Czytaj książkę: «La fille de Notre-Dame»
Charles d' Héricault
La fille de Notre-Dame

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318642
Table des matières
PROLOGUE
PREMIÈRE PARTIE LA VIE BOURGEOISE EN1787
II
III
IV
V
VI
VII
VII
X
XI
XII
DEUXIÈME PARTIE LA VIE BOURGEOISE EN93
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
CONCLUSION
A M. LE BARON OLIVIER DE WATTEVILLE.
Voulez-vous faire un beau voyage avec moi, mon très cher ami? Ne bouclez pas votre valise. Donnez-moi la main. Fermez les yeux. Nous voici arrivés. Nous sommes en Picardie, à la fin du XVIIIe siècle. Regardez et écoutez. Ce que je vous montre je ne l’ai pas inventé; je m’en souviens.
Quand j’étais petit enfant, je voulais voir et savoir, et j’étais entouré de vieilles gens qui voulaient peindre et raconter. J’ai essayé de retrouver les traits du panorama qu’ils ont déroulé sous mes yeux. Je crois que ma mémoire a été fidèle et que c’est bien là, dans sa vie intensive cette existence bourgeoise d’avant et de pendant la Révolution. Ai-je bien reproduit les traits de tous ces personnages vigoureux et originaux, de tous ces amis et de tous ces ennemis que mon souvenir m’a faits là, de mon Franc-Maçon, de mon cher dragon de la République, de mon vieux Corsaire, de mon aimable Mary-Ann, et surtout de cette belle Marie-Berthe que j’ai vue, que je vois encore, bien qu’elle soit morte longtemps avant ma naissance? Vous me direz tout cela.
Faites des vœux pour que ce roman soit lu par les Bourgeois de1882; je retrouve parmi eux bien des fils des Bourgeois de93et je voudrais les voir mieux finir que leurs pères.
CH. D’HÉRICAULT.
LA FILLE
DE NOTRE-DAME
Table des matières
PROLOGUE
Table des matières
En l’année631, la troisième du règne du grand roi Dagobert, et pendant le pontificat de l’illustre Audomare ou Omer, évêque de Therouanne, il y eut une grande tempête sur les côtes de la Morinie, vers le temps de la fête des Saints-Innocents, c’est-à-dire, comme chaque chrétien le sait, à la fin du mois de décembre.
Ainsi commence l’histoire des Deladame, qui sont les principaux personnages de notre roman; et cette histoire continue ainsi:
Quand l’orage fut un peu calmé, les hardis pêcheurs d’une petite bourgade–célèbre sous le nom de Gessoriac et qui est devenue la ville, fort connue, de Boulogne-sur-Mer–s’embarquèrent à la recherche des épaves que le Dieu des tempêtes avait dû, dans sa bienfaisance, semer sur toutes les côtes voisines.
Ils ne rapportèrent rien qu’un homme presque nu et à demi mort. Ils l’avaient trouvé, au milieu du Détroit, bercé par les vagues encore furieuses et se tenant désespérément aux débris d’un mât.
C’était un homme jeune, grand et beau, mais si brun, avec des cheveux si noirs, des dents si aiguës et si blanches, que les femmes des pêcheurs furieuses de ce maigre butin, furent tentées de le rejeter à la mer, le prenant pour le grand diable d’enfer ou quelqu’un de ses suppôts.
Heureusement pour le naufragé, il revint complètement à lui. Il ouvrit tout grands ses yeux qu’il avait brillants comme des charbons magiques, et, se voyant bien décidément sur le sable ferme, il se prosterna, baisa la terre en murmurant des paroles dans une langue harmonieuse, mais absolument étrangère aux oreilles des auditeurs.
Il aperçut une grande croix de bois. Elle surmontait une petite chapelle couverte en genêts qui s’élevait au haut de la montagne, où était bâtie la bourgade. Il tendit les bras vers la croix. Ses yeux prirent, en se remplissant de larmes, une expression de douceur et de gratitude qui toucha ces rudes âmes.
