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Arthur Christian
Études sur le Paris d'autrefois

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329259
Table des matières
INTRODUCTION.
MÉDECINS
L’UNIVERSITÉ

INTRODUCTION.
Table des matières
Le moyen âge, qui suivit presque immédiatement le démembrement de l’Empire, la ruine du paganisme, les invasions, l’établissement du christianisme & des royaumes barbares, n’est autre chose que l’ordre social caractérisé par la formation des nations occidentales, le développement de l’Église & de la féodalité jusqu’au jour où l’esprit de réforme, le retour à l’antiquité, les grandes découvertes ont provoqué le mouvement de la Renaissance, aurore des temps modernes.
Dénigré par les uns comme une époque de ténèbres, de misère & de quasi-barbarie; exalté par d’autres, sous l’inspiration d’une religiosité romanesque, comme l’âge béni de la foi & de l’art, le moyen âge a-t-il été, en définitive, une période de progrès ou de décadence? Le penseur impartial, en cherchant avant tout à comprendre & à expliquer les faits se tiendra à égale distance de ces deux points de vue extrêmes. En admettant même que l’humanité poursuit une marche générale en avant, on doit reconnaître que le progrès n’est pas nécessairement continu; le flambeau de la civilisation a trop souvent subi des éclipses, & plus d’une fois on a pu se demander si la société humaine n’était pas sur le point de se dissoudre. Après la chute de la civilisation antique, l’humanité parut sans doute subir un recul vers la barbarie; mais ce mouvement cachait une période d’incubation qui, sur les ruines du monde ancien, au prix de longs & douloureux efforts, en enfanta un nouveau. Paraissant avec des forces rajeunies, il apportait, en dehors de toutes les traditions échappées au grand naufrage, le christianisme, puis les mœurs, les institutions, les idées des races nouvelles; ordre politique, social, économique, religion, arts, sciences, il transforma tout, & créa une littérature du caractère le plus original, où percent cependant partout des souvenirs ineffaçables de l’antiquité.
Le moyen âge n’acquiert sa signification réelle que dans un rapprochement avec l’antiquité. Qui songerait, qui réussirait même à rabaisser la puissance de Rome, la grandeur de la Grèce qui a enfanté la philosophie & les arts? Cependant lorsque le moyen âge ouvrit une ère nouvelle à l’Europe, le souvenir de toutes les grandeurs passées s’effaça devant les abus qui en étaient la base. L’Empire romain était comme un monde cristallisé dont tout idéal avait disparu. Assailli sur ses frontières par des nations jeunes, pleines de sève & de vitalité miné au dedans par le christianisme naissant qui attirait à lui la foule sans nombre des pauvres, des souffrants qui n’avaient rien à espérer de la société civile, il succomba.
L’empire avait mis des siècles à se constituer: il fallut dix autres siècles pour enfanter un monde nouveau. C’est ainsi que l’humanité se jette d’un extrême à l’autre sans pouvoir jamais se fixer sur le terrain moyen du juste, du vrai, du rationnel. Vint une réaction désordonnée, la longue nuit où toute notion du vieux droit disparut. A la centralisation succéda l’émiettement, presque la ruine du pouvoir; au devoir civique, une époque d’indépendance presque sans frein; à une philosophie savante une scolastique puérile; à des superstitions mortes, une ferveur religieuse qui s’égara dans l’ascétisme; à une législation méthodique, des lois de hasard & de circonstance, mal conçues, mal comprises, mal obéies; à des mœurs polies, des mœurs sauvages & sanguinaires. Seule la multitude resta le lendemain ce quelle était la veille: malheureuse sous l’empire, elle ne le fut pas moins sous la féodalité.
Pour relier & coordonner tous ces éléments épars il eût fallu une main forte: c’était précisément ce qui manquait le plus. Au Xe siècle les feudataires grands & petits se partageaient les débris de la puissance publique: toute idée de nation, de droit public avait disparu. Le seigneur féodal possédait tous les pouvoirs dans son domaine par le droit de l’épée: il y exerçait la haute & basse justice que symbolisait le gibet dressé à coté de sa demeure. Les dernières étincelles de lumière morale s’étaient réfugiées dans les retraites de l’Église; mais cette lumière même allait en s’affaiblissant, &, à la veille de l’an mille, la nuit était complète. Les pasteurs des peuples étaient aussi ignorants que le troupeau, & peut-être plus corrompus.
