirmait qu'on n'était point las. Il fallait de grandes instances pour déposséder l'un des occupants du poste d'honneur.
Comme ils étaient heureux, fiers, ceux qu'exténuait le cher fardeau, et comme ils les enviaient ceux à qui leur âge ou leur faiblesse interdisait de figurer activement dans l'affectueux cortège! Comme ils tâchaient de se dédommager en se faisant les éclaireurs vigilants et attentifs de la marche, et en s'inquiétant à chaque instant de l'état du vieillard!
Ajoutez que pendant les quelques jours où furent évidentes les souffrances de notre bon M. Bidard, qui ne cessa pas pour cela de faire sa classe, il n'y eut pas à reprocher à un seul d'entre nous la moindre négligence, la moindre insubordination.
C'est vous dire si nous l'aimions sincèrement, vivement.
Peut-être étions-nous souvent sur le point de nous oublier; mais à chaque mouvement que le brave homme essayait de faire nous voyions sa face se contracter douloureusement, ou bien nous l'entendions pousser quelque soupir plaintif; et il n'en fallait pas davantage pour nous rappeler impérieusement aux égards, aux attentions,—jusque-là qu'une fois M. Bidard, versant des larmes de joie, nous dit avec toute la simplicité de son tendre coeur: «Savez-vous ce que je disais au bon Dieu, ce matin, en faisant ma prière?
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