Bien des mois s’écoulèrent. L’Etranger était toujours dans la bourgade. Comme on le voyait homme bon, habile et courageux marin, on s’était mis à l’aimer et à le traiter comme un enfant de la Morinie. Il était surtout pieux, et il passait la plupart du temps qu’il ne donnait pas à la mer dans la petite chapelle que nous désignions plus haut. Là, prosterné, méditant et priant, il restait pendant des heures entières, relevant parfois la tête pour sourire à des visions célestes.
Qui était-il? d’où venait-il? Il avait raconté–car il avait appris la langue gallo-romaine avec une surprenante facilité–qu’il était Arabe, que son pays avait été ravagé par des païens, qu’il avait habité longtemps auprès de Jérusalem, en la ville même de Nazareth et proche de la maison où avait logé la mère du Sauveur. Puis il s’était embarqué sur les côtes de la Palestine, fuyant avec un grand nombre de gens de sa race et de sa famille devant les païens sarrazins. La tempête avait saisi son navire. Après l’avoir balloté pendant de longs jours sur des mers inconnues, elle l’avait brisé. Lui s’était attaché à un débris de la mâture. C’est là qu’on l’avait trouvé.
Il ajoutait qu’il était allié à la famille de saint Luc et qu’il avait gardé de cette alliance une tendresse infinie pour la sainte Vierge.
C’était pour cela, disait-on, qu’il paraissait indifférent aux charmes des jeunes filles gauloises, que son port noble et son étrange beauté n’avaient pas laissées indifférentes.
Deux années s’étaient passées depuis l’arrivée du Syrien dans le port boulonnois. On entrait en l’année 633. On était à la fin d’avril,–car la nouvelle année s’ouvrait alors à Pâques.–La tradition dit que c’était le dimanche proche de la fête de saint Marc l’evagéliste. L’illustre évêque Audomare, alors en Boulonnois, allait achever une instruction qu’il faisait au peuple assemblé dans la chapelle rustique que nous connaissons, quand il s’interrompit pour désigner, au milieu de la foule, un homme dont la face paraissait resplendir d’une lumière surnaturelle.
L’étranger, la figure levée vers les cieux, les regards vagues et comme noyés dans un rêve divin, les lèvres agitées par un sourire séraphique, les bras étendus comme s’il eut voulu retenir une vision prête à s’échapper, l’étranger était soulevé de terre.
Le saint évêque connaissait les artifices de l’Esprit malin, qu’il avait terrassé dans maint combat et chassé après de longues prières. Il ordonna, par trois fois, au Syrien de lui répondre, au nom de Dieu.
Deux fois l’étranger répondit: Victoire; Victoire.
A la troisième interpellation de l’évêque, il jeta un grand cri, ses bras parurent vouloir comme repousser la vue d’un spectacle affreux; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il murmura: Ruine, ruine.
Il joignit quatre fois les mains qu’il ouvrait et refermait chaque fois avec des soupirs suppliants. Un sourire revint sur ses lèvres et il sortit à demi de son extase.
Obéissant aux ordres du vénérable serviteur de Dieu, il dit que Notre-Seigneur, pour récompenser la foi et la fidélité chrétienne de la peuplade morinienne, allait lui envoyer un don merveilleux qui répandrait pendant des siècles sur la terre boulonnoise, et particulièrement sur la cité, des trésors inestimables. La bourgade en deviendrait une grande ville, les marécages et les forêts de la Morinie, une terre riche, nourrissant de vaillants hommes, des femmes pieuses, et devant donner naissance à un héros qui vengerait la chrétienté. Dans peu d’instants, le don allait arriver à sa destination. Il voyait, oui, il voyait à deux lieues environ des côtes, au milieu de la mer, un navire, sans pilote et sans matelots, mais conduit par deux anges vers le rivage de Boulogne. Ce navire renfermait une des statues de la sainte Vierge que saint Luc avait sculptées.
