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Charles Mérouvel

La Vertu de l'abbé Mirande


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305611

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII.

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

I

Table des matières

C’est une vérité–est-ce une vérité ou une illusion des poëtess?–généralement accréditée que la femme est le plus charmant, le plus joli, le plus séduisant– pour nous spécialement–des animaux de la création.

Ne froncez pas les sourcils, vos beaux sourcils olympiens, madame. Vous êtes la dernière des créatures à laquelle je me permettrais de manquer de respect. Animal, qui respire, du latin anima: souffle, soupir; d où ce joli mot, l’âme, la vie.

Un monarque sur son trône est un animal un peu plus élevé que les autres. Un philosophe, un savant, un docteur comme notre ami Onésime Favert, dont il sera question plus loin, sont des animaux, il n’y a pas à s’en dédire. Et la femme, l’être qui nous captive, dont nous raffolons est un ani mal, mais le plus coquet, le plus gracieux, le plus poétique, le plus éthéré et le plus sculptural de tous.

Tel était du moins l’avis de Pierre Courcelles, un excellent jeune homme que je vous demande la permission de vous présenter.

Je me persuade aisément que vous le connaissez déjà.

Vous l’avez rencontré dans le monde où vous allez chercher les distractions de votre existence dorée; au bois, emporté par le trot cadencé de ses carrossiers anglais ou galopant mollement sur l’échine d’un hunter qui réalise l’idéal du genre; au grand prix, perché dans les tribunes les plus confortables et calculant avec sollicitude les chances des lutteurs nationaux contre les champions britanniques; aux premières représentations des Folies ou de la Renaissance, applaudissant à outrance aux succès de la spirituelle Zulma ou de la gentille Jeanne Granier; dans les salons de la finance où la fortune lui donne ses grandes entrées et dans les hôtels de l’aristocratie où ses amitiés l’ont naturalisé.

Pierre Courcelles est le fils d’un financier célèbre à Paris dans le monde des affaires et dans quelques autres.

La situation bien connue de ce père noble de la banque, son élégance qui donne le ton aux dilettanti du sport, ses nombreuses maîtresses même, triées parmi les illustrations de l’opérette et de la danse, ses magnificences variées à l’endroit de ces étoiles de seconde grandeur lui ont donné une notoriété qui n’est pas précisément à l’abri des médisances.

Ce favori de la fortune est cependant à tout prendre un homme aimable et généreux, supportant avec vigueur le fardeau incommode de ses soixante ans sonnés, plus envié que critiqué, se souciant peu de l’opinion des jaloux, aimant le clicquot pour la gaieté qu’il donne aux autres, les femmes pour les grâces exquises de leur beauté et la vie pour les sourires dont elle ne lui fut jamais avare.

L’argent abonde dans les caisses de cet émule des fermiers généraux de l’ancien régime.

Seulement ce ne sont point les contribuables que ce maître vigneron pressure dans ses cuviers. Il fait partie de ce syndicat formidable de Juifs–il y en a de toutes les religions–qui met la Bourse en exploitation régulière, y sème le vent et la tempête et trouve moyen, à l’aide de deux ou trois traits de plume donnés de concert entre quelques privilégiés, de gagner plus d’argent en une liquidation qu’un honnête commerçant n’en amasse en dix ans de stage laborieux derrière son com ptoir ou sur les maigres coussins de son bureau.

Courcelles, indépendamment des parts qu’il touche dans cette association clandestine et pourtant fameuse, pratique de temps en temps des coupes sombres pour son profit singulier dans cette immense forêt de Bondy. Ses victoires n’ont pas été sans revers, mais la balance est en sa faveur.

Il est bien renseigné par la diplomatie et son coup d’œil pénétrant est rarement en défaut.

Sous les apparences de la légèreté, il cache une volonté de fer, un calme inébranlable et une décision qui en eût fait le meilleur des généraux, s’il l’avait exercée sur les champs de bataille.

En deux heures, de neuf à onze, sa journée de travail est faite; le reste est pour le plaistr et il n’en connaît qu’un vraiment digne de ses prédilections.

Est-il besoin de le désigner?

