Czytaj książkę: «La question corse»
Ernest Judet
La question corse
Articles et documents

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320515
Table des matières
PRÉFACE
LES ORIGINES D’UNE CAMPAGNE
LA LIBERTÉ DE LA PRESSE EN CORSE
LA JUSTICE EN CORSE
LA POLITIQUE EN CORSE
L’AFFAIRE SAINT-ELME ET LA PRESSE
MAGISTRATS COMPLAISANTS
L’AFFAIRE SAINT-ELME
L’OPPORTUNISME EN CORSE
LE CABINET NOIR D’AJACCIO
L’ENQUÊTE SAINT-ELME
UNE ÉLECTION LÉGISLATIVE EN CORSE
LE PRÉFET DE LA CORSE ET L’ENQUÊTE SAINT-ELME
MÉDECINE OPPORTUNISTE
L’ADMINISTRATION EN CORSE
AU SYNDICAT DE LA PRESSE
L’OPINION EN CORSE
L’AFFAIRE SAINT-ELME ET LA PRESSE
LA VÉRITÉ SUR L’AFFAIRE SAINT-ELME
LA PRESSE ET SAINT-ELME
BONAPARTISTES ET OPPORTUNISTES CORSES
LES CONCUSSIONS EN CORSE
LA SITUATION EN CORSE
LES OPPORTUNISTES CORSES ET LA PRESSE
L’AFFAIRE SAINT-ELME
RECTIFICATION
L’ENQUÊTE EN CORSE
UNE FOIS POUR TOUTES
LA PRESSE ET L’AFFAIRE SAINT-ELME
A PROPOS DE BISSAUD
LA CONTRE-ENQUÊTE EN CORSE
AUX CORSES INDÉPENDANTS
UN EXCÈS DE ZÈLE
LE CONSEIL GÉNÉRAL DE LA CORSE
ENCORE BISSAUD
L’ENQUÊTE SAINT-ELME
LES ÉLECTIONS MUNICIPALES D’AJACCIO
AFFICHAGE ILLÉGAL
L’ENQUÊTE CORSE
LA CORSE CALOMNIÉE
SILENCE AUX CORSES
MADAME SAINT-ELME
LES ÉLECTIONS EN CORSE
LES ÉLECTIONS MUNICIPALES EN CORSE
L’AFFAIRE DE CAMPITELLO
LES PROCÉDÉS DE M. BISSAUD
LES MANŒUVRES OFFICIELLES EN CORSE
LES GAIETÉS DE L’OPPORTUNISME CORSE
AFFICHES PLANCHES EN CORSE
UN DÉMENTI A BISSAUD
LES MYSTIFICATIONS D’UNE ENQUÊTE
ILLÉGALITÉS ÉLECTORALES
LA LUTTE ÉLECTORALE EN CORSE
LES ASSASSINS DE SAINT-ELME
LE ROMAN DE L’AFFAIRE SAINT-ELME
PRATIQUES ÉLECTORALES EN CORSE
LES RÉPUBLICAINS CORSES
LE DOSSIER BISSAUD
UNE PROTESTATION
UNE LETTRE DE M me SAINT-ELME
LA CORSE -A DÉLIVRER
SIMPLE QUESTION
LE PROCÈS D’AJACCIO
UN PROCUREUR IMPATIENT
UN INCIDENT A LA COMMISSION DU BUDGET
UNE MAJORITÉ SATISFAITE.
LES SERVICES PUBLICS EN CORSE
M. FARINOLE
LA COMPAGNIE MORELLI
LA COMÉDIE D’AJACCIO

PRÉFACE
Table des matières
Les maladies politiques et sociales ne suivent pas une autre marche que celles du corps humain: elles envahissent lentement l’organisme, le transforment en l’altérant; puis, tout à coup, s’emparent d’un point faible avec une telle supériorité que l’explosion, longtemps préparée, mais non prévue, semble subite et foudroyante.
L’affaire Saint-Elme a fait tressaillir la France comme un coup de tonnerre dans un ciel serein: mais l’attentat n’est qu’un aboutissement.
Par cette trouée sanglante, à la clarté funèbre de cette dramatique aventure, nous avons pu sonder la profondeur du mal qui mine notre constitution nationale. Les plus indifférents sentent qu’un problème est posé, que les excès commis en Corse sont la condamnation de toute notre politique intérieure.
