Czytaj książkę: «Une mariée de seize ans»
Clémence Badère
Une mariée de seize ans

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329518
Table des matières
APRÈS TROIS MOIS DE MARIAGE
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
CONCLUSION
UN ROMAN A DEUX
II
L’ENSORCELÉ
I
II
UN AMOUREUX DE CINQUANTE ANS
LES AVENTURES D’UNE PLUME ET D’UN PARAPLUIE
I
II
III
IV
HISTOIRE D’UN CHAPEAU DE FEMME ET D’UN LIVRE MANUSCRIT
LE BOUTON D’OR QUI PARLE CONTE
UNE ANECDOTE SOUS LE PREMIER EMPIRE
ÉPISODE D’UNE FÊTE PUBLIQUE A PARIS
UNE ERREUR DE DOMICILE LA NUIT
L’ECLIPSE DE SOLEIL

UNE MARIÉE DE SEIZE ANS est un livre qui s’adresse principalement aux jeunes mariés: il renferme des conseils qu’ils se trouveront peut-être bien de suivre.
UNE MARIÉE DE SEIZE ANS
Table des matières
APRÈS TROIS MOIS DE MARIAGE
Table des matières
C’était en 1850, par une belle matinée d’avril, dans une chambre coquettement meublée, située au premier étage d’une maison de belle apparence. Le soleil, en pénétrant par les ouvertures des rideaux, venait se jouer sur le tapis qui recouvrait le plancher et caresser de ses doux rayons une jeune femme à demi couchée sur une causeuse.
Mais la jeune femme paraissait peu sensible à cette gracieuse faveur que le soleil lui accordait.
Le coude enfoncé dans les coussins de la causeuse, la tète inclinée sur sa main, elle était triste et rêveuse.
De l’autre main, qui retombait mollement sur ses genoux, s’échappait une lettre encore ouverte. Ses cils humides témoignaient de quelques larmes qu’elle venait de verser.
Un léger coup frappé à la porte la tira de sa méditation, et quand cette porte s’ouvrit, et que son mari entra, elle fit un mouvement comme pour soustraire à ses regards la lettre qu’elle tenait.
— Qu’avez-vous donc, Hélène? lui demanda celui-ci. Comme vous paraissez soucieuse! Est-ce cette lettre que vous lisez qui vous attriste ainsi, et y aurait-il de l’indiscrétion à vous demander de qui elle est?
— Aucune, mon ami, répondit Hélène, avec un léger trouble dans la voix. Cette lettre est de Virginie Valmont, et elle ne contient rien qui puisse m’attrister.
Et, s’efforçant de sourire, elle tendit la main à son mari.
— Si madame Valmont n’a rien de fâcheux à vous apprendre, dit M. Darnilly, il serait en effet bien extraordinaire qu’elle vous attristât, elle si gaie habituellement.
— Aussi m’empressai-je de vous dire qu’il n’en est rien.
— Mais, que vous dit-elle aujourd’hui cette petite folle de madame Valmont? Me permettez-vous de lire? fit-il, en avançant la main comme pour prendre la lettre.
Mais madame Darnilly l’esquiva, et, comme si elle n’avait pas entendu, elle se leva, marcha vers la fenêtre, et souleva un coin du rideau.
— Comme il fait beau temps! Paul, dit-elle, si nous faisions une promenade en bateau.
M. Darnilly feignit à son tour de ne pas entendre.
— Est-ce que vous refusez de me montrer cette lettre? insista-t-il. C’est donc quelque chose que je ne puis connaître?
— Nullement, mon ami, répondit-elle en la lui présentant. Je ne prévoyais pas que vous teniez autant à la voir. Et certes, si vous n’aviez pas plus de secrets pour moi que je n’en ai pour vous...
Elle n’ajouta rien de plus, mais elle prononça ces mots avec une expression qui disait assez qu’elle doutait du cœur de son mari.
— Vous savez bien, ma chère amie, que je n’ai rien de caché pour vous, répondit celui-ci d’un ton léger.
— Comme il ment! murmura la jeune femme.
Paul Darnilly lut la lettre, et si le lecteur veut bien la lire avec lui, il verra qu’elle était en effet peu faite pour attrister.
Disons auparavant que madame Valmont, quoique plus âgée de quelques années, était une amie intime d’Hélène, et qu’elle demeurait aux environs du lieu où se passait cette scène.
«Ce n’est qu’avant hier que j’ai reçu ta bonne et affectueuse lettre, ma chère Hélène; j’étais à la campagne quand on l’a reçue, et je n’avais point donné l’ordre chez moi en partant de m’envoyer ma correspondance.
Tu te plains que tu t’ennuies, après trois mois de mariage, est-ce possible?
Je sais, du reste, que tn tenais beaucoup à rester demoiselle, et que c’est poussée par ta tante que tu t’es décidée à te marier.
Mais tu as, je crois, un bon et charmant mari, et tu aurais peut-être tort de te plaindre.
Cependant, je ne puis trop te gronder en cette circonstance. J’aime la liberté au moins autant que toi-même; toutefois, je te conseille... au surplus, je ne te conseille rien, je prends pour principe le proverbe qui dit qu’il ne faut jamais mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce; c’est pourquoi je vais te parler d’autre chose.
C’est qu’en vérité ton ennui ne pouvait venir plus à propos: j’ai précisément plusieurs anecdotes à te raconter, mais des anecdotes comme tu les aimes.
Je commencerai par les époux Mignonnet, qui font quelque bruit dans notre petite ville; ce sont en effet deux types assez originaux.
Madame Mignonnet est une femme de trente à trente-cinq ans, grande, sèche et l’air revêche. Comme bien des personnes maigres, elle a des creux au milieu des joues qui lui donnent l’air d’un revenant.
Cependant, madame Mignonnet prétend qu’elle était autrefois d’une très-grande beauté ; c’est peut-être pour qu’on lui dise qu’elle est toujours, la même; parce que, si l’on veut se faire aimer d’elle, il faut toujours lui faire des compliments.
Madame Mignonnet a un autre grand défaut, c’est celui de vouloir imiter les autres.