Comme il achevait ces paroles, l’église fut envahie par une bande d’hommes et de femmes, au milieu desquels se tenait une jeune fille aussi belle et aussi blonde que l’étranger était beau et brun.
On reconnut ceux qu’on nommait les Payens.
C’était une petite tribu de Saxons chassés des Flandres et réfugiés sur une colline émergeant des marais que la rivière Liane et le reflux de la mer avaient formés au pied de la montagne sur le haut de laquelle la bourgade était bâtie. (Cette colline a gardé de ces exilés saxons le nom d’Ostrohove, ou cours de l’Ouest.) Tous avaient résisté jusque-là aux prédications d’Audomare, sauf la fille de leur chef, Hertha ou Bertha, qui était devenue chrétienne.
Bertha avait eu d’abord fort à souffrir des mauvais traitements de ses proches. Son père l’avait un jour frappée si violemment au front, de sa hache de bronze, qu’elle en avait gardé, exactement à la racine de ses beaux cheveux retroussés, une cicatrice légère qui s’arrondissait, comme une couronne de perles blanches, d’une tempe à l’autre.
La tribu saxonne s’avançait donc en tumuke. Elle venait demander à ses voisins et amis, les Gallo-Romains, la permission de traverser les rues de la bourgade en grande masse, pour descendre de là sur le bord de la mer.
Et pour expliquer leur demande et leur nombre, ils racontaient à l’évêque que Hertha venait d’avoir une vision. Cette vision était en tout pareille à celle du Syrien.
Gaulois et Saxons, précédés d’Audomare, qu’accompagnaient ses diacres et ses clercs, descendirent au pied de la montagne.
L’étranger et Bertha, marchaient au milieu de la foule, mais enchaînés. Le peuple de l’une et de l’autre nation avait décidé, par acclamation, qu’ils seraient lapidés si l’événement ne répondait pas à la prophétie, car il y aurait dans cette ressemblance des deux visions une preuve qu’ils s’étaient entendus pour abuser des choses saintes et tromper le peuple.
Quand on fut sur le rivage, rien n’apparaissait encore. La mer était calme, comme il arrive toujours après les grands orages, et nous avons oublié de dire que le Détroit avait été battu depuis huit jours par un vent violent. A cette heure, les flots moutonnaient tranquillement avec des grondements sourds et joyeux comme ceux d’un lion apaisé; et les rayons du clair soleil d’avril, en faisant étinceler les petites vagues somnolentes, montraient une surface au loin déserte.
On attacha le jeune homme et la jeune fille à une pointe de rocher. Tous deux souriaient au ciel et se souriaient en s’étonnant de se sourire, car ils ne s’étaient jamais vus.
Audomare, touché de leur sérénité, fit signe qu’on attendit quelque temps encore avant de commencer leur supplice.
Bientôt, étendant vers la mer son bâton recourbé, il indiqua un navire qui venait comme de sortir de derrière une vague plus forte que les autres. Le navire s’avançait avec une lenteur majestueuse, bercé par le flot. Sans voiles, sans rameurs, il se dirigeait vers le point du rivage où l’on avait attaché les deux jeunes gens.
Tous les matelots boulonnois se précipitèrent vers leurs bateaux qui étaient étendus sur le rivage et travaillèrent à les mettre à flot. Mais à peine quelques canots furent-ils à la mer que le navire mystérieux s’arrêta, puis recula. L’évêque fit revenir les canots.
Le navire recommença à s’avancer vers le rocher où devait avoir lieu le supplice du Syrien; et, à mesure qu’il approchait, on distinguait une lumière extraordinaire qui enveloppait l’esquif mystérieux.
Cette lumière rayonnait de l’avant du bateau, et bientôt, quand il fut plus prêt du rivage, on vit que la lueur partait d’une statue debout sur un banc. Le navire toucha le sable et le peuple se prosterna, tant l’éclat qui brillait autour de la statue, tant l’expression majestueuse et douce de son visage avaient saisi les âmes.