Faut-il donc voir là le progrès? Peut-être était-il indispensable à notre société de traverser ces épreuves du sein desquelles devait germer la semence de la civilisation moderne. Le réveil communal est là pour témoigner que l’âme humaine n’était pas morte; elle reparaissait d’abord dans la commune, bientôt ce devait être dans la constitution de la nation. Toujours, comme l’homme lui-même, le corps social est enfanté dans la souffrance & le sang.
A travers bien des péripéties, les provinces se groupaient autour d’un noyau central, & la royauté reprenait graduellement possession des pouvoirs souverains. Louis IX abolit les justices seigneuriales & le duel judiciaire; Philippe le Bel décréta la permanence du Parlement de Paris; Charles VII créa une armée & des finances; Louis XI porta un coup sensible à la féodalité. Ainsi naquit une nation, romaine par sa centralisation, gauloise par la vivacité de son esprit franque par sa passion d’indépendance, universelle par ses qualités civilisatrices.
La Rome impériale n’avait réalisé que l’unité politique; la Rome ecclésiastique ne chercha que l’unité religieuse. Vint un moment ou l’Église catholique parut sur le point de parvenir à la domination universelle. Mais irrémédiablement inféodée, pour la poursuite de ce but, au parti de la superstition, de l’ignorance & de l’oppression, elle se montra inférieure à la tâche qui était sa raison d’être; si bien que le moyen âge peut encore se définir: une tentative de théocratie avortée.
Cette unité, le monde ne la poursuivit pas moins par des voies différentes: il devait la réaliser un jour sous cette devise entrevue dès la fin du moyen âge, & formulée par la dévolution française: Justice & Liberté !
MÉDECINS
Table des matières
CHIRURGIENS & APOTHICAIRES
Un spirituel sceptique, Paul Lacroix, a prétendu que la superstition est la conséquence parasite, mais inévitable, de la religion, & que, dans certaines âmes faibles ou peu éclairées, elle devient plus puissante que la religion même. Sans souscrire à un paradoxe qui, présenté sous cette forme, ne soutient pas l’examen, on est obligé de reconnaître que bien des faits, dans l’histoire de la médecine à travers les siècles, sembleraient lui prêter quelque apparence de raison. Dès les temps les plus reculés, les hommes, déconcertés par l’apparition de maladies dont leur ignorance leur voilait les causes aussi bien que les remèdes, les attribuèrent à une action surnaturelle; de là à se concilier la faveur des dieux par des sacrifices & des conjurations rituelles, il n’y avait qu’un pas. L’art de guérir se réduisait donc à un code de pratiques superstitieuses. Grecs & Romains déjà recouraient à une divinité protectrice pour chaque phase de la génération, depuis la conception jusqu’à l’accouchement. La société chrétienne naissante reprit les traditions du paganisme: plus d’une divinité antique fut promue à la dignité de saint, tel Bacchus qui devint saint Bacchus, & les pratiques restèrent les mêmes. De là cette multitude de saints que, dès les premiers siècles de notre ère & jusqu’à une époque relativement récente, les Parisiens s’habituèrent à invoquer pour tous les maux & les infirmités les plus variés qui affligent la pauvre humanité. Certes on ne dérangeait pas indifféremment l’un ou l’autre: chacun avait sa spécialité. Voilà saint Agapet, qui était un saint très influent contre les coliques venteuses, saint Aignan contre la teigne, saint Aignebaut contre la froideur en amour, saint Antoine contre l’érysipèle gangréneux, qui s’appelait jadis le mal Saint-Antoine ou des ardents, saint Atourni contre les étourdissements, saint Bavon contre la coqueluche, saint Clair contre les maux d’yeux, saint Claude contre la claudication, saint