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Antoinette Grandsard
Le Corrège
Suivi de notices sur Nicolas Poussin, Pergolèse, Charles de Steuben

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333751
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
PERGOLÈSE
I
II
III
CHARLES
I
II
III
IV.
POUSSIN
I
II
III

LE CORRÈGE
Table des matières
I
Table des matières
A l’extrémité de Correggio, petite ville du duché de Modène, s’élevait, au commencement du XVIe siècle, une modeste maison dont la face blanche et riante, le jardin garni de fleurs et la vigne parfaitement entretenue attestaient l’ordre et l’activité de son propriétaire.
L’honnête vigneron Varcolli était en effet cité par ses confrères pour la manière habile dont il faisait valoir son petit bien.
Nul ne savait comme lui relever les ceps et les préparer à une abondante récolte; nul n’avait son talent pour donner à la plus humble demeure l’aspect d’aisance et de bien-être qui fait tout le charme d’une maison de campagne.
Il est vrai que le père Varcolli n’était pas seul à opérer ces prodiges. Il avait près de lui sa fille, l’aimable Maria, qui, tout en réjouissant son cœur par les soins les plus affectueux, organisait le ménage, cultivait le potager et se plaisait à orner les plates-bandes de fleurs brillantes et d’arbustes odorants.
La douce fille avait d’ailleurs des toilettes si simples lorsque, le dimanche, elle se rendait avec son père à l’église des Conventuels, ses yeux se levaient vers l’autel avec tant d’amour pendant qu’elle adressait à Dieu ses ferventes prières, que l’on attribuait généralement la prospérité du vieux vigneron aux pieuses vertus de sa charmante enfant.
Depuis quelque temps surtout Maria ne manquait jamais d’aller s’agenouiller le soir devant la balustrade qui environnait le maître-autel. Quelle était la cause de ce nouveau zèle qu’apportait la fille de Varcolli dans ses pratiques religieuses? C’est ce que se demandaient les voisins en faisant bien des conjectures, dont la plus vraisemblable, selon eux, était que la douce Maria se préparait à entrer sous peu dans un couvent de Modène.
Mais si ces bonnes gens avaient pu lire dans l’âme de la jeune fille pendant les heures de méditation qu’elle venait passer près de la balustrade consacrée, ils auraient compris qu’une circonstance toute naturelle motivait ses fréquentes démarches à l’église.
Dans le fond du maître-autel avaient été placés récemment trois magnifiques tableaux dont l’un, à droite, représentait saint Barthélemi; l’autre, à gauche, l’apôtre saint Jean; celui du milieu, le repos de la sainte Famille pendant la fuite en Égypte.
A voir les regards émus qu’arrêtait Maria sur ce dernier tableau, il était facile de deviner qu’il captivait principalement l’admiration de la jeune fille.
Il y avait en effet une inspiration si pure et si élevée dans les traits de la sainte Mère de Jésus, elle abaissait sur le divin Enfant des yeux si rayonnants de céleste et mystérieuse tendresse, que l’on ne pouvait la contempler sans que toutes les pensées de l’âme devinssent des hymnes de louange et d’adoration en l’honneur du Dieu trois fois saint.
Un soir que Maria se trouvait plus absorbée encore que de coutume dans la contemplation du pieux tableau, le pas de deux hommes se fit tout à coup entendre dans la nef principale.
— Oui, messer Dominico, disait l’un, je serais heureux d’avoir votre opinion sur les trois tableaux dont nous avons décoré dernièrement notre maître-autel. Puisque vous voilà de retour de Rome, vous pourrez me dire, vous qui avez vu tant de chefs-d’œuvre, si je n’ai pas eu tort, moi, gonfalonier de Correggio, de confier un travail de cette importance à un artiste tout à fait ignoré.
Ayant prononcé vivement ces paroles, le digne gonfalonier se plaça à droite du savant patricien, et attendit, dans un respectueux silence, que celui-ci daignât lui faire ses observations au sujet des peintures qu’ils avaient sous les yeux. Alors messer Dominico, tout fier sans doute de la haute confiance que l’on accordait à son jugement d’artiste, prit l’attitude d’un protecteur, examina le tableau avec une attention assez affectée, secoua plusieurs fois la tête, et demanda d’un air capable:
— Combien avez-vous payé cela?
— Cent ducats d’or, messer, répondit Rucello de la voix mal assurée d’un homme qui craint de se voir désapprouver par celui auquel il demande conseil.
— Vous êtes généreux! reprit le riche patricien en haussant les épaules.
— Eh quoi! s’écria le pauvre gonfalonier, aurions-nous donc fait un marché de dupes?
— Pas précisément, repartit messer Dominico, cette peinture a quelque mérite, je dois le reconnaître.... Et quel est le nom de l’artiste? ajouta-t-il après une légère pause employée à un examen nouveau.
— Antonio Allegri, répondit timidement Rucello.
— Allegri? répéta le patricien, je ne crois pas le connaître.
— Il est de notre ville, messer, dit le gonfalonier. Nous ne l’avons employé que pour encourager sa jeunesse et alléger sa pauvreté.
— Je comprends: c’est une bonne œuvre que vous avez faite là, repartit messer Dominico en souriant avec un peu de malice. Et où a-t-il étudié son métier cet Antonio Allegri?
— Les uns croient qu’il a pris des leçons chez son oncle Lorenzo, les autres disent qu’il a eu pour maître Francesco Bianchi de Modène; mais moi, je pense qu’il doit à lui-même tout ce qu’il sait.
— Eh bien, voilà la seule cause des défauts que j’observe dans son travail, reprit le savant connaisseur. Il faut toujours avoir un maître et surtout le bien choisir.... Ah!... Raphaël, voilà le seul maître sublime; mais malgré son génie, il doit beaucoup à l’imitation de l’antique. Selon moi, Raphaël d’Urbin est le peintre par excellence.
A peine le patricien eut-il prononcé ce discours avec une émotion croissante, qu’une voix accentuée par une émotion profonde fit entendre ces paroles:
— Et moi aussi je suis peintre!
Rucello et Dominico se retournèrent presque effrayés, et aperçurent Antonio Allegri, qui d’une colonne voisine, à côté de laquelle il se tenait debout, avait entendu toute la conversation précédente.
— Fort bien, caro mio! dit le gonfalonier en souriant au jeune peintre. J’aime à voir que vous avez ainsi confiance en votre talent. Courage donc! tâchez d’illustrer un jour votre patrie; mais pour cela, allez à Rome, étudiez de près les modèles; puis vous nous reviendrez bien exercé, et nous nous chargerons de votre avenir.
Le riche patricien inclina la tête comme pour approuver les sages conseils de Rucello, et tous deux s’éloignèrent avec gravité, laissant le pauvre Allegri dans une agitation impossible à décrire.
— Aller à Rome! murmurait-il le front incliné dans ses mains, voir les chefs-d’œuvre! Je le pourrais en prenant un bâton de pèlerin.... Oui, -je le pourrais.... Mais aussi, la contemplation de ces chefs-d’œuvre ne serait-elle pas un danger? On admire d’abord, on copie ensuite.... Et je ne veux pas copier, moi! je resterai ce que Dieu m’a fait.
En ce moment Maria, qui jusque-là était demeurée agenouillée au pied de son tableau de prédilection, se leva doucement, et, se tournant vers Allegri, elle lui dit d’une voix profondément émue:
— O vous qui avez fait ce tableau devant lequel on prie si bien, oui, vous êtes peintre!
Puis, comme honteuse de la témérité de sa démarche, la jeune fille sortit précipitamment de l’église et se hâta de rentrer à sa demeure.
— Qu’as-tu, enfant chérie? mais qu’as-tu donc? s’écria le père Varcolli lorsque Maria vint se jeter dans ses bras.
— Je connais l’auteur du magnifique tableau que nous avons si souvent admiré ensemble, répondit vivement la jeune fille. Je viens de lui parler.
Alors elle raconta ce qui venait de se passer dans l’église des Conventuels, sans omettre la démarche qu’elle avait faite près du jeune peintre dans l’espoir de le consoler un peu de la pénible déception qu’il venait d’éprouver.
— J’approuve ta conduite, ma petite Maria, dit le vieux vigneron visiblement attendri. Il suffit souvent d’une parole prononcée par une digne enfant comme toi pour relever le courage d’un homme de génie. Quel visage a ce noble artiste? continua-t-il; je voudrais pouvoir le reconnaître si le hasard me le faisait rencontrer.
— Je n’ai remarqué que son air abattu et ses grands yeux pleins de tristesse, répondit Maria. Oh! il doit bien souffrir, père, de se voir ainsi méconnu!
— Nous prierons pour lui ce soir, chère fille, reprit le bon Varcolli.
Puis il découvrit sa tête blanchissante et regarda le ciel en murmurant quelques versets des Psaumes de David.
II
Table des matières
Rentré dans son humble atelier, le pauvre Allegri se remit au travail, en répétant souvent les naïves paroles de la jeune fille, qui lui était apparue comme un ange consolateur au moment où, accablé par les dures paroles du patricien, il formait le projet de quitter Correggio pour se rendre à Rome.
L’artiste sublime semblait ne passer dans ce monde que pour enfanter des chefs-d’œuvre. Sa vie était, comme son caractère, simple et modeste, et se passait sans cesse en la présence du Dieu d’amour et de lumière, auquel il demandait chaque jour le bienfait de l’inspiration.
Il n’avait point d’attrait pour l’éclat, le bruit, le luxe, qui étaient la tendance marquée des peintres de son temps. Il se rattachait plus étroitement à ses pieux et bons devanciers, les Pérugin, les Giotto, les Fra-Bartholoméo.
Quoique pauvre, il se préoccupait moins du sort et du profit de ses ouvrages que de leur composition. Toutes ses forces, toute sa pensée, tout le travail de son esprit et de sa main étaient appliqués à ce soin unique.
Son magnifique tableau de la Nuit de Noël ne lui avait valu que quarante ducats d’or; son Saint-Jérôme, fruit de six mois de travail et que l’opinion publique plaça plus tard à côté de ce que Raphaël a produit de plus achevé, ne lui fut payé que quarante-sept ducats.
A l’époque de sa féconde jeunesse appartiennent le Noli me tangere, qui devint l’un des principaux ornements de l’Escurial, puis sa Vierge en adoration devant l’Enfant divin. Jamais peut-être l’Enfant-Dieu ne fut représenté avec des traits plus célestes que dans ce dernier tableau.
Cependant un jour vint où le pauvre artiste se trouva bien seul au monde. Il venait de perdre son oncle Lorenzo qui avait été son maître, et il ne recevait plus d’encouragement de personne. Lorsqu’il avait terminé une œuvre nouvelle, il l’abandonnait pour le prix modique que lui en offrait le premier venu. Aucun témoignage d’admiration ou de sympathie n’arrivait jusqu’à lui.
Alors sa pensée se reporta sur Rome, la véritable patrie des arts. C’était au moment où il venait de donner le dernier coup de pinceau à sa sublime page du Mariage mystique de sainte Catherine.
— Oui, se dit-il, j’entreprendrai ce voyage; je l’entreprendrai à pied. Au retour, je verrai si mon tableau est digne de soutenir la comparaison avec ceux dont on parle tant. Si j’aperçois que je me suis trompé, eh bien, je brûlerai cette toile et je me ferai artisan.
Il se mit donc en route, n’emportant avec lui qu’une petite valise et un bâton de voyage; mais il n’avait pas atteint l’extrémité de la ville de Correggio que déjà ses résolutions étaient ébranlées.
Le soleil dorait si gracieusement les pampres des vignes enroulés aux façades des maisons; une brise fraîche balançait la cime des pins-parasols et faisait frémir le feuillage des peupliers; il arrivait des campagnes voisines des senteurs si délicieuses, qu’Allegri n’eut plus le courage de poursuivre son chemin.
— On est pourtant bien ici! soupira-t-il en s’asseyant sous un arbre d’où il pouvait contempler le charmant paysage.
Puis il se mit à réfléchir profondément.
Tout à coup apparaît à une fontaine voisine une jeune fille au pied léger et à la mise villageoise. Elle porte sur sa tête un vase qu’elle se dispose à remplir. Antonio reconnaît bientôt en elle son ange consolateur de l’église des Conventuels.
