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Antoine Quatremère de Quincy
Considérations morales sur la destination des ouvrages de l'art

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337018
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
PREMIÈRE PARTIE.
SECONDE PARTIE.

IL importe ordinairement moins au Public de savoir, qu’à l’Auteur de dire, quand et comment un écrit a pris naissance. Je crois effectivement être aujourd’hui seul intéressé dans cette petite révélation. Peut-être trouvera-t-on que je ne manque pas de quelque raison pour apprendre au lecteur que cet opuscule, anciennement composé, l’a été sans aucun autre but de ma part que d’éprouver la valeur et l’effet de certaines idées, détachées de l’ensemble d’un Traité plus considérable, sur l’effet poétique des ouvrages de l’Art.
J’en lus, il y a environ dix ans, quelques morceaux à la classe des Beaux-Arts de l’Institut, qui me parut les avoir écoutés avec indulgence. Le rapport des travaux de cette classe pour 1807 en fit même une mention obligeante.
Ainsi, comme l’on voit, ceci n’est pas un écrit né de l’occasion. L’ouvrage n’a pas été fait pour les circonstances du moment, mais les circonstances ayant paru faites pour l’ouvrage, quelques personnes qui en avaient gardé le souvenir me l’ont rappelé, et m’ont engagé à le mettre au jour.
Je l’ai donc tiré de l’oubli, si toutefois ce n’est pas l’y condamner définitivement que de le publier.
CONSIDÉRATIONS MORALES SUR LA DESTINATION DES OUVRAGES DE L’ART.
Table des matières
ON a souvent demandé quelles furent les causes morales de la grande perfection des Arts en Grèce. A cela, il y a une réponse qui, si elle ne comprend pas toutes ces causes, en renferme au moins un très-grand nombre. On peut, ce me semble, répondre d’un seul mot, que la supériorité ou la perfection qu’obtinrent les Grecs en cette partie, fut due à ce que chez eux les arts étaient nécessaires.
Nécessaire peut s’entendre ici sous plus d’un sens et se dire de plus d’une manière.
Si l’on parle des Arts, en les considérant dans leur génération et dans la propriété qu’ils ont de se produire, de se perpétuer d’eux-mêmes sans aucun secours étranger, nécessaire signifie obligé forcé d’être. C’est ce qu’on nomme spontanéité dans le règne naturel, force des choses ou fatalité dans l’ordre moral.
Lorsqu’on envisage les arts dans l’exercice habituel qui s’en fait chez une nation, le mot nécessaire exprime cette liaison naturelle qu’ils ont quelquefois avec les principaux besoins des hommes en société, ce qui met la forme d’une société dans une telle dépendance des Arts, que, sans eux, cette forme cesserait d’exister. Telle est, par exemple, l’espèce de nécessité de l’écriture.
Envisagés dans l’emploi qu’on fait de leurs productions, les Arts seront et s’appelleront aussi plus ou moins nécessaires, selon l’application qu’on saura faire de leurs ouvrages à des usages précis et utiles. On appelle donc ouvrage nécessaire, celui qui a un but fixe et déterminé, un emploi tellement positif, que cet emploi fasse un devoir à l’auteur de lui imprimer un caractère spécial, contraigne le spectateur d’en porter un jugement conforme aux raisons qui l’ont fait produire, et le public d’en recevoir des impressions uniformes et déterminées.
Si l’on veut se rendre compte plus en détail des causes qui concourent à la perfection des Arts, on verra qu’il en est peu d’étrangères à ces trois espèces de nécessité. Les causes même qu’on fait dériver, soit de l’enseignement, soit des encouragemens, soit des récompenses, se rattachent plus immédiatement qu’on ne pense à l’action première de la nécessité.
Quel fut ce peuple où l’on vit les exemples produire les règles du beau dans les œuvres de l’imitation, et les règles reproduire des modèles de plus en plus achevés; où l’on vit l’exécution créer les méthodes, et les méthodes simplifier l’exécution; où les chefs-d’œuvre de toute espèce, et tous les genres d’encouragement réunis laissent encore à douter si le génie fut plus honoré par les récompenses qu’il ne les honora lui-même? Quel fut ce peuple? Ce fut celui chez lequel les Arts d’imitation naquirent et se développèrent comme des planter indigènes; ce fut celui dont toutes les institutions sociales, politiques et religieuses étaient fondées sur les Arts d’imitation; celui chez lequel toutes les grandes actions immortalisées, toutes les belles affections consacrées, tous les sentimens personnifiés par des signes publics, ne permettaient à l’Art aucun monument oiseux ou inutile, ni à l’artiste aucun ouvrage qui n’eût un emploi nécessaire.
En indiquant les trois degrés de causes nécessaires qui produisent les Arts, j’ai fait voir assez clairement quelles sont celles de ces causes dont il ne nous est pas permis d’attendre le retour.
Ainsi, il n’est pas en notre pouvoir de reproduire les effets qui dépendent de la nécessité, en tant que signifiant les causes originaires ou naturelles, s’il est vrai que plusieurs de ces effets appartiennent à l’âge même de la société, et aux révolutions périodiques de l’esprit; s’il est vrai que le genre humain ait eu aussi son enfance et sa jeunesse, et que, pour l’espèce comme pour l’individu, cette saison de l’imagination et des riantes passions une fois écoulée, il ne soit plus possible de retrouver dans l’âge de l’observation et de l’expérience, ni cette fraîcheur d’idées, ni cette chaleur de sentiment qui sont le privilége du printemps de la vie.
On en doit dire autant des effets produits par l’espèce de nécessité qui est celle des causes sociales. Comme personne ne peut les créer à volonté, il n’est donné à personne d’en faire naître les conséquences ou les résultats. La forme de chaque société politique précède, en chaque pays, le développement des Arts d’imitation. Lorsque le principe de la nécessité de ces Arts ne s’est pas incorporé avec le principe d’existence d’une société, nul moyen de l’y introduire après coup. C’est une greffe tardive que repousse une sève trop avancée.
L’action particulière de l’homme, si distincte de l’action générale de la nature, ne saurait donc suppléer la double vertu qui résulte de ces deux élémens de nécessité. On ne saurait faire ni que les Arts soient nés d’eux-mêmes, ni qu’ils se soient fondus avec les institutions primitives d’une nation.
Il n’en est pas tout-à-fait ainsi du troisième genre de nécessité dont on a parlé, c’est-à-dire des rapports d’utilité que peuvent avoir ou acquérir avec la société les ouvrages de l’Art. Si le génie des artistes, dirigé par ceux qui les emploient, vers un but utile et noble, en reçoit plus de force; si une destination précise et déterminée des ouvrages rehausse leur valeur, et en explique mieux l’intention aux spectateurs; si l’accord de l’ouvrage avec sa destination, avec les circonstances et les motifs qui l’ont fait produire, ajoute à son effet et aux impressions qu’on en reçoit, on ne saurait nier qu’il ne soit en notre pouvoir de s’emparer de quelques-unes de ces causes secondaires, d’en diriger, d’en développer et d’en conserver l’action.
En effet, les causes dont je veux parler ici sont plus ou moins indépendantes de ces élémens primitifs de l’ordre naturel ou politique, élémens qui nous dominent, et que nous ne dominons pas. Elles dépendent plus qu’on ne pense de l’action des hommes qui, par leur position, peuvent influer sur la direction des Arts, des artistes et de leurs ouvrages. Ainsi ces causes se développeront d’une manière utile ou nuisible, selon l’impulsion qu’on saura donner à certaines habitudes sociales; selon que les leçons de la théorie cultiveront en nous un sentiment plus ou moins éclairé des principes du goût; selon qu’on favorisera certaines opinions, certains usages propices ou contraires aux Arts.
Mon dessein n’est donc pas de traiter ici des deux premiers genres de nécessité. L’examen de ces sortes de causes peut être un sujet curieux pour le philosophe; mais une fois qu’elles sont reconnues pour être hors de notre pouvoir, tout ce qu’on peut en dire est sans application.
Me bornant à ce qui appartient au troisième degré de nécessité, je n’entreprendrai pas encore de développer tous les effets utiles qu’il est toujours possible d’exiger des Arts. Je veux me contenter de faire voir que c’est à augmenter et à multiplier les rapports utiles qu’ils ont avec la société, que doit consister tout bon système d’administration et d’encouragement en ce genre. Cette action aura lieu, soit en appliquant les artistes à des ouvrages susceptibles d’une destination publique et importante, soit en formant, par l’accord des monumens et des ouvrages avec leur destination, le jugement que le public doit porter, et l’opinion qu’il doit se faire des œuvres de l’Art, soit en respectant dans les ouvrages qui ont reçu une destination, les considérations locales, morales ou accessoires, d’où dépend l’impression qu’ils font sur notre âme.
Mon but est de montrer que l’utilité morale des ouvrages d’Art, ou leur application à un emploi noble et déterminé, est la plus importante des conditions nécessaires à l’artiste et à l’amateur pour produire et pour juger; au public, pour sentir et goûter les beautés de l’imitation.
PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
DE LA DESTINATION DES ARTS ET DES OUVRAGES D’ART, CONSIDÉRÉE DANS SON INFLUENCE SUR LE TALENT DES ARTISTES ET LE GOUT DES AMATEURS.
DÈS qu’il est constant que plus il entre d’élémens de nécessité dans la formation et le développement des Arts d’imitation chez un peuple, plus aussi leur constitution est vigoureuse et leur reproduction abondante: par la raison contraire, ces Arts seront d’autant plus faibles dans leur germe et plus stériles en produits, que moins de causes nécessaires auront contribué à leur naissance, et concourront à leur propagation.
Si cela est, l’habileté de ceux qui sont appelés à cette intéressante culture devra consister à trouver le plus grand nombre d’occasions de rendre les Arts utiles, c’est-à-dire à multiplier autant que possible les rapports nécessaires des ouvrages de l’Art avec les besoins, les goûts, ou les jouissances morales de la société.
Si cela est, tout système, toute habitude, toute manière de voir, qui tendront à enlever aux Arts et aux ouvrages d’Art les moyens qu’ils ont d’être utiles, et, s’il se peut, nécessaires, tendront à la destruction des uns, au détriment des autres et à l’appauvrissement progressif de leur reproduction.
Au premier rang de ces opinions destructives, il faut placer celle qui tend à ne faire considérer les ouvrages d’Art comme des choses utiles, qu’autant qu’ils peuvent être des objets de prix. De ce que certains morceaux, par la réputation et le rare talent de leurs auteurs, sont aussi devenus des objets rares, et par conséquent d’un grand prix, quelques spéculateurs ont pensé que le but qu’on se propose en encourageant les artistes, devait être d’obtenir d’eux des productions qui eussent une valeur commerciale. Méprise aussi grave en soi que ridicule dans son objet. Ce qu’il y a de valeur commerciale dans l’ouvrage d’Art y est purement accidentel. L’estimer de ce côté, c’est le dégrader, et par conséquent lui dérober la valeur qu’on prétend y attacher. Mais l’erreur essentielle est d’assimiler les Arts du génie à ceux de l’industrie. Ceux-ci, en effet, consistent dans des procédés déterminés; leur perfection dépend, soit du-temps qu’on y emploie, soit du degré de vigilance et de soin qu’on y porte. Celui donc qui veut, en payant le temps et les soins de l’ouvrier, lui commander un chef-d’œuvre, est presque toujours sûr de l’obtenir. Voilà pourquoi les encouragemens pécuniaires sont à peu près infaillibles pour obtenir la plus grande perfection des produits industriels, mais ils sont à peu près inutiles pour obtenir des Arts du génie cette valeur morale dont on voudrait que résultât la valeur mercantile. Le mérite des chefs-d’œuvre du génie ne peut ni se commander exprès, ni s’obtenir à volonté. Il tient à un ordre de causes sur lesquels on n’a point de pouvoir direct, et que l’argent produit moins que tout autre agent. Tel chef-d’œuvre a quelquefois coûté dix fois moins de temps et de peine que le plus mauvais ouvrage.
UNE autre manière de voir également abusive en ce genre, est celle qui tend à faire confondre avec les productions inutiles, ou les frivolités du luxe, les Arts du génie et de l’imitation de la nature. Cette manière de voir provient plus qu’on ne saurait dire, chez le public, de l’estime maladroite que portent aux productions de l’Art ceux qui veillent à leur conservation. Il est pour ces productions des soins plus dangereux même que la négligence; ce sont ceux qu’on leur prodigue, lorsque, les transformant en objets de luxe et de curiosité, on les dérobe, pour les conserver, à tous les rapports utiles qui en faisaient le prix, et qu’on leur ôte ainsi l’éminente propriété qu’elles ont de plaire à l’âme et à l’esprit, pour y substituer la faculté si inférieure de plaire aux yeux et de flatter les sens.
Tout Art, on en convient, est susceptible de procurer ces deux sortes de plaisirs, et doit même les réunir. Mais si, par l’emploi qu’on fait de ses ouvrages, on semble donner la préférence au plaisir sensuel, on pervertit à la fois le goût du public et le talent de l’artiste. Le public n’est que trop porté à jouir des Arts par les sens, et l’artiste ne se conforme que trop facilement à cet instinct vulgaire, lorsqu’il renferme ses efforts dans le cercle étroit d’une futile exécution, propre seulement à amuser des sens peu cultivés, et qui ne demandent à l’Art que des curiosités dispendieuses.
Dans l’intérêt bien entendu des Arts, le plaisir qu’on doit en exiger est précisément celui qui rend les ouvrages tout à fait indépendans de ces caprices du goût, d’où les curiosités tirent leur valeur. C’est le plaisir de l’esprit. Pour l’obtenir, il faut avant tout que l’artiste se forme l’idée la plus élevée des Arts, en les considérant comme des miroirs où doivent se réfléchir et se concentrer toutes les perfections de la nature. S’il se persuade que l’imitation entre ses mains n’est pas un jouet destiné au passe-temps de la société, mais un moyen d’instruction pour elle, ce noble sentiment influera sur le caractère de ses inventions, de ses pensées et de leur exécution.
Cette haute destination donnée aux Arts, et proclamée par ceux qui sont appelés à les protéger, en sera le plus sûr encouragement. Ainsi le Souverain qui repoussa de son palais, comme de vains objets de curiosité, des peintures dont les sujets étaient l’expression d’une nature vulgaire, donna la meilleure de toutes les leçons, et à ceux qui cultivent les Arts du Dessin, et à ceux qui sont chargés de les faire fleurir. Il apprit aux uns et aux autres que le plaisir qu’il faut demander aux Arts est un plaisir intellectuel, est celui que trouve l’esprit dans l’intuition de toutes les perfections, de toutes les beautés de la nature physique et morale. Il leur apprit que, si les jouissances de l’imitation se trouvaient bornées à celles que reçoit l’instinct ou le sens extérieur, les Arts n’auraient au fond rien de supérieur aux exercices frivoles qu’on appelle des jeux, et qu’enfin l’utilité, qui doit être le point de vue de l’Art, est l’utilité morale.
On n’entend pas au reste, par ces derniers mots, que les sujets de l’imitation ne doivent présenter que des moralités. Ce serait beaucoup moins étendre que restreindre sur cet objet l’idée de moral en fait d’Art. Pour être utile de la manière dont il s’agit, on n’exigera pas du tableau qu’il représente toujours un trait d’héroïsme ou de vertu; du poëme qu’il cache sous ses allégories, des préceptes utiles à la conduite de la vie; que les traits de la statue soient ceux d’un homme vertueux, que sa composition rappelle une belle action ou un trait de bienfaisance. Le moral, dont cette théorie veut donner l’idée, ne signifie que l’opposé du matériel ou du sensuel. Ainsi l’Art et l’ouvrage sont utiles, d’une utilité morale, quand l’imitation, au lieu de viser uniquement au plaisir des sens, a pour effet spécial d’agrandir la pensée, de réveiller en nous de nobles affections; quand elle est telle, que la vue des objets imités nous donne des idées nouvelles, étend celles que nous avions déjà des beautés de la nature. L’imitation morale est celle qui nous procure des jouissances morales, ou autrement de ces jouissances qui appartiennent à l’esprit.
C’est dans ce sens qu’il est vrai de dire que l’imitation la plus idéale sera aussi la plus morale.
On avouera que le choix du sujet de l’ouvrage, s’il est lui-même en rapport avec le genre d’une semblable imitation, en augmentera le mérite. Cette utilité abstraite n’en produira que plus certainement son effet, si elle peut se trouver réunie dans une application usuelle avec l’intérêt positif d’une nation, avec ses institutions pratiques, avec les points habituels de sa croyance et de ses dogmes.
Sans doute ce fut pour les Arts de la Grèce une heureuse sujétion, que celle qui, dès l’origine, força ses artistes d’appliquer l’imitation corporelle de la nature aux plus idéales combinaisons de la pensée. Sans doute, d’aussi hautes destinations ne peuvent plus inspirer aujourd’hui le génie de nos artistes. Il n’existe plus pour eux ce monde tout à la fois réel et imaginaire, ce peuple d’êtres abstraits, dont les corps ne devaient être que des enveloppes, si l’on peut dire, transparentes, de toutes les perfections immatérielles. Il est détruit pour eux cet empire des fictions, où la fantaisie se lassa plutôt de produire, que l’Art de réaliser les images du beau. Il n’y a plus d’Olympe où l’esprit exalté puisse s’élever sur les ailes d’une foi poétique, pour en faire descendre sur la terre les images d’une perfection surhumaine. Mais si de nos jours le talent a moins de secours pour se diriger dans cette route morale de l’imitation, c’est une raison de plus pour ceux que touche le soin d’une si noble direction, d’apporter dans l’encouragement des parties diverses de l’imitation ce discernement éclairé de tous les moyens propres à faire prévaloir les destinations qui ennoblissent les Arts, sur celles qui les dégradent.
QU’ON se garde surtout d’assimiler leurs productions à celles qui, soumises aux caprices de la société, reçoivent du pouvoir de la mode cette valeur du moment, que la nouveauté donne aux objets qu’elle crée et détruit en un jour.
Il y a entre les Arts du luxe et les Arts du génie la même distance qu’entre le goût du luxe et le goût du beau.
Le premier, ou tient à la vanité qui n’aspire qu’à se distinguer, ou provient de la satiété d’un appétit qu’on ne peut réveiller que par les changemens. Le second ne connaît ni le besoin factice des distinctions, ni le dégoût de ce qui est son aliment ordinaire. Ce qu’il a voulu un jour, il le veut tous les jours. Le goût du luxe tient au principe sensuel, le goût du beau au principe moral. Or, ce qui est sensuel est variable à l’infini; ce qui est moral repose sur des fondemens durables. Satisfaire le goût du luxe, c’est lui présenter sans cesse des combinaisons dont aucune cause ne peut perpétuer la durée. Il est tellement dans la nature de la mode de varier, qu’elle cesserait d’être, si elle continuait d’être: et on doit en dire autant du plaisir qu’elle donne. Il est au contraire dans l’essence du goût opposé, que le changement y détruise le plaisir, puisque le plaisir qu’il donne repose sur le vrai; car contre quoi changer le vrai? Ainsi ce qui excite l’appétit dans les Arts du luxe, est ce qui amène le dégoût dans les Arts du génie. Ainsi les Arts d’imitation et les Arts du luxe, partant de deux principes contraires, servant des maîtres différens, ne peuvent avoir rien dé commun dans leurs moyens de plaire.
C’est vicier dans leurs élémens les Arts d’imitation, que de les gouverner ou de les laisser se régir par les idées, les usages et les opinions favorables aux Arts de luxe. Chaque chose veut être dirigée selon le régime analogue à son principe. On peut laisser le goût s’égarer et prendre au hasard sa direction dans la région des fantaisies qui n’amusent que les yeux. Mais on ne saurait trop, dans l’empiré des jouissances de l’esprit, ramener le talent des artistes, et l’opinion du public à la seule route véritable, celle de la perfection, qui est leur destination principale.
Il suit de là que c’est se méprendre sur la destination de ces Arts, que de les appliquer au futile emploi d’amuser le sens extérieur du commun des hommes. Il suit de là que toute manière de les considérer sous ce rapport vulgaire, soit de la part de l’artiste, soit de la part de l’amateur, tend à les dégrader, ce qui est pire que de les détruire. Mieux vaudrait pour eux un délaissement total qu’une protection avilissante.
En vain la manie d’un luxe puéril multiplierait-elle pour l’artiste les occasions de produire; privés de ce principe fécond qui seul peut leur communiquer une existence durable, les ouvrages de l’Art ne seraient plus que comme ces matières façonnées, dont la valeur survit à peine à l’instant qui les voit naître. Il paraîtrait une multitude de productions légères, fruits d’une pratique habile à les multiplier; on y vanterait ou la facilité du travail, ou la dextérité de l’outil, ou l’habileté de l’exécution. La nature et la vérité y seraient remplacées par des manières de convention aussi variables dans leurs élémens que passagères dans leurs effets; on y chercherait vainement ce qui est le vrai but de limitation; aucune destination moralement utile n’y aurait établi de rapports avec les besoins, avec les affections publiques de la société. Les yeux, prompts à se lasser d’objets muets pour le cœur et pour l’esprit, solliciteraient de nouveaux plaisirs aussitôt usés qu’obtenus. Bientôt la monotonie d’une stérile variété persuaderait que le génie est épuisé, et tout un siècle aurait passé, sans presque léguer en ce genre, au siècle suivant, un monument honorable de son existence.
Tel serait l’effet de l’opinion dépravée, qui, assimilant les Arts d’imitation à ceux d’une industrie frivole, ferait perdre de vue la destination morale des Arts et de leurs ouvrages, ainsi condamnés à ne devenir que des objets de luxe.
Pline s’élevait de son temps, chez les Romains, contre cette fatale influence de l’esprit de luxe sur la destinée des Arts. Depuis qu’on ne les destine plus, disait-il, à être la représentation de l’âme, l’artiste néglige aussi la représentation du corps. Artes desidia perdidit; et quoniam animorum imagines non sunt, negliguntur etiam corporum. Ainsi, selon lui, la perfection corporelle de l’imitation dépendait de sa destination morale. Effectivement, dès que la beauté du corps où le beau physique est le vrai moyen de rendre sensible le beau moral, si l’on cesse d’imposer à l’Art l’obligation d’exprimer la partie morale, qui est l’âme de l’ouvrage, aussitôt cesse pour lui la nécessité de s’élever à toute la perfection de la partie physique. Les figures, devenues des signes sans valeur, perdent le principe de vie qui leur est propre, le mobile de leur action sur le spectateur. L’imitation des corps doit dégénérer, à mesure que les corps sont dispensés d’être l’image de l’âme. La cause cessant, l’effet disparaît.
ON ne saurait se dissimuler que les principes moraux, dont il semble qu’on ait pris à tâche d’affoiblir ou de détruire l’influence, dans toutes les institutions sociales, n’aient aussi été négligés dans le régime des Arts. Une nouvelle manière de les considérer en a fait perdre le point de vue moral: et c’est à cette manière de voir, si l’on peut dire, matérialiste, qu’il faut attribuer ces froids systèmes d’encouragement, qui consistent à commander aux artistes des ouvrages sans emploi, sans destination déterminée.
Le fait seul d’un tel genre d’encouragement montre déjà le mal dont je parle, et, loin de le guérir, il l’aggrave: il prouve que les productions des Arts n’ont plus de cours dans la société. En effet, dès quelles ne passent plus que pour objets de luxe, elles ne peuvent pas rivaliser long-temps avec toutes les autres sortes d’inventions de l’esprit de frivolité. A quelque dégré de variété que le génie de l’imitation porte ses combinaisons, elles seront toujours infiniment bornées, auprès de celles des Arts frivoles, qui n’imitent rien, et celles-ci seront toujours bien moins dispendieuses. La seule différence de valeur pécuniaire est au désavantage des produits de l’imitation: j’ajoute que plus leur mérite moral s’affaiblit, plus leur débit commercial doit diminuer. On conçoit qu’un homme paye d’une partie de sa fortune l’ouvrage du génie; il y trouve des jouissances infinies. Après des années de possession, l’esprit n’a pas encore épuisé toutes les manières de l’admirer. Mais quelle dépense plus perdue, que celle d’ouvrages dans lesquels l’œil trouve à peine à se satisfaire! L’œil est, de tous nos sens, celui qui se lasse le plus promptement: il dédaigne bientôt des objets qui, au défaut de ne pas plaire, ajoutent celui de ne pouvoir être ni changés ni remplacés facilement. On se dégoûte de ces futilités dispendieuses, et les artistes restent sans travaux.
Darmowy fragment się skończył.