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Charles de La Rounat
La comédie de l'amour

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321567
Table des matières
L’ABBÉ BERTHELOT
MONSIEUR LE VICOMTE DE CHAMILLY
I
II
III
IV
V
VI
LA BUCHE DE NOEL
LE NARAH
UN DRAME DANS UNE BOUTIQUE
I
II
LE CADET DE CAUMONT

L’ABBÉ BERTHELOT
Table des matières
La distance qui séparait le château du presbytère n’était pas longue; mais il était dix heures du soir, la nuit était sombre, la pluie tombait par torrents et les rafales de l’équinoxe d’automne, arrachant aux arbres leurs feuilles jaunes, sifflaient avec fureur à travers les branches noires et ruisselantes.
L’abbé Berthelot, tenant à deux mains un large parapluie de cotonnade bleue, marchait côte à côte avec la vieille Brigitte, sa servante, qui portait un falot.
Le chemin qu’ils suivaient longeait le mur du parc, au-dessus duquel se montrait la ramure presque complétement dépouillée d’une allée de tilleuls et d’un massif de marronniers d’Inde: une oseraie le bordait de l’autre côté, indice d’un terrain humide et glaiseux. Aussi, bien que le digne abbé cherchât à se maintenir sur les bandes d’herbe qui rayaient la voie, alternativement avec les ornières, faisait-il presque à chaque pas des glissades au bout desquelles une flaque d’eau se trouvait toujours à point pour recevoir son pied.
Il était si préoccupé qu’il ne s’en apercevait pas.
A quoi songeait-il donc si profondément, ce bon abbé ?
Il avait passé la soirée au château de la Chesnaye, ce qui lui arrivait le jeudi de chaque semaine; il n’y avait là rien d’extraordinaire.
L’abbé Berthelot grommelait, chemin faisant, comme s’il eût dit ses patenôtres, sans prendre garde qu’un mot çà et là, dépassant le diapason général de son soliloque, tombait distinctement dans l’oreille de Brigitte. Enfin la contention de sa pensée devint à un certain moment telle que cette phrase tout entière s’échappa de ses lèvres:
— Elle a rougi, dit l’abbé, lorsque je suis entré !
— Ah! monsieur le curé, s’écria Brigitte, est-il Dieu possible! faites donc attention et regardez à vos pieds, vous venez de m’envoyer de l’eau plein mon sabot.
— Je vous demande pardon, Brigitte, je ne l’ai pas fait exprès, répondit naïvement l’abbé Berthelot, dont le trouble singulier n’échappait point à la paysanne.
— Ah çà ! qu’est-ce que vous avez donc ce soir, monsieur le curé, vous avez l’air tout je ne sais comment; est-ce que vous avez perdu?
— On n’a pas joué.
— Tiens, pourquoi donc?
— La vieille madame de Mornais avait la migraine et n’a pas quitté sa chambre, et le mauvais temps, sans doute, a empêché M. du Portal de venir.
— Ah! — Eh bien, et M. Paul, lui, le mauvais temps lui a-t-il fait peur aussi?
— M. Duplessis y était, répondit gravement l’abbé.
Le ton froid et réservé dont fut faite cette réponse imposa quelques instants silence à la vieille Brigitte; mais bientôt elle revint à la charge.
— Vous m’avez accusée quelquefois, monsieur le curé, d’être une mauvaise langue...
— C’est vrai, Brigitte, dit avec bonhomie l’abbé, vous n’êtes pas une méchante femme; mais vous parlez trop volontiers du prochain pour ne pas le faire quelquefois à son préjudice.
— C’est bien, monsieur le curé, je ne dirai rien: je voulais vous donner un bon avis pour quelqu’un qui vous intéresse; mais je me liens pour avertie, et le diable, sauf votre respect, ne me ferait pas desserrer les dents.
— J’espère, ma bonne, que je ne ressemble pas à l’ennemi du genre humain, et s’il s’agit en effet de quelqu’un qui m’intéresse... particulièrement sans doute; —car vous savez bien que rien de ce qui touche mes paroissiens ne me saurait être indifférent... — je vous absous à l’avance du plaisir que vous allez prendre à commettre une indiscrétion.
— Eh bien! monsieur l’abbé, reprit Brigitte médiocrement flattée de la formule par laquelle il venait d’être donné licence à sa langue, il s’agit de la jeune comtesse.
— Et que peut-on dire de madame de la Chesnaye? dit en s’arrêtant tout court l’abbé Berthelot.
— Dame, monsieur le curé, on dit que le comte, toujours par voie et par chemins pour ses mines et ses usines, laisse plus souvent et plus longtemps qu’il ne faudrait la comtesse seule au château, et que le jeune M. Duplessis va volontiers lui tenir compagnie.
— Voyez un peu ces paysans! Eh bien! après?
— Après? Je n’en sais pas davantage, je ne vais pas au château, moi; mais voilà ce qu’on dit, je vous en avertis... Le fait est qu’elle ne doit pas s’étouffer d’agrément, la chère petite dame, qui n’a pour toute distraction qu’une vieille tante, le bonhomme du Portal et vous, monsieur l’abbé...
— Et ses enfants, Brigitte, vous les oubliez, dit sévèrement le prêtre...
— Ils jouent trop dans le parc avec leur bonne, pendant que madame la comtesse fait de la musique avec M. Paul, murmura Brigitte, témoignant ainsi de la sagacité que le paysan trouve toujours au service de la malveillance et de l’envie qu’il éprouve à l’encontre du bourgeois et surtout du seigneur.
— Brigitte, dit l’abbé Berthelot d’un ton qui n’admettait pas de réplique, votre péché est plus gros que je ne pensais; car il y avait un mauvais sentiment dans vos dernières paroles. Sachez qu’il n’y a rien à dire sur le compte de madame de la Chesnaye, et que je me porte garant de son innocence. Je vous défends donc, —vous entendez? — je vous défends de répéter à qui que ce soit ce que vous venez de me dire. Pensez-y: cela est plus grave que vous ne croyez, et si j’apprends que vous m’ayez désobéi... vous ne communierez point à Pâques!
Ils étaient arrivés à la porte du presbytère.
Brigitte alluma la chandelle de l’abbé et se retira sans mot dire.
L’intérieur de l’abbé Berthelot était traité avec cette héroïque indifférence des choses de la terre qui caractérise le vrai prêtre. On y sentait le froid et la nudité du cloître: partout le carreau, sauf un étroit tapis de lisières étendu devant le petit lit de bois peint où couchait l’abbé ; des murs badigeonnés et nus, point de glaces; un simple miroir dans un vieux cadre de chêne uni, piqué des vers, avec un brin de buis fiché dans un de ses angles, pendait au-dessus d’une cheminée sans usage, sur l’âtre immaculé de laquelle tombait la pluie, et où avaient chu, ce soir-là, les débris d’un vieux nid d’hirondelle. Le mobilier, réduit au strict nécessaire, était tel encore que l’avait laissé le prédécesseur de l’abbé Berthelot. Le seul luxe du bon abbé était, non pas sa bibliothèque, — en tant que meuble, elle n’existait pas, — mais ses livres rangés sur des tablettes de bois blanc, nombreux, et choisis de telle sorte qu’ils dénonçaient, en leur propriétaire, un lettré.
Ce n’était pas, en effet, un homme ordinaire que l’abbé Berthelot. D’abord, il était très-intelligent et très-simple, ce qui est rare; puis il était profondément philosophe, sans en avoir la moindre conscience, et, en même temps, d’une piété imperturbable et profonde, œuvre de volonté devenue œuvre de foi! S’il avait pu concevoir, dans son âme angélique et sereine, quelque pensée d’orgueil, il eût pu dire: la grâce ne m’a pas été donnée, je l’ai conquise! Il s’était décrété vieil homme; — car il avait à peine cinquante ans, — en avance de vingt années sur sa vie et se dissimulant ses forces à lui-même, à l’aide d’une mise en scène minutieuse et constante d’un âge qui n’était pas le sien. Avec une pieuse et triste constance, il avait su s’habituer à marcher, comme Sixte-Quint, avec des béquilles qu’il jetait pour les reprendre ensuite, s’il se croyait l’élu d’une bonne action à accomplir, d’un dévouement à consommer. Il retrouvait des jambes pour courir vers le bien efficace et vers le sacrifice qu’il faisait à Dieu dans le prochain.
L’amour de la voie qu’il s’était tracée était si grand, l’habitude qu’il avait de la suivre était telle, que toutes ces choses s’accomplissaient avec une merveilleuse harmonie. Ainsi que dans ces œuvres parfaites, fruits d’une volonté puissante, d’un labeur prolongé, d’un effort incessant, ni la volonté, ni le labeur, ni l’effort n’apparaissaient dans la vie, non pas seulement apparente, mais profonde, mais intime, de l’abbé Berthelot, et elle s’accomplissait, pure et paisible, dans l’unité de la vertu.
L’abbé était un homme de haute taille, maigre, d’une tenue distinguée, même élégante, en ne donnant au mot qu’une signification restreinte. Ses cheveux gris abondants encadraient un front élevé, mais dépourvu de protubérances latérales. Les yeux, quoique noirs, étaient doux jusqu’à la tendresse, très-souvent fixes et perdus dans le vide, comme ceux des rêveurs. Un nez aquilin, séparé du front par une scissure profonde, et des sourcils arqués et drus, donnaient au visage un air d’austérité ordinaire et d’énergie accidentelle, que l’expression des yeux n’atténuait pas à première vue. Les paysans avaient toujours respecté l’abbé Berthelot, et étaient arrivés à l’aimer, tant il avait de fois démenti pour eux le premier aspect de sa physionomie.
Demeuré seul, l’abbé resta sous l’obsession de sa préoccupation charitable, et le souvenir de sa soirée au château persista.
Habitué à se plier aux menues pratiques de sa profession, qui paraissent ordinairement futiles ou affectées aux yeux des gens du monde, il suivait rigoureusement les traditions et les procédés de son ordre, ayant bien et dûment constaté leur raison d’être et leur utilité pratique. Pour vaincre son idée fixe, il dit ses prières à haute voix et à plusieurs reprises. Les prières faites, l’idée resta. Alors, il lut quelques pages de son bréviaire; puis quelques chapitres de l’Imitation en latin, pour mieux embesogner son esprit. Parvenu au chapitre de pura mente et simplici intentione, il se rappela la traduction de Corneille, et donna de l’occupation à sa mémoire en la récitant.
— J’ai toujours été frappé, murmura l’abbé, de ce passage, où perce l’un des rares côtés humains de ce livre, un peu trop exclusivement monacal, peut-être, pour être le bréviaire absolu d’un prêtre, dont la profession regarde autant l’homme que Dieu. Et, tout en se mettant au lit, il récita lentement, pour en mieux suivre le sens, les vers suivants:
Purge l’intérieur, rends-le bon et sans tache,
Tu verras tout sans trouble et sans empêchement,
Et tu sauras comprendre, et tôt, et fortement,
Ce que des passions le voile épais te cache:
Au cœur bien net et pur l’âme prête des yeux
Qui pénètrent l’enfer et percent jusqu’aux cieux;
Il voit tout comme il est, et jamais ne s’abuse...
— Pourtant, dit l’abbé en s’interrompant, je suis bien sûr que la comtesse a rougi!
L’idée obstinée reparaissait victorieuse; elle voulait décidément sa place dans les méditations de cet homme de bien.
L’abbé Berthelot n’en éprouva pas d’impatience:
— Soit! dit-il avec résignation, et s’allongeant sur sa couche, il joignit les mains sur sa poitrine, dans la pose exacte des statues couchées sur les tombeaux, prêt à donner audience à sa pensée tenace et à en délibérer.
