Czytaj książkę: «Souvenirs de femme»
Anna Geiger
Souvenirs de femme

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328955
Table des matières
LA ROSE DE MENTON
VEUVE A VINGT ANS
DEUX SOEURS
LES PERVENCHES
LA CROIX D’OR

A MADEMOISELLE
ADRIENNE LOUDON.
A vous, Adrienne, ces premières pages écrites au retour de Java. Qu’elles soient pour vous un double souvenir.
Java, c’est le coin de terre, — beau entre tous, — où votre âme d’enfant s’est transformée en jeune fille, belle par l’intelligence et grande par le cœur.
Java, c’est aussi le sol de la patrie que votre père a si noblement servie.
A ce double souvenir, ajoutez quelquefois le mien, et que le nom dont est signé ce livre reste toujours pour vous celui d’une amie.
MARIA BOGOR.
Paris, ce 15 septembre 1875.

LA ROSE DE MENTON
Table des matières
C’était l’hiver après la guerre.
La jolie petite ville de Menton, d’ordinaire si peuplée pendant la saison, ne comptait cette fois que peu d’étrangers. Seuls les malades lui étaient restés fidèles. Ils avaient paru l’un après l’autre, venant y chercher, comme toujours, de l’air et du soleil.
Au milieu de ces pauvres poitrinaires, la tête idéale d’un jeune homme d’une trentaine d’années à peine frappait tout d’abord le regard.
La coupe énergique de son visage, gracieusement modelé pourtant; ses yeux grands, bien fendus, de ce brun presque noir, chaud, velouté, qui caresse et séduit; sa bouche ferme, aux lèvres finement arquées; son nez aquilin; ses cheveux noirs, brillants et soyeux; sa barbe épaisse, noire aussi; la blancheur mate de son teint; son front puissant, d’une pureté classique; une physionomie mobile trahissant jusqu’aux moindres émotions, tout en lui semblait fait pour attirer, plaire et attacher davantage à mesure que l’on comprenait mieux la noble nature que revêtait cette poétique enveloppe destinée à gagner toutes les sympathies, comme il en est de ces êtres charmants, hommes ou femmes, que l’on ne peut s’empêcher de contempler en les voyant passer et que l’on aime presque sans les connaître.
Il marchait chaque matin au bord de la mer, appuyé sur le bras d’un ami, se traînant avec effort au soleil et y trouvant la force de vivre encore un peu.
Parfois il s’arrêtait, respirant avec peine, et une toux saccadée soulevait sa poitrine. Alors il se laissait aller avec abandon sur l’épaule de son guide, capitaine des chasseurs d’Afrique, dont l’air martial, le teint hâlé, les membres robustes, contrastaient péniblement avec la faiblesse du malade soutenu par lui avec cette sollicitude tendre et presque maternelle que les natures viriles possèdent souvent à un si haut degré.
Raoul Karnac, — c’était le nom du jeune homme, — était Breton, fils de magistrat et avocat lui-même. D’une intelligence rare, il avait fait de brillantes études, et les débuts de sa carrière furent si heureux qu’on le crut destiné à devenir une des gloires du barreau français.
Puis était venue le frapper cette maladie cruelle, héréditaire dans la famille de sa mère. Il fallut cesser le travail, vivre à la campagne en été, dans le Midi pendant l’hiver, renoncer à l’étude, éviter toutes les émotions.
Ce fut un triste changement dans l’existence du jeune homme. Il languit ainsi, plusieurs années de suite, jusqu’au moment de la guerre.
Patriote ardent, les malheurs de la France avaient trouvé un écho douloureux dans son âme; libéral sincère, démocrate dans le plus noble sens du mot, son cœur avait gémi des erreurs de la Commune; une ombre de mélancolie plus profonde avait imprimé son sceau sur son front grave, et plus que jamais il vivait à l’écart, ne voyant que quelques intimes et fuyant la société des étrangers.