Cloud contre les éruptions de la peau, saint Etienne contre la pierre, saint Fiacre contre les hémorroïdes, saint Céran contre les maux de dents, saint Genou contre la goutte, saint Gui contre les affections nerveuses, saint Job contre la gale & la vérole, saint Ladre (Lazare) contre la lèpre, saint Léger contre l’obésité, saint Loup contre les maux de jambes, saint Mein contre la gale aux mains, saint Marcoul contre les écrouelles, saint Ouen contre la surdité, saint Paterne contre la stérilité, saint René contre les douleurs des reins, saint Bonaventure contre les panaris (mal d’aventure) & mille autres. Plus d’un de ces patronages, on le voit, paraissent avoir été inspirés à l’imagination populaire soit par quelque trait caractéristique de la vie du saint, soit par quelque consonance ou jeu de mots tiré de son nom. Parfois huit, dix saints ou saintes avaient la même spécialité : sainte Marguerite & près de soixante-dix de ses collègues patronnaient les femmes en couches & adoucissaient leur dernier travail. Pendant l’accouchement de Marie de Médicis, «les reliques de de Mme sainte Marguerite estoient sur une table dans la chambre». Nous savons par Tallemant Des Réaux que Richelieu était atteint d’hémorroïdes: le cas était du ressort de saint Fiacre. On fit donc venir de Meaux en grande pompe les reliques du saint «pour la guérison du cul de M. le cardinal de Richelieu», dit sans respect le titre d’une petite pièce imprimée en 1643, après la mort du ministre, par la cabale de ses adversaires:
Armand dedans son lict reçoit cette ambassade,
Et la face tournée, offre son cul malade,
Surpassant la fierté des princes ottomans
Qui présentent leur dos à leurs chers courtisans.
L’orateur, étonné de cette pourriture,
Atteste ciel & terre, & toute la nature,
Dit que l’on fait grand tort à la vertu du saint,
Du voyage inutile & du travail se plaint;
Qu’il est vrai qu’un teigneux, un galeux, un podagre
Sont objets du pouvoir de Monsieur Saint-Fiacre,
Mais qu’il ne guérit pas un phantosme sans corps,
Que, sa vertu ne peut ressusciter les morts,
Qu’il ne peut pas oster le butin à la terre,
Ni sauver ce meschant, plus digne dit tonnerre,
Que ce cul est desja le partage des vers, etc.
Saint Hubert, depuis les premiers siècles du moyen âge, a passé pour un puissant guérisseur de la rage, & ses descendants héritèrent de sa réputation: Louis XIV la reconnut en accordant au chevalier de Saint-Hubert le droit de toucher les personnes mordues. C’est ainsi que Mme de La Guette recourut à lui. «Je pris la résolution de m’en aller à Paris trouver le chevalier, & le prier de me toucher; il a la vertu d’empescher la rage, & tous ceux qui sont touchez de lui se tiennent heureux. Le Roy mesme l’a esté & toute la cour.»
Saint Guerlichon, lui, se bornait à remédier à la stérilité des femmes. «Il se vante d’engrosser bravement autant de femmes qui le viennent aborder, pourvu qu’elles facent leur devoir, c’est-à-dire que, pendant leur neuvaine, faillent poinct chascun jour de s’estendre sur luy tout de leur long; aussy ne faillent poinct de boire chascun jour un certain breuvage parmy lequel il y a de la poudre qu’on râcle des génitoires d’iceluy, desquelles il est horriblement bien fourny.»
On aurait tort, cependant, de croire que la thérapeutique des saints fût la seule: Hippocrate, qui avait été la grande autorité médicale des Grecs, & Galien qui, sept siècles plus tard, développa son enseignement, inspirèrent toute la médecine du moyen âge. Le système de Galien, nous l’avons exposé dans l’Introduction. Cette théorie, la Faculté de Paris la reçut toute faite, & nous verrons bientôt qu’elle s’en autorisa pour exercer jusqu’au XVIIIe siècle de cruels ravages dans les rangs de ses contemporains.