Je crois, pensa-t-il, résister aux sollicitations d’une curiosité vaine ou d’un orgueil avide de porter des jugements. Je me trompe: ce n’est pas un mérite que je me donne, c’est une lâcheté que je commets. J’obéis plutôt au désir égoïste et secret de conserver ma tranquillité qu’à aucun sentiment charitable. Je ne suis pas un moine, mais un prêtre, et ce n’est pas pour nous qu’il a été dit: «Vous n’avez pas à répondre pour les autres, mais vous rendrez compte pour vous.» Non, non; car nous avons charge d’âmes. Je recule devant un devoir, il y a ici une mission à remplir pour moi! — Il ne s’agit donc plus d’opposer les défiances de ma modestie aux suggestions d’un esprit qui, après tout, et grâce à Dieu, est doué de quelque clairvoyance; il s’agit de voir nettement les choses et d’intervenir... — Intervenir! reprit l’abbé, voilà, voilà ce qui m’épouvante... C’est là que gît la raison obscure de ma défaillance et de ma fuite... Intervenir! répéta-t-il encore: comment? Que ferai-je? — Interrogeons d’abord le danger: avec l’aide de Dieu, je trouverai les moyens de le combattre. Il suffit souvent des plus petites choses pour faire faire aux événements des angles inattendus. Les paysans parlent déjà : qu’y a-t-il? Peut-être rien que des apparences, et de bien faibles et de bien banales apparences. Pourquoi, alors, la comtesse a-t-elle rougi? — J’étais en retard. Le temps était horrible. On pensait que je ne viendrais point. Quelle figure a donc faite M. Paul Duplessis à mon arrivée? En voyant la rougeur de la comtesse, je me suis troublé comme un sot, et je suis resté plus interdit qu’elle: j’ai baissé les yeux comme si j’avais été moi-même pris en faute, j’ai trébuché sur un coussin, et j’ai caressé le chien de madame de Mornais avec une tendresse imbécile. — M. Duplessis était debout et me tournait le dos, regardant, aux vitres de la fenêtre, l’impénétrable nuit, comme s’il y eût vu clair... J’eus le loisir de lâcher trois ou quatre sottises sur le temps, sur le chien et sur la migraine de madame de Mornais, avant que le jeune homme vînt nous joindre. Il était fort maussade et paraissait... ce que l’on paraît quand un importun dérange un entretien agréable... Je me rappelle qu’avant ma sortie du séminaire, un jour que je me trouvais dans le salon de ma tante, seul avec... — il faut bien, dit avec repentir et humilité l’abbé Berthelot, s’interrompant dans son souvenir, il faut bien que mon rapide passage à travers la vie du monde et le triste apprentissage que j’ai fait des passions humaines avant ma profession, me serve à quelque chose... — la soirée, reprit-il, poursuivant son examen rétrospectif, la soirée s’écoula décousue et boiteuse: on aurait bien pu faire un écarté ou un piquet à trois. M. Duplessis refusa une partie de dames que je lui offris, et préféra crayonner des hachures sur un album et écrire soixante ou quatre-vingts fois son nom, en ayant l’air de chercher des parafes pour sa signature. Grand désœuvrement: joie interrompue, espérance trompée, préoccupation tenace. La comtesse ne l’a pas regardé une seule fois. Lui, il s’était posé de façon à tenir dans le même rayon la pendule et la comtesse, et à profiter ainsi de l’amphibologie de son regard. Il y avait de l’amertume dans ses paroles, presque le désir de m’être désagréable. Il effleurait volontiers de sa critique les opinions qui devaient avoir ma sympathie, et la comtesse les défendait avec un petit air tendre et charitable qui nous caressait tous les deux à la fois. — Enfin, malgré mon aveuglement et ma sottise, je sentis se dégager de cette longue et gauche soirée un tel malaise, qu’instinctivement je quittai le château une grande demi-heure plus tôt que d’habitude. Lorsque je partis, M. Duplessis me fit un adieu si cordial, que je fus frappé de sa discordance avec le ton de nos rapports durant la soirée. Son front parut tout d’un coup dégagé des sombres nuages qui l’avaient obscurci depuis mon entrée, et cette embellie subite ne servit qu’à rendre plus évidente l’expression de désappointement profond dont il ne put se défendre quand madame de la Chesnaye lui dit d’un petit air dégagé : — «Voulez-vous une lanterne, monsieur Duplessis?» En y regardant de près, ceci me rassure; car la comtesse aurait pu ne pas le congédier: il était de bonne heure pour des gens du monde. — A-t-elle craint que ma défiance fût éveillée? — Allons, ne la calomnions pas et ne nous hâtons point de conclure. — Demain, j’irai au château, — je prierai la comtesse d’organiser une quête, — ce sera mon prétexte: — les pauvres y gagneront toujours cela!
L’effervescence du bon abbé, soulagée par cette issue donnée à ses sentiments inquiets, s’était calmée peu à peu, durant le long conseil qu’il avait tenu avec lui-même. Les dernières phrases que nous avons rapportées ne furent point murmurées sans pauses, et ces pauses étaient de plus en plus prolongées. Il lui fallut beaucoup de temps pour trouver l’expédient naïf de la quête, et l’effort qu’il fut obligé de faire pour émettre sa pensée, quelle que fût la simplicité de la formule, acheva d’épuiser ce qui restait de force à son esprit, livré maintenait sans entraves aux assauts du sommeil.
Le bruit de la pluie sur les vitres et les grondements sourds du vent achevèrent, par leur monotonie et par le sentiment inévitable de bien-être qu’ils répandent chez les gens qui sont au chaud et à l’abri, ce que la juste satisfaction que venait de se donner l’abbé Berthelot avait commencé.
Le digne homme s’endormit.
Cette jeune comtesse de la Chesnaye, dont l’abbé Berthelot se préoccupait si fort, avait su, en effet, lui inspirer un intérêt plus qu’ordinaire, intérêt qu’expliquera d’ailleurs la suite de cette histoire. L’abbé avait autrefois connu, avant d’entrer dans les ordres, la mère de la comtesse, qui appartenait à une famille fort ancienne et fort riche du Languedoc. Il venait d’être, sur sa demande, envoyé en mission à la Guyanne, lorsque mademoiselle Valentine de Lauraguais — c’était ainsi que se nommait la mère de la comtesse — épousa, avec un million de dot, le marquis de Villaret-Taxis, un excellent gentilhomme qui possédait 500,000 livres de rentes. La jeune comtesse de la Chesnaye fut l’unique fruit de ce mariage. Aucun souvenir ne lui restait de son père: elle avait trois ans lorsqu’il fut tué en duel en défendant l’honneur de sa femme, pour laquelle il professait une véritable adoration. Le marquis était brave, spirituel et bon, mais il était laid, et joignait à cela une brusquerie d’allure peu propre à éveiller la sympathie et à inspirer des préventions favorables. Il avait peu d’amis; mais ceux qu’il avait lui étaient invinciblement attachés. Enfin il déplaisait généralement au premier abord; mais quand on l’avait pratiqué, on subissait le double charme d’un esprit plein d’élévation et de vivacité, d’un cœur plein de sentiments généreux et de délicatesses. Mademoiselle de Lauraguais avait obéi à regret à une volonté plus forte que la sienne en épousant le marquis; mais peu à peu elle avait éprouvé ses mérites, l’affection était venue avec la reconnaissance, et lorsqu’elle le perdit, au vide qu’elle sentit autour d’elle, à l’âcre et douloureuse persistance de ses souvenirs, elle reconnut que, pour ne s’en être jamais doutée, elle n’en aimait pas moins très-réellement son mari. Jeune, — la marquise avait alors vingt-quatre ans, — et riche d’affection non dépensée, elle se livra, avec l’ardeur d’une âme qui croit avoir découvert sa véritable voie, à cet amour rétrospectif. La mémoire du marquis de Taxis se dégagea de son enveloppe matérielle; la forme arbitraire et peu attrayante qui recouvrait comme d’un masque, pendant sa vie, les perfections de son être intime, s’évanouit, et sa femme ne le vit plus, en souvenir, que comme ces esprits dont parle Swedenborg, «dans les apparences de sa réalité.» La marquise ne quitta plus le deuil et se consacra à l’éducation de sa fille. Des procès ruineux, intentés par la famille de son mari, dévorèrent les trois quarts de sa fortune: elle n’en eut ni affliction