Un matin, par hasard, son ami, au lieu de se promener avec lui au bord de la mer comme d’habitude, l’avait mené dans la direction du chemin de fer, au moment de l’arrivée du train de Nice. Ils avançaient lentement dans la grande allée de platanes qui conduit de la gare au pont jeté sur le torrent.
Tout à coup une voiture passa à côté d’eux et un frais éclat de rire fit lever les yeux aux promeneurs. Deux dames étaient assises au fond; un gros homme, type gentilhomme campagnard, se tenait en face d’elles. La plus jeune des voyageuses, se penchant hors de la portière avec une gaieté tout enfantine, répéta son rire argentin entrecoupé de paroles brèves qu’elle adressait à son amie. Dans ce brusque mouvement, elle laissa entrevoir à nos promeneurs solitaires une de ces délicieuses têtes dont on ne sait dire au juste ce qui les rend belles, mais dont le charme est pénétrant, visages frais et gracieux, semblables à un rayon de soleil vivant que l’on regarde avec plaisir et dont le sourire fait du bien.
— Quelle ravissante enfant! dit le chasseur d’Afrique, Frédéric Dacier, tandis que l’équipage s’éloignait au galop.
— Elle tient de l’enfant et de la femme tout à la fois, répondit Raoul Karnac. Cette petite tête de lionne, toute mutine cependant, a du caractère, et beaucoup même.
— Tiens! comment sais-tu cela, toi? tu ne l’as aperçue qu’un instant.
— Assez pour être sûr qu’elle a des yeux adorables, je ne sais trop de quelle couleur changeante, indécise, mais des yeux comme je n’en ai jamais vu.
— Ah ça! tu ne vas pas devenir amoureux de la belle inconnue, j’espère?
— Amoureux, moi! hélas!... tu plaisantes. Les malades ne sont pas faits pour l’amour. L’amour veut des sourires, et je souffre, moi!..
A ce moment nos deux amis furent accostés par un troisième personnage.
— Bonjour, Raoul, dit celui-ci, comment te sens-tu ce matin, mon bon?
Et il tendait à Raoul Karnac une main finement gantée.
— Comme toujours, merci.
— Figure-toi, continua son interlocuteur, je viens de voir la plus adorable Gretchen qui ait jamais poussé dans les champs d’outre-Rhin. Une Allemande qui n’a pas l’air d’une Allemande du tout, jolie à croquer, fraîche comme ces délicieux bébés qui jouent au jardin anglais. Quels yeux! quelle petite tête de lionne, avec d’épais cheveux ondulés flottant capricieusement au vent!
Raoul et Frédéric se regardèrent.
— Une tête de lionne, observa Frédéric, ce doit être notre inconnue de tout à l’heure. Et c’est une Allemande, ajouta-t-il en mordant sa moustache avec dépit. Comment le sais-tu?
— Tiens, tu la connais donc aussi, toi?
— Elle vient de passer par ici, arrivant du chemin de fer.
— C’est ça, précisément. Je sortais de l’hôtel lorsque je vis deux dames descendre de voiture. Elles parlaient allemand. Ce langage chatouilla désagréablement mes oreilles. Je les regardai et aperçus la perle en question. Comme elle est jolie!... que de grâce! quel sourire! et ces yeux qui vous regardent tout grands ouverts avec une candeur un peu sauvage! Je la verrai ce soir à dîner, à l’hôtel, et elle paraîtra d’autant plus charmante, comme contraste, dans le voisinage de la belle Brésilienne aux yeux noirs, au teint doré, dont je raffole!
— Tu ne vas pas lui parler, j’espère? interrompit Frédéric d’un ton bourru. Tu es Français et c’est une Allemande; cela suffit.
— C’est une femme et moi j’adore les femmes, surtout les jolies femmes. Je déteste les Prussiens autant que vous autres, mais je ne puis pas en vouloir à cette délicieuse enfant d’être née de l’autre côté du Rhin!
— De l’autre côté ! tu oublies l’annexion!
Et le capitaine Dacier fronça le sourcil avec colère.
Tout en parlant ainsi, les promeneurs étaient arrivés à pas lents jusqu’au jardin public.
Raoul, fatigué et un peu excité par la conversation, se laissa tomber sur un banc. Ses yeux entourés d’un cercle noir, brillaient d’un éclat si extraordinaire que le capitaine Dacier lui prit le bras en disant: Tu as la fièvre!
— Oui, répondit-il. Je n’ai pas dormi la nuit passée. Le docteur va me gronder; je n’aurais pas dû sortir ce matin.
Lucien Verneuil s’éloigna brusquement sans rien dire, et revint quelques minutes après dans la première voiture qu’il avait rencontrée.
— Montons là, fit-il avec une prévenance que l’on n’eût pas attendue d’une nature aussi pétulante que la sienne; tu ne dois plus marcher, je ne le veux pas.
Et prenant Raoul sous le bras, il l’aida à s’asseoir au fond de la calèche, qui les eut bien vite déposés à l’hôtel.
Le lendemain, à l’heure habituelle, le capitaine était à la porte de son malade, et peu d’instants après, tous deux s’acheminaient vers la plage. Malgré la douceur excessive de la température, Raoul Karnac était enveloppé d’un épais paletot noir qui faisait ressortir d’autant plus la pâleur de marbre de son visage. Il se soutenait à peine et se traînait péniblement au bras de son ami, le chasseur d’Afrique, sans avoir la force de parler.
Tout à coup le même rire, jeune et gracieux, qui l’avait frappé la veille, retentit à une petite distance derrière lui.
Il continua à marcher quelques instants, et se retourna tranquillement pour rebrousser chemin. La brise de mer souleva sa belle chevelure; un léger frisson le saisit, et il dit à demi-voix: J’ai froid.
Il se trouvait alors presque en face de deux dames qui s’avançaient vers lui de la direction opposée.
A ce mot: «J’ai froid!» l’une d’elles leva la tête; c’était l’inconnue de la veille. Cette fois il eut le temps de la regarder à son aise. Elle était grande, svelte, gracieuse. Son buste élégant, bien dessiné par un costume de velours brun collant, avait dans ses lignes correctes quelque chose de voluptueux et de chaste tout à la fois. L’attache de son cou, un peu fière, faisait paraître d’autant plus mignonne sa tête charmante, vivante image et vision enchanteresse de la gaieté expansive et un peu malicieuse. On ne savait trop si elle était rose ou pâle, car son teint variait sans cesse, et passait de la nuance délicate qui rappelle l’églantine des haies, jusqu’au carmin le plus éclatant. De longs cils noirs voilaient ses yeux d’un brun clair, presque doré, purs comme des yeux d’enfant. Sa bouche, de grandeur moyenne, aux dents fines et blanches, souriait de ce bon et doux sourire qui indique la franchise et la confiance. Son petit nez, aux narines légèrement ouvertes et frémissantes sous les impressions les plus fugitives, aspirait avec délices le vent de la Méditerranée qui lui apportait comme un vague parfum de fleurs. Elle s’avançait enfonçant à plaisir dans le sable son pied finement chaussé et marchant avec ce balancement gracieux particulier aux créoles.
A mesure qu’elle s’approchait de M. Karnac, sa physionomie changeait visiblement d’expression. Elle ne souriait plus et ses grands yeux, un peu sauvages, se voilèrent d’une ombre de tristesse qui leur donna un instant le reflet bleu des pervenches. Elle regarda le jeune homme en face, avec une candeur ingénue, et cet instinct du cœur qui s’appelle la pitié fit monter à ses joues une rougeur plus vive lorsque son regard rencontra le sien.
— Pauvre jeune homme, dit-elle tout bas à sa compagne, lorsqu’elle eut passé à côté de lui, il a froid, il est malade! Comme il est beau, n’est-ce pas?
— Très-beau, mais il se meurt. Il ne verra pas le printemps, cela est bien sûr!
— Que vous êtes méchante de dire cela! Pourquoi ne vivrait-il pas? Et elle fit une petite moue d’impatience.
— Comme vous vous intéressez à lui! Le connaissez-vous?
— Non, mais il est malade et je le plains.
— C’est un Français.
— Qu’importe! Je ne déteste pas les Français, moi; mon patriotisme ne va pas jusqu’à haïr l’ennemi vaincu. D’ailleurs, si je suis Allemande, ma famille est d’origine française; mes ancêtres ont quitté la France lors de la révocation de l’édit de Nantes, et j’ai encore un peu de sang gaulois dans les veines.
— Tout bon! mais la révocation de l’édit de Nantes est bien loin de nous, et...
— Que m’importe!... J’aime tout ce qui est beau, tout ce qui est bon, tout ce qui est grand, que cela soit allemand ou français. Ce jeune homme est beau; je suis sûre qu’il est bon; il souffre, et...
— Et?...
— Et il me plaît..., là !... ajouta-t-elle d’un petit ton décidé.
Sa compagne ne répondit rien. Au fond, elle était du même avis, mais elle avait remarqué que le jeune homme, en passant, n’avait regardé que la jeune fille et son amour-propre de femme en souffrait. De là, la nuance de dépit qui s’était fait jour dans tout ce dialogue.
Elle était belle, en effet, la comtesse de Nerly, plus correctement belle peut-être que sa compagne, Julie de Seefried.
Toute sa personne était irréprochable comme formes. C’était une reine majestueuse, fière, faite pour commander et être aimée à genoux. Reine un peu femme pourtant, car dans son petit doigt mignon se cachait certain grain de vanité féminine, de coquetterie innocente, qui ne trahissait que trop la fille d’Ève.
Allemande, elle avait reçu l’éducation sérieuse que l’on donne aux jeunes filles de son pays. Elle était instruite et causait bien. Du bon sens plutôt que de l’esprit, une imagination un peu vaporeuse, un tempérament calme, tous ces dons de la nature contribuaient à filer à la comtesse des jours d’or et de soie que sa beauté et sa richesse ne faisaient qu’embellir.
Elle avait épousé à vingt ans un Français millionnaire. Mariage de convenance, comme tant d’autres! Excellente pour son mari, sa vie était irréprochable. Avait-elle du coeur? Il eût été difficile de le dire. Peut-être entrait-il une légère nuance de coquetterie dans sa manière d’être avec les hommes, mais c’était tout. Femme intelligente, sachant tirer parti des avantages de sa position, elle aimait le monde, la toilette, les plaisirs, et cette existence, pleine de succès pour elle, suffisait ou, du moins, semblait suffire à ses besoins.
Pendant cette conversation, elles étaient arrivées à l’extrémité de la plage et avaient rebroussé chemin. Julia chercha des yeux le jeune Français et ne le vit plus. Il avait dû rentrer; l’heure était trop avancée pour lui. Un peu de sommeil au milieu du jour était nécessaire à ses forces épuisées. Elle l’aperçut plus tard à la musique. L’orchestre jouait Faust. A plusieurs reprises, soit hasard, soit fait exprès, leurs yeux se rencontrèrent, mais Raoul Karnac se tint à l’écart.
Ses amis étaient auprès de lui.
— Tiens! s’écria Lucien Verneuil, voilà ta charmante étrangère là-bas. Comme elle est jolie dans sa toilette noire, toute simple, qui le paraît d’autant plus à côté du costume élégant de sa compagne! Mais elle ne s’appelle pas Gretchen du tout, mon cher; son nom est français, archi-français. Elle se nomme Julia.
— Comment sais-tu cela?
— Pardi! et le dîner d’hier, l’as-tu oublié ? J’étais tout près d’elle à table, trois ou quatre couverts entre nous, tout au plus. Sa voix est aussi douce que son sourire est gracieux; c’est une vraie musique. La comtesse lui parlait, et j’ai entendu qu’elle l’appelait Julia.
— La comtesse?
— La comtesse de Nerly est cette belle personne qui l’accompagne, une amie avec laquelle elle vient passer la saison ici, et cette amie est la femme du gros monsieur que tu as vu hier en voiture avec ces dames. Un industriel, je crois, malgré son blason.
— Te voilà déjà au courant de tout! Comment diable fais-tu pour être si bien instruit? interrompit Frédéric Dacier.
— Ne suis-je pas à l’hôtel? Il ne faut pas être bien malin, va, pour savoir ce qui s’y passe et qui y arrive. Malheureusement je n’ai pas de chance, et ma connaissance avec la jolie Allemande va être une affaire manquée pour le quart d’heure. Ils quittent l’hôtel demain. Le gros monsieur a loué la villa Margherita.
Raoul Karnac n’avait prêté qu’une attention distraite à ce dialogue. Il suivait des yeux Julia dont la beauté attirait tous les regards.
A mesure qu’il l’examinait davantage, il s’apercevait qu’elle était moins jeune qu’elle ne lui avait paru au premier moment. Sa physionomie semblait aussi tout autre que la veille. Elle écoutait la musique avec une attention sérieuse qui témoignait assez du plaisir qu’elle éprouvait à l’entendre. Ce n’était pas l’enfant rieuse du matin, à cette heure; c’était une femme: elle pensait, elle sentait. Vue ainsi, un observateur attentif lui aurait donné de vingt-trois à vingt-quatre ans. C’était, en effet, son âge.
Bientôt un groupe se forma autour de la comtesse et de sa jeune amie.
Dans un petit endroit comme Menton, les relations se nouent vite, et dès la veille plusieurs compatriotes de Mme de Nerly s’étaient fait présenter à elle par son mari.
Les admirateurs ne manquaient pas à Julia. Mais sa pensée n’était pas à la causerie.
L’orchestre avait recommencé à jouer, et cette fois c’était la délicieuse Berceuse de Gounod. Julia suivait la cadence de la musique d’un gracieux mouvement de tête, et de temps à autre ses paupières se voilaient à demi comme si elle allait s’endormir.
Puis, sortant brusquement de cet assoupissement plein de charme qui berçait sa pensée, elle secoua les boucles épaisses de ses cheveux châtains, et, interpellant la comtesse:
— Comme c’est beau! dit-elle, et que j’aime cette musique-là !
La comtesse ne lui répondit même pas. Absorbée par la conversation, elle trônait en reine au milieu d’un cercle de courtisans.
Alors Julia, presque heureuse de se voir un instant oubliée, s’appuya paresseusement contre le dossier de sa chaise et se mit à rêver. Tout en rêvant, ses yeux ardents parcouraient l’espace et s’enivraient de lumière. Le ciel d’azur, les flots bleus de la Méditerranée, dont le léger murmure venait, par moments, caresser ses sens; les fleurs épanouies autour d’elle et, jointe à cette harmonie de la nature, l’harmonie de son cœur jeune et aimant, tout lui faisait trouver le monde beau: elle souriait à l’avenir. Elle était si rayonnante ainsi qu’on l’eût prise pour l’image de la vie et de la joie.
A quelques pas d’elle, le jeune Français la regardait toujours. Elle, c’était la vie; lui, c’était la mort. Et, fatalité étrange, c’était là ce qui l’attirait vers Julia. Il lui semblait que son doux sourire de jeune fille était un soleil aussi vivifiant que le soleil de Dieu.
Pourtant il continuait à se tenir à distance. Julia était Allemande, il le savait, et bien que le cœur de Raoul Karnac fût exempt de préjugés, il en coûtait à son patriotisme d’entrer en contact avec des étrangers appartenant à la race ennemie.