Maria ne s’aperçut pas d’abord de la présence de l’artiste; mais quand celui-ci l’aborda en la priant de lui permettre de la suivre à la maison de son père, elle lui fit un aimable accueil et l’introduisit dans la riante demeure où elle passait des jours si paisibles et si purs.
— Mon père, dit vivement la jeune fille en s’adressant au vieillard qui, assis sur un escabeau, taillait des sarments avec une serpette, mon bon père, levez-vous; car voici une visite qui vous fait grand honneur.
Le vieux Varcolli se leva avec une sorte de respect comme s’il eût compris en effet que ce jeune homme n’était point un hôte ordinaire.
Antonio salua le vieillard avec son expression de douceur habituelle, et dit ensuite en se retournant vers Maria:
— Vous m’avez donc reconnu?
— Mon père, dit la jeune fille, c’est le digne peintre dont je vous ai parlé tant de fois.
— Antonio Allegri!... s’écria le vigneron en se découvrant avec respect.
— Hélas! dit tristement l’artiste, vous me donnez un témoignage d’admiration auquel je suis loin d’être habitué. Les hommes n’ont pas été pour moi aussi indulgents que vous. Aussi, las de leur injustice, j’allais partir.... Rome était le but de mon voyage.... Mais, pour la seconde fois, le Ciel a offert votre fille à mes yeux. C’est mon ange gardien qui me dit: Reste, reste encore, ne va pas chercher au loin des peines et une réputation achetée peut être chèrement.
— Oh! restez, restez dans notre petite ville de Correggio qui vous a vu naître et qui sûrement sera un jour heureuse et fière de vous compter au nombre de ses enfants, répondit vivement le vieux Varcolli en tendant affectueusement la main au jeune artiste.
— Ecoutez, reprit ce dernier avec l’accent de l’émotion la plus profonde, voulez-vous me suivre tous deux dans mon modeste atelier?
— Pourquoi pas, mon maître? répondit le vieillard après avoir consulté sa fille du regard.
Puis, sans deviner le motif secret de la demande du peintre, ils se dirigèrent avec lui vers son atelier.
Ils arrivent.... l’admirable toile représentant le mariage mystique de sainte Catherine est là suspendu, et projette comme une auréole lumineuse sur la pauvre chambre où elle a pris naissance.
Quelle admirable tête que celle de la sainte recevant un anneau de l’Enfant Jésus! Comme ce divin Enfant sourit avec amour, assis sur les genoux de la Vierge-Mère! A droite, saint Sébastien se penche et contemple la mystérieuse union. Dans le lointain on aperçoit le martyre de ces deux saints.
A cette vue, Maria et son père sont saisis d’une si profonde admiration qu’ils se prosternent en silence et mêlent des larmes à leur prière.
— Ah! s’écria Antonio Allegri avec l’élan de la joie la plus vive, comment ai-je pu songer à m’éloigner? Où donc eussé-je jamais trouvé de ces cœurs naïfs, de ces âmes franches dont l’expansion est si douce, si loyale? Qui jamais m’eût aimé et encouragé comme eux? Voilà bien les simples de cœur que l’Évangile met au-dessus des grands de ce monde!...
Puis s’adressant à Varcolli,
— Merci, dit-il, l’absence de toute sympathie m’avait découragé, la solitude tuait en moi l’inspiration; Dieu vient de me faire trouver en vous et en votre douce fille ce qui manquait à ma vie. Permettez-moi de vous voir souvent; car je sens qu’une heure passée près de vous suffira chaque jour pour entretenir l’ardeur de mon activité.
— Oh! que le Ciel bénisse vos courageux efforts, noble enfant de Correggio! répondit le vieillard d’une voix touchante. Votre présence dans notre humble habitation sera toujours pour nous une précieuse faveur dont nous remercierons la divine Providence.
Maria resta silencieuse; mais, à la manière dont elle continuait à contempler la belle sainte Catherine, il était facile de deviner qu’elle partageait la respectueuse admiration de son père pour le jeune artiste.
Darmowy fragment się skończył.