La besogne, il faut bien le reconnaître, ne manquait pas à nos médecins; Paris a passé, durant tout le moyen âge, pour une des villes les plus malpropres, les plus malsaines, & le zèle des «mires» trouvait ample matière à s’exercer. Avant le XIIe siècle on ne s’inquiéta guère d’assainissement; les rues, étroites & tortueuses, les hautes maisons de bois qui les bordaient, mal bâties, sans air & sans lumière, étaient infectées par les émanations des eaux ménagères qui y croupissaient avec les plus repoussantes immondices. A part quelques riches demeures qui possédaient déjà des «chambres basses que l’on dit courtoises», la généralité des maisons était privée de cette installation; le système du tout à la rue en tenait lieu: usage séculaire dont le souvenir s’est conservé dans le nom d’anciennes rues, telles que les rues Maubuée, Pavée (d’andouilles), Breneuse, &c. Les ordures s’étalaient au coin de chaque porte, d’où elles étaient de temps à autre transportées par monceaux sur les places, les carrefours les plus rapprochés; ou bien on les versait par les fenêtres dans la rue où elles s’écoulaient lentement dans la rigole qui suivait le milieu de la chaussée jusqu’aux égouts, peu nombreux & toujours à ciel ouvert, qui exhalaient des émanations pestilentielles. «Nous sommes, lit-on dans la Satire Ménippée, serrez, pressez, envahis, bouclez de toutes parts, & ne prenons air que l’air puant d’entre nos murailles, de nos boues & de nos égouts.»
Tout progrès se heurtait à l’indifférence de la population qui n’en saisissait pas l’utilité, ou se bornait à déverser toutes les immondices dans la Seine. Au XVIIe siècle & encore au XVIIIe, les choses n’ont guère changé, au grand déplaisir de la Princesse Palatine. «Paris est un endroit horrible, puant & très chaud; les rues ont une si mauvaise odeur qu’on n’y peut tenir: l’extrême chaleur y fait pourrir beaucoup de viande & de poisson, & cela, joint à la foule de gens qui pissent dans les rues, cause une odeur si détestable qu’il n’y a pas moyen d’y tenir.» Pas un endroit dans la grande ville où l’on pût en toute sécurité poser le pied: les voies les plus fréquentées, les abords mêmes des églises étaient parsemés de puantes déjections. A chaque instant une fenêtre s’ouvrait, & une aspersion infâme menaçait le distrait qui avait négligé la formule usuelle: Gare l’eau! Un voyageur hollandais, visitant Paris au XVIIe siècle, raconte qu’à la Porte Dauphine «il y eut quelqu’un d’une maison voisine qui, s’estant levé pour verser son pot de chambre, le lui jeta à demi sur la teste». Encore à la veille de la Révolution, Arth. Young remarque dans son Journal: «Il est presque incroyable pour une personne habitant à Londres combien les rues de Paris sont sales, & le danger qu’il y a à les parcourir. »
Que dire de l’approvisionnement de la ville en eau potable? Un petit nombre de conduites privées dans les maisons de quelques privilégiés, de rares fontaines publiques, alimentées par les sources de Ménilmontant, & c’était tout: en dehors de cette ressource, il ne restait que la Seine aux eaux souillées par les ordures les plus variées, celles mêmes qu’y versaient les «maistres des basses-œuvres ou maistres fifi». La plupart des Parisiens n’avaient pas d’autre eau potable. Au XVIIIe siècle encore, d’Argenson s’exprimait ainsi au sujet d’une danseuse qui venait de débuter à l’Opéra: «Elle est jolie, quoiqu’elle ait eu la foire en arrivant à Paris, causée par les eaux de la Seine, qui ne manquent pas d’attaquer ainsi les étrangers qui y arrivent pour la première fois, & les purgent comme pour les avertir de se préparer à recevoir quantité de choses malsaines dans cette grande ville.»
Cet état de choses suffit à expliquer les maladies & épidémies qui ravageaient presque d’une manière permanente notre ville. Dès le VIe siècle, la lèpre ravageait le territoire de l’ancienne Gaule, &, du XIe au XIIIe siècle, subit, du fait des croisades, un regain d’activité. C’est un sombre tableau que tracent les chroniqueurs du malheureux ladre, arraché à son foyer, rejeté de la société de ses pareils & confiné, par l’Église, dans l’une des deux maladières que la charité publique avait élevées hors ville: on sait que l’hôpital Saint-Lazare en est resté la plus fameuse. La première atteinte du mal se manifestait par des pointures & mordications entre chair & peau; la face enflée était tantôt livide, tantôt rouge, se tirant à noirseure, les sourcils tombaient & le front se tuméfiait. La voix devenait rauque comme de chat terrible; des ulcères livides couvraient la face & les membres, & les yeux enflammés avaient un regard noir comme la beste Satan. Une fois séquestré par les soins du prêtre dans un hôpital ou une cabane isolée, le malheureux recevait défense d’entrer dans les églises, les marchés, les moulins, les fours publics, les tavernes ou maisons privées, de se laver dans les fontaines & ruisseaux, de sortir en un autre costume que celui de lépreux, & de rien toucher autrement qu’avec une baguette. Il restait libre d’aller mendier par la ville à la condition de porter comme marque distinctive un chapeau écarlate & d’annoncer son approche par le son des cliquettes «ou jouez de bois qui lui sont ordonnez tout exprez, affin que par leur son bruyant, les voisins qui oyront cela soyent advertis de s’escarter & tenir loin du chemin, de l’air ou souffle de ces pauvres gens là, en leur faisant place».
