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Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

Axël


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315634

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

§ 1,...et forcez-les d’entrer!

SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE IV

SCÈNE V

SCÈNE VI

§ 2. La renonciatrice

SCÈNE VII

SCÈNE VIII

SCÈNE IX

DEUXIÈME PARTIE

§ 1. Les veilleurs du souverain secret

SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE IV

SCÈNE V

SCÈNE VI

§ 2. Le récit de herr Zacharias

§ 3. L’exterminateur

SCÈNE VIII

SCÈNE IX

SCÈNE X

SCÈNE XI

SCÈNE XII

SCÈNE XIII

TROISIÈME PARTIE

§ 1. — Au seuil

SCÈNE PREMIÈRE

§ 2. — Le renonciateur

SCÈNE II

SCÈNE III

QUATRIÈME PARTIE

§ 1. — L’épreuve par l’or et par l’amour

SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE IV

SCÈNE V

§ 2. — L’option suprême

APPENDICE

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

LE MONDE RELIGIEUX

Cœurs tendres, approchez: ici l’on aime encore

Mais l’amour, épuré, s’allume sur l’autel:

Tout ce qu’il a d’humain a ce feu s’évapore.

Tout ce qui reste est immortel.

LAMARTINE.

AXËL

PREMIÈRE PARTIE

LE MONDE RELIGIEUX

§ 1,...et forcez-les d’entrer!

Table des matières

Le chœur claustral dans la chapelle d’une vieille abbaye.

Au fond, grande fenêtre à vitrail. — A gauche, les quatre rangs des stalles. Elles s’élèvent insensiblement, en hémicycle, contre la haute grille circulaire fermée et voilée de draperies. Au fond, près de la grille, porte basse, aux degrés de pierre, communiquant au cloître.

A droite, faisant face aux stalles, les sept marches et le parvis du maître-autel invisible. — Le tapis se prolonge jusqu’au milieu du chœur, au bord des dalles tumulaires. Sur la deuxième marche, clochette et encensoirs d’or. Plus haut, corbeilles de fleurs. La lampe du sanctuaire éclaire seule l’édifice, entre les grands piliers, chargés (d’ex-voto, qui supportent l’abside principale: là, s’élève, sur des ailes, la chaire de marbre blanc.

Une forme humaine, long voilé et les pieds nus sur des sandales, se tient debout sous la lampe. — Entrent, au fond. l’Abbesse et l’Archidiacre en habits sacerdotaux.

Le prêtre s’agenouille devant l’autel et demeure en prière: l’Abbesse s’approche de l’être voilé dont elle découvre la tête, brusquement.

Un visage d’une beauté mystérieuse apparaît; c’est une femme. Elle est immobile, les bras croisés, les paupières baissées. L’Abbesse la regarde pendant quelques instants, en silence.

SCÈNE PREMIÈRE

Table des matières

SARA, L’ABBESSE, L’ARCHIDIACRE, puis SOEUR ALOYSE.

L’ABBESSE

Sara! le minuit de Noël va sonner, remplissant nos âmes d’allégresse! L’autel va s’illuminer, tout à l’heure, comme une arche d’alliance! nos prières vont s’envoler sur l’aile des cantiques! Avant que cette heure passe dans les cieux, il importe que je vous notifie la résolution sacrée que j’ai prise touchant votre avenir.

Souvenez-vous, Sara. Votre père et votre mère, aux approches de la mort, me mandèrent en leur manoir pour vous confier à moi. Depuis sept ans vous vivez en ce cloître, libre comme une enfant dans un jardin. Cependant, les jeux des enfants vous furent toujours étrangers et je ne vous ai jamais vue sourire. Que peut signifier une nature aussi studieuse et aussi solitaire? — Est-ce de relire sans cesse tous nos vieux livres qui vous humiliera l’esprit?

Écoutez, Sara, vous êtes une âme obscure. Sur votre visage toujours pâle brille le reflet d’on ne sait quel orgueil ancien. Il sommeille en vous... — oh! les harmonies que vous tirez de l’orgue vous ont trahie!... Elles sont tellement sombres que j’ai dû prier sœur Aloyse de le tenir à votre place. — Malgré la réserve et la simplicité de vos rares paroles et de tous vos actes, je vous ai méditée longtemps et attentivement. Je sens que je ne vous connais pas. Vous vous’ soumettez avec une sorte d’indifférence taciturne aux pratiques de notre obédience. — Prenez garde à l’endurcissement du cœur!

