Czytaj książkę: «À la belle étoile»
Claude Saint Ogan
À la belle étoile

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317959
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX

I
Table des matières
Dans la cuisine dont les cuivres flambaient sous le soleil couchant, on causait avec animation. Le vieux Jérôme, à la fois maître d’hôtel et intendant de Mme Rouvière, enseignait à un jeune marmiton tout frais promu à ce titre l’art difficile de dresser une corbeille de pêches et de raisin. L’enfant ouvrait de grands yeux, devant la pyramide qui s’élevait légère, bien que solide, et répandant un parfum délicat.
Tout à coup, du fond de la cuisine, arriva un bruit de casseroles remuées, et une voix aiguë interpella Jérôme.
«En finirez- vous avec votre corbeille? Vous donnerez des leçons à Auguste un autre jour. Le couvert va être en retard...
— La demie de six heures n’est pas encore sonnée», marmotta Jérôme qui, son édifice couronné d’une dernière pêche, se dirigea vers l’office, suivi du jeune débutant.
Mathurine, restée seule, se livrait à un soliloque devant ses fourneaux.
«Quelle idée de vouloir des anguilles un jour où j’avais des entrées de viande! C’est pour M. l’instituteur que madame a commandé la matelote. Allons, bon! la crème qui s’attache! Et Marc qui l’aime tant! Et puis, la glacière qui a l’air détraquée... Quelle journée que le jeudi!... Est-il bête, ce Jérôme! reprit-elle brusquement après une seconde de silence, le voilà qui sonne le premier sans m’avoir prévenue. Ah çà ! ils sont donc tous arrivés, là-haut?...»
La brave cuisinière, du pas tranquille et assuré dont elle parcourait depuis vingt ans toutes les parties de la vieille maison, s’avança vers la fenêtre grillée qui donnait au ras du sol de la grande avenue.
Un groom emmenait à la bride un cheval vers les communs.
«Tiens! remarqua Mathurine, M. Gerland n’est pas en retard aujourd’hui.»
Et elle se hâta vers ses casseroles, car Jérôme entrait pour dresser les plats.
Dans la petite salle à manger intime, quatre convives étaient réunis.
Mme Rouvière, une femme de trente-cinq ans environ, à la physionomie un peu triste, avait à sa droite l’instituteur de Vignereux, le village voisin de sa propriété des «Tilleuls».
M. Gerland était placé en face de sa sœur. Resté célibataire, il venait dîner avec elle presque tous les soirs pendant les séjours trop courts et trop rares qu’il faisait à Roiglise, situé à trois kilomètres des «Tilleuls».
La quatrième place était occupée par un jeune garçon d’une douzaine d’années, à la mine intelligente et éveillée.
Le dîner finissait. Jérôme et le valet de chambre venaient de s’éclipser discrètement. Mme Rouvière se leva et on passa dans le petit salon. Des lampes, dispersées çà et là, jetaient une lueur adoucie par la teinte pâle des abat-jour. La lumière d’un flambeau éclairait vivement un grand portrait au pied duquel s’élevait une gerbe odorante. Il représentait un enfant de six ou sept ans, aux yeux noirs magnifiques, aux boucles dorées flottant sur des épaules robustes et auréolant un joli front pensif.
Le regard de Mme Rouvière alla d’abord au portrait. Les yeux de M. Gerland suivirent les siens. Il se rapprocha d’elle et, lui prenant les mains dans un élan spontané :
«Ma pauvre Claire, murmura-t-il, voilà cinq ans, n’est-ce pas?
— Cinq ans! répondit la jeune femme d’une voix de rêve.
— Et depuis, rien, pas de nouvelles! C’est inimaginable! reprit son frère. On a tout fait, tout tenté...
— Par moments, je désespère, dit à demi-voix Mme Rouvière en se laissant tomber sur un fauteuil et en cachant sa tête dans ses mains.
— Il ne faut jamais se laisser aller au découragement, madame, dit l’instituteur à son tour; n’y a-t-il pas toujours à attendre un hasard heureux?... »
Cinq ans auparavant, à cette même date du mois de juillet, le petit Jean Rouvière avait disparu. La gouvernante était allée le promener comme elle en avait l’habitude; mais, ce jour-là, le soir était venu sans que l’enfant et sa bonne fussent de retour au château.