Il se sentait donc attiré et repoussé tout à la fois et une lutte silencieuse se livrait entre sa raison et son cœur.
— Je ne veux pas la connaître, se disait-il, je ne le veux pas. Et ce monologue fini, il songeait toujours à elle.
Un mois se passa ainsi.
La famille de Nerly se trouvait installée à la villa Margherita, belle construction dans le style italien, qui devait son nom à la profusion de marguerites dont ses pelouses se couvraient au printemps. Elle était située derrière le torrent parallèle à l’allée de platanes dont nous avons parlé au début de notre récit. Après avoir traversé un joli petit parc, on y arrivait par un large escalier de marbre qui conduisait à la terrasse d’entrée ornée des fleurs les plus rares. Un salon richement meublé ouvrait ses fenêtres sur le jardin. La vue y était charmante, l’air délicieux. Tout près de la grille, un mur peu élevé séparait à droite la villa Margherita d’une petite maison blanche cachée dans les arbres, au milieu d’un jardin plus modeste.
Dans les allées étroites de ce jardin, on voyait quelquefois se promener une toute jeune femme, frileusement enveloppée d’un cachemire, et dont la démarche lente trahissait la faiblesse.
Manuela Ruiz,—ainsi se nommait-elle,—était Andalouse et avait la beauté des femmes de son pays, avec ce je ne sais quoi d’idéal que la nature semble donner aux êtres jeunes que la mort va frapper bientôt. Toute gracieuse, toute mignonne, elle enchantait encore plus qu’elle ne plaisait.
Ses beaux cheveux foncés encadraient un visage pâle si doux et si triste qu’on ne pouvait le voir sans être ému; ses yeux, largement fendus, que la fièvre faisait paraître plus grands encore, brillaient d’un tel éclat qu’on eût dit deux diamants noirs. Toute son âme était concentrée dans ces yeux faits pour recevoir les plus ardents baisers de l’amour et que la froide main de la mort allait fermer pour jamais. C’était une de ces visions célestes où, sous l’enveloppe de la femme, on sent déjà frémir les ailes de l’ange et que l’on craint de toucher de peur de les voir s’envoler.
Manuela avait perdu sa mère au berceau. A quinze ans, son père la maria à un riche Anglais épris de sa beauté. C’était un vieillard. Il emmena sa jeune femme dans les brumes du Nord. Elle y languit comme une fleur transplantée loin du sol natal. Son mari mourut quand il était déjà trop tard pour la sauver elle-même. Elle s’éteignait lentement et elle le savait. Un frère qu’elle aimait tendrement, était venu se fixer auprès d’elle. Il entourait sa jeunesse souffreteuse de tous les soulagements qu’une tendresse prévoyante pouvait lui suggérer.
Manuela avait laissé son titre étranger et repris son simple nom de jeune fille, afin de passer plus inaperçue. Pendant son enfance, son frère l’avait toujours appelée Mignon: il continuait encore à la nommer ainsi.
Julia regardait souvent Mignon de sa fenêtre. Elle avait remarqué que, chaque fois qu’elle faisait de la musique, la jeune femme sortait dans son jardin pour l’entendre. Julia chantait et sa voix, sans être remarquablement cultivée, avait ce timbre vibrant qui remue les cœurs, cette expression puissante qui remplace le talent et remporte parfois sur lui.
Un jour qu’elle chantait une de ses romances favorites, une autre voix, moins forte que la sienne, une voix dans laquelle on sentait l’effort et peut-être les larmes, acheva avec elle ce refrain douloureux: «Comme on pleure à vingt ans.»
Julia se leva brusquement et courut à sa fenêtre. Elle aperçut Mignon qui marchait aussi vite que le lui permettaient ses forces, essayant de se sauver, et honteuse d’avoir été surprise.