Le directeur du Sampiero, lâchement assommé dans les rues d’Ajaccio, donne au pays le suprême avertissement d’un danger général: le débat engagé sur sa tombe s’élève donc encore au-dessus de sa personnalité.
La stupéfaction et la pitié publique, puissamment surexcitée, s’accordent avec l’instinct de curiosité, de sympathie romanesque pour que le procès devienne une cause célèbre. Tout y prête: la destinée de la victime, la nature du crime, jusqu’au cadre insulaire dans la patrie du banditisme et de la vendetta. Un large sentiment d’humanité ennoblit ces divers éléments d’intérêt; mais, si nous désirons comprendre une si terrible leçon, si nous voulons qu’elle porte ses fruits, nous écarterons, sans faiblesse, les incidents passionnés; nous mettrons à nu la plaie qui déshonore nos traditions administratives et nos mœurs judiciaires.
Les articles réunis dans cette brochure, écrits au jour le jour d’une polémique entamée pour démêler l’inextricable réseau des manœuvres opportunistes en Corse, ont surtout la valeur de documents incontestés: qui prendra la peine de les lire reconnaîtra que ce département, enveloppé savamment par une coterie, corrompu et ruiné méthodiquement au profit de deux ou trois ambitieux vulgaires, offre un enseignement digue d’être médité.
Il est urgent qu’un grand exemple l’achète tant d’infamies accumulées.
Jamais, peut-être, plus décisive expérience n’a concentré, dans un ensemble saisissant, les pires conséquences du mandarinisme officiel, de la sophistication du suffrage universel, des abus de pouvoir poussés jusqu’à l’assassinat.
La médiocrité, les vices inférieurs, les honteuses pratiques des acteurs principaux, qui n’ont ni l’excuse du talent ni du service rendu, inspirent le dégoût; mais il semble qu’ainsi ravalée, sans compensation ni consolation, l’épreuve infligée à notre considération politique est plus instructive; elle ne comporte aucun ménagement; la tyrannie, cette fois, sort de l’intrigue pure; elle s’établit par la complicité d’une association comparable à telle agence de bookmakers, mettant le crédit ministériel en coupe réglée avec la tranquillité bourgeoise de boutiquiers satisfaits.
Quelques microbes détachés du foyer central, vibrions du cabotinisme boulevardier, émanations plus ou moins authentiques d’hommes d’Etat essoufflés, s’avisent un beau jour de jeter leur dévolu sur la Corse. Ils y prennent racine, avec une patience mêlée de fourberie, assiégeant tous les détenteurs de publicité, de situations, d’emplois. Ils exploitent leur insouciance, les trompent sur la distance, enchevêtrent les renseignements contradictoires d’un pays perdu et délaissé, y répandent, avec une audace sans pudeur, le bruit de leurs succès, affirment leur souveraineté par des nominations et des révocations retentissantes, séduisent les naïfs, attirent les habiles et les avides, enrôlent des clients, finissent par ne plus tolérer dans aucun des services, dans aucun des rouages de la machine sociale, un adversaire ou un indifférent. Depuis le garçon de paquebot jusqu’au préfet, en passant par les tribunaux et les ponts et chaussées, tout est trié, numéroté : les cases de l’échiquier sont minutieusement visitées: les cœurs sont interrogés, les intérêts pesés, et malheur à qui ne justifie pas d’une fidélité sans défaillance! Un pays se métamorphose en antichambre, pour que des Mornys mauvaise marque aient le loisir de promener, dans les couloirs du Palais-Bourbon, leur insuffisance et leur fatuité.
Ainsi conçue, menée, consommée, l’opération est d’abord excellente: elle bénéficie de la vitesse acquise; elle multiplie les roues d’engrenage, les affiliations secrètes, les contrats par lesquels un homme tient son voisin; les affaires rémunératrices sont étudiées en commun: il y a des lanceurs qui reconnaissent le terrain, tâtent les financiers; puis les gros bonnets donnent pour assurer l’intervention décisive du pouvoir; enfin, on se partage les bénéfices.
A force de pratique, les entrepreneurs possèdent sur le bout des doigts les détails les plus complexes de leur florissante maison: rien ne leur résiste plus; ils gouvernent à côté et en dehors du ministère; deux ou trois cafés de la capitale leur servent de bureau; fonctionnaires petits et grands viennent au rapport, y briguent de l’avancement, plaident contre leur disgrâce; un chef de service à la justice, un autre à l’intérieur, obtiennent la promesse d’une candidature à la Chambre ou au Sénat. Qui donc lutterait contre une si formidable coalition? Au moindre accident, il suffit d’un signe et d’une démarche pour régler le conflit, empêcher les suites fâcheuses.