Cette maladie, suite du manque d’hygiène & de l’alimentation défectueuse qui était de règle parmi les populations pauvres du moyen âge, ne fut pas le seul fléau de cette époque: la peste, la vraie peste d’Orient, c’est Grégoire de Tours qui nous le raconte, ravagea l’Europe à maintes reprises depuis le Ve siècle; au VIIe siècle elle dépeupla Paris & décima les religieuses de l’abbaye de Saint-Martial.
Aucune épidémie, pourtant, dans les siècles suivants n’égala celle de 1348 qui, après avoir ravagé l’Asie, l’Afrique du nord & l’Europe où elle anéantit «la tierce partie du monde», sévit à Paris durant dix-huit mois. Tous les chroniqueurs contemporains en parlent: elle frappa l’imagination d’un conteur comme Boccace, d’un poète comme Pétrarque. «Des tumeurs, rapporte le premier, grosses, soit comme une pomme, soit comme un œuf, se développaient d’abord à l’aine & sous les aisselles; bientôt elles se montraient sur tout le corps, enfin apparaissaient des taches noires & livides sur les bras & les cuisses.» Le poète Guillaume de Machaut en parle dans les mêmes termes:
Car la mortalité des boces
C’on apeloit epydimie
Estoit de tous poins estanchie.
Le mal atteignit surtout les pauvres. «Celui qui était mal nourri tombait frappé au moindre souffle de la maladie, mais la Parque cruelle épargna les princes, les chevaliers, les juges.» C’est un témoin oculaire, le médecin Simon de Couvin qui parle ainsi; & un chirurgien, Gui de Chauliac, ajoute que non seulement le contact, mais la vue seule d’un pestiféré suffisait pour communiquer la contagion! «Fut de si grande contagion que non seulement en séjournant, ains (mais) aussi en regardant, l’un la prenoit de l’autre; en tant que les gens mouroyent sans serviteurs & estoyent ensevelis sans prestres. Le pere ne visitoit pas son fils, ni le fils son père. La charité estoit morte & l’espérance abatue. Elle fust inutile & honteuse pour les médecins, d’autant qu’ils n’osoyent visiter les malades, de peur d’estre infectés. Et quant ils les visitoyent, n’y faisoient guieres & ne gaignoyent rien, car tous les malades mouroyent, excepté quelque peu sur la fin qui en eschapperent.»
Il est certain que l’excès des souffrances physiques & morales, les guerres presque continuelles, les commotions politiques & les privations de tout genre, si elles ne créèrent pas le germe de l’épidémie, prédisposèrent du moins les populations misérables à y donner prise. Mais la Faculté de médecine du XIVe siècle, que dominaient les rêveries de l’astrologie, ne voyait pas si loin: en réponse aux questions anxieuses du roi Philippe VI, elle donna une consultation attribuant le fléau à une conjonction des planètes Mars & Jupiter!
Et le traitement, demandera-t-on, qui devait contre-balancer l’action de ces planètes? Il comportait bien quelque prophylaxie préventive, interdisant tout contact avec les malades, le séjour dans les lieux envahis par l’épidémie, mais, avant tout, un certain nombre de remèdes curatifs, tels que la thériaque, l’émeraude & l’améthyste.