Inquiète, la mère allait envoyer à leur recherche, quand la fille reparut seule et presque folle, les cheveux en désordre et les yeux hagards: «On a pris Jean! on a pris Jean!» s’écria-t-elle; et elle raconta en paroles entrecoupées que, s’étant assise sur le rideau d’une route, à la place accoutumée, près d’un petit bois où Jean cueillait des fleurs, elle s’était aperçue tout à coup de la disparition du petit. Elle avait appelé ; aucune voix ne lui avait répondu. Alors, elle avait parcouru le bois tout entier, en criant le nom de l’enfant. Pendant trois heures, elle avait battu inutilement tous les sentiers sans trouver trace du disparu.
Telle fut la première version donnée par la gouvernante. On ne prit pas le temps de l’interroger davantage. Tous les hommes de la maison, à cheval ou à bicyclette, se lancèrent sur toutes les routes du pays, à la recherche du petit Jean, pendant que Mme Rouvière, délirante de désespoir, courait avec la bonne vers le bois où, durant une partie de la nuit, les deux femmes, errant dans l’obscurité épaisse des futaies, firent retentir l’écho de leurs appels éperdus.
Ce fut le lendemain seulement que la gouvernante, pressée de questions, avoua qu’elle s’était endormie et que c’était à son réveil qu’elle avait constaté l’absence de Jean.
Nulle part on n’avait trouvé de traces de l’enfant. Les marais et les étangs des environs furent visités. Des recherches furent faites par les soins du procureur de la République qui fit télégraphier dans toutes les directions.
L’enquête ne découvrit aucun indice auquel on pût s’attacher. Quelques personnes cependant signalèrent le passage d’une voiture fermée sur la route d’Albert, à une heure qui coïncidait avec la disparition probable du petit Jean. Mais l’aubergiste de la «Vache noire» affirma que cette voiture était celle d’un voyageur de commerce en tournée dans le pays et qui représentait une maison d’Amiens, détail qui, du reste, fut reconnu exact.
D’un autre côté, le parquet de Boulogne donna l’avis qu’un enfant répondant à peu près au signalement de Jean Rouvière avait été vu sur le quai d’embarquement. Des démarches furent faites aussitôt en Angleterre et les recherches poussées avec d’autant plus d’activité que sir Plumkett, oncle du défunt M. Rouvière et parrain du petit Jean, qui possédait d’importantes manufactures en Écosse, avait promis une prime considérable à celui qui donnerait des nouvelles de son petit-neveu. Rien n’y fit: l’enfant demeura introuvable.
Mme Rouvière, après une maladie qui mit ses jours en danger pendant de longs mois, revint à la vie pour souffrir et pleurer. Cependant, rien n’ayant prouvé que Jean fût mort, la mère gardait au fond du cœur le secret espoir que Dieu aurait pitié d’elle.
Le fils du médecin du pays, le docteur Maurepas, avait souvent joué avec Jean dont il avait l’âge. Il était bien élevé, d’un caractère doux et affectueux. La mère de Jean le fit venir quelquefois aux «Tilleuls », pour essayer de tromper sa douleur et de retrouver dans cette maternité factice la force de continuer à vivre pour recevoir l’enfant perdu, s’il revenait un jour.


II
Table des matières
MARC Maurepas n’avait plus de mère. Son père, absorbé par ses visites aux malades, était souvent absent du logis. Il avait fait venir d’Auvergne, dont il était originaire, une parente éloignée qui élevait son fils et tenait sa maison. Mais la cousine, vieille fille et d’une nature très sèche, ne donnait pas à Marc l’aliment nécessaire à sa tendresse d’enfant aimant et réfléchi.
Aussi le petit garçon s’était-il passionnément attaché à Mme Rouvière. Avec une intelligence au-dessus de son âge, il avait compris toute l’étendue du chagrin qui brisait le cœur de sa bienfaitrice, et son âme délicate et reconnaissante ne rêvait qu’au moyen d’adoucir la douleur de la jeune femme.