MM. Arène, Peraldi, P.-P. Casabianca, secondés par MM. André, Couzinet, Leguay et Jacquin, sont les héros d’une politique vieille comme la corruption contemporaine; mais ils perfectionnent le genre en lui communiquant le caractère pratique d’un commerce courant, en l’avilissant à la portée du premier faquin sans scrupules. Ils travaillaient naguère avec tant d’aisance et une telle sécurité qu’ils se remplissaient eux-mêmes du respect de leur génie. Installés sur le bien d’autrui, ils se prennent avec naïveté pour de légitimes propriétaires et répondent volontiers aux réclamations en criant: «Au voleur!» Les consciences subissent aussi ces effets d’optique. Saint-Elme est un coupable aux yeux de M. Arène, dont il bouleverse les douces habitudes et les opulentes combinaisons.
Si le gouvernement est une officine où se distribue, selon les moyens et les relations de chacun, le droit de partager les départements, de mettre en actions la confiance électorale et de s’en faire, par une recette commode, cinquante mille livres de rente, les députés précoces qui sont aujourd’hui au ban de l’opinion, seraient tout au plus de recommandables industriels; ils n’ont eu qu’un tort, celui de dédaigner certains aléas de leur commerce.
L’ivresse du triomphe leur fait oublier que la marchandise électorale a des caprices, qu’elle est capable, après une longue résignation, de rébellion inattendue, que les courants de l’âme humaine, plus capricieux que ceux de la mer, dérangent parfois les calculs les plus complets. L’expiation pénètre volontiers par une porte dérobée que personne ne songe à défendre, et du jour au lendemain. Verrès passe de sa luxueuse satrapie aux gémonies de la publicité indignée.
C’est l’entrée en scène de la moralité.
Elle peut faire sourire les parvenus du tripotage électoral et du boursicotage parlementaire; elle n’en domine pas moins la question corse. Nous ne parlons pas de celle qui remettra à leur place les voleurs, les concussionnaires et les meurtriers. Celle qui préside au fonctionnement de la vie normale, qui fonde seule la société humaine, exige une régénération de bon aloi, car il est inadmissible qu’un peuple civilisé perpétue le régime barbare de la conquête, un siècle après 1789.
En Corse, le système autoritaire poussé à ses extrêmes limites est jugé par ses résultats: il développe l’anarchie dans ses manifestations les plus brutales, les plus rebutantes: la moitié des habitants est à la merci de l’autre, elle est accablée de toutes les charges sans obtenir en échange une seule des garanties due à l’homme moderne. Le vainqueur dévore le vaincu en lui refusant des droits qui demeurent le privilège du plus fort; cette force n’est pas même celle de la majorité ; car les minorités opportunistes compromettent l’équité du pouvoir central en accablant de tout son poids les infortunés qu’ils proscrivent sans pitié.
Comment de tels abus ne créeraient-ils pas une situation révolutionnaire, qu’un gouvernement sérieux ne saurait tolérer ni perpétuer sans complicité ?
Il ne s’agit donc plus de livrer des préfets à la dévotion d’une famille ou d’un groupe parce qu’il prétend maintenir le gros des électeurs sous le drapeau républicain. Ces étiquettes, ces fictions grotesques, ces fantasmagories de chiffres avec lesquelles on dénature la réalité doivent avoir fait leur temps. La République au delà de la Méditerranée n’est qu’une grossière dérision; l’occasion de la justifier par une saine exécution s’impose aux représentants de la dignité et de l’honnêteté française.
Sans doute, il sera pénible de rétablir l’ordre dans ce gâchis inouï, de ramener insensiblement les esprits dévoyés à des notions plus justes, de proclamer cette vérité nouvelle, le culte de la probité légale. Nous repoussons hautement la doctrine perversive du fatalisme indifférent qui colore son inertie de sophismes, qui prétend excuser demain par hier, et croit avoir tout dit en présentant la Corse comme une terre exceptionnelle. Ceux qui se flattent de la défendre en la mettant au-dessous du code civil, en la condamnant à une infériorité irrémédiable sont ses plus détestables ennemis.