A partir de ce matin-là, Julia chanta tous les jours. Un instinct secret lui disait que sa musique réjouissait le cœur de la pauvre condamnée vers laquelle l’attirait une irrésistible sympathie, et qui tantôt la fuyait, tantôt paraissait vouloir se rapprocher d’elle. Peut-être aussi aimait-elle Mignon parce que Mignon était malade, et qu’elle lui rappelait un autre malade dont l’image poursuivait Julia jusque dans son sommeil.
Jamais elle ne s’endormait sans songer au pâle visage de Raoul Karnac; jamais elle ne s’éveillait sans ouvrir sa fenêtre pour voir si l’air était doux et s’il allait pouvoir sortir. Elle ne lui avait point parlé encore et cependant il lui semblait qu’elle le connaissait et qu’il lui appartenait un peu.
Elle le rencontrait le matin sur la plage, le soir au jardin public. Quand il passait à côté d’elle, appuyé sur le bras de son fidèle ami, il la regardait toujours, et Julia sentait que ce regard avait pour elle quelque chose que le regard d’aucun autre homme n’avait jamais eu. Elle pâlissait alors et baissait les yeux; son cœur battait plus vite et c’était la joie qui le faisait tressaillir. Si Raoul Karnac tardait à venir, l’impatience la gagnait: elle avait peur.
Julia ne riait plus. Son amie, uniquement occupée des succès que remportait sa beauté, ne s’apercevait point que la jeune fille perdait sa gaieté, et Julia qui ne savait trop elle-même ce qui se passait dans son âme, était heureuse de ne pas se voir observée.
Un soir il y avait concert. Les artistes de Nice se faisaient entendre et toute la société s’était donné rendez-vous dans la grande salle de Menton. La comtesse y vint aussi avec Julia, qui portait pour toute parure une robe blanche et quelques feuilles de lierre dans les cheveux. Elle était charmante ainsi. Au moment où elle entrait dans la salle, un de ses plus fervents admirateurs s’écria:
— Voyez donc, elle est fraîche comme une rose!
— Oui, répondit son voisin, c’est la rose de notre vallée.
Et ce mot circulant autour d’eux, on ne l’appela plus depuis ce jour que: la rose de Menton.
Lorsqu’elle se fut assise, le premier regard de Julia fit à la hâte le tour de la salle. Elle cherchait évidemment quelqu’un. Son sourcil se fronça un peu en voyant qu’elle regardait en vain et un soupir involontaire s’échappa de sa poitrine.
A cet instant, Frédéric Dacier apparut à l’entrée de la salle, en uniforme, et, à côté de lui, Raoul Karnac, vêtu avec la plus exquise élégance d’un irréprochable costume de salon. C’était la première fois que Julia le voyait ainsi. Il lui sembla qu’il n’avait jamais été si beau. Le matin, à la promenade, c’était le malade; là, c’était l’homme du monde, type parfait de la distinction.
Elle ne s’aperçut que trop bien que toutes les femmes le regardaient.]
Il s’assit comme toujours à l’écart et parut uniquement occupé du concert.
La soirée musicale terminée, beaucoup d’étrangers restèrent au salon pour causer.
Mme de Nerly fut de ce nombre.
Elle se trouva un instant seule avec Julia. A ce moment Raoul Karnac, après avoir dit quelques mots au capitaine, se leva et traversa lentement la salle.
— Pardon, madame, dit-il en s’inclinant devant la comtesse, si je fais moi-même une démarche qui ne doit pas être différée plus longtemps. Nous sommes trop voisins pour ne pas nous connaître et l’un de mes bons amis, Paul Rivière, devait, ce soir même, solliciter l’honneur de me présenter à vous. Il n’est pas venu. M’autorisez-vous à me présenter moi-même? ajouta-t-il avec un léger sourire.
— Considérons la présentation comme toute faite, M. Karnac, et asseyez-vous, répondit gracieusement Mme de Nerly. Il y a longtemps que je vous connais, et je vous ai trouvé un peu sauvage de n’être pas venu chez moi plus tôt.
— Sauvage, non madame, mais je suis malade et c’est là mon excuse.
Et restant toujours debout, il semblait attendre qu’on le présentât à Julia qui n’osait lever les yeux.
Il y eut un moment de silence.
Mme de Nerly s’aperçut de l’embarras dans lequel elle mettait la jeune fille.
— M. Karnac, dit-elle, voici mon amie, Mlle Julie de Seefried.
Il s’inclina profondément et Julia lui rendit son salut en accompagnant d’un regard timide le gracieux mouvement de sa jolie tête.
Elle avait si souvent désiré lui parler, et maintenant qu’il était là, elle ne savait rien lui dire!
S’apercevant de son trouble naïf, Raoul Karnac continua la conversation avec la comtesse, et Mme de Nerly fut bientôt sous le charme de son esprit, dont les nuances fines et variées n’échappaient point à la femme du monde.
Julia semblait passer inaperçue.
De temps à autre seulement, M. Karnac jetait un regard sur la jeune fille, et ce regard disait bien des choses que ses paroles ne disaient pas.
Mme de Nerly se leva la première.
— M. Karnac, dit-elle, vous êtes malade et vous paraissez l’oublier. Permettez-moi de vous le rappeler. Je ne me pardonnerais pas la bonne causerie que je viens d’avoir avec vous, si je vous voyais souffrant demain. Allez vous reposer. Les malades sont comme les enfants; on a le droit de les gronder quand ils ne sont pas sages, n’est-ce pas?
— Vous avez mille fois raison, madame. Bonsoir.
— Venez me voir chez moi quand vous voudrez, ajouta-t-elle; il y a de l’ombre dans mon jardin et vous y serez toujours le bienvenu.
— Merci, madame.
Et saluant les deux dames, il se retira.
Le lendemain, il se présenta à la villa Margherita. La comtesse était encore à sa toilette.
En entrant au salon, il vit Julia à demi couchée sur un divan. Elle était si absorbée par la lecture qu’elle n’entendit même pas annoncer M. Karnac. Il fit quelques pas vers elle. Julia tourna la tête, l’aperçut et rougit un peu. Mais, se levant aussitôt avec cette aisance modeste qui donne tant de grâce à la femme du monde:
— Pardon, monsieur, dit-elle simplement, j’étais occupée, ne m’en veuillez pas. Ayez la bonté de vous asseoir, Mme de Nerly sera ici dans un instant.
Raoul obéit.
— Vous lisiez, mademoiselle, et je suis importun sans doute. C’est à moi de vous faire des excuses.
— Non, dit-elle sans détour, je suis heureuse de vous voir.
— Est-il permis de vous demander quel livre avait le don de vous intéresser à ce point?
— Ponsard, répondit-elle.
— Un livre français, fit Raoul en souriant, et un poëte! Vous aimez donc notre littérature?
— Beaucoup.
M. Karnac avait pris le livre en main. l’ouvrit à l’endroit où se trouvait la marque, et vit au haut de la page le titre: Charlotte Corday.
— Est-ce le hasard ou la prédilection qui vous a fait choisir cette pièce?
— La prédilection. J’aime Charlotte Corday.
— La tragédie ou le personnage?
— L’une et l’autre.
— Ainsi, dit Raoul en souriant, vous êtes un peu révolutionnaire?
Julia ne répondit même pas à sa question.
— J’aime la tragédie, dit-elle, parce qu’elle est belle, et j’aime Charlotte Corday parce qu’elle est grande.
— Vous avez raison. Ponsard a admirablement saisi son caractère; à côté de l’héroïne, il a su laisser la femme, la femme douce, bonne, aimante. C’est pour cela surtout que vous aimez Charlotte, n’est-ce pas?
— Je l’aime, parce qu’elle est simple et vraie.
M. Karnac regardait Julia avec étonnement. En ce moment la comtesse de Nerly entrait. Elle tendit la main au jeune homme avec son geste de reine.