Du reste aussi distingué de façons qu’un prince du sang pouvait l’être jadis! Il n’y a que la richesse et ses constantes faveurs pour donner et entretenir ces apparences séduisantes.

La nuance argentée de ses cheveux lui sied comme la poudre aux marquises du dix-huitième siècle. L’éclat de ses yeux noirs en est plus vif. Les rides ont épargné ce visage souriant et, détail remarquable qui est tout à son honneur, les femmes, celles qui ne s’occupent que de la personne et non du portefeuille, lui ont accordé souvent leurs préférences, quand il avait à lutter contre la jeunesse, les grâces de la vingtième année et les promesses que le printemps fait aux amoureuses.

Digne fils de ce père qui eût fait bonne figure aux soupers du régent, entre la duchesse de Phalaris et madame de Parabère, Pierre Courcelles, à trente ans, copie les perfections de son modèle comme les réductions de Barbedienne reproduisent les chefs-d’œuvre de la sculpture.

Il imite en tout, sans y songer, les formes et les allures de l’auteur de ses jours. Seulement il a déserté le camp de la finance. Il a horreur de la Bourse et de son vocabulaire.

Satisfait des économies paternelles, il s’est déclaré inapte à en amasser d’autres. L’utilité d’ailleurs lui en échappe. Aussi on ne le voit entrer dans les bureaux que pour y recueillir les anecdotes spéciales qu’il culporte dans le monde en les enluminant des couleurs de son espri t, ou encore pour emprunter au caissier qui se montre à son égard d’une longanimité sans bornes les sommes rondes qu’il met en circulation avec une facilité prodigieuse.

Disons qu’on a le bon goût de ne pas les lui faire acheter par des réprimandes ou des mercuriales qu’il accueillerait avec une plaisanterie ou une pirouette.

Petit, brun, alerte, spirituel, toujours affairé, et toujours content, sans être lié à une occupation précise, il mène une existence fort agitée.

Chaque jour ses chevaux qui sont vites parcourent un nombre invraisemblable de kilomètres. Il est l’ami de tous les artistes en renom, le familier de tous les boudoirs illustres et court sans cesse du boulevard Malesherbes au quartier Saint-Georges, ou des Champs-Elysées au boulevard des Italiens.

Providence des demoiselles en détresse, il répand avec délicatesse une foule d’aumônes mondaines dont il ne demande pas la récompense. Il s’estime payé par un sourire et pour baiser seulement une jolie main il ne regarde pas à la dépense.

Comme son père, on l’aime moins pour son argent que pour son esprit et plus pour sa grâce discrète que pour ses profusions.

Il dîne rarement à l’hôtel Courcelles, situé avenue Montaigne, et n’importune pas son père de visites multipliées, mais ils se comprennent et s’adorent réciproquement.

Entre ces deux hommes taillés sur le même modèle, pétris de la même argile, doués des mêmes instincts, des mêmes mérites et des mêmes défauts, il n’y a ja mais eu la trace d’un froissement et rien n’est venu altérer leur camaraderie passionnée et leur amitié devenue légendaire.

II

Table des matières

Le vingt août mil huit cent soixante-seize, le cadran de la Bourse marquait onze heures du matin.

Les Parisiens attachés à la glèbe des affaires passaient avec soin à l’ombre étroite des maisons en s’épongeant le front sous un soleil sénégalien. Ils suaient sous leur balandras comme les baigneurs du Hammam sous leurs pagnes rayés de blanc et de bleu. Les boulevards étaient presque déserts par cette chaleur torride qui les changeait en fournaise.

Les damnés du commerce seuls pouvaient s’agiter, avec quelques Brésiliens, amis des canicules dévorantes, dans ce grouillant enfer qui leur vaudra, si le ciel est juste, quelque diminution de * peines dans l’autre, dans le vrai, s’ils y vont quelque jour.

On aurait pu faire cuire un œuf d’autruche sur les fenêtres de Tortoni et l’asphalte si cher d’ordinaire aux flâneurs brûlait la semelle de leurs bottines.

A cette époque où les plus intrépides oisifs avaient déserté Paris, où pensez-vous que Pierre Courcelles, ce favorisé, ce Benjamin du sort, à qui un dieu bienfaisant permettait de choisir parmi toutes les latitudes, depuis la Norvège et les climats sibériens jusqu’ ’aux perspectives neigeuses de la Suisse ou des Pyyrénées, eût élu domicile et cherché un abri contre les ardeurs de la saison?

Il était où vous ne l’eussiez pas deviné, sans doute.

Non pas dans sa villa de Deauville, dans sa petite maison d’Evian, rafraîchie par les ondes du lac voisin, mais tout simplement dans son lit à l’avenue Montaigne, dans l’alcôve sombre de sa chambre à coucher, à la pointe nord-est de l’hôtel paternel, au second.

Vous voilà renseigné aussi nettement que par son concierge, si ce fonctionnaire vous avait jugé suffisamment de ses amis pour vous confier ces détails d’intérieur.

Pierre ne se décidait qu’à la dernière extrémité à quitter la ville, objet de ses préférences passionnées, et quand il s’en éloignait, c’était à la façon des lièvres qui vont folâtrer une demi journée dans les luzernes et les avoines et retournent avec délices à leur gîte favori.

Ne vous étonnez pas outre mesure si j’ose dire qu’il régnait dans cette chambre une agréable fraîcheur.

Au milieu de l’immense cabinet de toilette dont les portières en tapisserie des Gobelins étaient relevées par des torsades de soie, dans une superbe vasque de porphyre, un jet d’eau murmurante faisait entendre son gazouillement continu. D’épais rideaux interceptaient la clarté éblouissante d’un soleil qu’on accueille en avril comme une maîtresse avant le premier abandon et qu’on voudrait renvoyer en juillet comme une marchandise qui a cessé de plaire.

Si on nous accuse de plagiat pour cette similitude, nous nous renfermerons dans un silence obstiné.

Il ne dormait pas.

Il rêvait paresseusement en homme qui n’a point le souci d’un déjeuner aléatoire.

La porte de sa chambre s’ouvrit silencieusement.

Un domestique s’approcha du lit d’un pas aussi léger que celui d’un fantôme.

C’était un homme d’une soixantaine d’années, d’un aspect presque vénérable où la dignité du colonel en retraite s’alliait à l’aimable courtisanerie du préfet en disponibilité.

N’eût été sa livrée d’un bleu grisâtre à boutons d’or, on l’eût pris pour un chef de cabinet ou de bureau révoqué, sans cause sérieuse.

Et ne vous offensez pas de cette comparaison!

Il est à croire qu’il eût repoussé avec dédain une sous-préfecture de première classe si le gouvernement eût été assez osé pour la lui offrir en échange de ses fonctions lucratives, paisibles et stables, triples qualités qui font absolument défaut aux subordonnés du ministère de l’intérieur dans l’ère d’agitations que nous traversons.

–Te voilà bien matinal, Joseph, dit le jeune homme; il est très ridicule de se lever en même temps que le soleil. Si tu continues, je te ferai enfermer avec soin pour que tu me laisses tranquille.

–Je prie monsieur de remarquer, répliqua placidement Joseph, qu’il est onze heures précises et que le déjeuner va être servi dans un instant; en outre il est arrivé une lettre de M. le comte de Fresnes, l’ami de monsieur. J’ai bien reconnu son écriture. Il y a très-pressée sur l’enveloppe; mais comme monsieur est rentré fort tard cette nuit, je n’ai pas voulu le déranger plus tôt.

–Donne-moi la lettre, ô perle des officieux, et apprête mes habits.

Joseph obéit, jeta un regard paterne au seigneur du logis et se mit à fureter dans l’appartement.

III

Table des matières

René de Fresnes était jeune, riche et comte, trois avantages précieux, même le dernier, quoi qu’on dise de nos jours. Une couronne authentique est d’un excellent effet sur le papier à lettres, la vaisselle ou les portières d’un coupé.

Sans être d’une merveilleuse apparence, il était bien de sa personne et fort sympathique; ni grand ni petit, ni beau ni laid, ni brun ni blond, il avait en lui un cachet de distinction et de race qui le faisait bien accueillir dans le meilleur monde et il se trouvait fort apprécié, pendant la saison de mil huit cent soixante-seize, de toute la colonie élégante de Trouville et de la plage et surtout fort recherché par les mères en quête de maris pour leurs filles.

Ce n’était point un aigle, mais il avait acquis au frottement des gens supérieurs ce vernis de bonne compagnie et cette aisance de parole qui donne du mordant et de l’éclat à l’esprit le plus vulgaire; toutefois il n’avait que de la surface et le fonds lui manquait.

Flottant et irrésolu, incapable de prendre par lui-même une décision, il avait contracté l’habitude de ne point penser sans le secours de son ami Courcelles et de s’en rapporter à lui sur toutes les questions graves qui l’intéressaient.

Orphelin de père et de mère, il était en possession d’une fortune territoriale des mieux assises et se gardait bien de la compromettre dans les entreprises hasardeuses ou par des folies qui répugnaient à sa nature molle et sans énergie.

Il était de ces favoris du sort qui n’ont que des passions anodines et qui vivent également éloignés des grandes vertus et des grands vices. Ne leur demandez ni les dévouements sans réserve ni des efforts violents tendant à un but quelconque, bon ou mauvais; ils n’ont ni élasticité ni vigueur. Ils ressemblent à ces chevaux de parade qui font bonne figure à la ville mais qui sont inaptes à un service utile et incapables d’une course rapide et soutenue.

Fleur sans parfum, arbre sans fruits, il était heureux que le hasard l’eût implanté dans le terrain qui l’avait vu naître. Dans un parc de grand seigneur on se contente d’un feuillage opulent et rare; dans un champ de laboureur, si un arbre ne donne pas de récolte, il est condamné à mort et jeté au feu.

René de Fresnes n’avait pas à redouter ce désastre. Il pouvait être inutile sans que cela tirât à conséquence contre lui.

Ami de collége de Pierre Courcelles, il s’était attaché à son camarade comme une clématite ou une vigne vierge à un pan de muret s’en était fait un soutien. Sa nature débile s’était inféodée au caractère autrement trempé de son ami.

Doux et gracieux, il avait su gagner la confiance de Pierre qui mettait une sorte de point d’honneur à le diriger et à l’étayer. Il y avait un grain de protection dans les allures du jeune financier à son égard, mais elle était dissimulée par tant de délicatesse et un tact si exquis que le comte ne s’en était jamais froissé.

Pierre brisa le cachet de la lettre, s’installa commodément sur ses oreillers et lut ce qui suit:

«Mon ami,

«Je te présente le plus perplexe des mortels. Je n’ai aucune énergie dans le caractère, tu me Pas dit cent fois, et je le prouve une fois de plus en foulant aux pieds les conventions les plus sacrées.

«Je réclamerais bien ton indulgence, mais je ne m’en crois pas digne et je préfère m’en passer.

«Je n’ai besoin que de tes conseils.

«Je jette aux orties les principes excellents qui ont dirigé notre conduite et je mérite tous les anathèmes de notre estimable compagnie du célibat par amour.

«Nous avions juré de ne point nous enchaîner au sexe qui a perdu le genre humain et je trahis mon serment.

«Plains-moi cependant avant de me blâmer.

L’amour régularisé par le code, l’amour légal contre lequel nous nous étions ligués m’a vaincu non sans combat, mais enfin, je le confesse, il m’a radicalement vaincu.

«Je ne suis même pas sûr d’avoir fait exactement mon devoir et d’avoir poussé la résistance à ses dernières limites et, lâche que je suis, il me semble que ma défaite n’était pas sans charme pour moi.

«Je me livre donc pieds et poings liés aux caprices d’une femme, mais quelle femme, mon ami!

«C’est dans son irrésistible attrait que je prends mon excuse.

« Il y a quinze jours environ je recontrai au Casino d’abord–méfie-toi de ce Casino de Trouville, c’est une horrible souricière!–puis à une soirée chez ma tante, la vieille comtesse de Prévallon, que je soupçonne d’avoir trempé dans quelqu’odieuse «machination contre ma liberté, puis partout sur mon chemin,–peut-être était-ce moi qui me plaçais sur le sien–une jeune pensionnaire libérée récemment du Sacré-Cœur.

«Elle venait d’y finir son temps.

«Tu connais son nom mais non sa personne.

«C’est la fille du marquis de Sainte-Radegonde, l’homme de France qui passe le moins de minutes par semaine dans sa maison.

«Tu en as suffisamment entendu parler dans le monde; le bruit public me dispense de te fournir d’autres renseignements. D’ailleurs, je ne veux pas présentement manquer de respect à mon estimable beau-père.

«Il en sera toujours temps plus tard.

Ma future a un nom charmant, un nom de comédie, Rosine. Je tâcherai d’être son unique Almaviva. «Des yeux de velours noir, un teint de camélia rosé, une taille qu’il doit être infiniment doux de tenir dans ses dix doigts, une bouche mignonne grande comme rien du tout et meublée avec une richesse inouïe, le reste à souhait.

Avec cela une simplicité vraiment ravissante et un regard d’une vivacité et d’une innocence–ce qui te paraîtra contradictoire–dont tu n’as pas l’idée. De l’entrain et de la grâce, du piquant et de l’ingénuité, tout y est.

«Je lui parlai d’abord de choses vagues et banales. Bientôt nos conversations se perdirent dans les méandres d’une agréable intimité, empreinte de mon côté du respect le plus religieux.

Enfin elles dérivèrent par une pente aussi rapide qu’insensible vers les bas-fonds dangereux où végètent, avec une fertilité tropicale, comme les graminées dans les terres d’alluvion, les projets d’avenir, les confidences mutuelles, les mille attractions enfin qu’engendre une causerie à deux quand elle se prolonge par les beaux soirs calmes et parfumés et que les parties en contact sont de sexe différent et n’ont pas dépassé la trentaine.

On est tout stupéfait d’avoir semé la veille des compliments sans importance et de voir éclore le matin de violents désirs de possession. Il se dit alors des phrases-de toute sorte ponctuées par des pauses et des soupirs qui varient dans la forme ou la sonorité, mais qui n’ont qu’une signification, comme les romances des ténors d’opéra-comique dont l’air vaut mieux que les paroles:

Vous êtes adorable et je suis fou!»

Un sourire en dit souvent plus qu’une déclaration et telle pression de main équivaut à une promesse de mariage.

Ce qui s’échange de libertés à ce Casino matrimonial entre une sonate de Beethoven–la musique classique pousse aux engagements sérieux comme les cascades de Lecocq aux liaisons illicites et fugitives–et un menuet de Mozart, est prodigieux.

«Bref, après huit jours de flirtation je me sentais tout prêt à franchir d’un saut la muraille de la Chine dont j’étais effrayé jusque-là.

Ma tante de Prévallon, qui m’avait rapproché sournoisement de l’incendiaire Rosine, riait avec malice sous son bonnet de linge à rubans jaunes en me voyant choir dans le piège qu’elle m’avait tendu.

«Elle était aux anges et je ne lui en gardais pas rancune; au contraire.

«J’avais enfin brûlé mes vaisseaux et lancé ma demande solennelle, sans m’arrêter aux railleries qui m’attendent dans notre honorable confrérie et sauf à consigner la formidable amende que j’encourais, uand un incident d’une nature spéciale m’arrêta court au bord de cette banquette irlandaise qui épouvante les plus hardis sauteurs.

« Je te conterai entre nous ce dont il s’agit; ma plume qui est cléricale–mon père était marguillier de Saint-Augustin–se refuse à l’écrire.

« Ne va pas croire au moins que ce soit quelque monstruosité scandaleuse; que mademoiselle Rosine de Sainte-Radegonde ait perpétré un méchef grave! Non. Seulement le cas me semble d’une extrême délicatesse et je tiens à te consulter avant de prendre un parti.

« Je t’attends demain soir et je compte que tu te feras un devoir de m’apporter par l’express les lumières de ton expérience.

« Malgré tout, j’aime ardemment Rosine et cet obstacle inattendu–est-ce un obstacle?–n’a fait que redoubler la violence de mes désirs et me prouver à quel point je me sens épris.

« Fais un effort, j’ai besoin de toi. Domine ton incurable paresse quand il s’agit de quitter ton cher Paris, prends le train et ne te fais pas attendre.

« Toutes mes amitiés.

«RENÉ.»

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
310 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066305611
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania: