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Aman-Jean
Velazquez

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318550
Table des matières
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE LES RACINES
DEUXIÈME PARTIE LA VIE ET LES ŒUVRES
CHAPITRE PREMIER LA VIE
CHAPITRE II LES PORTRAITS D’APPARAT
CHAPITRE III LES ANIMAUX ET LES BOUFFONS
CHAPITRE IV LES COMPOSITIONS
CHAPITRE V TABLEAUX RELIGIEUX ET MYTHOLOGIQUES

VELAZQUEZ
Table des matières
INTRODUCTION
Table des matières
S’il n’est le plus grand artiste, il est peut-être le plus grand peintre. Il est même si prodigieusement peintre qu’il peut n’être que cela, et que cela, poussé au degré qu’il atteint, suffira pour que son œuvre reste parmi les plus hautaines productions d’art. Hors de tout sujet, de tout arrangement de composition ou de lignes, la peinture, de par sa qualité propre, individuelle selon chaque peintre, peut si bien subsister par elle-même, qu’il a pu faire de la beauté avec des monstres: il a peint des bouffons, des fous, des difformes; sur le même tableau, une crétine hydrocéphale est à côté de la petite infante dont les cheveux sont de la couleur du sable des grèves avant que la vague ne l’ait mouillé; il a peint des philosophes à faces de ruffians, des buveurs à têtes de gueux. L’École espagnole est terre à terre, les peintres de ce pays ne font que ce qu’ils voient, leur imagination est simple. Velazquez a fait un dieu Mars qui n’est que l’académie d’un modèle, moins noble, tout dieu qu’il l’a voulu, que n’est le chien assis près des jambes de l’infant Carlos.
On a de lui des Bodegones, natures mortes dans des intérieurs de cuisines, et aussi des scènes populaires dans des faubourgs de Séville, sortes de beuveries picaresques, cabarets à la Van Ostade, sans toutefois l’irrémédiable bassesse du Flamand. Les choses les plus ordinaires n’ont de vulgarité que selon le peintre. Les maîtres ennoblissent: un arbre, un fusil, un cheval, ont chez Velazquez toute leur noblesse, j’allais dire leur grandesse, car toute chose a sa noblesse chez lui, comme toute chose d’ailleurs est noble en Espagne.
Il a peint les fous des rois comme il a peint leurs chiens, comme il les a peints eux-mêmes, avec la même vérité, sans plus d’émotion en peignant le roi que le bouffon ou le chien. Avant tout il est peintre; tout lui est modèle: infante et ses ménines, princesse ou fileuse. Le sort qui lui est favorable veut qu’il n’ait sous ses yeux que des spécimens affinés de la race. Il en ressent l’élégance et sait la rendre, car de lui-même il va vers des forgerons ou des mendiants que la postérité baptisera philosophes; mais il est si beau peintre qu’il les voudra de la même matière que le roi ou son ministre: sous son pinceau, des difformes vont devenir les frères des beaux soldats de Bréda.
Cela est d’un art prodigieux dont le style n’est dû qu’au don de peindre, à la qualité du métier; non du métier appris, mais de cette formule qu’un maître trouve lui-même quand il est arrivé à ce degré où le besoin d’exprimer est bien en rapport avec ce qu’il voit. Quand la pensée et la main sont d’accord, la maîtrise est atteinte. La beauté est faite ici de la matière, de la substance même de la peinture, de tout ce qu’il y entre d’expérience sans adresses inutiles. Il touche le degré rare où le peintre n’est qu’un peintre. L’art naît du métier. Le bel artisan va transfigurer l’ingrate matière, la rendre savoureuse et parlante. Il n’est pas certain qu’il ait été un artiste au sens scolaire et selon des lois apprises, il n’est pas utile qu’il ait été cela, ou s’il le fut, ce ne fut que ce moment de la vie que traversent les forts, ceux qui à leur heure savent secouer le bagage canonique des écoles, n’en gardent que le rudiment utile, y ajoutant la saveur de leur nature puissante. Son art, sans intellectualité voulue ou apparente, va naître de ses seuls pinceaux; il est le magicien dégagé, aux œuvres simples, d’apparence facile, impossibles à d’autres, partant uniques.
Que pour représenter des monarques, de plus courtisans cherchent des attitudes, des trônes, des couronnes posées sur des coussins. On ne verra pas sur ses tableaux des génies ailés levant de lourds rideaux en soufflant dans des trompettes qui claironnent la gloire du règne; il n’y aura pas aux pieds du souverain les cornes d’où s’échappent en abondance les fruits que donne la terre du royaume. Il n’a besoin de si pompeux appareil. La majesté est de par son peintre plus majestueuse sans ses attributs, sans globe ni main de justice, sans même les griffons redoutables qui tiennent les rébus impérieux des armes parlantes. Il n’a que faire d’une noblesse facile et convenue. Il a dû peindre ses modèles ainsi qu’il est lui-même, en être de belle race, qui, dans ses heureux dons, trouve la sûreté d’où nait l’œuvre, sans douleur apparente ni grands tâtonnements, ainsi qu’il convenait avec des modèles, ne daignant poser qu’à leurs heures.
On devait le mépriser tout en l’estimant. La surprise de ce qu’il réussissait si bien, la faveur du roi indiquant l’admiration, devait être sauvegarde aux critiques niaises, mais devait d’autant plus amener cette considération condescendante et courtoise du grand seigneur qui souvent ne comprend pas, pour l’homme de métier dont le travail plaît et surprend. L’urbanité du temps voulait cette façon d’être; l’humanité a peu varié depuis. Ce n’est que seul, au tréfond de lui-même, dans le magnifique isolement de sa supériorité qu’il devait avoir conscience de l’artiste qu’il était, très loin et très au-dessus des préséances ou des intrigues, faisant partie de la cour sans être le courtisan parasite qui ne donne rien en échange des faveurs du prince. A ses heures, il est un cavalier heureux et de belle prestance. La critique, chez nous si sottement développée, est sans doute chez lui nulle ou pas gênante; il est de la cour et il croit à la cour; il a des appointements. Il n’est peintre que campé devant un tableau, le pouce de la main gauche traversant la palette; il est même de tous les maîtres le seul que par l’imagination on puisse voir au travail ayant une épée au côté. Il sait comment se cabrent les chevaux dressés de façon savante, qui font des grâces de cirque, leur épaisse crinière lourde et tressée en grosses nattes terminées de rubans roses. On est écuyer soi-même quand sur ses tableaux on fait si bien chevaucher ses modèles. Il faut avoir été de la familiarité des grands pour savoir si bien l’attitude des reines, et comment les infantes tiennent une rose à la main.
Il y a d’autres maîtres, producteurs d’autres émotions; mais lui, il est le peintre, celui qui va donner la vie et la réalité supérieure aux beaux êtres qui posaient devant lui dans de beaux atours;–tout comme au siècle qui va suivre, Chardin fera poser de beaux fruits pour faire ses tableaux dont la saveur est également due à la perfection de la peinture.
PREMIÈRE PARTIE
LES RACINES
Table des matières
L’Espagne victorieuse des Maures.–Les jardins d’Espagne.– L’art arabe.–Le génie de l’Espagne.–La chevalerie.– Ignace de Loyola et sainte Thérèse d’Avila.–Le style jésuite.–L’Escurial.–Le peuple d’Espagne.
Sous Velazquez, c’est-à-dire sous Philippe IV, l’Espagne possède encore Naples et Milan, puis la Sardaigne, la Sicile, les Flandres; une partie énorme de la côte d’Afrique; des royaumes en Asie avec tout le rivage de l’Océan des Indes. Du Texas et au delà de l’Équateur, jusqu’au Paraguay et l’Argentine, toute l’Amérique latine parle sa langue, sauf le Brésil qui cependant est soumis et lui appartient. Elle a des îles innombrables depuis Madère à sa porte jusqu’aux Philippines dans la mer d’Asie. Elle a déjà perdu la Hollande, le Roussillon, le Portugal; elle est à la veille de perdre la Flandre, le Brabant, la Franche-Comté. la tempête a depuis un certain temps fait s’entrechoquer les galères de son Armada, Condé vient de détruire son armée: l’Espagne s’use.
Les unes après les autres, ses possessions vont s’égrener comme un rosaire dont le fil est brisé; elles retrouveront leur liberté ou d’anciens maîtres. Le rosaire aura été long à semer ses grains, puisque nous venons d’être témoins de la perte de son archipel des Philippines dans la Mer Jaune, et de sa belle Cuba dans l’eau chaude des Antilles. Il lui reste Porto-Rico, Saint-Domingue, miettes de l’immense empire, et à ses pieds les Présides d’Afrique, domination définitive sur les mauresques vaincus. Comme un témoignage de puissance passée, il lui reste aussi de savoir que l’espagnol est avec l’anglais la langue la plus parlée sur terre.
Le grand service historique que l’on doit à l’Espagne est d’avoir pu chasser les Maures de cette partie de l’Europe Occidentale à l’heure où les Turcs, qui à leur tour égrènent leur empire, envahissaient la partie opposée: Grenade perdue, Constantinople prise. Maintenant, au spectacle qu’on en a, et où il semble qu’elle soit sur le chemin d’une grandeur nouvelle, retrouvant un sursaut d’ardeur à la poursuite du vieil ennemi, de nouveau elle passe l’eau; l’Espagne s’implante sur la côte infidèle. Si de ses possessions perdues, il ne reste que sa langue parlée aux bords d’un autre océan, il lui est encore présent le vieux devoir de défendre aux mécréants le passage de ce bras de mer. C’est la consigne donnée par les rois catholiques, et qui, transmise, est encore observée. Le rôle historique de l’Espagne est d’être la sentinelle qui, sur une pointe d’Europe, regarde vers la côte d’Afrique.
Quand Velazquez, aidé de Gonzalez, représente Philippe III équestre, le cheval piaffant sur place, et que sous le ventre de la bête on voit se rider en coquilles régulières une Méditerranée tranquille, le roi victorieux est sur la côte de Tanger; c’est une terre vaincue que foule son cheval dont la crinière est éparse, une cocarde rose fixée entre les oreilles, le cavalier portant un chapeau d’alguazil et une écharpe qui, comme la crinière du cheval, flotte au vent de mer. Si le temps permettait aux peintres d’avoir encore l’audace de ces anciennes et charmantes flagorneries des arts de cour, et surtout si les rois ne s’exposaient pas aux misères des objectifs de photographes, c’est également sur la côte africaine que pourrait être représente le roi actuel, équestre et vainqueur sur la terre de Melila, avec de la bienveillance et de la jeunesse dans les yeux, contraste à son menton lourd, à sa lippe ancestrale.
L’œuvre de l’Espagne aura donc été de chasser les Maures de Grenade. Ce fut, si l’on peut dire, sa fonction géographique. Elle eût failli en ne le faisant pas. Notre civilisation, qui, en art, tire parti de toutes choses, aura fait des turqueries de toutes sortes, des giaours et des sultanes; de Zaïre aux Orientales du romantisme, c’est un sérail de mahométanes voilées et charmantes, une panoplie de sabres recourbés et d’Othellos à dents blanches. Outre cela, et en dehors d’un pittoresque entretenu, on ne voit guère ce que l’Europe gagne à ce qu’il y ait encore des Turcs à Constantinople. Les traces que l’Espagne a laissées de ses belles heures valent bien, je pense, ce qui pourrait subsister d’art arabe s’il en avait été moins détruit. Certes, on peut toujours exprimer des regrets sur ce qui n’existe plus, mais n’a-t-on pas satisfait à la civilisation si l’on a rendu par son art l’équivalent de ses destructions? S’il y avait un calife à Cordoue et pas de musée au Prado? Si tout ce pays hispano-mauresque était encore au pouvoir de ces hommes dédaigneux, hermétiques, méprisants pour ces chrétiens qui ne s’habillent pas de voiles blancs, qui ont les pieds serrés au lieu de traîner des babouches, qui boivent du vin et n’avouent qu’une femme?
Si cela était, il y aurait sur notre continent un spectacle de vie biblique et pastorale farouchement conservé par ceux qui le plus au monde ont la haine de ce qui change. Il y aurait chaque année au Salon de peintures beaucoup de petits ânes gris, de femmes voilées à des fontaines ou accroupies sur des marches, marchandes de beaux fruits couverts de mouches, faisant le geste nonchalant qui pour un moment va déplacer les mouches en frôlant les fruits sucrés d’un éventail de feuillages. On verrait un pacha justicier le long d’un mur blanc dans la cour d’une mosquée; sans doute, non loin de là, quelques têtes coupées signifiant que justice vient d’être faite. On verrait Tolède élevant au-dessus des méandres du Tage les silhouettes crénelées de ses minarets blancs, et entre deux créneaux le muezzin chanter le soir, sur la ville assoupie. Tout cela serait d’un grand charme; mais, si dans la balance de ce qui fut voulu, le génie arabe l’avait emporté et si Velazquez n’était pas, le dommage pour l’humanité serait bien plus grand.
Je prie de croire qu’il ne rentre en rien dans mon esthétique l’idée de dénigrer pour exalter plus facilement. Je ne plaide pas. J’essaie de dire pourquoi ma sensibilité est plus grande ici que là, pourquoi je me suis retrouvé dans un pays et comment je me suis senti étranger dans l’autre; pourquoi enfin, je me suis passionné pour cet art espagnol si près de nous, qui nous montre de belles bêtes humaines, tandis que l’absence absolue d’humanité m’éloigne de l’art arabe.
Pourtant, les petits jardins des Alcazars sont curieux. On croirait pour un moment vivre et respirer dans l’atmosphère des miniatures persanes. Velazquez, qui est né à Séville, a vu ces jardins: ce sont des miniatures de jardins faits pour des gens qui ne se promenaient pas. Au ras du sol, de petits bassins bas, sans vasque, et une rigole de marbre pour l’écoulement de l’eau. Jardins de pays de pierres et de soleil rageur, où la terre végétale peu profonde est un luxe étant une volupté pour les fraîches paresses, où les arbres et les fleurs sont un luxe aussi grand. Sous l’implacable lumière, quand on sent qu’en effet il n’y a qu’à attendre l’ombre que l’heure amènera, quand l’air même ne bouge plus, on pense aux grandes ramures projetant de vastes ombres; quand ici ce sont seulement des sortes de cours qui, entre leurs murs, gardent un peu de la fraîcheur des nuits. Cloîtres où au centre poussent immobiles des plantes rares, et où flotte le parfum méditerranéen lourd et chaud de la tubéreuse à odeur de cadavre. Il vient au souvenir que l’on pourrait être dans le jardin du cantique des cantiques, dans la partie réservée aux aromates précieuses, là où certains jours s’entendait la voix du bien aimé, où la sulamite aux seins d’ocre et aux yeux de gazelle aurait demandé au petit bassin la fraîcheur de son eau pour ses pieds brûlants.
Redoutable comme une armée qui passe.
On est loin des Habsbourg d’Espagne.
Si de Séville et de son Alcazar on monte à cet acropole maure qu’est l’Alhambra de Grenade, après avoir erré dans toutes ces chambres, on est subitement frappé de ce que cet art a d’impersonnel et d’anti-humain. Ce sont à l’infini des combinaisons d’ornements qui s’entrelacent, vont, viennent, repassent, formant des arabesques charmantes et ingénieuses. Les caractères de l’écriture ont eux-mêmes une forme et une valeur décorative, des vers ou des sentences soulignent la courbe d’un arc, ou entourent des chapiteaux. Mais ni les lettres ni les mots n’ont de sens! pour nous qui ne comprenons pas, ce ne sont plus que des ornements presque semblables aux autres: ils n’amènent pas ce repos ou ce travail de l’esprit qui suit la maxime peinte sur un cadran solaire, ou quelques mots rencontrés en feuilletant les images d’un livre.
Les fenêtres sont closes des mêmes entrelacs, moucharabiehs au travers desquels les femmes regardaient de leurs yeux d’odalisques bleuir les cimes de la Sierra. Derrière ces découpures se voit un des plus beaux paysages du monde; il y est toujours. Ce qui est à tout jamais disparu, c’est l’influence de ce peuple déchu qui, jadis, avait conquis ce paysage, y était sensible, l’aimait comme on aime sa conquête, quand les petits chevaux rosés, couleur de porcelaine, galopaient au rivage de la mer Maugrabine, comme sur une fresque de Chavannes galopent les chevaux blancs des anciens Grecs aux bords de la mer d’Ionie. Ces hommes fiers, drapés de blanc, animaient ce palais déserté, qui n’est plus maintenant que le squelette d’une demeure qui fut vivante et somptueuse, pleine de beaux tapis aux couleurs sonores, de musiques rauques, de danses calmes. Ces murs réduits à l’état de musée ont enfermé de l’histoire; ils témoignent à leur manière; ils donnent par leur décor l’idée de ce que devaient être toutes les autres productions des artistes arabes. Il y avait, ainsi qu’en tout art qui mérite ce nom, une unité qui voulait que la poignée d’un sabre s’apparentât à l’architecture. Tout était d’accord... Ah, les armes du temps de l’Alhambra! Comment avoir été vaincu avec de si merveilleuses armes? L’épée de Ferdinand était donc plus belle que celle de Boabdil?
Ce paysage, changeant comme la mer, coloré comme le sont les pierres précieuses, la fierté de ces hommes semblables à des bas-reliefs, et la grâce des chevaux et la grâce des femmes, il est défendu à l’art de les reproduire: le prophète ne veut pas. Aussi a-t-on l’effroi de ces vies d’architectes, d’artistes, dont le cerveau avait l’unique obsession de ces ornements qui se répètent, courant à l’infini sous les voûtes et sur les murs, si peu changeants que, variés cependant, ils ne le paraissent pas, et que pour se rendre compte de leur variété il faut faire effort. Et ceux pour qui on a bâti ces maisons ne voulaient pas d’effort. Pour eux, la vie devait couler doucement comme l’eau des petits bassins, régulière et lente. Sous la monotonie de la grande lumière, leurs jours devaient se suivre comme se succédaient les chambres du palais, semblables ou peu différents. Tout ce travail d’abeilles ou de fourmis, des hommes ont pu le faire, inlassablement, sans que leur apparaisse le besoin de l’individualisme, l’affirmation de la personnalité qui brise les formules. Malheur à qui est incapable de révolte, l’esclavage le guette; et pourtant une quiétude est dans la redite éternelle des choses enfin trouvées.
Une fois passée la surprise première de cette féerie musulmane, malgré la lassitude qu’amène le pesant de ces voûtes pourtant faites de détails, malgré tout, cet art est sauvé par des proportions heureuses et des lignes magnifiques. Le fouillis de ce travail a des repos. Dans la cour des Myrthes on ne parle qu’à peine et à voix basse; il semble que des paroles violentes rideraient la fontaine; des sultanes noyées doivent dormir sous cette eau; tout y est paix et silence. De grandes lignes qui sont les courbes des arcades, vont rejoindre les chapiteaux avec tant de grâce et de force que cela est comme l’arrondi d’un beau bras de femme qui ferait un beau geste. Ces lignes des arcatures paraissent un moment vouloir se rejoindre, puis s’arrêtent, juste à la mesure qui convient, rejoignent leurs colonnes, donnant aux arcs la forme du fer à cheval. Cela est une perfection. La mosquée de Cordoue est la répétition infinie de ces mêmes arceaux, comme les murs de l’Alhambra redisent sans cesse les mêmes ornements.
L’art arabe se cache. Il est sans révélation extérieure. On ne peut, à l’aspect de ces hauts murs rougeâtres, supposer ce qu’ils renferment: édifices sans visage dont la somptuosité ne sera que pour qui passe le seuil et pénètre dans la pénombre fraîche des salles où les ors des voûtes chantent doucement tant que le jour dure. Ses trésors sont cachés comme dans la caverne des contes. C’est un art sémite qui ne révèle pas au dehors ses trésors enfouis. Le passant n’a pas à s’arrêter: pour lui, pas de statues à regarder ni d’inscriptions à lire; et quand on entre, une fois rassasié de cet enchantement, on n’emportera pas la révélation émue et mystérieuse de l’art à représentation humaine.
Je veux parler de la commotion qui brusquement se dégage d’une œuvre que cependant on croyait bien connaître, et qui, un jour apparaît telle qu’on ne l’avait jamais vue: nouvelle, plus heureuse, transfigurée, provoquant cette sorte d’épanouissement de soi-même qui signifie que l’on vient de mieux voir et de mieux comprendre. On sent qu’on monte dans la compréhension de ce qui est beau. L’œuvre, pourtant connue, se révèle, vous fouille au plus profond, en même temps se donne tout entière. Alors il y a communion entre celui qui voit et la chose regardée. Mais cette révélation du mystère enfermé en un travail d’homme ne peut venir que des arts qui reproduisent les formes humaines. Là, tout se retrouve. Une œuvre définitive qui a en elle sa part d’éternité, est comme la petite cassette des mythologies: tout y est selon notre faculté de découvrir. La beauté qui semble fixée est changeante selon nous-même; elle obéira au gré de nos variations comme la voile gonflée de la fortune obéit aux caprices du vent. Quelquefois la chose charmante et connue ne répondra pas, semblera grise et terne, boudeuse; tantôt elle nous haussera à sa mesure, elle résonnera de toute la tension de notre sensibilité. Mais cela ne se produit que dans l’art supérieur où, inconsciemment représenté, on se retrouve. Où prendre sa rêverie si ce n’est à ceux qui continuent leur rêve en l’immobilité de leur effigie, aux visages profonds ou singuliers entrevus sur une fresque ou dans un tableau? L’art sans humanité ignore le geste harmonieux et juste, la couleur sobre, le beau dessin souple et fort, dont le trait éloquent exprime le galbe des formes divines. Qui donc fera Aphrodite sur l’écume des vagues? Imagine-t-on une littérature qui ne reproduirait pas les passions humaines? L’art qui s’y refuse est de lui-même un art qui veut mourir. Traduire géométriquement des observances religieuses est chose trop lointaine; ce n’est plus que curiosité d’archéologue. Les Arabes ne faisaient pas les mêmes oraisons que le Greco et Velazquez. Sans doute est-ce là le secret des différences.
La terre fait les hommes comme elle fait les autres fruits. Le sol d’Espagne a rejeté le fruit arabe, il faut maintenant qu’il produise le sien. Depuis le départ des Maures il va peu à peu se créer une atmosphère essentiellement espagnole, sans emprunt d’aucune sorte. Le génie particulier au pays va lentement se former; il se dégagera du creuset mystérieux où entre un composé de tout ce qui doit faire le caractère d’une nation. Le surchauffement qui fait le civilisé va faire le peintre, ainsi que dans un coin de serre une plante plus belle aura profité de plus de lumière. L’Espagne n’est pas, comme d’autres parties d’Europe, une terre qui a pu profiter de ce que les voyageurs laissaient de leur passage. Ce n’est pas un chemin. Encore maintenant l’Espagne ne mène nulle part; pour aller vers ses anciennes possessions, il faut s’embarquer à d’autres ports que les siens. Quand on passe les Pyrénées, c’est pour elle seule. Par son isolement géographique elle devait se créer une originalité, être vraiment elle-même, la grande, la rude, la fière Espagne. La plante qu’elle va produire sera tout cela; et si ce pays, en tout mesuré, doit avoir quelques peintres de la plus haute qualité, il en aura peu.

Il ne connaîtra pas la richesse des Écoles nombreuses comme la péninsule voisine, l’Italienne, baignée de la même mer, et à qui il fera connaître partiellement la servitude, quand les armes d’Aragon seront sculptées aux angles des édifices de Naples, qu’il aura un vice-roi à Palerme, un autre à Milan. Qu’importe que le courage soit accompagné de fanatisme, de férocité même, ou de cet impérieux besoin de vengeance qui est une forme de la dignité jamais satisfaite, et qui semble particulier aux époques fécondes et créatrices d’art! Les passions ont leur rayonnement. Les fanatiques et les sectaires agissent et fécondent. Rien ne se ferait sans Médicis ou Borgia. Ce qui importe, c’est que les triomphants soient des bâtisseurs et que la postérité enregistre de belles œuvres. Bonaparte qui commence en Italie sa vie de condottiere, la termine en Espagne; là il est chez lui, il pénètre en vainqueur jeune et heureux, ici il est battu. La différence des deux pays est là tout entière; l’Italie sourie à tout venant, l’Espagne n’a que le sourire fané des portraits de ses Infantes.
Sa terre est sans tendresse. L’immense plateau des Castilles roussâtres paraît peu peuplé, les villages sont rares, éloignés. On voit labourer le sol avec la charrue primitive des Chartreux du temps de saint Bruno. On passe des torrents à demi secs. On roule longtemps dans des pays de pierrailles, dont les buttes supportent des ruines, squelettes des castilles qui couronnaient les hauteurs. Aux stations, des ânes, la tête basse, portent d’énormes besaces; leurs jambes fines et droites supportent le fardeau comme deux petites colonnes accouplées; leurs oreilles horizontales semblent de velours gris. Les paysans sont vêtus de blanc et de noir. On a l’impression qu’on frôle une austérité. A peine au delà des monts, passé la grâce des provinces de France, on est devant ce pays comme devant un livre qu’on sait être d’une lecture grave et dont la reliure est simple, sans surcharge de dorures, mais de cuir fauve, de la couleur de ce sol lui-même.
Il y a dans la tenue des gens une sorte de guindé qui est de la noblesse naturelle. Il n’y a pas le laisser-aller séduisant, qui tout de suite vous gagne et fait qu’en Italie on est acclimaté. C’est le pays qui sait le mieux les distances. En Toscane, autour de Florence, les roses qui dépassent les murs des villas accompagnent le voyageur qu’elles semblent attendre et suivre; elles rendent le chemin charmant en faisant oublier qu’il est poudreux. Ici, la nature est parfois rébarbative, ne se livre pas tout de suite et veut être comprise avant de dire ses séductions; c’est une conquête qu’il faut se donner la peine de faire. L’Italie, au contraire, vient au-devant de vous, fait des signes, accorde ses mandolines et frotte de résine l’archet de ses violons. L’Espagne attend qu’on vienne, et une fois venu, c’est-à-dire arrivé à la compréhension du génie espagnol, on s’y nourrit par ses peintres d’une substance solide, sans subtilités pour l’esprit comme sans bassesse matérielle; on n’aura ni les délicieux quatrocentistes ni l’enchanteur Watteau; on ira du Greco à Goya, et ce dernier ne se départira jamais lui-même de sa gravité d’Espagnol: il aura de l’amertume visible à travers les ricanements de ses Caprices.

La civilisation a passé au-dessus de pays fortunés, elle a laissé tomber de ses graines qui ont germé. C’est en Italie, terre d’éruption et de tendresse ardente qu’après la nuit byzantine devait venir l’aurore de temps nouveaux et naître saint François, le mendiant d’Assise. C’est de lui qu’est né l’amour des choses et des créatures, des arbres et du ciel. Quand nous trouvons que le cou de la jeune fille est fait pour le collier qui l’enserre, que les fruits sont faits pour l’arbre qui les porte, que l’œuvre divine est sans reproche et que le nuage qui passe est semblable à nos sensations, ces fugitives, qui si elles nous reviennent se sont transformées en la route parcourue, c’est à saint François que nous devons tout cela, le sens de la beauté éparse, et aussi le sentiment de notre misère et de notre impuissance devant elle. C’est de ce que dans une petite ville aujourd’hui morte, il est né jadis un affolé d’amour, qui en était si plein, qu’il a pu en répandre à éclabousser le monde.
Où parler aux poissons et prêcher aux oiseaux, où s’adresser aux colombes en les délivrant des cages de l’oiseleur, où étreindre «mon frère le loup» si ce n’est sur le chemin de Gubbio, sous le ciel de l’âpre et douce Ombrie? Encore maintenant, aux belles heures, entre Foligno et Pérouse, tout crie l’immense amour de l’idéal franciscain. D’ailleurs, quand tout ne chante pas, tout parle en ce pays. Les sources y sont abondantes, l’eau est chaste, des saints dans leur niche veillent sur sa pureté, là où autrefois il y avait des nymphes embusquées aux fontaines. De belles histoires, de jolis mensonges, d’ardentes amours et toute une idolâtrie encore subsistante sont nés entre ce ciel et ce sol, flottants en une brume de poésie que les hommes respirent. Les beaux corps nus des Sébastiens martyrs disent l’offense qu’il y a à percer de flèches tant de grâce et de jeunesse. Parfois on exhume un marbre qui fut un dieu jadis, beau encore de ses mutilations mêmes, évocateur du temps de Diane et des cultes lointains. Partout se retrouve ce dont est composé la saveur passionnément mystique des Fioretti de saint François. De ville en ville on est suivi par un charme très grand mélangé de rudesse parfois sauvage; au parfum des cloîtres à l’abandon s’ajoutent l’odeur monastique des grands couloirs aux murs peints, et la richesse d’art des églises emplies de chefs-d’œuvre, et la douceur des vierges en robes bleues, le front bombé, le geste craintif devant l’ange annonciateur.
De tous temps des dieux ont habité cette vieille terre; et là où les dieux demeurent c’est que la terre est propice à leur divinité. L’encens qui leur est dû vient du sol. C’est avec de la glèbe d’Etrurie que les potiers antiques ont tourné les vases rouges où sur les panses païennes on a tracé les histoires des divinités premières; c’est de cette même terre recouverte d’émail que plus tard seront faites les madones des della Robia.
Un vent qui venait de Grèce a passé sur l’Italie; le vent qui a passé sur l’Espagne venait des pays maures et de Chaldée, parfumé de dictame, chargé de l’odeur des gazelles, des herbes séchées, des caravanes et des campements où autour des tentes erraient les filles de Sulem. Ce sont elles, les ardentes qui, maintenant, portent le châle noir dont les effilés rebondissent sur les talons de bois, quand leurs pas résonnent sur les pavés pointus des rues de Tolède; maugrabines casquées de cheveux noirs dont les torsades ont des lueurs bleues ainsi que les raisins au moment d’être cueillis. L’ethnographie révèle leur sang biblique, et quand elles sont maintenant agenouillées sur les dalles des églises, devant l’or des retables ou derrière les grilles ouvragées qui enferment l’ombre des chapelles, elles ne révèlent leur présence que par les battements de l’inlassable éventail.
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