Oui, on a bien lu: l’émeraude & l’améthyste en poudre, voilà le grand remède recommandé contre la peste par la science du moyen âge! Singuliers guérisseurs qui, pendant tant de siècles, ont revendiqué avec une intransigeance hautaine des privilèges tyranniques, & ne trouvaient, pour le soulagement de leurs contemporains, qu’une pharmaceutique qui semblait inspirée par une imagination en délire. Car le recours superstitieux aux saints, fortement mêlé de magie, ne formait pas l’unique fond du traitement des malades: les médecins avaient en outre des recettes plus positives. Ce qu’elles étaient sous les deux premières races, nous ne le savons que d’une façon assez vague: elles devaient être d’une nature plutôt bizarre, à en juger par les allusions fort brèves des chroniqueurs. Le médecin du roi Louis le Gros, Obizon, qui traita son maître dans sa dernière maladie, lui fit prendre, d’après Suger, «des potions si repoussantes & des poudres si amères qu’il fallait, pour subir un pareil régime, posséder un courage surhumain». Le cas du roi Louis VIII, le père de Saint-Louis, se présente sous un aspect encore plus original. Ce prince, de constitution assez chétive, était réputé pour sa chasteté. «Il eust oncques affaire à feme, fors à cele qu’il prist à mariage», rapportent les Chroniques de Saint-Denis; & Guillaume de Puylaurens ajoute: «Sa maladie était de telle nature qu’elle aurait pu céder à l’usage d’une femme; si bien qu’Archambaut de Bourbon fit introduire dans sa chambre, pendant qu’il dormait, une pucelle choisie, belle & de bonne maison, à qui l’on avait fait la leçon sur la maniere dont elle s’offrirait au roi, lui disant qu’elle ne venait pas par envie de débauche, mais pour combattre le mal dont elle avait ouï parler.» Le roi la repoussa; du reste il mourut peu après.
Ce remède n’était pas si rare, d’ailleurs, qu’on pourrait le croire, parmi les médecins, tous clercs cependant. Le cardinal Jacques de Vitry raconte dans son Histoire Occidentale que les médecins prescrivaient à leurs malades, pour les guérir, les plaisirs de l’amour: «Dum enim expletione libidinis corpora propagari asserunt, multos in fornicationem inducunt.»
Jusqu’à cette époque, il n’existait guère d’autre enseignement médical que celui d’un empirisme transmis individuellement par un praticien à quelque aide qui le secondait dans sa profession avant de lui succéder. Une fois l’Université organisée, les médecins commencèrent à donner un enseignement plus régulier dans la petite église de Sainte-Geneviève-des-Ardents, autour des grands benoitiers de Notre-Dame, «ad cupam Nostrae Damae», ou même dans les écoles de la rue du Fouarre. Mais ce n’est pas sans de longues résistances, en 1231, que les médecins virent accueillir leur enseignement à l’Université, & y constituèrent, en 1270, une faculté distincte. Née sous le patronage du clergé dont était issue l’Université, la nouvelle institution médicale garda longtemps son caractère ecclésiastique, & ceux mêmes des médecins qui n’étaient pas prêtres subissaient la règle du célibat, «chose impie & déraisonnable» , disait en 1452 le cardinal d’Estouteville, le grand réformateur des écoles.
Dès le XIIIe siècle, la Faculté conférait gratuitement ses grades aux écoliers pauvres; mais elle était plus exigeante sur les avantages physiques que sur ceux de la fortune, & excluait les écoliers disgraciés de la nature. «Un écolier difforme ne doit pas être admis à l’exercice de la médecine, vu qu’il peut troubler l’imagination des femmes enceintes, qui pourraient faire des monstres semblables à lui.» Cette Faculté, il faut le reconnaître, entretenait parmi tous ses membres l’esprit de solidarité d’une grande famille. Une fois l’étudiant inscrit dans ses registres, elle le suivait à travers sa carrière, le couvrait de sa protection sa vie durant. Des liens de parfaite égalité unissaient tous ses docteurs qui prenaient part aux moindres actes de la vie professionnelle & apportaient un grand zèle à défendre en toute circonstance ses privilèges; cette union, il est vrai, ne se maintenait que grâce au petit nombre des médecins parisiens: ils n’étaient que 113 en 1650, & encore en 1767 pas plus de 144. C’est dans ce milieu qu’entraient les nouveaux étudiants au sortir des collèges. A son origine la Faculté ne comptait que deux professeurs, renouvelés tous les deux ans: l’un, pour l’anatomie, la physiologie & l’hygiène, commençait ses leçons à 6 heures en été, à 7 heures en hiver; l’autre, pour la pathologie & la thérapeutique, ouvrait ses lectures à 1 heure. Tous deux ne se servaient dans leurs cours que du latin. Ils n’eurent longtemps, nous le savons, aucun siège fixe: ce n’est qu’en 1477 que l’Université ouvrit, rue de la Bûcherie, derrière le bâtiment annexe de l’Hôtel-Dieu, une maison dont la toiture en forme de coupole attire jusqu’à nos jours l’attention du passant. En ce temps où les paradoxes de la scolastique, les rêveries de l’astrologie & des sciences occultes faisaient loi, ces pauvres médecins prétendaient guérir l’épilepsie en prononçant le nom des Trois Rois mages, ou combattre la léthargie en attachant une truie dans le lit du malade; en désespoir de cause, ils finissaient par exposer leur client sur le parvis de Notre-Dame en le recommandant aux prières des âmes sensibles. Encore à la veille du XVe siècle, en 1398, la cour fit venir de Guyenne deux moines augustins qui se faisaient forts de guérir Charles VI de l’affection dont il souffrit jusqu’à sa mort. «Ils distillèrent des eaux qu’ils firent prendre au roi avec de la poudre de perles», accompagnant leur drogue de formules magiques dont ils promettaient merveille. Dans l’opinion générale, le roi était ensorcelé. Mis au pied du mur, les deux compagnons accusèrent le barbier du roi, puis le duc d’Orléans lui-même, d’être l’auteur des maléfices. Sommés de prouver leur dire, ils avouèrent l’imposture & furent décapités en Grève.
Les médecins, on le voit, même ceux des rois, ne se prenaient pas toujours fort au sérieux, & plus d’un épisode, en mettant à nu les ressorts secrets de leur activité professionnelle, nous dévoile leur fourberie. Philippe le Bel, qui mourut après de longues souffrances, d’une maladie à laquelle les guérisseurs officiels n’avaient rien compris, comptait, parmi les médecins de son entourage, un certain Hermingaud qui «possédait l’art de deviner les maladies à la simple vue & sans tâter le pouls». Un autre, Arnauld de Villeneuve, avait une réputation peu orthodoxe & dut même fuir de Paris où on le soupçonnait de commerce avec le diable. Fort peu tracassé par ses scrupules, il donnait à ses élèves le conseil de ne jamais témoigner ni étonnement ni hésitation: «Supposons que vous ne puissiez rien comprendre au cas de votre malade, dites-lui sans hésiter qu’il a une obstruction du foie. Se plaint-il de la tête ou de tel autre organe, répondez toujours que c’est le foie, en ne parlant jamais que d’obstruction, parce que les malades ne comprennent pas ce terme, & c’est ce qu’il faut.»
Nul, peut-être, ne fut plus adroit dans la pratique de l’astrologie que Jacques Coictier, le fameux médecin de Louis XI, qui tira de la superstition de son maître le parti que l’on sait, & lui extorqua impunément des sommes considérables, dont il bâtit l’hôtel de l’Abricotier (Abri-Coictier), rue Saint-André-des-Arts. Ayant un jour dressé l’horoscope du roi, il osa lui faire croire que celui-ci ne pourrait le congédier sans mourir dans les huit jours. Le roi devenu, sur la fin de sa vie, crédule & poltron, tremblait sous le regard du fripon. «Celui-ci estoit, au dire de Philippe de Comines, si très rude que l’on ne diroit poinct à un valet les outrageuses & rudes paroles qu’il luy disoit, & si le craignoit tant le dit seigneur qu’il ne l’eust osé renvoyer d’avec luy.»
Le discrédit de tous ces médecins, aussi bien professionnels que d’occasion, finit par devenir général: Henri II crut donner satisfaction au sentiment public en décidant que, «sur les plaintes des héritiers des personnes décédées par la faulte des médecins, il en sera informé & rendu justice comme de tous aultres homicides; & seront tenus de gouster les excrémens de leurs patiens, & leur impartir toute aultre sollicitude; aultrement seront reputez avoir esté cause de leur mort & deces».
L’épidémie de 1348 & les leçons qu’elle aurait dû laisser furent bientôt oubliées: la royauté renouvela bien ses ordonnances sur l’amélioration de la voirie; les médecins, de leur côté, célébraient les avantages de l’air pur & d’une eau claire, tel ce médecin de Henri II, Jérôme de Monteux: «Fault estre songneux d’altérer l’air, raffraichissant le pavé des sales & chambres à manger avec eau de puits & vinaigre meslez ensemble, ou bien avec eau de rose. Je serois d’advis qu’on tapissât les parois de cuir d’Hyrlande, à cause qu’ils deschassent tous venins, de sorte qu’en Hyrlande n’habite aucune beste venimeuse à cause des dictes peaux.» Certes, il y avait dans ces préceptes une idée juste gâtée par des préjugés bizarres. Un autre médecin du même temps, me Joseph Du Chesne, dans son Pourtraiff de la Santé, conseille, avec des précautions sanitaires, «les compaignies joyeuses & facetieuses». Les uns & les autres avaient également raison dans leur initiative; mais les Parisiens, n’en saisissant pas l’utilité, n’en tenaient aucun compte. La conséquence fut que la peste & autres épidémies restèrent à l’état permanent dans la ville, du XIVe au XVe siècle. En 1418, le fléau emporta de quatre-vingt à cent mille personnes; l’évêque, épouvanté, s’enfuit à Saint-Maur. En 1531, nouvelle catastrophe d’une violence exceptionnelle. La théorie de la contagion régnait encore sans conteste: le mal se propage par les objets qu’a touchés un malade; certains tissus sont même plus aptes que d’autres à la transmission. Le Parlement se fit l’interprète de cette croyance en ordonnant que les personnes précédemment atteintes, ou celles habitant la même maison ne pourraient sortir qu’une baguette blanche à la main, les lépreux ne pourraient entrer en ville, ni les pauvres dans les églises pendant les offices; les étuves, où les gens sains se rencontraient avec les contaminés, seraient fermées; enfin les forgerons ne pourraient brûler de la houille (terra anglica), & cependant, depuis longtemps, les médecins en avaient proclamé l’innocuité, «pourveu que par certains moiens la fumée soit bien dirigée & éliminée». Ambroise Paré nous a laissé un tableau saisissant des misères qui fondaient sur le malheureux pestiféré, traqué comme une bête, arraché à son entourage & séquestré à l’écart, souvent victime des bandits. «Les plus opulens, mesmes les magistrats & aultres s’absentent ordinairement des premiers, de sorte que la justice n’est plus administrée, & lors tout s’en va à confusion. Et adonc les meschans ameinent bien une aultre peste, car ils entrent es maisons & y pillent & desrobent à leur aise impunément, & couppent le plus souvent la gorge aux malades, voire aux sains mesmes. En ceste ville de Paris se sont trouvés des gens qui ayant faict entendre à leur ennemy qu’il avoit la peste, sans avoir mal quelconque, & le jour qu’il devoit parler de son procès ou faire quelque chose où sa presence estoit requise, l’ont faict ravir & emporter à l’Hostel-Dieu, quelque résistance qu’il peust fere; & si de fortune il imploroit l’aide & miséricorde du peuple qui le voyoit, les larrons & meurtriers l’empeschoient & crioient encore plus fort que luy, afin qu’il ne feust entendu, pour cependant le faire lier & coulchier avec les pestiférés. Et quelques jours après mouroit tant de des-plaisir que de l’air infecté, sa mort auparavant vendue & achaptée a beaulx deniers contants. Tout est clos & fermé aux villes, villages & bourgades, voire les maisons propres sont closes à leurs maistres. Plus on est recongneu des vassaulx, subgects ou serviteurs qu’on ait, chascun tourne le dos & personne n’y oseroit aller. Et s’il y a quelqu’un meu de pitié, se veut advancer pour secourir & visiter un malade, il n’aura après parent ny amy qui le vueille fréquenter ny approcher. Qu’ainsi soit on a veu, lorsqu’on apercevoit seulement es rues les médecins, chirurgiens & barbiers, esleus pour panser les malades, chascun couroit après eulx à coups de pierres pour les tuer comme chiens enragés, disant qu’il falloit qu’ils n’allassent que de nuict, de peur d’infecter les sains.»