ni colère, et ne diminua pas d’un écu la bourse toujours ouverte de ses charités. Comme elle prenait les fonctions de Providence pour les individus, elle prit les fonctions de gouvernement pour le pays qu’elle habitait, en réalisant de ses deniers les vœux, quelquefois indiscrets, du conseil municipal, et en prenant souvent l’initiative de travaux qu’on lui disait être d’utilité publique. Quand sa fille eut dix-heuf ans, elle la maria au comte de la Chesnaye, dont la fortune était médiocre, mais que la jeune fille aimait, et dans lequel, d’ailleurs, la marquise crut trouver la monnaie du marquis défunt, avec d’assez remarquables agréments physiques en plus. Un an plus tard, quelques mois après la naissance du premier enfant de madame de la Chesnaye, la marquise de Villaret-Taxis, comme si elle n’eût eu plus rien à faire en ce monde, mourut de la rupture d’un anévrisme au cœur, affection dont elle souffrait depuis la perte de son mari, et contre laquelle elle n’avait jamais rien voulu faire. La jeune comtesse fut prise d’un tel désespoir, qu’il fallut quitter la résidence où s’était écoulée sa jeunesse, et c’est alors que le comte vint s’établir avec elle au château de la Chesnaye.
L’abbé Berthelot était depuis dix ans curé dans la commune quand le comte et la comtesse y firent leur installation. Le comte, qui le connaissait, quoiqu’il fût venu jusqu’alors assez rarement dans le pays, alla lui rendre visite, et l’invita à venir voir le plus souvent possible la comtesse, élevée par sa mère dans des sentiments de piété auxquels, disait-il, il s’associait de cœur.
— Cela signifie, dit en souriant l’abbé, que M. le comte ne viendra sans doute pas très-régulièrement à la messe.
— Je suis souvent forcé de voyager pour mes affaires, répondit M. de la Chesnaye: je m’occupe du temporel, le spirituel regarde la comtesse; mais j’espère bien en ceci jouir des bénéfices de la communauté. — A propos, ajouta le comte avec une gravité triste, nous touchons à une date bien douloureuse pour ma femme et pour moi, l’anniversaire de la mort de ma belle-mère. Il y aura dans trois jours un an que cette noble et pieuse femme nous a quittés.
— Elle était âgée? demanda l’abbé Berthelot avec un ton de componction polie, dans lequel perçait l’indifférence naturelle à un homme un peu blasé sur les choses de la mort.
— Non, monsieur le curé ; la marquise avait quarante-deux ans.
— Les noms, je vous prie? dit l’abbé en prenant un petit registre sur lequel il se disposa à écrire.
— Marquise de Villaret-Taxis, née Valentine-Henriette de Lauraguais... Eh! mon Dieu! qu’avez-vous, monsieur le curé ?
L’abbé Berthelot avait tressailli à ce nom; une pâleur mortelle avait envahi son visage; sa plume, étrangement serrée entre ses doigts crispés, attestait une tension violente, transmise des nerfs de la sensation aux nerfs du mouvement, et révélant un effort énergique de compression et de résistance: dévoré d’une curiosité invincible, et soutenant contre lui-même une lutte où sa volonté avait le dessous, il restait immobile, la bouche ouverte et convulsive, attachant sur M. de la Chesnaye des regards qui semblaient vouloir, selon l’énergique expression italienne: Succhiargli dagli occhi il segreto.
— Mais je l’ai connue, monsieur, je l’ai connue! — s’écria l’abbé Berthelot, — les phénomènes rudimentaires que nous avons sommairement indiqués n’ayant pas mis, avec tout leur cortége de causes et de conséquences, plus d’une seconde à s’accomplir.
— Une sainte femme, dit le comte.
— Oh! bien belle! dit l’abbé.
Cette phrase, peu orthodoxe, murmurée par sa bouche comme si elle n’eût été qu’endormie sur ses lèvres, sa conscience l’entendit, et, en un instant, sollicitée par ce cri d’alarme, sa volonté se dressa comme l’archange, ailée pour franchir les distances, cuirassée d’or pour résister aux coups, armée du glaive flamboyant pour frapper.
Le pauvre curé baissa la tête et se signa en fermant les yeux; quand il les rouvrit, les éclairs de ses regards étaient éteints, ses traits détendus, son front d’une sérénité parfaite.
— Les choses se feront, monsieur le comte, reprit-il avec un grand calme, aussi bien qu’elles peuvent se faire dans une église de village; mais Dieu sera avec nous...
— Et avec votre esprit, je le vois, monsieur le curé, ajouta d’un ton pénétré M. de la Chesnaye: puisque vous avez connu la marquise, venez voir souvent sa fille, à qui vous en pourrez parler comme il convient, je crois.
— «Laissez, les morts ensevelir leurs morts,» a dit Jésus-Christ: il ne convient pas, monsieur le comte, d’entretenir outre mesure une douleur qui, en diminuant le ressort de l’âme, peut nous induire à négliger nos devoirs permanents, ou à ne les accomplir qu’avec découragement et tiédeur. Le pieux souvenir que madame la comtesse a conservé de sa mère, est légitime et louable; mais il ne faut pas l’exagérer comme les femmes sont quelquefois trop portées à le faire. J’ai en ceci l’exemple de ma propre mère: les natures délicates, dépravées peut-être, ont fait la découverte redoutable et impie de la volupté de la douleur; malgré sa sombre hypocrisie, on ne la doit pas moins fuir que les autres, cette volupté terrible... la plus destructive peut-être, ajouta-t-il d’une voix profonde, la plus contraire aux devoirs de l’homme envers soi-même. Moins nous parlerons du triste sujet auquel nous allons dans trois jours payer notre tribut, mieux vaudra, croyez-en ma propre expérience, monsieur le comte. J’irai voir madame la comtesse souvent et de grand cœur, mais je me ferai mondain pour elle: il ne faut pas être curé plus qu’il ne convient, dans l’intérêt même de la cause du bon Dieu, et pourvu que l’on conserve sa soutane, on n’est pas tenu d’être toujours en surplis.
L’abbé Berthelot tint parole, et devint bientôt un hôte habituel du château: il plut beaucoup à la comtesse, et s’attacha lui-même fort affectueusement à elle.
M. de la Chesnaye, doué d’une activité dévorante et d’un incroyable besoin de mouvement, s’était lancé dans une série d’entreprises industrielles dont le soin l’absorbait tout entier. Aussi, bien qu’il adorât sa femme, passait-il rarement plus d’un mois de suite au château que la comtesse habitait toute l’année, et où elle avait pour compagnie ordinaire madame de Mornais, tante maternelle du comte. Madame de Mornais était une grosse personne, aux bras courts, extrêmement myope au moral comme au physique, exclusivement née pour faire de la tapisserie et jouer aux cartes, dépourvue de toute pénétration, incapable d’un raisonnement quelconque, cuirassée d’une indifférence profonde et d’un tranquille dédain pour tout ce qui n’appartenait pas directement à la série très-restreinte d’idées toutes faites, qui se carraient à l’aise dans son cerveau et dont elle se servait, comme les gens qui jouent du cor emploient les tubes divers à l’aide desquels ils modifient le ton de leur instrument. Visage bouffi, peau veloutée, teint rose, trente-deux dents courtes et blanches, sourcils nuls remplacés par un arc très-artistement fait avec la tête d’une épingle enfumée, cheveux fins et blonds, mains petites et blanches, pieds mignons, mais engorgés à la cheville. Madame de Mornais ne voyait dans l’abbé Berthelot qu’un ecclésiastique ordinaire, et le traitait sans plus de considération que n’en avaient pour leurs chapelains les seigneurs féodaux. Son interlocuteur habituel, son partenaire de prédilection était M. du Portal, gentilhomme de cinquante-cinq ans, qui avait essayé de faire un peu de chouannerie en 1830, se croyait Breton bien qu’il fût né en Picardie, et s’imaginait très-sincèrement être le collègue des Charrette et des Lescure. Ancien garde du corps de Charles X, il avait avec lui une ressemblance singulière, qu’il augmentait encore en arrangeant ses cheveux comme le faisait le roi, et comme nos vieilles pièces de cinq francs le consacrent.