Cette statue représentait la Sainte-Vierge tenant l’enfant Jésus. Elle était noire, d’un bois dont on ne put jamais reconnaître l’essence. Elle avait, disent nos traditions, la taille d’un enfant de sept ans, et, en effet, elle était haute de près de quatre pieds.
Pendant que le peuple se tenait agenouillé, les clercs s’avancèrent près du navire. Mais, par un mouvement inexplicable, il se dégagea des sables et reprit la mer.
L’évêque se dirigea à son tour vers la statue. Le navire s’arrêta. On vit l’image divine sourire au Saint. Mais l’esquif ne se rapprocha pas.
Audomare, éclairé d’un rayon d’en haut, se jeta à genoux, confessant hautement au peuple son orgueil et la pesanteur de sa foi. Il alla détacher lui-même le Syrien et la Saxonne, qui s’avancèrent, aussi légèrement que s’ils étaient portés par les nuées, vers les flots.
Un grand silence s’était fait au milieu de cette foule. Mais une clameur de bénédictions, entremêlées de larmes, de prières et de chants pieux, s’éleva vers le ciel quand on vit le bateau miraculeux reprendre sa marche vers le rivage, où il s’arrêta de nouveau.
Les deux jeunes gens se prosternèrent, et, s’approchant de l’esquif, les mains jointes, les lèvres agitées, les regards baissés devant l’éclat qui entourait l’image bénie, ils la prirent pieusement et la soulevèrent. Puis, guidés par elle plutôt qu’ils ne la conduisaient, ils se mirent à marcher. L’évêque et tout le peuple suivaient en chantant: Benedictus qui venit in nomine Domini.
Bertha soutenait le bras gauche, qui portait le Seigneur Jésus. L’étranger avait posé son poing sous le bras droit, qui, levé jusqu’à hauteur de poitrine, ouvrait la main, les doigts en l’air, avec un geste de doux commandement.
Une ceinture de lumière entourait le groupe et paraissait unir les deux jeunes gens entre eux et à la Vierge divine.
Le Syrien sentait comme une chaleur céleste qui sortait de la main de Marie et pénétrait dans son cœur.
Il entendit de nouveau résonner dans son cerveau ces trois mots qu’il avait prononcés en son extase: Victoire! Victoire! Ruine!
Il comprenait qu’ils résumaient l’histoire de sa race liée aux destinées de l’image merveilleuse.
Ainsi, la statue monta jusqu’à la bourgade.
Mais, résistant aux efforts de ceux oui se dirigeaient vers la petite chapelle, elle voulut être déposée à une centaine de pas plus loin. L’étranger, saisi de nouveau d’un mouvement surnaturel, annonça que c’était là qu’il fallait bâtir une église, qui deviendrait une des plus célèbres de l’univers entier. Il engagea, d’ailleurs, les habitants de Boulogne à creuser hardiment le sol à l’endroit même où était déposée la statue. Il affirmait qu’on y trouverait assez de pierres pour construire une grande basilique.
En effet, on découvrit les ruines d’un temple païen dont les galeries souterraines servirent de fondation à l’église chrétienne.
Le Syrien et Bertha furent fiancés par l’évêque Audomare, et après quelques années passées dans les chastes fiançailles, quand l’église consacrée à la Sainte-Vierge fut achevée, ils s’épousèrent.
Leurs descendants sont nommés dans nos vieux documents: Li fil del dam, li serv de le Dame, li enfes de le Dame, les fils, les serviteurs, les enfants de la Dame. Plus tard, on dit les gens de la Dame, enfin les Deladame, nom sous lequel on les trouve connus à partir du pèlerinage de Louis XI en Boulonnais.