Ses visites aux Tilleuls étaient devenues plus fréquentes dans les dernières années. Depuis quelques mois, il ne suivait plus les cours de l’école primaire et on ne l’avait pas mis au collège de Péronne, comme c’était cependant l’intention du docteur. Mme Rouvière avait obtenu que Marc restât à Vignereux et il prenait des leçons avec l’instituteur qui ne tarissait pas d’éloges sur sa docilité et son application.
Ce jour-là, Marc travaillait dans la petite salle basse de la maison du docteur, située sur la grande place de Vignereux. Son devoir achevé, il ne se hâta pas de quitter sa table d’étude. Son œil se posa un peu distrait sur la place, où quelques gamins, le sac de classe au dos, jouaient à la marelle au lieu d’apprendre leurs leçons du lendemain.
La cousine Dorothée entra dans la pièce; du ton de voix rogue qui lui était habituel, elle gourmanda le petit garçon de ne pas avoir rangé ses cahiers et ses plumes.
«Tu n’as pas plus d’ordre que ton père, dit la vieille demoiselle en hochant la tête; on m’apprenait, quand j’étais petite, que «pierre qui
«roule n’amassé pas mousse». C’est bien vrai!»
C’était une des manies de la cousine Dorothée d’émailler sa conversation de proverbes qui, du reste, n’avaient souvent pas le moindre rapport avec l’idée qu’elle émettait auparavant. Marc, habitué aux adages de la bonne demoiselle, ne s’en émouvait plus. Il se leva, mit en place son bagage d’écolier et, prenant sa casquette, demanda à sa cousine la permission de sortir.
«Surtout rentre à l’heure pour dîner, dit Mlle Dorothée. Il y a des ris de veau et ton père est si difficile!...»
Sûrement un proverbe allait suivre cette critique, Marc ne l’attendit pas et s’élança dans la rue. Le notaire causait sur sa porte avec M. Gerland. L’enfant les salua et erra quelques minutes indécis; puis, après avoir regardé l’horloge de la mairie, il partit dans la direction des «Tilleuls». Bientôt après, il entrait dans le vestibule où, assis sur un tabouret, Jérôme somnolait comme il lui arrivait parfois, dans ses intervalles de service. L’entrée de Marc réveilla le vieux serviteur qui sourit à l’enfant.
«Je dormais un peu, dit-il. J’attends le retour de madame, elle est allée à Vignereux. Vous ne l’avez pas rencontrée?»
Marc fit signe que non. Il paraissait préoccupé et plusieurs fois s’arrêta au moment de parler. Jérôme le regardait, surpris.
«Vous avez chaud, monsieur Marc, dit-il, voulez-vous boire un verre de sirop?»
Marc secoua la tète; puis, brusquement:
«Voyons, Jérôme, demanda-t-il, est-ce que vous croyez qu’on ne pourra jamais retrouver Jean?»
Le vieux Jérôme sursauta.
«Oh! monsieur Marc, quelle question! s’exclama-t-il. Il faut bien le dire, allez, il n’y a plus d’espoir! Notre pauvre petit maître! Il doit être mort. S’il était vivant, on l’aurait retrouvé après toutes les recherches qu’on a faites!...
— Mais où Jean serait-il mort? insista Marc. Au moins, on aurait retrouvé son corps...
— Eh! oui, c’est ce qu’on a dit et redit cent fois; mais quoi! c’est justement là le mystère qu’on n’a pas pu découvrir.
— Mais Jean aura peut-être été pris et il n’a pas pu s’échapper...
— Pris? par qui? demanda Jérome incrédule.
— Pourtant il a bien été quelque part, mort ou vivant?...»
Le vieux serviteur hocha la tête: ces questions sans réponses, combien de fois les avait-on posées depuis cinq ans!
La grille d’entrée grinça sur ses gonds, la victoria apparut au bout de l’avenue des tilleuls.
«Je ne veux pas déranger madame», dit Marc.
Et il s’en alla par une allée latérale.
En rentrant à Vignereux, il rencontra le fils du maire qui flânait, le nez au vent. C’était le garçonnet le plus paresseux et le plus espiègle du bourg, très curieux et toujours bien informé.