II
Table des matières
LES PROUESSES DE MADAME MIGNONNET
Si, par exemple, madame Mignonnet a entendu parler d’une femme d’esprit, aussitôt elle veut être femme d’esprit. Et, pour en donner la preuve, tu t’imagines sans doute qu’elle va lancer quelque épigramme, ou raconter quelque anecdote piquante?
Du tout, madame Mignonnet trouve cela parfaitement inutile; elle connaît un moyen plus sûr et plus prompt de faire sa réputation: c’est de dire partout qu’elle a de l’esprit; tout l’esprit de madame Mignonnet se borne à vous dire qu’elle en a infiniment.
Elle vous dira le plus ingénument du monde que, dès sa plus tendre enfance, elle montrait une intelligence peu commune, que ses parents, à cause de cela, craignaient beaucoup de ne pas l’élever, parce que tous ces enfants qui montrent une intelligence si précoce s’élèvent rarement, et que si elle était arrivée à âge de femme, on le devait bien certainement à un miracle.
Elle ajoutera, avec une volubilité toujours croissante, qu’elle était fine comme l’ambre, qu’elle était bien d’ailleurs la plus jolie, la plus spirituelle petite fille que l’on pût voir; elle n’avait pas sa pareille à cent lieues à la ronde.
Et quand elle a épuisé tous les mots du vocabulaire pour bien vous persuader qu’elle a de l’esprit, si l’on paraît encore en douter, elle a recours à un autre stratagème, elle prend son mari à part et lui parle ainsi:
— Ecoutez, monsieur Mignonnet: vous n’ignorez pas que toute la fortune est de mon côté, et que, par un arrangement qui a été fait, je puis me retirer moi et ma fortune quand bon me semblera. Vous savez tout cela, n’est-ce pas, monsieur Mignonnet? et vous me laissez égosiller, vous ne m’aidez pas à dire que j’ai de l’esprit! Monsieur Mignonnet, vous êtes bête comme vos pieds.
Et M. Mignonnet, qui tient un peu à safemme et beaucoup à sa fortune, s’avance à son tour sur le bord de la scène; il jure ses grands dieux que sa femme a énormément d’esprit, tellement, qu’elle en donne à tous ceux qui l’approchent, que lui-même en est tout imprégné : il en a par-dessus la tête de l’esprit de sa femme.
SI madame Mignonnet a entendu parler de quelqu’un dont on vante le style épistolaire, elle court à son secrétaire, en vous disant qu’elle aussi elle avait autrefois un très-joli style; elle en retire un épître d’elle, vous la lit d’un bout à l’autre, en ayant soin de vous faire remarquer qu’elle est écrite avec infiniment d’esprit.
Madame Mignonnet a-t-elle entendu parler d’une femme coquette et entourée d’adorateurs, aussitôt elle veut être coquette et entourée d’adorateurs. Elle fera des extravagances, elle se calomniera même au besoin pour que l’on parle d’elle, elle tiendra à ce compte les propos les plus absurdes.
Et si, par cette raison, les femmes s’éloignent d’elle, elle ne pensera pas qu’on aura trouvé sa conduite inconvenante.
Nullement, madame Mignonnet a beaucoup trop de confiace en elle-même; elle se dira qu’étant la plus jolie, la plus spirituelle, il n’est pas étonnant qu’elle ait inspiré de la jalousie, et que, si toutes les femmes s’éloignent d’elle, c’est parce qu’elle les éclipse toutes.
Tu crois peut-être que c’est dans la conversation qu’elle brillera? Pas davantage. Elle parlera de ses qualités personnelles, de ses terres, de ses biens au soleil; elle vous dira qu’elle est l’héritière d’une immense fortune; elle ajoutera, avec l’air d’une majesté qui veut bien s’abaisser jusqu’à vous, qu’elle n’en est pas plus fière pour cela.
Madame Mignonnet a-t-elle entendu parler d’une femme malheureuse et négligée de son mari, aussitôt elle se pose en victime.
Elle vous affirmera qu’elle est martyrisée par son cruel époux; que, comme une fleur battue par l’orage, elle se meurt brisée sous le despotisme conjugal; car madame Mignonnet, aimant le romantique, parsème ses discours de belles phrases.
— Tenez, nous disait-elle l’autre soir, en nous montrant les vieilles tours du château. Que de fois il m’est venu à l’idée de monter en haut de ces tours, et de me précipiter en bas, moi et mon enfant, pour nous ravir à la malheureuse existence que mon farouche et cruel tyran nous prépare, pour éviter cet abîme que son inconduite creuse chaque jour sous nos pas!
Et M. Mignonnet, qui travaille dans une pièce à côté, et qui a entendu ces derniers mots, s’avance les bras croisés, l’air indigné.
— Eh bien, madame Mignonnet, qu’est-ce que tu dis donc là ? Comment, moi, je te creuse un abîme! Ah! Dieu, si l’on peut mentir ainsi!... Mais, voyez-vous, c’est une idée fixe chez elle: elle s’imagine toujours qu’on lui creuse quelque chose.
L’autre jour, ne disait-elle pas aussi que c’était moi qui lui avais creusé les joues, par le chagrin que je lui ai causé depuis notre mariage; qu’elle les avait très-rondes auparavant! Eh bien, mesdames, permettez-moi de vous dire que tout ceci n’est qu’un horrible tissu de mensonges. Ainsi vous lui voyez les joues aujourd’hui, ainsi elle les avait le jour où je l’ai épousée; et je vous prie de croire que, foi de Mignonnet, je ne lui ai rien creusé du tout! Ah! Dieu, la pauvre petite, j’aimerais mieux me creuser à moi-même mon tombeau.
Et M. Mignonnet, fier de son éloquence, retourna majestueusement à son travail.
Quelques jours après, il eut à porter à deux kilomètres de la ville quelques objets qu’il avait vendus. Il partit à midi, et à deux heures il n’était pas de retour; trois heures, quatre heures, cinq heures, point de Mignonnet! Sa pauvre femme ne tenait plus en place: il était probablement en train de lui faire quelque infidélité, car, bien qu’il n’en soit rien, il lui fait, selon elle, les infidélités les plus désespérantes.
Cependant, il arriva.
— D’où viens-tu, monstre infâme?...
M. Mignonnet s’approche dans le but de la calmer.
— Oh! n’approche pas, tyran, n’approche pas!...
Et la Mignonnette, qui ne l’est pas, allonge ses griffes.
Alors M. Mignonnet commence à trembler pour ses yeux; il se retire sans perdre de vue la griffe qu’il redoute, et va se blottir dans un coin de la chambre, où il trouve un abri contre l’orage. Il était temps, car madame Mignonnet est devenue terrible. Elle parcourt la chambre avec des transports de fureur; elle a l’air d’un ouragan. Sa joue est cramoisie, son œil flam+broyant; une larme de rage brille au bord de sa paupière, et va se cacher toute tremblante dans le creux de sa joue, où elle semble se nicher, ce qui fait l’effet d’une goutte de rosée dans le calice d’une pivoine.
La fureur ainsi arrivée à son paroxysme ne peut plus nécessairement que diminuer; elle tombe en effet. Madame Mignonnet se calme, sa voix s’éteint dans un sanglot; la tempête s’apaise enfin pour faire place à une pluie torrentielle de larmes, qui va se perdre dans ses cheveux épars; son corps s’affaisse et se penche en avant; la tête s’incline vers la terre; ses cheveux ruisselants de larmes suivent la même pente; elle porte à ses yeux la pointe d’un mouchoir brodé, dont l’autre pointe touche presque à terre.
A voir ainsi madame Mignonnet, il vous semble voir un saule pleureur après une pluie d’orage.
Alors, M. Mignonnet commence à se rassurer dans son coin; il risque un œil, en se rappelant le proverbe:
— Petite pluie abat grand vent, se dit-il, et comme il connaît aussi la logique, il se frotte les mains en se faisant encore cette réflexion très-méritoire: — Si petite pluie abat grand vent, à plus forte raison grande pluie.
Et plus madame Mignonnet répand de larmes, plus son traître de mari se frotte les mains et semble satisfait.
Cependant, le lendemain de cette scène, madame Mignonnet trouva bon de rester au lit toute la journée, et il paraît qu’elle rêva qu’elle obtiendrait une réputation bien autrement colossale si elle se posait en femme heureuse, la plus heureuse du monde, et accaparant à elle seule tous les bonheurs de la terre. A l’entendre ce jour-là, son ménage égalait celui de Philémon et Baucis.
Elle nous assura qu’elle avait dormi toute la nuit, couchée horizontalement dans son lit, les pieds sur les roses de la tapisserie, et la tête sur le sein fortuné de son heureux époux.
III
Table des matières
LES BILLETS GALANTS
Ne penses-tu pas, ma chère Hélène, que rien n’est plus amusant que M. et Mme Mignonnet. Cette dernière surtout, car dans une semaine elle va remplir à elle seule tous les rôles. Elle représente, dans sa seule personne, tous les personnages réunis du sexe féminin.
Beaucoup la trouvent ridicule; quant à moi, je la trouve admirable; mais elle, elle se trouve illustre, elle est très-fière de ses exploits, il lui semble que tout l’univers la contemple.
Va-t-elle à la campagne, les arbres s’inclinent sur son passage comme pour lui rendre hommage.
Elle rencontre une paysanne qui conduit sa vache aux champs, et sous le prétexte qu’elle la connaît un peu, elle lui fait le récit de ses malheurs domestiques, et lui dit que son mari est un Lovelace.
Et la bonne femme, qui est très-peu versée dans l’histoire des Lovelace, s’arrête et se fait cette réflexion:
— Què que c’est que ça, un homelace? —Quest ce qué me dit c’te dame? Que son mari est un bobace, une limace? — Què que ça me fait à moi? Hue! ma Rouge!
Et la bonne femme, donnant un léger coup à la génisse qu’elle a élevée, continue son chemin sans plus s’occuper des beaux discours de madame Mignonnet.
Qu’importe! celle-ci est satisfaite, elle s’est bien sûr acquis une réputation qui ira à la postérité. Sa tète est dans les nues, ses pieds sur des fleurs. Elle regarde en pitié une petite fauvette qui fredonne en voltigeant autour d’elle, cherchant son nid et ses amours.
Mais c’est assez parler de madame Mignonnet: laissons-la dans toute sa gloire; nous avons une histoire plus récente.
Il paraît que nos jeunes gens, ceux de la societé du moins, sont de charmants étourdis, de raffinés mauvais sujets. Ils tranchent des Lauzun et des Richelieu, ils nous reportent au siècle des Louis XIV et des Louis XV, ou plutôt sous la Régence.
On parle d’une aventure dans laquelle des billets galants auraient joué un très-grand rôle; c’est une énigme, c’est tout un roman que, ces billets-là.
Ils ont été apportés sur le balcon d’une dame on ne sait comment.
Il faut que quelque sylphe s’en soit chargé, ou qu’ils lui aient été apportés sur les ailes de l’amour.
Certain matin, cette dame, en allant entr’ouvrir ses persiennes, aperçut sur son balcon un billet d’aspect assez provocant.
Sa première pensée fut qu’on l’avait lancé d’en bas; mais ce n’était pas présumable, puisque les persiennes étaient toujours restées fermées, et qu’ensuite il ne renfermait rien de lourd. D’un autre côté, il n’y a point de fenêtre ni à sa droite, ni à sa gauche.
Mais il paraît que l’amoureux est un autre Icare, et qu’il s’est fabriqué des ailes.
Elle ouvrit la galante missive. L’auteur lui demandait une entrevue, et la priait de lui pardonner son audace d’avoir glissé ce billet entre les lames des persiennes à une heure très-avancée de la nuit, ajoutant qu’on pouvait se fier à lui; qu’il n’avait usé ni d’échelle, ni d’autre moyen compromettant.
Certes, l’aventure était piquante, et l’auteur avait eu là une idée très-ingénieuse; mais, si gentille que fût l’idée, elle ne laissait pas que d’inquiéter la dame; on atteignait ses fenêtres! comment s’y prenait-on?
—Voyez comme on est exposée, se disait-elle: on ferme bien ses portes, on a une fenêtre à quinze pieds du sol, et, malgré cela, on n’est pas à l’abri des séducteurs.
Si pourtant, l’une de ces nuits, il m’était venu à l’idée de prendre l’air à ma fenêtre, et que, dans l’ombre, deux bras vigoureux m’eussent enlacée, et emportée je ne sais où, au diable ou aux anges?
On eût certainement plutôt cru au diable!
Toutefois, ce diable-là, elle se le figurait sans griffe, nullement effrayant, et ayant à la bouche des paroles telles que Satan en eut pour Eve quand il s’offrit à elle sous la forme d’un serpent dans le jardin du paradis terrestre, et qu’il l’invita à manger du fruit défendu.
Quoi qu’il en soit, il était difficile d’atteindre sa fenêtre sans échelle; car, enfin, de deux choses l’une: ou l’amoureux avait des ailes, ou il n’en avait pas. S’il en avait, l’aventure s’expliquait d’elle-même; mais il n’était pas du tout certain qu’il en eût, il était même plutôt probable qu’il n’en avait pas, parce que, s’il en avait eu, cela aurait fait quelque bruit.
Dans notre petite ville, où tout est commenté, où l’on trouve le moyen de faire des propos sur tout, un monsieur, je suppose, aurait le malheur de mettre son pantalon à l’envers et de se promener habillé de la sorte, on n’en ferait pas une chanson, j’aime à le croire, parce que ce monsieur, n’ayant pas l’avantage d’être le roi Dagobert, il n’aurait pas le même privilége, mais il n’en est pas moins vrai qu’on en parlerait beaucoup.
Or, si un monsieur avait des ailes, il me semble que c’était assez extraordinaire pour qu’on en parle, et comme on n’en avait rien dit, nous conclûmes qu’il n’en avait pas.
Du moment que la nature lui avait refusé des ailes, il était évident qu’il avait eu recours à des moyens. Lesquels? Nous sommes à nous le demander.
Toujours est-il que, depuis cette aventure, la dame se tint discrètement derrière ses rideaux. Cependant, un jour qu’il faisait un beau temps, elle éprouva le besoin de rouvrir sa fenêtre. Aussitôt, un monsieur aux cheveux roux, mais très-bien de sa personne, apparut à la sienne.
On présume que c’est l’auteur du billet.
Ses cheveux avaient des reflets chauds, ardents, qui semblaient rivaliser avec les feux du ciel; il jetait en outre de tendres regards à sa voisine, ce qui nous donna quelque inquiétude. Les feux du ciel, la chevelure du monsieur, ses regards de flamme, nous craignîmes que tant de feux réunis ne fissent incendie dans la ville.
Heureusement que l’amoureux rentra dans sa chambre, où il continue, dit-on, à mouler et à perfectionner des billets, qui arrivent toujours de la même manière diabolique sur le balcon de sa voisine.
Voici, ma chère Hélène, ce que je sais des choses qui se passent ici. Je te dirai encore que depuis longtemps nous désirions des acteurs, et qu’il nous en est enfin arrivé. Mais ce qui te paraîtra phénoménal, c’est que nous avons, cette fois, de bons acteurs. C’est vraiment un miracle. — Eh! bien, malgré ce miracle, malgré ces bons acteurs, on va très-peu au théâtre.
Si ces messieurs se permettent quelques escapades à l’endroit du balcon des dames, ils sont du moins très-réservés quand il s’agit de spectacle.
Mais il paraît qu’ils font des économies, ils se rangent. On raconte à ce sujet des anecdotes très-amusantes: on dit que les uns c’est par système d’économie, les autres par esprit de contradiction.
IV
Table des matières
SUITE DE LA LETTRE
Il en est un dont les idées sont bien un peu prosaïques, mais elles n’en sont pas moins très-ingénieuses.
Ce monsieur est frileux; c’est de plus un véritable sybarite. Aussi, à cause de cela, a-t-il un goût très-prononcé pour le casque à mèche.
Il raffole de cette coiffure; selon lui, il n’en existe pas de plus douce, de plus chaude, de plus délicieuse. La vue d’un bonnet de ce genre avait toujours fait battre son cœur; depuis longtemps déjà, il éprouvait le besoin de se donner ce charmant bijou: après tout, les passions sont libres!
Voyant que le froid se prolonge, on dit qu’il s’est passé la fantaisie de quelque chose de très-élégant dans ce genre: c’est un chaud et douillet bonnet de soie blanche, avec fleurette du même tissu. Et quelques-uns ajoutent qu’il l’a orné d’une superbe fontange, comme au temps de Louis XIV.
Je te l’ai dit, ces messieurs ne rêvent plus que de ce temps-là.
— Ma foi, s’est-il dit, le spectacle peut être charmant, mais, sorti de là, qu’est-ce qu’il me restera? Tandis que mon bonnet de... Il n’achève pas, il craindrait de se trahir: il paraît que c’est une passion cachée que la passion de son bonnet; il ne confie ce secret à personne, pas même aux murailles de sa chambre.
Ainsi, pendant que nous nous pâmons de rire devant les facéties de tel ou tel acteur, lui, ce monsieur, se dorlotte, il se pâme d’aise dans son bonnet de soie blanche, il s’admire sous sa fontange coquelicot — il paraît qu’elle est coquelicot, — voyez-vous le coquet sybarite!
Il faut croire, du reste, qu’elle lui sied bien; il se mire, se remire, et il se trouve charmant. Il s’adore, ce beau et intéressant Narcisse! C’est ainsi qu’il passe ses soirées, et il se trouve excessivement heureux.
Il se plonge dans les moelleux coussins de son fauteuil, s’étend mollement auprès d’un bon feu, allonge une jambe dolente sur les chenêts, fume un délicieux cigare de.... Ah! je ne sais pas si c’est de la Havane.... Il s’enivre enfin de la plus voluptueuse indolence, et s’épanouit à la douce chaleur de son foyer et de son bonnet de soie blanche, comme une fleur à la température d’une serre. Ce bonnet-là lui vaut le haschich le plus délicieux.
Il est certain que ce monsieur a bien fait de se donner une pareille jouissance, aussi s’en applaudit-il tous les jours, et quand il a raisonné pendant quelques heures sur l’ingénieuse idée de son bonnet, il se trouve le jugement sain, et l’esprit d’une profondeur incroyable!
D’honneur, il est charmant, avec ses économies, son bonnet et sa fontange. Cependant, tout cela ne fait pas les affaires des acteurs; ce sont eux qui n’en font pas, des économies, avec ce système-là !
C’est en vain que notre journal s’indigne de ce qu’on ne va pas au théâtre, qu’il s’escrime à nous faire entendre que nous avons de bons acteurs.
Le journal a raison et je l’approuve; mais, après tout, si ce monsieur aime mieux son bonnet à fleurette! On est bien libre d’aimer un bonnet, et de le préférer au spectacle.
Toujours est-il que les acteurs partiront, et que nous ne verrons rien de ces jolis vaudevilles qu’on nous annonçait, et qui nous promettaient de bonnes petites soirées.
Ce monsieur, nous n’en doutons pas, doit être charmant avec son amour de bonnet; mais, au moins, si, par une attention toute délicate, que nous saurions reconnaître du reste, il nous faisait la galanterie dese montrer en ville, quelque part, avec cette merveilleuse coiffure, à défaut de spectacle, nous nous contenterions de celui-ci; mais non, l’égoïste, il aime mieux garder ses gentillesses pour lui seul, et si ce n’était un lutin brun et rose qui s’est introduit chez lui par le trou de la serrure et qui nous a rapporté toutes ces merveilles, nous ne les connaîtrions nullement.
Mais je m’aperçois qu’il est temps de quitter la plume, ma chère Hélène. Adieu donc, où plutôt: à bientôt, car j’espère aller te voir sous quelques jours, comme tu m’en as priée dans ta dernière lettre. Je t’embrasse de tout cœur.
Ta bien dévouée,
VIRGINIE VALMONT.
V
Table des matières
UNE MARIÉE DE SEIZE ANS
Plus d’une fois, M. Darnilly s’était interrompu de sa lecture pour se laisser aller au franc rire que lui suscitaient quelques passages de ce récit;
Lorsqu’il eut fini, il resta quelques instants rêveur et comme sous le charme de cette lecture.
— Quelle adorable petite conteuse que cette madame Valmont! fit-il ensuite, sortant de sa rêverie et comme se parlant à lui-même, elle est vraiment inimitable!
En disant ces mots, M. Darnilly jetait à la dérobée un regard sur sa femme, et un observateur attentif eût pu voir qu’il mettait une intention marquée à faire l’éloge de madame Valmont Après s’être ainsi extasié, il se tourna vers elle.
— Quand donc votre amie viendra-t-elle égayer notre solitude? lui demanda-t-il. Vous disposez-vous à la recevoir?
Nous savons qu’Hélène lui avait proposé une partie en bateau.
— Vous ne répondez pas à ma question! interrompit la jeune femme avec un peu d’humeur. Je vous demandais de venir nous promener sur l’eau.
— Cela m’est impossible aujourd’hui, ma chère amie: il faut que je me rende immédiatement à la fabrique où des affaires importantes me réclament; mais, demain, j’espère être tout à vous.
Il sortit, et l’on eût pu lire sur son visage le reflet d’une joie que donne le triomphe.
— Ma femme se déciderait-elle enfin à m’aimer? se disait-il en traversant la cour qui conduisait à la manufacture.
Hélène resta triste et pensive à sa fenêtre donnant sur le jardin; elle regardait machinalement la campagne, qui était belle à cette époque de l’année où tous les arbres sont en fleurs.
La vue s’étendait sur de riches prairies, au mi. lieu desquelles se détachait un ruisseau d’eau vive qui venait se jeter, près du jardin, dansune rivière sur la rive de laquelle un petit bateau était amarré.
Tout souriait à cette belle nature, tout était gai et charmant dans cette maison où il semblait que le malheur ne pouvait pénétrer.
Pourquoi donc cette jeune femme était-elle ainsi triste quand tout semblait être joie et borheur autour d’elle?
C’est que madame Darnilly venait de découvrir en elle un sentiment qu’elle avait ignoré jusqu’alors.
Elle remarquait que son mari s’occupait beaucoup de madame Valmont, et la jalousie venait la mordre au cœur.
En effet, cette madame Valmont, qui était veuve, et par conséquent libre de sa personne, n’était-elle pas à redouter avec cet enjouement d’esprit qu’elle lui connaissait?
Elle regrettait de lui avoir écrit, et, si elle le regrettait autant, c’est que, dans l’intervalle de temps qui s’était écoulé depuis la lettre qu’elle lui avait adressée, et dans laquelle elle la priait de venir la voir, jusqu’à celle qu’elle recevait d’elle aujourd’hui, il s’était passé des événements qui venaient changer la face des choses.
Mais, pour la suite de ce récit, il est bon de retourner en arrière et de nous reporter à l’époque du mariage de monsieur et de madame Darnilly, qui datait de quelques mois.
Ils avaient fait ce qu’on appelle un mariage de convenance. M. Darnilly le père, possesseur d’une riche manufacture, la céda à son fils, et lui proposa pour femme mademoiselle Hélène Derbourg, fille elle-même d’un riche négociant.
Paul, ne répugnant ni au mariage ni à la manufacture, consentit à tout ce que son père voulait.
Mademoiselle Derbourg avait seize ans. Orpheline depuis plusieurs années, elle était restée près d’une tante déjà bien vieille, et qui, avant de mourir, désirait assurer son avenir. Le parti qu’on lui proposait pour cette nièce lui convenant sous tous les rapports, elle l’avait accepté.
Paul n’avait jamais vu Hélène, mais comme il est toujours facile d’aimer une jolie femme, il se sentit, dès qu’il la vit, tout disposé à l’aimer.
Cependant, lorsque ce mariage fut décidé, il remarqua quelques soucis sur le front de sa prétendue, mais il les attribua à cette légère inquiétude que ressentent parfois les jeunes filles en pareille circonstance, et il n’y attacha pas d’autre importance.
Certain soir, on signale contrat, et la cérémonie fut fixée à trois semaines.
Ce même soir, lorsque Paul, se disposant à partir, prit la main de la jeune fille pour la baiser, il fut bien étonné de sentir cette petite main fine et blanche glisser un billet dans la sienne, Il lui tardait d’être seul pour savoir ce que lui écrivait mademoiselle Derbourg, qu’il épousait dans trois semaines.
Rentré chez lui, il s’empressa d’ouvrir la lettre et il lut ce qui suit:
«Monsieur,
«N’étant jamais seule avec vous, je me vois obligée de vous remettre en cachette ce billet.
«C’est dans trois semaines que vous m’épousez; je n’y ai, jusqu’à présent, apporté aucun obstacle; et, pourtant, il faut que vous sachiez que c’est contre ma volonté.
«Non pas que je dédaigne votre alliance, ni que vous me soyez désagréable, mais parce que je n’ai aucun goût pour le mariage. Ma mère n’a pas été heureuse dans son ménage, je vois encore sa figure triste et soucieuse, et, depuis mon enfance, j’ai juré de ne jamais aimer ni me marier, et, si je vous épouse, je dois vous informer que c’est dans le seul but de plaire à ma tante, qui le désire, et qui m’a suppliée avec des larmes d’y consentir.
«Cependant, comme je réfléchis, que de cette décision dépend toute ma destinée, et que je ne puis, pour complaire à ma tante, sacrifier tous mes goûts, j’ai pris la résolution de vous écrire ces quelques mots qui resteront un secret entre nous. Je veux bien vous épouser, mais c’est à ces conditions:
«Que vous n’aurez jamais sur moi les droits d’un mari; que ma chambre, en un mot, ne sera jamais la vôtre.
«Promettez-moi qu’il en sera ainsi et jurez de tenir votre promesse, j’aurai pour vous alors l’amitié d’une sœur. Je respecterai votre nom, comme vous voudrez bien respecter ma maison. A ce compte, je veux bien être votre femme; sinon, je refuse.
«Mais acceptez-moi, je vous prie, avec ces conditions, car il me faudrait vous refuser et cela ferait une peine extrême à ma tante dont la santé est si délicate et qui a tant de bonté pour moi. Je m’en voudrais d’apporter de l’amertume dans ses vieux jours.
«Inutile d’ajouter que vous ne lui parlerez point de cela, car il est bien entendu que vous en garderez le secret.
«Rendez-vous, je vous prie, à mes instances, faites-le pour elle, et remettez-moi votre réponse comme je vous ai remis ma lettre.
«HÉLÈNE.»
La première impression de Paul, après cette lecture, fut d’être froissé : il ressentit quelque dépit en pensant qu’il déplaisait.
— Je ne puis épouser une femme qui paraît avoir de la répugnance à être à moi, se dit-il.
VI
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UNE NUIT DE NOCES
Il fut sur le point de parler de cela à son père, mais il réfléchit avant que de le faire. Il avait toujours plu aux femmes, — c’était en effet un très-beau garçon, — et, se rappelant ses entretiens avec Hélène, bien qu’elle lui eût semblé un peu froide, elle ne lui parut point toutefois avoir de l’aversion pour lui.
Au surplus, en relisant sa lettre, il vit bien que c’était un enfantillage, une détermination peu raisonnée dans cette tête de seize ans.
Ensuite, le souvenir de sa mère, mal mariée probablement, avait amené cette décision.
— Cette jeune fille ne connaît encore rien de l’amour, se dit-il, mais comme il faut tôt ou tard qu’on arrive à éprouver ce sentiment et que j’ai l’intention de la rendre heureuse, elle finira bien un jour par m’aimer.
Et, pour cela, il faut peut-être se conformer à sa volonté. Consentons donc à ce qu’elle demande et, pour le moment, épousons mademoiselle Derbourg pour l’amour de sa tante. Quand nous serons mariés, je saurai bien la fléchir.
Et M. Darnilly répondit par ce billet, qui, selon lui, n’engageait pas à grand’chose:
«Mademoiselle,
«C’est dans trois semaines que je vous épouse, et je m’y soumetttrai de bon cœur, car je n’ai point comme vous d’aversion pour le mariage. Mon père et ma mère ont été très-heureux en ménage.
«Je regrette donc de n’avoir pu encore faire changer vos idées sur ce point.
«Toutefois, puisque vous m’en priez avec tant d’instances, je veux bien vous épouser avec les conditions que vous m’imposez, si dures qu’elles soient. En un mot, je me promets de ne point contraindre vos sentiments et de respecter vos scrupules.
«Je vous prie de croire à ma parole et à mon entier dévouement.
«PAUL.»
Hélène, satisfaite de cette réponse, reprit toute sa sérénité. On consentait à ce qu’elle voulait, par conséquent ce mot de mariage ne l’effrayait plus autant.
Elle était si jeune, que son cœur, effectivement, ne s’était pas encore ouvert à l’amour.
Elle se prépara donc à cette solennité, s’occupa de sa toilette et retrouva toute sa gaieté en admirant les parures que contenait la corbeille de noces.
Le jour vint, et la jeune fille fut charmante dans sa blanche toilette de mariée. Elle était reconnaissante envers Paul de ce qu’il avait bien voulu se conformer à ses volontés, et ses grands yeux, où se reflétait la sérénité de son âme, s’arrêtaient doucement sur lui.
En la voyant ainsi, le jeune homme crut un instant qu’elle reviendrait d’une détermination qui était pour lui un arrêt cruel.
Ce jour se passa comme se passent tous les jours de noce. L’heure venue de se retirer, Hélène se rendit à la chambre nuptiale, et Paul ne tarda pas à l’y suivre.
Il trouva la chambre déserte, mais une porte, communiquant à cette chambre, s’entrouvrit aussitôt et il en vit paraître sur le seuil Hélène qui avait quitté sa riche parure pour revêtir une toilette simple qui la rendait plus séduisante.
Elle tendit la main à son mari, lui rappela sa promesse en le remerciant d’avoir bien voulu être de son avis. Puis, après quelques mots encore échangés, elle lui demanda la permission de rentrer dans sa chambre.
Et, avant qu’il eût pu faire aucune objection, elle disparut, faisant glisser derrière elle un verrou dont le bruit retentit tristement au cœur du jeune mari. C’était bien inhumain, hélas! oui.
— Hélène a des idées qui remontent à la création, se dit Paul; selon elle, nous devons vivre comme Adam et Eve avant le péché ; c’est très-patriarcal.
Cependant, comme Paul n’avait plus l’innocence de notre premier père, il s’ensuivit qu’il n’en eut point le calme ni la sérénité.
Et cette chambre, où il se trouvait relégué dans cette triste nuit de noces, était loin d’être pour lui un lieu de délices. Il regardait cette porte, derrière laquelle une gracieuse jeune fille lui était apparue et s’était retirée, et il se disait, en soupirant, que c’était de ce côté que devait être le paradis, mais l’ange lui était apparu sur le seuil et lui en avait interdit l’entrée.
Il eût pu y aller frapper, pour tâcher d’obtetenir un entretien plus prolongé, mais il avait fait une promesse, et y manquer le premier jour pouvait donner de lui une opinion défavorable et porter l’inquiétude dans le cœur de la jeune fille.
Il voulait, par des soins et des attentions, parvenir à se faire aimer d’elle, et, pour cela, il sentit qu’il ne fallait pas brusquer ses scrupules.
Il se résigna donc à rester dans sa solitude.
Quant à Hélène, la fraîche et gracieuse fille, elle fut bien calme sous ses blancs rideaux de mousseline; elle fit des rêves couleur de rose.
— Comme je vais être heureuse, se dit-elle; maintenant que me voilà mariée, je serai maîtresse de mes volontés. M. Darnilly m’a comprise et il se rend à mes vœux; cela fait que j’aurai tous les avantages du mariage sans en avoir les charges.
Nous n’en serons pas plus mal l’un et l’autre; au contraire, en vivant ainsi, sans autre rapport qu’une simple amitié, aucun nuage ne viendra troubler notre union.
Bercée par ces rêves d’enfant, Hélène s’endormit avec le calme d’un ange.
Elle ne pouvait, toutefois, être taxée d’insensibilité ; n’ayant jamais aimé, elle ignorait que ce sentiment pût faire souffrir.
Cependant, elle quitta sa tante et vint habiter la maison de son mari; mais elle se choisit un appartement séparé du sien, et le jeune homme ne fut pas plus heureux.
Il eût certes pu jouir de ses droits, mais il était homme du monde et ne voulait pas, en un mot, violenter le cœur de sa femme.
Elle était si jeune! Il fallait que l’enfant devînt femme et qu’elle comprît l’amour.
Si l’on force le bouton à s’ouvrir, on n’aura qu’une fleur imparfaite et l’on jouira mal de son parfum.
Il la laissa donc à ses scrupules, se promit d’attendre tout du temps, espérant qu’elle ne tarderait pas à revenir de ses idées ultra-antimatrimoniales. Il se contenta de cette simple amitié qu’elle lui offrait, il se borna à lui plaire et eut pour elle ces attentions qui charment et séduisent.
Mais c’est en vain qu’il mit tout en œuvre pour se montrer galant et empressé ; c’est en vain qu’il chercha à faire passer, dans le cœur de sa femme, un peu de cette flamme qui brûlait le sien, Hélène restait toujours indifférente, elle le regardait à peine, ou, si elle le regardait, c’était avec le même calme et la même sérénité qu’elle eût regardé son piano ou sa broderie.
En un mot, Hélène n’avait point d’amour: elle aimait ses fleurs et raffolait de ses oiseaux!
Elle affectionnait particulièrement sa tante, ainsi que madame Valmont, son amie d’enfance, qui lui écrivait souvent et venait la voir quelquefois.
Il n’y avait que son mari qu’elle n’aimait pas, aux yeux de celui-ci du moins, parce que les amoureux sont toujours exigeants. Mais M. Darnilly pouvait être accusé d’injustice, car, tant qu’il restait docile, Hélène l’aimait, un peu moins que sa perruche toutefois.
Paul, piqué de ses rigueurs, se déclara un jour à lui-même qu’il ne pouvait plus se contenter de ce genre d’existence; il trouva très-injuste qu’on ne l’aimât pas davantage; mais il ne savait plus que faire.
Cependant, il ne se découragea pas: en agissant de ruse, Hélène, un jour où l’autre, devait se soumettre.
Nous devons dire que c’est sur ces entrefaites que celle-ci avait écrit à son amie Virginie Valmont de venir la voir.
VII
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LA LETTRE MYSTÉRIEUSE
Un jour, Hélène, en passant devant la chambre de son mari dont la porte était ouverte, le vit occupé à lire une lettre qu’il cacha précipitamment à son approche.
Elle fit d’abord peu attention à cela. Mais le lendemain, lorsque la chose lui revint à l’esprit, sa curiosité se trouva éveillée, et elle se fit maintes réflexions.
Que pouvait être cette lettre? Si elle eût regardé les affaires commerciales, Paul n’aurait pas tressailli à son approche, il ne se serait pas caché d’elle pour la lire.
Elle pensa à s’informer près de lui, mais elle réfléchit que, le laissant seul, elle lui donnait le droit de rechercher d’autres intimités. Ce pouvait être une lettre de femme, et il eût été maladroit à elle de lui en parler. Au surplus, il devait lui être fort indifférent que son mari en aimât une autre; pourvu qu’il respectât sa maison, elle ne devait pas exiger davantage. Malgré tous ces raisonnements, Hélène ne se tint pas pour satisfaite. Et puis, cet incident l’amena à faire une autre remarque.
Il lui sembla que son mari ne lui témoignait plus la même affection qu’autrefois.
Cette découverte lui fit éprouver un léger serrement de cœur dont elle ne se rendit pas compte, et le souvenir de la lettre ne la quitta plus.
Elle avait donc un grand désir d’éclaircir ce mystère; mais, pour le moment, voyant la chose impossible, elle se résignait à garder son ignorance.
Cependant, quelques jours plus tard, M. Darnilly eut à faire un petit voyage, comme cela lui arrivait quelquefois pour ses affaires.
Curieuse comme une fille d’Eve, dont elle jouait si bien le rôle, Hélène, toujours préoccupée de cette lettre, essaya de satisfaire sa curiosité.
Elle entra dans la chambre de son mari, regarda partout sur les meubles pour voir s’il n’y avait pas quelques papiers oubliés.
Elle aperçut, sur son bureau le petit coffret dans lequel il serrait ses papiers de peu d’importance. Tout lui disait que c’était lui qui renfermait ce qu’elle brûlait de connaître, mais la clé ne se trouvait pas à la boîte. Paul, probablement, l’avait emportée.
Toutefois, après avoir examiné divers objets, Hélène, en se retournant, aperçut une petite clé sur la cheminée. Son cœur battit: c’était probablement celle qu’elle cherchait.
Mais un scrupule la retint. Avait-elle bien le droit de l’ouvrir, ce coffret? N’était-ce pas mal, bien mal à elle de violer ainsi les secrets de son mari, qui s’était montré si indulgent pour son petit despotisme, qui s’était, en un mot, soumis à ses volontés, à ses exigences?
Mais cette petite clé était là comme le tentateur; elle excitait au plus haut point sa curiosité.
Elle avança donc sa jolie main, qui tremblait un peu, puis elle la retira, puis elle l’avança encore; on eût dit que cet objet qu’elle convoitait devait brûler.
— Qu’ai-je à craindre? se dit-elle, elle ne me trahira pas; elle n’est pas, je présume, celle de Barbe-Bleue: elle ne conservera aucune trace de ma curiosité.
Elle la prit donc, et, tout émue, elle ouvrit la boîte. — C’était bien mal sans doute, mais pourquoi Paul l’avait-il laissée, cette petite clé qui donnait des tentations? il n’avait qu’à l’emporter. Elle chercha dans les papiers, et voici ce qu’elle lut:
«Cher,
«Que le temps semble long loin de vous! et pourtant je crains de m’en rapprocher. Quand votre visage si gracieux se tourne vers moi, quand vos grands yeux si doux rencontrent les miens, si vous saviez ce qu’il me faut de force pour vaincre mon émotion! Je crains toujours que mon trouble ne me trahisse. — Quelle est enchanteresse! l’image qui vous poursuit sans cesse, l’image de celui qu’on aime! — Aimer! que ce mot renferme de douceurs!
«Mais laissons pour un instant notre amour, car vous êtes exigeant, mon beau lecteur aimé : il faut encore vous plaire par des anecdotes, par de gracieux récits. — Mais que vous dirai-je aujourd’hui? Faut-il vous parler politique? A ce mot, je vous vois sourire, parce que vous comprenez déjà que ma politique sera très-peu sérieuse.
«En effet, j’offre en cela l’aspect du papillon le plus diapré, le plus varié de couleurs qu’il soit possible d’imaginer.— Je vais du blanc au rouge en passant par toutes les nuances de rose tendres ou vives sans me faire aucun scrupule. En un mot, je me mêle très-peu des affaires de ce genre. Je trouve qu’il y a bien assez des hommes pour emmêler cet écheveau qu’on nomme politique. Cependant, il est dès jours où il faut faire exception.
«Ainsi, je vais retourner en arrière pour remonter au jour des élections du 10 décembre 1848; c’est la seule fois, je crois, où je parlai politique; mais il fallait bien me mettre à la hauteur des circonstances.
«La veille de ce jour, plusieurs dames de ma connaissance n’avaient point dormi de la nuit; l’une d’elles avait brûlé un cierge à la Vierge; une vieille demoiselle en avait brûlé deux à Saint-Joseph; une autre en avait brûlé trois à je ne sais plus quel saint. Quant à moi, je Savais rien brûlé du tout, et j’avais bien dormi toute la nuit, non pas que je fusse indifférente sur les destinées de la France, mais je pensais que si je dormais bien, la France n’en serait pas plus mal et que moi j’en serais beaucoup mieux!
«On parlait donc politique, et je puis vous assurer que les dames prenaient une large part à la conversation. Il en est une surtout qui se montrait très-chaleureuse dans la discussion.
«— Messieurs, disait-elle aux maris qui nous entouraient, c’est Cavaignac qu’il nous faut pour président de la république. Hésiteriez-vous à voter pour Cavaignac? Ah! que je voudrais être homme, ne fut-ce qu’un jour!...
«L’œil animé, la joue en feu, elle donnait assez l’aspect d’une Jeanne d’Arc inspirée.
«— Oui, disait-elle en s’animant de plus en plus, des coups de fusil à tous ceux qui ne voteront pas pour Cavaignac. Et pan! pif! paf! pouf!
«En parlant ainsi, elle donnait de grands coups de manchon sur un placard qui restait de bois devant ses démonstrations. Quant au manchon, il pliait sous les coups, comme accablé par cette brutalité de la part d’un bras rond et potelé et d’une petite main effilée qu’il avait toujours su protéger contre le froid en les enveloppant de sa chaude et soyeuse fourrure.
«Mais, quelques jours plus tard, lorsque la dame connut le résultat des élections, elle fut bien obligée de convenir qu’il eût fallu beaucoup trop de coups de fusil.
«Ce jour, 10 décembre, comme je vous le disais, il me fallut faire comme tout le monde et parler politique; mais je puis du moins me rendre cette justice, c’est que je ne contrariai personne dans son opinion.
«J’étais pour le candidat préféré de chaque personne que je rencontrais. — Je fus pour Cavaignac, pour Louis-Napoléon, et puis pour celui-ci, et puis pour celui-là.
«Quelqu’un m’ayant vanté Ledru-Rollin, je fus pour Ledru-Rollin. Certes, si l’on m’eût parlé de Proudhon, ainsi que de Raspail, je n’oserais pas affirmer que j’aurais été pour Proudhon, mais à coup sûr j’aurais été pour Raspail, parce que je l’estime infiniment depuis qu’il m’a guérie d’un certain rhume de cerveau très-opiniâtre au moyen de son régime camphré.
«Mais c’est assez parler politique, mon beau lecteur aimé ; je crois lire dans vos yeux, et je sens dans mon cœur qu’il faut retourner à notre amour. Mais soyons prudents, car il faut la respecter, elle.... Elle.... que cette pensée est amère! — Quelle est heureuse celle qui peut vous aimer sans crainte! qui peut vous le dire à tous les instants du jour!— Oh! tenez, cette idée me rend folle! mais vous m’avez dit qu’elle ne vous aimait pas, et que par conséquent vous n’aimiez que moi, et j’ai besoin de le croire. — Oh! oui, aimons-nous de cet amour pur et fidèle des anciens amants. Aimez-moi comme Paul aimait sa Virginie.....»
Darmowy fragment się skończył.