Ce fut par milliers que les saints, les rois, les reines, les princes, les grands seigneurs de toute l’Europe, par millions que les pèlerins vinrent s’agenouiller aux pieds de cette Dame, de cette statue envoyée ainsi miraculeusement à Boulogne. Ce fut elle que Louis XI reconnut comme dame suzeraine du comté de Boulonnois. A ce titre, il lui rendit un hommage solennel, promettant que chacun de ses successeurs reconnaîtrait cette suzeraineté et rendrait cet hommage. Tous le firent, en effet, sauf Louis XVI, Charles X, Louis-Philippe et les deux Napoléon, qui ne finirent point heureusement, dit-on.
L’histoire des Deladame fut constamment mêlée à celle de leur patronne.
Leurs traditions assurent qu’ils sauvèrent une première fois la statue miraculeuse, quand, à la fin du IXe siècle, les Normands ravagèrent la Picardie.
Ils prirent une part vaillante à la défense de Boulogne, assiégée par Henri VIII, et ils suivirent en Angleterre la statue, que les Anglais vainqueurs y avaient transportée après la prise de la ville. Ils la suivirent encore quand elle fut restituée à son sanctuaire boulonnais.
Ils la défendirent de leur mieux contre les Huguenots. Quand elle fut saisie par ceux-ci et jetée dans les flammes, ce ne fut pas sans avoir été arrosée du sang des Deladame. Ils ne purent la sauver de l’outrage; mais ils passèrent dix ans à la chercher-car, après avoir résisté merveilleusement aux flammes, elle avait été cachée.
Ils la trouvèrent enfin et ce fut un Deladame qui aida le père Gillot à la retirer du puits du château d’Honvault.
En dehors de ces circonstances solennelles, où ils montraient l’héroïsme de leur fidélité, les Deladame se cachaient dans l’obscurité, humbles, doux, enfants pieux et modestes serviteurs de la patronne du Boulonnais
Médiocres ou petits, riches ou pauvres, selon les hasards de la fortune, ils tenaient obstinément à ne pas sortir du rang de la petite bourgeoisie, parce qu’elle les gardait plus sûrement à l’ombre du sanctuaire béni. Ils n’avaient jamais voulu profiter des chances que les siècles leur avaient fournies pour entrer dans la noblesse. Ils avaient même toujours évité les grandes charges municipales du Mayorat et de l’Echevinage, de crainte que les intérêts de la bonne ville ne se trouvassent en contradiction avec ceux de l’antique sanctuaire. Toute leur ambition se bornait à défendre les privilèges pieux et honorifiques que les vieux usages accordaient aux Enfants de la Dame, et qui les mettaient plus en honneur et en lumière que les gentilshommes, les pairs même du comté du Boulonnais.
C’est ainsi que, vaillants selon les occasions, mais toujours dévoués et fidèles; humbles, mais fiers d’être la plus ancienne famille historique de France, plus ancienne que les Montmorency, les Maillé, les Bourbons même; charitables et gardant leurs yeux sans cesse fixés sur l’Etoile des Mers, c’est ainsi que nous trouvons les Deladame jusqu’à la période du XVIIIe siècle, où commence notre roman.
PREMIÈRE PARTIE
LA VIE BOURGEOISE EN1787
Table des matières
I
En1787, la ville de Boulogne-sur-Mer se composait, comme aujourd’hui, de deux parties bien distinctes. La première, et la plus ancienne, la Haute-Ville, entourée de murailles, avait l’apparence d’un parallélogramme arrondi aux angles, et dont le grand côté était long de 200toises, et le petit de160.
La Ville-Basse figurait alors un triangle dont la pointe venait toucher, au Nord-Ouest, la principale porte de la Haute-Ville–la porte des Dunes–et dont la base s’appuyait sur le rivage de la mer.
En entrant dans la Haute-Ville par cette porte des Dunes, on longeait à droite le couvent des Annonciades, à gauche la Sénéchaussée, et l’on débouchait sur une grande place,–la place du Marché-aux-Grains,–au bout de laquelle se trouvait l’Hôtel-de-Ville et sur une place plus petite,–la place d’Armes.
L’église-cathédrale de Notre-Dame était un peu plus à l’Est. Trois rues y conduisaient: la rue des Cuisiniers, partant du coin oriental de la place d’Armes; la rue de la Couronne, qui longeait l’Hôtel-de-Ville, et la rue Saint-Jean, qui, prenant le coin occidental de la place du Marché et touchant à la Sénéchaussé, gagnait en droite ligne l’Evêché et la Cathédrale.
C’est à peu près au milieu de cette rue Saint-Jean, à gauche en montant à la cathédrale, dans la maison qui porte aujourd’hui le no22, que se trouvait l’habitation des Deladame.
La maison, jadis sombre d’aspect, grave et presque monacale, avait été rebâtie vers1780. Sa large porte encadrée entre deux pilastres cannelés et surmontée d’un fronton arrondi, ses deux grandes croisées du rez-de-chaussée, ses trois fenêtres à l’étage, ses deux bellevoisines à pignons élancés au-dessus du toit, ses petits carreaux de vitres d’un verre épais et noir, pouvaient soutenir maintenant la comparaison avec les maisons voisines, habitées, presque toutes, par les familles nobles de la province boulonnaise.
Elle n’avait sans doute aucune prétention aristocratique, mais elle se présentait avec la dignité qui convenait à la maison d’un grand bourgeois, du plus riche négociant du comté, d’un veuf austère en ses mœurs, d’un homme enfin dont le nom portait cette note aussi bien sur les livres de Sellouf et Cie, banquiers à Paris, que sur les registres de Jean Osy et fils, de Rotterdam: «le plus probe et le plus gros marchand de vin, genièvre, thé et eau-de-vie, de tout le nord de la France.»
Pourtant dans la nuit du samedi22avril1787, cette maison paraissait décidée à faire fi désormais de l’estime parfaite aussi bien de Sellouf et Compagnie que de Jean Osy et fils. Elle semblait surtout songer à imiter les mœurs légères de la demeure de Bartholo–dont le nom commençait à percer en Picardie.
Dès l’aube, bien longtemps avant que la petite cloche de la cathédrale n’eût sonné la messe de six heures, la fenêtre située au-dessus du fronton s’ouvrit. Une tête s’avança, se tourna de chaque côté de la rue, comme si le propriétaire de cette tête eût voulu constater que tout le voisinage était bien désert. Mais l’obscurité était encore trop grande. La tête se baissa, sans doute afin que les oreilles pussent donner le renseignement que les yeux refusaient. Vit-on une ombre cachée dans la porte qui faisait exactement face à la maison Deladame, ou bien entendit-on quelque bruit? La tête se retira; mais la fenêtre ne se referma pas.
Une autre s’ouvrit bientôt, celle qui, au rez-de-chaussée, tenait la gauche de la porte. Une tête aussi en sortit qui regarda dans la direction du premier étage et qui se retira, comme la première, après avoir essayé de percer les ténèbres de la rue. Les deux battants de cette fenêtre du rez-de-chaussée furent poussés l’un contre l’autre avec bruit, avec trop de bruit. Un coureur de nuit eut vite deviné que cette fenêtre voulait paraître fermée et qu’elle restait entr’ouverte.
Quelque temps se passa. La tête du premier étage reparut et, sans hésitation cette fois, elle fut suivie d’un corps fort souple, qui sauta sur le fronton et se laissa glisser le long du pilastre cannelé.
–Voilà le premier, dit une voix féminine, mais grave et presque solennelle, qui sortait de l’ombre épaisse formée par la maison située en face.
Le personnage touchait alors terre. Il se redressa brusquement et s’écria en anglais, d’une voix claire et ferme, franchement et joyeusement sonore:
–Au diable les curieux! ils sont debout avant les coqs.
Il s’avança, les poings levés, vers l’endroit d’où était partie la voix.
–Continuez votre chemin, John-Mark Penrose, reprit la voix du même ton grave et impassible. Je sais où vous allez. Que ne sais-je pas!
–Ah! c’est la mère Omérine Flaminge! s’écria Penrose en français.
–Oui, oui, Omérine Flaminge, c’est le nom que me donnent le peuple, les bourgeois et les nobles. Il est assez connu dans tout le pays et jusque dans le Calaisis, l’Ardrésis, le pays de Brédenarde et le pays Recon-qui. Et les uns ajoutent à ce nom: la Folle, d’autres: la Sorcière. Mais j’ai deux autres noms qui sont écrits dans le ciel et dans ma mémoire.
–Moi, du moins, mère Omérine.
–Oui, vous, vous avez cru en moi, et vous m’avez toujours respectée. Moi, je vous aime et je vous protège, et j’ai des raisons d’aimer les gens de votre nom.
–Et puis-je vous demander.
–Ce que je viens faire ici et pourquoi je guette depuis que l’heure des matines a sonné? N’est-ce pas aujourd’hui que la Fille de Notre-Dame doit rentrer dans son logis, là, en face, dans cette maison où vous habitez et dont vous venez de vous échapper comme un voleur! Oui, ne doit-elle pas y rentrer aujourd’hui, après en avoir été absente pendant cinq ans! Et qui est-ce qui doit la voir la première entrer dans cette maison, si ce n’est moi, moi! Elle est partie enfant, elle revient jeune fille, aussi belle fille qu’elle était jolie enfant; je l’ai vue dans mes rêves.
–Oh! oui, mère Omérine, bien belle, et plus que belle, angélique et divine, dit Mark, dont la voix joyeuse se voila d’émotion. Mais au revoir.
Son interlocutrice le retint par le bras. Elle ajouta d’une voix plus basse, quoiqu’assez distincte encore pour être entendue par le personnage du rez-de-chaussée, dont la fenêtre venait de s’entrouvrir un peu plus:
–Et puis, j’ai vu (comme je vois quand Notre-Dame bénit ma foi, mes larmes et mes prières), j’ai vu qu’aujourd’hui, cette nuit, entre l’heure des Laudes et l’Angélus du matin, passeraient devant cette porte quatre hommes, qui seraient les quatre prétendants de la Fille de Notre-Dame. Deux fidèles, deux impies, murmura-t-elle d’une voix à peine intelligible. Et qui l’emportera? Vous êtes le premier, John Mark Penrose.
–Dieu veuille que je sois le dernier, dame Omérine! Mais comment voulez-vous que je croie à tant d’amoureux! Il n’y a pas dans tout Boulogne un seul individu qui, depuis cinq ans, ait même entrevu Mlle Deladame, sauf moi? Mais ne vous fâchez pas. Je ne veux pas nier votre pouvoir. Exercez-le en ma faveur. Que Marie-Berthe m’aime, et votre Vierge miraculeuse, Notre-Dame de Boulogne, votre patronne et la sienne, n’aura pas de plus fervent serviteur que moi.
Il fit un mouvement pour s’éloigner. La vieille femme lui mit de nouveau la main sur le bras.
–Ecoutez-moi. Il y a des signes terribles. Notre-Dame elle-même aura besoin d’être défendue. Marie-Berthe sera le prix de la victoire. J’ai vu tout cela. J’ai rêvé aussi que la jeune fille, avant de rentrer dans la maison paternelle courra de grands dangers. Dangers avant, dangers pendant, dangers après. Allez donc où vous voulez aller, Mark Penrose, allez au-devant de la Fille de Notre-Dame. Voici le vent du sud-ouest qui monte dans le ciel et qui gronde. La mer sera terrible aujourd’hui pour les pauvres matelots. Allez et veillez.
John-Mark descendit la rue d’un pas pressé. Il avait à peine disparu dans l’ombre, que la fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit complètement, et livra passage à un grand corps mince qui sauta lestement dans la rue et s’avança vers la vieille femme.
–La Pauvresse, dit le nouveau venu, d’une voix claire et jeune, et pourtant hésitante, je vous ai écoutée et entendue. Je suis donc le deuxième prétendant, mais je cède mes droits à John-Mark afin qu’il ait double chance. Le pauvre garçon, il est comme fou d’amour. Je devinai qu’il voulait aller au-devant de la fille de M. Deladame, notre patron. Je le surveillais pour lui faire malice. Mais si Mlle Deladame doit courir un danger, John-Mark ne s’épargnera pas. Il faut que je sois là pour donner un coup de main à mon bon compagnon et ami.
–Oui, oui, je suis la Pauvresse, la Pauvresse de Notre-Dame, c’est un des deux noms qui sont écrits dans le ciel. Vous le savez, vous Jacques Cazin-Mazinghem, car vous êtes du sang des vieilles gens de la province. J’ai encore un autre nom. Mais personne ne le sait que celui-là peut-être, continua la vieille femme en tendant la main vers la maison des Deladame, celui-là, votre patron. Mais Gengulphe Deladame a oublié cela avec tout le reste. Vous, Jacques Cazin-Mazinghem, gardez votre droit à l’amour de Marie-Berthe. Un jour viendra où vous donnerez votre vie pour le faire valoir.
–Vrai, la Pauvresse, je suis fâché de vous le dire, mais jamais Mark ne verra en moi un rival.
–Allez, vous parlez comme un enfant. Vous êtes bon, modeste et timide, vous n’avez jamais osé regarder une femme; et le monde est devenu si méchant qu’on dit de vous, à cause de cela, que vous êtes sans courage. Mais j’ai regardé dans le fond de vos yeux, je sais que vous avez le cœur d’un homme. L’amour vous en donnera la hardiesse et le sang-froid. Maintenant, rejoignez votre ami, et protégez la Fille de Notre-Dame.
Après un instant d’hésitation, Jacques Cazin se précipita en courant dans la direction suivie par Mark Penrose.
L’aurore commençait à paraître. La petite cloche du Chapitre avait salué l’arrivée du jour. Le vent d’Ouest n’avait pas tardé à apporter vers la Haute-Ville l’écho des quelques bruits vagues et sourds, annonçant que la Basse-Ville, plus active, songeait à se réveiller.
La vieille femme quitta le porche sous lequel elle se cachait, elle fit quelques pas en montant la rue, jusqu’à ce qu’elle entrevit le clocher aigu de la cathédrale, perçant les brumes grises de sa pointe octogone. Elle s’agenouilla, baisa les pavés humides et resta absorbée dans une prière fervente.
Jusque-là on n’eut pu voir d’elle qu’un grand corps maigre, entouré d’un long manteau à capuchon et s’appuyant sur un bâton aussi haut qu’elle.
Quand elle se releva, le jour était venu. Une pâle lumière descendait jusqu’aux gros pavés raboteux de la rue, et éclairait Omérine tout entière, tandis que les rayons pourpre et or faisaient scintiller les petits carreaux verts des bellevoisines pointues.
La vieille femme portait avec une sorte de solennité hardie et sereine son long mantelet d’indienne noire. Ses cheveux d’un blond très pâle où nul reflet gris ne paraissait encore–quoiqu’Omérine eut alors plus de soixante ans–tombaient, en frisant légèrement et sans être surmontés d’aucune coiffe, jusque sur le capuchon du manteau. Sa figure, fraîche, sans rides, était d’une extrême maigreur, et ses pommettes saillantes, les méplats accusés des tempes, le menton anguleux, le nez long, droit et mince donnaient à sa physionomie un air saisissant d’austérité et de grandeur. Ses yeux, d’un bleu pâle, presqu’incolores. étaient souvent à demi-fermés, comme s’ils eussent été plus occupés à regarder le monde de l’âme que les choses extérieures. Mais quand ses regards s’éveillaient de cette rêverie, ils s’illuminaient d’un rayon vif qui disait tantôt l’observation pénétrante, tantôt un enthousiasme voisin de l’égarement.