Il fit dans la boue du ruisseau une glissade qui l’amena près de Marc.
«Dis donc, fit-il comme entrée en matière, on s’amusera joliment demain et dimanche. Il va venir des saltimbanques, des beaux, avec beaucoup de voitures. On est venu demander la permission à papa pour dresser le théâtre. Ce sera chic, va... Je crois qu’ils sont vingt-cinq, des hommes, des femmes et des «gosses» ; il y a aussi des ânes et des chiens savants, et des chevaux épatants.»
Marc était très intéressé par ce que lui racontait André.
Il rentra en retard au logis; tante Dorothée gronda; mais, tout à la pensée des nouvelles que lui avait dites son camarade, il n’eut pas, il faut l’avouer, grande contrition d’avoir fait dessécher les ris de veau.
L’installation des saltimbanques.

Le lendemain, de bon matin, les habitants de la grand’ place furent tirés de leur sommeil par de retentissants coups de marteau. Une dizaine d’hommes enfonçaient en terre les piquets qui formaient la charpente du petit cirque ambulant, et bientôt une tente en toile grise éleva sa barrière devant les yeux admiratifs des enfants qui stationnaient par groupes, en se rendant à l’école.
Le déjeuner venait de finir et Marc sautait dans le jardin, quand on sonna. L’unique servante qui aidait Mlle Dorothée dans les soins domestiques, occupée sans doute à desservir la table, ne se dérangea pas, car un second coup tinta bientôt.
Marc, toujours sautant, se dirigea vers la porte et se trouva en face d’une fillette d’une douzaine d’années, aux cheveux bruns embroussaillés et aux yeux brillants. Elle était pieds nus et des amulettes couvraient son cou bronzé et nerveux.
Marc, étonné, regarda la petite fille.
«Pardon, monsieur, dit celle-ci, je voudrais voir M. le maire.
— Ce n’est pas ici, dit Marc. Papa est médecin...
— Oh! alors, je vous demande pardon; un m’avait dit que c’était la porte grise.»
La petite fille voulut rebrousser chemin.
— Attendez, mademoiselle, dit Marc; je vais vous montrer. A cette heure, le maire est à la mairie; c’est là-bas, au fond de la place... Voyez-vous?... »
Et il fit obligeamment quelques pas dans la direction qu’il indiquait.
A huit heures, le cirque était plein.
Les «premières» avaient été retenues d’avance par la société de Vignereux, assez sevrée de divertissements de ce genre. Marc, assis entre son père et sa cousine, ouvrait de grands yeux. Le spectacle parlait à son imagination; les écuyères qui passaient dans des cerceaux et les acrobates aux mouvements souples de félin dans leurs maillots éblouissants lui semblaient des personnages de rêve.
Tout à coup, les bravos éclatèrent plus bruyants encore. Une frêle petite fille, tout enveloppée d’un nuage de gaze rose, entrait sur la piste. On dressait une corde raide sur laquelle elle allait sans doute danser. La fillette salua de droite et de gauche, jetant sur la salle un regard de connaisseuse déjà habituée à juger son public. Ses yeux tombèrent sur Marc, qui avait reconnu sa petite visiteuse du matin.
Les deux enfants échangèrent un sourire, puis la petite saltimbanque s’élança sur la corde, dansant, sautant, envoyant des baisers, se couchant sur le fil si mince, se redressant sur un seul pied, à la grande anxiété, des spectateurs qui retenaient leur souffle.
Marc restait positivement ébloui, il n’aurait pas cru qu’on pût voir chose pareille autrement qu’au pays des fées.


III
Table des matières
LE dimanche, Marc déjeunait aux «Tilleuls». Après avoir assisté à la messe de neuf heures, il rôda quelque temps autour du campement des saltimbanques. Au dedans des voitures on entendait un bruit de voix et un remuement de vaisselle; deux femmes rinçaient du linge, deux ou trois marmots tourmentaient une chèvre noire, mais Marc n’aperçut pas la petite danseuse et il partit avec Jérôme, qui était venu au bourg, sans avoir revu la fillette.
Mme Rouvière accueillit Marc avec son bon sourire et elle s’intéressa aux récits enthousiastes que l’enfant lui fit de la représentation de la veille.
Obéissant à un sentiment bizarre qu’il n’aurait pu expliquer, Marc ne parla pas de la jolie brunette qui l’occupait tant.
«Et tu retourneras sans doute au cirque ce soir?» demanda Mme Rouvière.
Marc prit un air triste.
«Je ne crois pas, dit-il. Tante Dorothée trouve qu’une fois, c’est bien assez. Et papa va au cercle, le dimanche...
— Écoute, reprit Mme Rouvière, je te ferai accompagner par Jérôme, ta tante n’aura rien à dire.»
Marc sourit, enchanté.
«Oh! madame, comme vous êtes bonne!» murmura-t-il.
Et, par un de ces mouvements qui le rendaient si charmant, il prit la main de sa protectrice et y posa ses lèvres.
Toute l’après-midi, il joua dans le parc avec un entrain inaccoutumé. Jérôme, habitué à ses jeux tranquilles, ne revenait pas de le voir lancer les balles à grands coups de poing au travers des pelouses.
Le soir, la surprise de Jérôme redoubla devant la loquacité de Marc et son agitation en entrant au cirque, où il voulut reprendre sa place de la veille.
Quand la petite danseuse de corde, Mlle Violette, comme disait le programme, fit son entrée, Marc faillit se lever. Il se maîtrisa, mais il ne reprit son calme qu’après avoir croisé les yeux de la fillette et s’être convaincu qu’elle avait remarqué sa présence.
A dix heures, le lundi matin, Marc traversait la place, revenant de chez l’instituteur, quand, lancée comme une flèche, Violette accourut vers lui.
«Je suis si contente de vous revoir! dit-elle. Hier soir, vous m’avez tant applaudie!
— Vous êtes si légère! Comme vous dansez bien! On dirait un papillon sur une fleur.»
La fillette sourit, étonnée. Elle n’était pas habituée aux compliments de ce genre.
«J’ai dansé pour vous, reprit-elle, et je n’avais pas peur.
— Vous avez donc peur quelquefois? demanda Marc.
— Oh! oui. Surtout quand je suis fatiguée: on s’étourdit si vite! Il y a des jours où j’ai envie de pleurer en montant sur la corde.»
Marc était consterné. Il se reprochait presque d’avoir eu tant de plaisir à voir danser Violette, puisque c’était au prix des frayeurs de celle-ci.
— Mais pourquoi ne dites-vous pas à votre maman que vous avez peur?
— Ma maman! Elle n’est pas là, ma maman, je ne sais pas où elle est, ni mon papa non plus.
— Vous n’êtes donc pas la fille du directeur du cirque? demanda Marc étonné.
— Moi! oh! non. Je me souviens qu’étant toute petite, j’habitais une grande maison avec des fleurs; il y avait aussi une jolie dame... Mais c’est si loin, tout ça!...
— On vous a donc prise à vos parents? interrogea Marc anxieux, car une idée germait dans son esprit.
— Je l’ignore, dit Violette. Bah! tant pis!...»
Mais Marc ne se contentait pas ainsi.
«On en vole quelquefois, n’est-ce pas, des enfants pour leur apprendre des tours? Y en a-t-il chez vous qu’on a volés?
— Ma foi, je n’en sais rien, dit la petite fille en riant, mais en jetant un regard prudent autour d’elle pour voir si le propos de Marc n’avait pas eu d’auditeurs.
— Mais d’où viennent tous les enfants de votre troupe? continua Marc qui poursuivait une idée fixe.
— Je ne sais pas.
— Écoutez, dit tout à coup Marc qui semblait prendre un parti; je vais vous raconter quelque chose que vous ne direz jamais à personne. Je crois que je peux avoir confiance en vous?»
Une expression énergique passa dans les yeux noirs de la petite bohémienne.
«Je vous promets de garder le secret, affirma-t-elle.
— Mais ce sera un peu long à conter, objecta le garçonnet. On va finir par remarquer que nous nous parlons.
— Je m’en allais chercher des pissenlits, dit Violette. Hier, un des clowns en a eu plein un panier dans le champ qui est tout à l’entrée de la route. Venez avec moi.»
Tout en aidant sa compagne à cueillir la salade, Marc lui raconta toute l’histoire de Jean Rouvière, sa disparition, les vaines recherches et l’idée qu’il gardait, lui Marc, que Jean avait été enlevé par des saltimbanques.
La fillette était suspendue aux lèvres de son compagnon.
«C’est bien possible qu’on l’ait pris, dit-elle quand Marc se tut, surtout s’il était joli!
— M. Gerland, Jérôme et d’autres ont dit que Jean était trop grand et trop intelligent pour se laisser prendre, mais on a pu le bâillonner, l’attacher...»
Marc avait beaucoup lu et son imagination se montait facilement.
«Oh! oui, soupira Violette; quelquefois on ne se gêne pas avec nous: si nous pleurons, on nous enferme et on a des moyens pour nous empêcher de parler...
— Depuis que je vous connais, depuis deux jours, dit Marc, vous m’avez tout de suite paru très gentille et je viens de penser que vous pourriez peut-être m’aider à retrouver Jean. Vous voyagez de tous les côtés, vous voyez d’autres troupes. Vous le rencontrerez peut-être...
— Mais je ne le connais pas?
— Oh! il est facile à reconnaître, tout blond, tout rose... D’ailleurs, si vous voulez bien vous en occuper, je vous donnerai son portrait.
— Si je veux! s’exclama la petite fille; oh! de tout mon cœur. Je serrerai bien le portrait dans une cachette où j’ai déjà une médaille et une pièce neuve de deux francs qu’une dame m’a donnée un jour en m’embrassant.
— Mais comment me donnerez-vous des nouvelles? demanda Marc. Savez-vous écrire?
— Certainement! s’écria l’enfant d’un ton indigné. Je sais écrire, lire, et bien d’autres choses. Le vieux pitre aime à nous faire l’école. Même Jacquot, le paillasse, a passé son certificat d’études, l’année dernière, à Bordeaux. On a bien fêté son diplôme, allez; c’est le premier de la troupe.
Les adieux de Violette.

— Eh bien! vous m’écrirez, dit Marc, je mettrai mon adresse derrière le portrait; j’ai déjà un ami qui m’écrit de Doullens avec mon nom sur l’enveloppe. Mais comment ferai-je pour vous répondre?
— Ce sera difficile, dit Violette. Au patron et aux autres, on leur écrit dans les villes, à la poste, car nous savons toujours d’avance où nous allons; mais moi, je suis trop petite: on ne me donnerait pas les lettres.
— Je ne vous écrirai pas alors, dit Marc.
— En tout cas, nous reviendrons ici l’année prochaine. Les hommes disaient hier que c’est la meilleure route à suivre pour gagner Saint-Quentin où nous allons tous les ans...
— Oh! l’année prochaine, c’est bien loin, dit Marc d’un ton qui présumait qu’il y aurait sans doute du nouveau d’ici là...
— Enfin, donnez-moi toujours le portrait, conclut Violette; nous verrons plus tard.
— Je vous le donnerai ce soir.
— Nous partons après le souper. Vers six heures, j’irai chez vous chercher de l’eau, ce sera un prétexte: soyez là quand je viendrai.»
A l’heure dite, Marc, qui guettait impatiemment depuis si longtemps déjà, ouvrit la porte à Violette chargée d’une cruche en grès.
Tante Dorothée avançait la tête dans le fond du vestibule.
«J’ai ouvert, cria Marc, ce n’est rien.»
Et, attirant la fillette dans le corridor, il lui remit un petit paquet.
«Tenez, dit-il, il y a le portrait, mon adresse et un petit livre bien amusant.»
Il ajouta, un peu gêné :
«J’ai mis aussi une petite pièce de monnaie, pour les timbres-poste.
— Merci, dit simplement la petite fille; sans cela, j’aurais changé ma pièce de deux francs.»
D’un commun élan, les enfants se penchèrent pour s’embrasser.
«Au revoir, Violette, dit Marc.
— Au revoir, répondit l’enfant. Comment vous appelez-vous?
— Marc.
— Au revoir, Marc,» répéta Violette.
Et ils s’embrassèrent de nouveau.