Nous avons foi dans son émancipation, sans nourrir d’illusions sur les obstacles qui la retardent. Si nous avons contribué à préparer son affranchissement, nous ne nous repentirons pas de nos efforts pour la mettre en garde contre les charlatans qui l’ont accaparée.
ERNEST JUDET.
LES ORIGINES D’UNE CAMPAGNE
Table des matières
La Corse était, il y a quelques semaines, plus ignorée que la Nouvelle-Calédonie; elle vient d’être découverte, grâce à la fin retentissante de l’infortuné Saint-Elme. Je n’avais pas attendu cette catastrophe pour la prévoir. Un ancien séjour à Bastia, des relations constamment entretenues avec mes amis corses, un récent voyage dans l’île me permettaient d’apprécier tout ce que cachait son apparente tranquillité, tout ce qui couvait sous le brutal proconsulat des opportunistes.
Le 3 novembre 1883, j’écrivais:
MM. Pierre-Paul Casabianca, Emmanuel Arène et Peraldi y exploitent sans pudeur et sans lutte possible la politique locale. Toutes les ressources officielles sont entre leurs mains; placés au-dessus du contrôle de la justice et des lois, ils traitent le pays tyrannisé avec les pires procédés du bonapartisme. Leur impunité est scandaleuse.
M. Emmanuel Arène, dont la fatuité est mêlée d’étourderie, répliqua par des gasconnades. L’idée que je songeais à publier le dossier de sa stupéfiante politique le mit particulièrement en gaieté. Il se flattait d’avoir dérobé ses traces dans les sous-sols où s’élabore la cuisine gouvernementale et parlementaire. Puis il avait foi dans sa jeune étoile. Enfin, Paris est si loin de la Corse; comment l’intéresser avec des historiettes insulaires?
J’avais la prétention d’être renseigné, et j’augurais mieux de la loyauté publique. Pour rompre le charme, il suffisait de parler. Le défi de M. Emmanuel Arène était un encouragement de plus. Je lui signifiais ma résolution formelle:
Nous consacrerons prochainement à cette question une étude qui étonnera certainement ceux qui ignorent la situation exceptionnelle de notre département insulaire. Grâce à des tolérances inouïes, l’administration de la Corse constitue le modèle achevé de tout ce qui est contraire aux principes du gouvernement républicain. L’opportunisme y règne en maître. Pour apprendre ce que son triomphe définitif nous vaudrait sur le continent, il est nécessaire de savoir ce qu’il a fait, là où il a vaincu. Il ne dépendra pas de nous que le public ne soit renseigné sur ses agissements.
La difficulté d’obtenir certaines pièces, des obstacles imprévus m’empêchèrent de mettre immédiatement ma promesse à exécution. Enfin, le 23 mars 188, un article sur M. Paul Bert m’amena à distinguer les différentes variétés d’opportunistes, et j’y parlais incidemment:
«Des habiles, comme M. Emmanuel Arène, qui escompte en courtages cyniques les alternances de la bascule parlementaire, qui fonde sur la faveur gouvernementale l’exploitation d’un département terrorisé.»
A cette phrase, M. Arène sentit que j’étais prêt à causer de la Corse. J’attendais une polémique qui lui permettrait de me confondre si je le calomniais. Il préféra m’envoyer des témoins. La diversion, parfaitement calculée, donna lieu au procès-verbal suivant:
A la suite d’un article publié dans le numéro du journal la France, en date du 24 mars courant, sous la signature de M. Ernest Judet, rédacteur de ce journal, M. Emmanuel Arène, député, a demandé réparation pour les expressions contenues dans cet article, qu’il considérait comme offensantes.
Une rencontre a été décidée.
Elle a eu lieu ce matin au bois de Boulogne.
Au premier engagement M. Emmanuel Arène a été atteint, au tiers supérieur et externe de l’avant-bras droit, d’une blessure intra-musculaire, suivie d’une hémorragie et de l’insensibilité du membre.
Les médecins, M. le docteur Treille, pour M. Arène, et M. le docteur Redard, pour M. Judet, ayant déclaré d’un commun accord que M. Emmanuel Arène se trouvait dans l’impossibilité de continuer le combat, les témoins ont déclaré l’honneur satisfait.
En foi de quoi ils ont dressé le présent procès-verbal.
Paris, le 25 mars 1884.
Pour M. Emmanuel Arène:
A. ETIENNE,
député.
CH. LAURENT,
Directeur du journal Paris.
Pour M. Judet:
C. LALOU,
directeur politique du journal
la France.
F. GRANET,
député.
L’inconvénient le plus grave de cette rencontre était de retarder la discussion qu’il fallait entamer pour le salut de la Corse et l’honneur de la République.
Les événements eux-mêmes se chargèrent de précipiter le dénouement. La mort de Saint-Elme, insulté la veille par l’avocat-général Bissaud, amena la campagne que j’ai entamée le premier et poursuivie sans interruption dans la France.
Paris, 10 avril.
LA LIBERTÉ DE LA PRESSE EN CORSE
Table des matières
Le directeur d’un journal ajaccien, M. Saint-Elme, vient de succomber aux suites d’une sanglante agression dont il a été victime en Corse. Nous n’avons d’abord ni à défendre sa personnalité, ni à juger ses actes; mais les circonstances tragiques qui enveloppent sa mort nous font un devoir de réclamer une enquête.
Il est trop évident que les querelles de parti sont mêlées à ce meurtre: M. Saint-Elme attaquait avec une extrême vivacité l’administration et la coterie qui s’est adjugé le gouvernement de l’île. Aussi une légitime émotion s’est emparée du pays quand l’adversaire politique de l’opportunisme fut frappé dans la rue. Cette émotion redouble depuis que le système fatal des représailles a supprimé le malheureux écrivain. L’humanité exige que la vérité soit connue et que justice soit faite.
Nous voulons croire que les autorités officielles d’Ajaccio ont déploré des scènes sauvages qui montrent sous un singulier jour les dangers de la liberté de la presse dans un département français.
En tout cas, il semble que M. André, préfet de la Corse, en villégiature depuis quatre mois, pourrait trouver à son poste des occupations suffisantes: les agents de M. Waldeck-Rousseau n’ont pas l’habitude de s’offrir tant de vacances et de loisirs peu justifiés.
Paris, Il avril.
LA JUSTICE EN CORSE
Table des matières
L’indignation publique, avec une généreuse spontanéité, flétrit, sans distinction d’opinion, l’assassinat du journaliste qui vient de mourir, en Corse, victime des haines politiques. La solidarité d’un pays libre, devant un attentat inouï, se manifeste avec éclat.
Cette explosion d’unanimes sentiments de réprobation ne suffit pas; il faut que les criminels soient poursuivis et que l’indifférence de l’administration cesse de toucher à la complicité.
L’enquête ne sera ni longue ni difficile: tout le monde connaît à Ajaccio les meurtriers de Saint-Elme; tout le monde peut nommer les auteurs responsables du crime qui débarrasse d’un adversaire gênant un parti sans scrupule.
Les faits sont ici plus éloquents que tous les commentaires. Nous les empruntons à la Gazette des Tribunaux. Voici d’abord l’origine de l’affaire:
Emile Dosquet Saint-Elme, homme de lettres, directeur du journal le Sampiero, est un jeune homme de vingt-huit ans; élève de l’Ecole de Saint-Cyr, officier d’infanterie, il donna sa démission pour se lancer dans le journalisme.
Au mois de juillet 1883, M. Dosquet Saint-Elme se rendit en Corse pour y publier un journal intransigeant; on lui avait dit que ce département, après avoir été un foyer de conspiration bonapartiste, était devenu un des bourgs pourris de l’opportunisme.
Aussi, dès que l’on vit sur les murs d’Ajaccio les affiches annonçant la prochaine apparition du Sampiero, on suscita à Saint-Elme mille embarras; les imprimeurs d’Ajaccio refusèrent leurs presses... et le journal s’imprima à Marseille. Mais il advint que des lettres confiées à la poste et contenant des articles pour le Sampiero disparurent; les affiches furent partout lacérées.
Le journal paraît enfin et prend vivement à partie le préfet, M. André de Trémon tels, M. Peraldi, maire et député d’Ajaccio, M. Arène, député de Corte, et quantité de hauts fonctionnaires; peu de jours après Saint-Elme, rentrant chez lui vers dix heures du soir, est assailli par plusieurs individus armés de bâtons qui l’accablent de coups en lui disant: «Cela t’apprendra à écrire!» On verra plus loin quel fatal dénouement a eu cette lâche agression. Saint-Elme se présente à la préfecture pour demander des explications; M. le préfet refuse de le recevoir.
A la suite de cette provocation et d’un déni absolu de justice, Saint-Elme rencontre le préfet: une explication très vive et un conflit en sont la conséquence; le journaliste est souffleté, frappé avec une barre de fer et traîné en prison.
L’administration, non satisfaite encore, après une détention préventive et une mise au secret de trente-cinq jours, obtient contre Saint-Elme une condamnation à cinq mois de prison.
A travers toutes ces émotions, la santé du journaliste se comportait assez mal; mais son obstination et ses attaques redoublées le rendaient encore dangereux. Dans les premiers jours de janvier, quatre sbires se chargèrent de briser sa plume à coup de matraque. Il était perdu.
Quand son affaire vint en appel, le 2 avril dernier, à la cour de Bastia, c’est avec peine qu’on put le traîner à l’audience. Nous citerons encore l’impartiale Gazette des Tribunaux:
Un peu avant l’ouverture de l’audience, M. Saint-Elme est porté sur un fauteuil devant le banc de la défense: le rédacteur du Sampiero est dans un état effrayant; il respire à peine; sa jeune femme l’accompagne; elle suit d’un regard anxieux le malade et lui prodigue toutes sortes d’attentions.
On est d’autant plus impressionné, que la maladie de M. Saint-Elme est le résultat d’un ignoble attentat. Après l’arrêt du 3 janvier, M. Saint-Elme, se trouvant à Ajaccio, fut assailli par quatre individus qui l’assommèrent à coups de bâton et le laissèrent pour mort sur le pavé ; c’était à deux pas de la préfecture, sur le cours Napoléon, au milieu d’une foule nombreuse.
Depuis ce jour, M. Saint-Elme est alité et crache le sang: les médecins l’ont condamné et les individus qui l’ont frappé, et que tout le monde nomme à haute voix, n’ont été l’objet d’aucune poursuite.
Pendant la lecture du rapport, Me de Montera demande la parole, et, au nom de l’humanité, prie M. le président de vouloir bien procéder à l’interrogatoire de M. Saint-Elme, qui s’est évanoui plusieurs fois et ne saurait, sans danger, rester plus longtemps dans la salle. Il est aussitôt accédé à cette prière.
Interrogé, le prévenu déclare, d’une voix affaiblie, s’en rapporter à ce qu’il a dit dans l’instruction et n’avoir rien à y ajouter.
La séance est suspendue; on emporte M. Saint-Elme évanoui.
La rage politique pouvait désarmer devant cet agonisant cadavre pour le lendemain; pourtant il s’est trouvé un avocat général, M. Bissaud, pour conserver un sang-froid surprenant et une puissance extraordinaire d’invective; qu’on en juge d’après son réquisitoire:
L’état dans lequel est Saint-Elme ne saurait lui attirer la pitié de ses juges; les violences exercées sur lui, l’instruction l’a démontré, ont été légères (bruit). Saint-Elme a reçu la leçon qu’il méritait. (Vives protestations.)
M. Vivet, en souffletant Saint-Elme, a été correct; il n’a pas excédé les droits de la légitime défense, il a rappelé le prévenu au sentiment de l’honneur. Le sang constaté sur ses vêtements provient de la violence du soufflet. Il se pourrait bien qu’il jouât aujourd’hui une comédie; d’ailleurs, les médecins qui le soignent physiquement et politiquement sauront le guérir.
Tout bonapartiste et opportuniste que fût l’auditoire, il ne put s’empêcher de protester contre cet incroyable langage; le tumulte fut indescriptible quand M. Bissaud joignit à ses philippiques contre un agonisant le panégyrique du préfet:
Cet administrateur éminent, dit-il, dont l’habileté a su réunir autour de lui toutes les forces vives et républicaines du pays...
Il fallut évacuer la salle.
Maintenant Saint-Elme a eu le mauvais goût de donner un démenti à l’avocat général de Bastia.
Il est mort.
Nous savons que le peuple corse, si hospitalier pour les étrangers, est à la fois humilié et douloureusement frappé par un acte qui déshonore les mœurs nationales; le devoir du gouvernement est de faire au plus vite la lumière sur ces faits scandaleux, et celui de la justice de frapper les coupables, quels qu’ils soient. Il y va de notre sécurité et de notre dignité à tous.