Ma fille, vous êtes une lampe dans un tombeau: je veux vous raviver pour l’Espérance. Vanité que la vie sans la prière! La vingt-troisième année de vos jours s’est accomplie; ce qu’il faut, pour vous secourir, c’est l’onction, — c’est l’onction! et que vous soyez toute à Dieu, qui pacifie les cœurs inquiets. Certes, selon les hommes, je devrais admettre que vous êtes libre de nous quitter; mais, selon Dieu, moi, qui ai charge de votre âme, puis-je vous laisser rentrer dans le monde, seule, riche et aussi belle, au milieu de ces tentations (dont je n’ignore pas les séduisantes violences, non plus que le désenchantement mortel)? — Ai-je le droit, alors que vous m’avez été confiée, de ne pas agir, en cette circonstance, pour le mieux de votre bonheur réel, incapable que vous êtes de le discerner? — L’expérience des voluptés conduit au désespoir: plus tard, malgré votre volonté, vous seriez sans force pour revenir; je dois le prévoir pour vous. Quoi! le vertige vous guette au bord du gouffre et je n’aurais pas le droit de vous préserver de son attirance! Mon abstention serait une faiblesse proditoire dont vous sauriez me demander compte au dernier jour. — Ne point vous retenir quand vous voulez plonger dans les ténèbres! sans directeur, ni famille! et avec l’esprit ardent que je devine sous vos paupières baissées? Non! non. Vous ne sauriez vous conduire, là-bas, selon Dieu. — Je vais donc vous offrir à Lui ce soir même. Oui cette nuit. Un silence.

Ma fille, lorsqu’il y a trois mois je vous fis des ouvertures à ce sujet, j’essuyai, de votre part, un refus. J’eus recours à l’in-pace, aux privations sévères, aux mortifications... Et pendant que vous subissiez, résignée d’ailleurs, votre pénitence, je faisais prier pour vous et j’intercédais moi-même avec ferveur, offrant mes larmes à Celui qui est tout pardon.

Ne me forcez donc plus à recourir à des rigueurs pour vous faire rentrer en vous-même et vous pousser, pour ainsi dire, vers le Ciel. Aujourd’hui, en ce beau soir de fête, je vous ai tirée de votre cachot; j’ai choisi cette nuit bienheureuse pour vous consacrer au Seigneur, au milieu des fleurs, des lumières et de l’encens. Vous serez la fiancée amère de ce soir nuptial.

Ainsi la grâce descendra sur vous; l’oubli vous rendra l’esprit moins inquiet; vous sentirez bientôt le poids de l’amour divin; et, un jour (il n’est pas loin, peut-être!) tressaillant au souvenir de cette heure sainte, vous m’embrasserez, les joues baignées de pleurs d’extase et de joie. — Et ce sera le touchant, l’édifiant spectacle, réservé aux vierges qui demeurent à l’ombre de cet autel. Et vous comprendrez, alors, ce que j’ai osé faire, ce que j’ai pris sur moi d’accomplir. — Allons, soyez en paix. Elle se détourne.

— Sœur Laudation, allumez les cierges. L’autel s’illumine peu à peu durant la fin de la scène.

Maintenant, ma sœur et ma fille, je vous l’ai dit: — vous êtes une riche de ce monde. Ici l’on entre en se dépouillant de tout orgueil et de toute richesse. Nous sommes pauvres; mais ce que nous avons, nous le donnons, la pauvreté ne s’ennoblissant que par la charité. On vous a légué châteaux, palais, forêts et plaines. Voici le parchemin dans lequel vous faites abandon de tous vos biens à la communauté. Voici une plume. Signez.

Sara décroise les bras, prend la plume et signe impassiblement.

Bien. C’est cela même.

Elle regarde Sara qui est rentrée dans son immobilité.

Merci. A elle-même en se dirigeant vers l’Archidiacre: Que Dieu me voie — et me juge!

Arrivée auprès du vieux prêtre, elle lui touche l’épaule et, inclinée, chuchote quelques paroles.