Possesseur d’une fortune considérable, il était resté garçon par affection pour son unique neveu, «le jeune monsieur du Plessis,» qui venait inaugurer cette année une redevance, récemment convenue, de deux mois de cour et de petits soins à payer annuellement à son oncle.
Celui-ci, qui l’avait fait élever selon ses idées et, à ce qu’il croyait, en parfait gentilhomme, avait trouvé en lui une rare docilité. Il avait tenu opiniâtrément à ce que son fils d’adoption fût avant tout bon écuyer et fort à l’escrime. Puis il lui avait fait faire ses études à Paris, en qualité d’externe libre dans un collége, sous la direction d’un abbé de sa connaissance, homme fort savant et fort spirituel, mais des plus mondains. Le côté des arts d’agrément n’avait pas été négligé. Paul du Plessis avait eu pour maître de danse un premier sujet de l’Opéra, Kalkbrenner pour professeur de piano, Bordogni pour maître de chant, et pour maître de dessin je ne sais plus quel paysagiste à la mode au faubourg Saint-Germain. Le jeune homme avait agréablement réussi dans ces diverses choses, sans montrer de prédilection particulière pour aucune. Il les possédait isolément sans qu’aucun lien les unît entre elles, et passait indifféremment de l’une à l’autre, sans les embrasser jamais toutes ensemble dans un sentiment commun. Il n’avait nul soupçon de la philosophie de ses connaissances, et sa science manquait absolument de synthèse. Ce n’était, du reste, ni son oncle, ni son précepteur qui eussent pu se charger de cette partie élevée de l’éducation, — généralement et particulièrement négligée et méconnue, — et tout le côté moral du pauvre garçon était resté absolument en jachère, sans qu’aucune herbe folle y eût été brûlée, sans qu’aucune bribe d’engrais y fût tombée, sans qu’aucun coup de houe en eût entamé le sol compacte et pierreux.
Par-dessus le marché, le bonhomme du Portal n’était pas religieux: il en était toujours aux abbés galants de la régence, et traitait comme tel l’abbé Berthelot lui-même, auquel il frappait amicalement sur l’épaule, qu’il regardait en clignant malicieusement de l’œil quand s’égarait dans la conversation quelque allusion scabreuse, et qu’il appelait «gaillard» et «bonne pièce.»
Paul du Plessis avait été mené de bonne heure dans le monde et dirigé dans ses premières aventures par son oncle lui-même, qui rangeait les exploits galants parmi les illustrations d’un gentilhomme.
Livré à lui-même à sa majorité, il vivait seul et libre à Paris depuis quatre ans, ne faisant absolument rien autre chose que monter à cheval, faire des armes, tirer aux pigeons, suivre l’Opéra, bien vivre et, selon l’expression de son oncle, «servir les dames.» C’était un joli garçon, brun, aux yeux bleus, habillé ordinairement comme un domestique anglais, et qu’on eût pris facilement, en grande tenue, pour un Américain de distinction. Sans passions et très-ordonné dans sa conduite, il ne dépassa jamais pour ses dépenses la pension de mille écus par mois que lui faisait son oncle, si ce n’est une fois; mais ce fut de propos délibéré : un de ses amis lui ayant démontré la nécessité de simuler une dette quelconque pour que rien ne manquât à sa renommée de gentilhomme, et pour donner à M. du Portal le droit de parler des folies de son neveu.