L’ARCHIDIACRE, se levant et à voix basse

Le jeûne, le cachot et le silence font de la lumière en ces âmes orgueilleuses: il fallait cela! il faut cela. Haut, s’approchant de Sara: Sara, sœur Emmanuèle en Dieu! les quelques doutes se sont dissipés qui nous faisaient appréhender autour de vous la présence du malin esprit. Bien est-il vrai qu’en un tel jour nous eussions écarté de nos pensées, à votre sujet, toute supposition inquiète: mais l’aumône que Dieu vous a donné de pouvoir nous faire achève de vous purifier, à nos yeux, de tout soupçon de tiédeur. Elle militera pour vous dans les abandonnements et dans les dérélictions. Je vais vous recevoir dans un instant parmi celles qui, dorénavant, sont vos sœurs. Dès longtemps vous fûtes considérée par elles, et par nous, comme une appelée et comme une élue. Votre noviciat est fini.

L’ABBESSE

Ma fille, nous allons vous revêtir de la robe nuptiale et ceindre ce front de la couronne des vierges sacrées, en symbole des noces futures. Puis, vous viendrez ici, à cette place, au milieu des cantiques. Là, vous vous étendrez, en signe de mort: et sur vous sera jeté le drap de nos trépassées. Sous cette dalle, repose la Bienheureuse qui fonda ce monastère, et que vous prierez particulièrement avant l’offertoire. Une fois les vœux prononcés, votre chevelure mondaine tombera sous le ciseau de notre règle. Puis, on vous revêtira du saint habit que vous garderez, jusqu’à la fin de vos jours d’épreuve, ici-bas.

Une jeune religieuse, une enfant, d’une figure charmante, en vêtements blancs et bleus, apparaît derrière l’autel. Elle semble un peu pâlie. Elle regarde Sara.

Moi, je partirai bientôt pour mon éternité ; vous hériterez de ma crosse d’ivoire et vous ferez, à votre tour... ce que je fais. Se détournant: Venez, sœur Aloyse! La religieuse s’approche.

SCÈNE II

Table des matières

LES MÊMES, SOEUR ALOYSE.

L’ABBESSE, continuant

Sœur Aloyse, voici la compagne, la sœur préférée que vous aimez avec tendresse et qui est notre fille chérie. Votre voix lui sera plus douce que la mienne et je compte sur vos bonnes paroles pour dissiper les tentations qui pourraient s’élever en son cœur à cette heure suprême, Un silence.

— Vous l’aimez beaucoup, n’est-ce pas?

SOEUR ALOYSE, grave

Oui, ma mère.

L’ABBESSE

Je la confie à votre dilection. Vous veillerez et prierez avec elle, dans l’oratoire, jusqu’à l’avant-quart de minuit.

L’Abbesse remonte vers le soubassement de la chaire où se tient l’Archidiacre. Le prêtre parcourt, maintenant, des parchemins et des papiers, auprès d’une lampe que vient de poser, sur l’un des bras d’une stalle, sœur Laudation.

SOEUR ALOYSE, à part, s’approchant de Sara

Mon Dieu! Joignant les mains sur l’épaule de Sara, et d’une voix très basse, presque indistincte: Sara, souviens-toi de nos roses, dans l’allée des sépultures! Tu m’es apparue comme une sœur inespérée. Après Dieu, c’est toi. Si tu veux que je meure, je mourrai. Rappelle-toi mon front appuyé sur tes mains pâles, le soir, au tomber du soleil. Je suis inconsolable de t’avoir vue. Hélas! tu es la bien-aimée!... J’ai la mélancolie de toi. Je n’ai de force que vers toi. Un silence. Cède; deviens comme nous, sous un voile! Partage l’épreuve d’un instant. Tu sais bien que nous ne pouvons pas vivre! — Si vite nous serions ensemble, au même Ciel, avec une seule âme!... Sara, vois le ciel étoilé au fond de mes yeux: — là, s’éloignent des cieux toujours étoilés! — Laisse-toi venir! Je veux te parer moi-même comme une fiancée divine, une épouse ineffable, un être céleste. La douleur m’a rendue charmante et tu ne me repousseras plus avec tristesse, si tu me regardes. Quelles paroles trouver pour te fléchir? Sara, Sara!

Taciturne, Sara décroise les bras: son front s’incline sur celui de la novice. Celle-ci lui prend la main. Toutes deux traversent le sanctuaire.

D’une voix oppressée, plus basse encore et soudaine: Oh! n’appuie pas ton front!... mes genoux chancellent!

Sara s’est redressée et, soutenant, d’une main, sœur Aloyse devenue blanche comme son voile, toutes deux sortent, lentement, par l’abside latérale.

L’ABBESSE, debout, adossée à un pilier, pensive et les suivant des yeux

C’en est fait! l’enfant éprouve déjà les ravissements et les enivrances de l’Enfer! Séduction des anges de ténèbres! L’excessive, la dangereuse beauté de Sara trouble et inquiète de son scandale ce cœur élu. Réfléchissant: Sœur Aloyse lui coupera les cheveux cette nuit; elle restera sans voile, et ainsi dénudée, jusqu’à l’Épiphanie.

L’ARCHIDIACRE, venant vers elle

Ma sœur, voici les titres patrimoniaux de Sara de Maupers et les actes qui la concernent; ils vont devenir la propriété du couvent; les richesses qu’ils représentent suppléeront à la modicité de notre mense; recevez-les; vous les enverrez demain à l’économat.

SCÈNE III

Table des matières

L’ABBESSE, L’ARCHIDIACRE, puis SOEUR LAUDATION.

L’ABBESSE, prenant les parchemins, indifféremment

Je vous rends grâces, mon père.

Au moment de les rouler et de les lier ensemble, son regard devient plus attentif:

Ces armoiries!... Je les ai vues, déjà ? — L’écusson oriental, que supportent ces insolites sphinx d’or... Et ce cimier ducal...

Elle se penche, près de la lampe, sur les titres:

D’azur, — à la Tête-de-Mort ailée, d’argent; sur un septénaire d’étoiles de même, en abyme; avec la devise courant sur les lettres du nom:

MACTE ANIMO! ULTIMA PERFULGET SOLA.

Paroles prophétiques, si Dieu le permet: Sara n’est-elle pas la dernière fille des princes de Maupers?... — Mais... ces pierreries, ou gemmes, d’émaux divers, encerclant, au chef, la Tête-de-Mort, sont illisibles, en héraldique: et je ne puis comprendre...

L’ARCHIDIACRE, se rapprochant

Vous voulez déchiffrer le blason plus qu’étrange, en effet, mais sept fois séculaire, de cette maison? J’en parcourais précisément la légende tout à l’heure. Ceci est bien l’écusson de Maupers, — qui le partage, même, de la façon la plus surprenante, avec certaine branche allemande d’une haute maison austro-hongroise, les comtes d’Auërsperg, — une souche illustre, aux rameaux nombreux!

L’ABBESSE, après un mouvement

Auërsperg!... Et... rien, dans cette histoire, ne peut devenir important au sujet du patrimoine de Sara?

L’ARCHIDIACRE, souriant

Point ne le suppose: il s’agit simplement d’un récit de chevalerie et de croisades où le merveilleux l’emporte sur le réel. Voici: les chefs de ces deux familles furent, en même temps, paraît-il, ambassadeurs, l’un de France, l’autre d’Allemagne, près d’un soudan (le soudan El Kalab, dit la chronique de l’époque). — Or, un «mage», qui assistait le conseil secret du prince égyptien, sut convaincre les deux chevaliers de substituer ces mystérieux sphinx d’or aux deux lions qui supportaient leur écusson commun. La devise d’Auërsperg est plus incompréhensible:

ALTIUS RESURGERE SPERO GEMMATUS!

Laissons là ces traditions vaines. — La récipiendaire doit s’apprêter pour la prise du voile, n’est-ce pas? Vous l’avez bien mise au fait du rituel de notre liturgie, pour sa consécration?

L’ABBESSE, soucieuse, l’interrompant

Mademoiselle de Maupers se prépare pour la cérémonie, oui, mon père. Un silence; puis, comme cédant, tout à coup, à une obsession intérieure; Avant l’office divin, laissez-moi réclamer vos lumières sur un ensemble de circonstances spéciales dont le souvenir vient encore de me préoccuper l’esprit. — Ces circonstances m’ont suggéré une supposition... d’un ordre tellement extraordinaire... que j’hésite à prendre ici, de mon chef, le pressentiment pour la certitude: j’ai besoin de votre avis. Il s’agit de Sara. — Mon père, cette jeune fille, haute et blanche comme un cierge pascal, nous est un cœur fermé qui sait beaucoup de choses.

L’ARCHIDIACRE

Je me méfie aussi de la brebis rétive. Toutefois, je pense qu’à la longue le régime conventuel réduira, — nous ramènera, veux-je dire, — cette sauvage enfant; oui, j’espère qu’avec la grâce et la direction vers Dieu, tout ira bien. — Voyons, sa conduite est-elle essentiellement délictueuse?

L’ABBESSE

Elle est trop froidement exemplaire. Je l’ai souvent punie, pour éprouver sa constance. Elle a tout accepté ; mais, je vous le dis, mon père, sa soumission n’est qu’extérieure. Le châtiment s’émousse sur elle et la corrobore en son orgueil. S’interrompant, comme à elle-même: Cette fille est comme l’acier, qui se plie jusqu’à son centre, puis se détend ou se brise; elle a (s’il est permis d’oser une telle expression) l’âme des épées. Et, plus d’une fois, sa vue m’a troublée, moi-même, d’une sorte d’angoisse occulte.

L’ARCHIDIACRE

A-t-elle jamais tenté de s’enfuir du prieuré ?

L’ABBESSE, secouant la tête

Elle se sent observée nuit et jour avec vigilance; une tentative d’évasion l’exposerait à une réclusion plus sévère.

L’ARCHIDIACRE, la regardant, et après un moment

Il faut aussi prendre garde, en ces sortes de jugements, de parler soi-même sous l’empire du Diable! — Il sera bon d’informer, à titre prémonitoire, sœur Emmanuèle, des mesures dont elle est l’objet, voilà tout.

L’ABBESSE, avec un sourire vague et froid

Sous l’empire du Démon?... Eh bien! mon père, jugez vous-même: voici les faits, dans leur succession précise. Je les trouve... sombres.

Elle s’assoit, s’accoude à une stalle, médite quelques moments; puis, lentement, et levant les yeux sur l’Archidiacre, qui se tient debout en face d’elle:

Vous le savez, une secte très ancienne des Rose-Croix, il y a trois siècles, occupa, durant une guerre, cette abbaye. Ils ont laissé, là-haut, divers ouvrages touchant, disent-ils, les dialectes tyriens, les idiomes oubliés que l’on parlait à Ghéser ou à Tadmor, — que sais-je?... Nous avons conservé ces documents à titre de curiosités. — Tout d’abord, n’est-il pas merveilleux que j’aie souvent surpris Sara plongée dans une étude patiente de ces ouvrages? — Ah! je vous prie, remarquez bien ce point, qui pourra devenir intéressant tout à l’heure.

L’ARCHIDIACRE, souriant d’abord, puis s’assombrissant

Le fait est qu’elle eût mieux agi en méditant ses Laudes. Ensuite, ces livres sont loin d’être sapientiaux... Il faut les anéantir, dès demain, par l’incinération... Les Rose-Croix avaient coutume, pour échapper au bûcher, de dissimuler, sous des prières apparentes, d’abominables formules...

L’ADRESSE

Ces livres sont, à présent, — mais bien tard! — dans ma cellule. — Or, il y a trois ans, un matin d’hiver, — c’était la veille de la Chandeleur, je m’en souviens, — je descendis d’assez bonne heure dans la bibliothèque; j’y trouvai cette étonnante jeune fille. Elle y avait passé la nuit, toute seule, et malgré le froid rigoureux. Elle ne me vit pas entrer; elle ne me vit pas l’observer!... Elle achevait de brûler à sa lampe le premier feuillet d’un poudreux missel, la première feuille de parchemin de ce gothique livre d’Heures, à fermoirs d’émail, qui nous fut envoyé d’Allemagne, autrefois, par un correspondant de Sa Grandeur le patriarche Pol, notre pieux évêque.

L’ARCHIDIACRE

Oui... je me souviens... par un médecin de Hongrie, que le patriarche lui-même ne connaissait pas et n’avait jamais vu: — le docteur... Janus.

Les Sept-flammes, autour de la lampe du sanctuaire, jettent une lueur très vive, puis s’éteignent, toutes à la fois.

L’ABBESSE, appelant

Sœur Laudation!... Vite! — La lampe! la lampe... D’où cela peut-il provenir? — Vous ferez la coulpe, au réfectoire!

Sœur Laudation accourt en joignant les mains.

SOEUR LAUDATION, troublée, avec une sorte d’égarement

Ma mère, j’ai oublié de la remplir, ce soir! C’est vrai! Et ceci ne m’est jamais arrivé depuis que j’ai les clefs à ma ceinture.

Elle rallume la lampe, silencieusement; puis se retire derrière l’autel.

L’ARCHIDIACRE

Vous disiez donc, ma sœur, que Sara détruisait ce parchemin?

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
191 str. 3 ilustracji
ISBN:
4064066315634
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania: