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Alphonse de Lamartine
Geneviève
Histoire d'une servante

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326869
Table des matières
PREFACE.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
— VII —
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.
XXXIII.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
XLI.
XLII.
XLIII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XLVIII.
XLIX.
L.
LI.
LII.
LIII.
LIV.
LV.
LVI.
LVII.
LVIII.
LIX.
LX.
LXI.
LXII.
LXIII.
LXIV.
LXV.
LXVI.
LXVII.
LXVIII.
LXIX.
LXX.
LXXI.
LXXII.
LXXIII.
LXXIV.
LXXV.
LXXVI.
LXXVI.
LXXVIII.
LXXIX.
LXXX.
LXXXI.
LXXXII.
LXXXIII.
LXXXIV.
LXXXV.
LXXXVI.
LXXXVII.
LXXXVIII.
LXXXIX.
CX.
XCI.
XCII.
XCIII.
XCIV.
XCV.
XCVI.
XCVII.
XCVIII.
XCIX.
C.
CI.
CII.
CIII.
CIV.
CV.
CVI.
CVII.
CVIII.
CIX.
CX.
CXI.
CXII.
CXIII.
CXIV.
CXV.
CXVI.
CXVII.
CXVIII.
CXIX.
CXX.
CXXI.
CXXII.
CXXIII.
CXXIV.
CXXV.
CXXVI.
CXXVII.
CXXVIII.
CXXIX.
CXXX.
CXXXI.
ÉPILOGUE.
CXXXII.
CXXXIII.
CXXXIV.
CXXXV.
CXXXVI.
CXXXVII.
CXXXVIII.
CXXXIX.
CXL.
CXLI.
CXLII.
CXLIII.
CXLIV.
CXLV.
CXLVI.
CXLVII.
CXLVIII.
CXLIX.
CL.
CLI.
CLII.
CLIII.
CLIV.
CLV.
CLVI.
CLVII.
CLVIII.
CLIX.
CLX.
CLXI.
CLXII.
CLXIII.
CLXIV.
CLXV.
CLXVI.
CLXVII.
CLXVIII.
CLXIX.
CLXX.
CLXXI.
CLXXII.
CLXXIII.
PREFACE.
Table des matières
I.
Table des matières
Avant d’ouvrir par l’histoire de Geneviève cette série de récits et de dialogues à l’usage du peuple des villes et des campagnes, nous devons dire dans quel esprit ils ont été conçus, à quelle occasion ils ont été composés, et pourquoi nous dédions ce premier récit à Mlle Reine Garde, couturière et servante à Aix en Provence. Le voici.
II.
Table des matières
J’étais allé passer une partie de l’été de 1846 dans cette Smyrne de la France qu’on appelle Marseille, ville digne par son activité commerciale de servir d’échelle principale à la navigation marchande et de rendez-vous aux caravanes de feu de l’Occident, nos chemins de fer; ville digne par son goût attique pour toutes les cultures de l’esprit de s’honorer, comme la Smyrne d’Asie, des souvenirs des grands poëtes. J’étais logé hors de la ville, trop bruyante pour des malades, dans une de ces villas, autrefois bastides, sorties de terre dans toute la circonférence de son sol pour donner, avec le loisir du dimanche, la vue de ses voiles et les brises de sa mer à cette population avide de plaisirs naturels, et qui boit la poésie de son beau climat par tous les sens.
Le jardin de la petite villa que j’habitais ouvrait par une petite porte sur la grève sablonneuse de la mer, à l’extrémité d’une longue avenue de platanes, derrière la montagne de Notre-Dame-de-la-Garde, et tout prés de la petite rivière voilée de lentisques qui sert de ceinture au beau parc et à la villa toscane ou génoise de la famille Borelli. On éntendait de nos fenêtres les moindres mouvements de la vague sur les bords de son lit et sur son oreiller de sable, et quand on ouvrait la porte du jardin, on voyait les franges d’écume s’avancer presque jusqu’au mur, et se retirer alternativement comme pour tenter et pour tromper dans un jeu éternel la main qui aurait voulu se tremper dans l’onde. Je passais des heures et des heures assis sur une grosse pierre, sous un figuier, à côté de cette porte, à contempler cette lumière et ce mouvement qu’on appelle la mer. De temps en temps, une voile de pêcheur, ou la fumée rabattue comme un panache sur la cheminée d’un bateau à vapeur, glissait sur la corde de l’arc que formait le golfe, et interrompait la monotonie de l’horizon.
III.
Table des matières
Les jours ouvriers, cette grève était à peu près déserte; mais les dimanches, elle s’animait de groupes de marins, de portefaix riches et oisifs, et de familles des négociants de la ville qui venaient se baigner ou s’asseoir entre l’ombre du rivage et le flot. Un murmure d’hommes, de femmes et d’enfants, heureux du soleil du repos, se mêlait aux babillages des vagues légères et minces comme des lames d’acier poli sur le sable. De nombreux petits bateaux doublaient à la voile ou à la rame la pointe du cap de Notre-Dame-de-la-Garde, ombragée de pins maritimes. Ils traversaient le golfe en rasant la terre pour aller aborder sur la côte opposée. On entendait les palpitations de la voile, la cadence des huit rames, les conversations, les chants, les rires des belles bouquetières ou de ces marchandes d’oranges de Marseille, filles de Phocée, amoureuses des golfes, et qui aiment à jouer avec les écumes de leur élément natal.
IV.
Table des matières
A l’exception de la famille patriarcale des Rostand, ces grands armateurs qui unissent Smyrne, Athènes, la Syrie, l’Egypte a la France par leurs entreprises, et à qui j’avais dû tous les agréments de mon premier voyage en Orient; à l’exception de M. Miége, agent général de toute notre diplomatie maritime sur la Méditerranée à l’exception de Joseph Autran, ce poëte oriental qui ne veut pas quitter son horizon parce qu’il préfère son soleil à la gloire, je connaissais peu de monde à Marseille. Je ne cherchais pas à connaître, je cherchais l’isolement pour le loisir et le loisir pour l’étude; j’écrivais l’histoire d’une révolution sans me douter qu’une autre révolution regardait déjà par-dessus mon épaule pour m’arracher les pages à peine terminées, et pour me remettre un autre drame de la France, non sous la plume, mais dans la main.
V.
Table des matières
Mais Marseille est hospitalière comme sa mer, son port et son climat. Les belles natures ouvrent les cœurs. Là où sourit le ciel, l’homme est tenté de sourire aussi. A peine étais-je installé dans ce faubourg, que les hommes lettrés, les hommes politiques, les négociants à grandes vues, les jeunes gens qui avaient un écho de mes anciennes poésies dans l’oreille, les ouvriers même, dont un grand nombre lit, écrit, étudie, chante, versifie et travaille à la fois des mains, affluèrent dans ma retraite, mais avec cette réserve délicate qui est la pudeur et la grâce de l’hospitalité. J’avais les plaisirs sans les gènes de cet empressement et de cet accueil; mes matinées à l’étude, mes journées à la solitude et à la mer, mes soirées à un petit nombre d’amis inconnus, venus de la ville pour s’entretenir de voyages, de littérature ou de commerce.
VI.
Table des matières
Ces questions de commerce, Marseille ne les rétrécit pas en questions de petit trafic, de mesquine épargne, et de parcimonie de capital; Marseille les voit en grand comme une dilatation et une expansion du travail français, et des matières premières de ce travail importées et exportées de l’Europe à l’Asie. Le commerce, pour les Marseillais, est une diplomatie lucrative, locale et nationale à la fois. Il y a du patriotisme dans leurs entreprises, de l’honneur sur leurs pavillons. de la politique dans leurs cargaisons. Leur commerce est une bataille éternelle qu’ils livrent à leurs risques et périls sur les flots, pour disputer l’Afrique et l’Asie aux rivaux de la France, et étendre la patrie et le nom français sur les continents opposés de la Méditerranée.
— VII —
Table des matières
Une rencontre inattendue donnait en ce moment une fermentation morale de plus à ces entretiens sur le commerce à Marseille. Un grand économiste, dont le nom venait de surgir nouvellement en France, et qui promettait ce qu’il tient aujourd’hui, bon sens, courage et conscience, M. Frédéric Bastiat, était à Marseille. II y avait été appelé pour y traiter, dans des réunions publiques, la question du libre échange, cette révolution du commerce, cette liberté des dix doigts de la main contre l’arbitraire du travail. M. Bastiat, que je connaissais de nom et d’oeuvre, vint me voir. Il m’engagea à assister à ces réunions. Je connaissais ces questions. Je partageais en grande partie ses opinions sur le libre échange; je ne différais que sur l’application plus ou moins rapide et plus ou moins révolutionnaire de ses théories. Je les voulais lentes, graduées et transformatrices, pour donner au travail protégé lui-même le temps de se transformer sans périr. J’assistai à de magnifiques séances où M. Bastiat, M. Reybaud, les députés, les académiciens, les grands négociants de Marseille, luttèrent de bon sens et d’éloquence. Je fus amené à y prendre la parole. On me traita en hôte du pays; Marseille me nationalisa par son accueil. Cette belle ville devint une patrie de reconnaissance pour moi, comme elle était déjà une patrie de mes yeux. Ces séances accomplies, je repris ma solitude et mon travail dans mon faubourg
VIII.
Table des matières
Un dimanche, au retour d’une longue course en mer avec Mme de Lamartine, on nous dit qu’une femme, d’un extérieur modeste et embarrassé, était arrivée par la diligence d’Aix à Marseille, et qu’elle nous attendait depuis quatre ou cinq heures dans une petite serre d’orangers qui faisait suite au salon de la villa sur le jardin. Je laissai Mme de Lamartine entrer dans la maison, et j’entrai dans l’orangerie pour recevoir cette pauvre étrangère. Je ne connaissais personne à Aix, et j’ignorais complétement le motif qui pouvait avoir amené cette voyageuse d’une patience si obstinée à nous attendre toute une demi-journée.
En entrant sous l’orangerie, je vis une femme, jeune encore, d’environ trente-six ou quarante ans. Elle était vêtue en journalière de peu d’aisance ou de peu de luxe; une robe d’indienne rayée, déteinte et fanée; un fichu de coton blanc sur le cou; ses cheveux noirs proprement lissés, mais un peu poudrés, comme ses souliers, de la poussière de la route en été. Ses traits étaient beaux, gracieux, de cette molle et suave configuration asiatique qui exclut toute tension des muscles du visage, qui n’exprime que candeur et qui n’inspire qu’attrait; de grands yeux d’un bleu noirâtre, une bouche un peu affaissée aux coins par la langueur; un front pur de tout pli comme celui d’un enfant; les joues pleines vers le menton et se joignant par des ondulations toutes féminines à un cou large et un peu renflé au milieu comme le cou des statues grecques; un regard de clair de lune réfléchi dans une vague plutôt que du soleil de son pays, une expression de timidité mêlée de confiance dans l’indulgence d’autrui, émanant de l’abandon de sa propre nature. En tout l’image de la bonté qui la porte dans son attitude comme dans son cœur, et qui espère la trouver dans les autres. On voyait que cette femme, encore agréable, avait dû être très-attrayante dans sa jeunesse. Elle avait encore ce que le peuple, qui définit tout sans phrase, appelle le grain de beauté, ce prestige, ce rayon, cette étoile, cet aimant, ce je ne sais quoi qui fait qu’on attire, qu’on charme et qu’on retient. Son embarras et sa rougeur devant moi me donnèrent le temps de la bien regarder et de me sentir moi-même à l’aise, en paix et en bien-être avec cette inconnue. Je la priai de s’asseoir sur une des caisses d’orangers recouvertes d’une natte d’Egypte, et pour l’y encourager, je m’assis moi-même sur une caisse en face. Elle rougissait de plus en plus, elle balbutiait, elle passait sa belle main potelée et un peu massive sur ses yeux. Elle ne savait évidemment quelle attitude prendre ni par où commencer. Je la rassurai, et je l’aidai par quelques questions pour lui ouvrir la voie de l’entretien qu’elle paraissait à la fois désirer et craindre.
IX.
Table des matières
— Madame... lui dis-je. — Elle rougit davantage encore.
— Je ne suis pas mariée, Monsieur, me dit-elle; je suis fille.
— Eh bien, Mademoiselle, voulez-vous me dire pourquoi vous êtes venue de si loin, et pourquoi vous avez attendu si longtemps notre retour pour m’entretenir? Est-ce que je puis vous être utile à quelque chose? Est-ce que vous avez une lettre à me remettre de la part de quelqu’un de votre pays?
— Oh! mon Dieu non, Monsieur, je n’ai rien à vous demander, et je me serais bien gardée de me procurer une lettre des messieurs de mon pays pour vous, ou de laisser connaître seulement que je venais à Marseille pour vous voir. On m’aurait prise pour une vaniteuse qui voulait se rendre plus grande qu’elle n’est en allant s’approcher des hommes qui font du bruit. Oh! ce n’est pas cela.
— Eh bien alors, que venez-vous me dire?
— Mais rien, Monsieur!
— Comment, rien? Mais rien, cela ne veut pas la peine de perdre deux jours pour venir d’Aix à Marseille, de m’attendre ici jusqu’au coucher du soleil, et de retourner demain d’où vous venez!
— C’est pourtant vrai, Monsieur; vous devez me trouver bien simple. Eh bien, je n’ai rien à vous dire, et je ne voudrais pas pour un trésor que l’on sût à Aix que je suis venue ici!
— Mais enfin, quelque chose vous a poussée à venir; vous n’êtes pas comme ces vagues que vous voyez, qui vont et viennent sans savoir pourquoi. Vous avez une pensée; vous paraissez spirituelle et vive; voyons, cherchez bien, quelle a été votre idée en prenant une place dans la diligence d’Aix, et en vous faisant conduire à ma porte ici?
— Eh bien, Monsieur, dit-elle en passant ses deux mains sur ses joues comme pour en faire disparaître la rougeur et l’embarras, et en rejetant ses belle boucles de cheveux noirs, humides de sueur. derrière ton cou. c’est vrai, j’avais une idée, une idée qui ne me laissait pas dormir pepuis huit jours. Je me suis dit: «Reine! il
» faut te contenter! Tu ne diras rien à personne, tu fermeras ta boutique
» le samedi soir de bonne heure, tu prendras la diligence de
» nuit, tu passeras le dimanche à Marseille, tu iras voir ce monsieur,
» tu repartiras pour Aix le dimanche soir, tu seras le lundi
» matin à ton ouvrage, et tout sera fini; tu te seras contentée une
» fois dans ta vie, sans que les voisins ou voisines se doutent seulement
» que tu es sortie de la rue ou du cours.»
X.
Table des matières
— Mais pourquoi teniez-vous tant à me voir. et comment saviez-vous seulement que j’étais ici?
— Oh! Monsieur, répondit-elle, voilà : Il y a un monsieur à Aix qui est bien bon pour moi, parce que je suis couturière de ses filles et que j’ai été autrefois servante à la campagne dans la maison de sa mère. La famille a toujours conservé de l’amitié et des égards pour moi, parce qu’en Provence les nobles et le pauvre peuple, ça ne se méprise pas, au contraire, les uns en haut, les autres en bas, mais tous de bon cœur sur le même pavé. Donc, ce monsieur et ses demoiselles qui savent mon inclination pour la lecture, et que je n’ai pas les moyens de me procurer des livres et les papiers, me prêtent quelquefois la gazette quand il y a quelque chose qu’ils pensent pouvoir m’intéresser, comme des gravures de modes, des modèles de chapeaux de femmes, des romans bien intéressants ou des vers comme ceux de Reboul, le boulanger de frimes, ou de Jasmin, le coiffeur d’Agen, ou des vôtres, Monsieur; car ils savent que c’est tout mon plaisir de lire des vers, surtout des vers que chantent bien dans l’oreille ou qui pleurent bien dans les yeux!
— Ah! j’y suis, dis-je en souriant; vous êtes poëte comme vos brises qui chantent dans vos oliviers, ou comme vos rosées qui pleurent dans vos figues?
— Non, Monsieur, je suis couturière; une pauvre couturière de la rue***, à Aix, et même je ne rougis pas de vous le dire; je ne me fais pas plus dame que ma mère ne m’a fait; j’ai commencé par être domestique, et j’ai été dix-huit ans servante et bonne d’enfants chez M. de***. Ah! les braves gens! Demandez-leur. Ils me regardent toujours comme étant de la famille, et moi de même. Ce n’est que ma santé qui m’a obligée d’en sortir et de prendre l’état de couturière en gros, seule dans ma chambre avec mon chardonneret. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Vous me demandiez pourquoi j’étais venue, et comment j’avais su que vous étiez ici. Voilà, Monsieur:
XI.
Table des matières
— Il y a huit jours que je lus dans le journal de Marseille des vers superbes de M. Joseph Autran adressés à M. de Lamartine. Ces vers m’inspirèrent le désir passionné de voir la personne qui avait inspiré de si belles choses au poëte de notre province. Je demandai s’il était bien vrai que vous fussiez en ce moment à Marseille; on me dit que vous y étiez en effet. Je n’eus plus de cesse ni de repos que je n’eusse accompli mon désir. Je suis venue sans penser seulement que je n’avais ni une robe neuve, ni une coiffure décente, ni rien du costume qu’il m’aurait fallu pour me présenter chez des personnes d’une condition au-dessus de la mienne; et maintenant que me voilà, je ne sais plus que dire, et je reste là devant vous comme une aventurière qui vient pour duper d’honnêtes gens. Je ne suis pas cela, cependant, Monsieur, soyez-en bien sûr, et la preuve, c’est qu’à présent que je vous ai vu et que vous m’avez reçue avec tant de politesse et de prévenance, je m’en vais contente sans rien vouloir de plus de vous que votre réception.
— Oh! soyez bien tranquille, Mademoiselle, lui dis-je, je ne vous ai pas prise une seule minute pour ce que vous n’êtes pas; votre physionomie est la meilleure des recommandations. Les oreilles se laissent duper quelquefois, c’est vrai, mais les yeux ne trompent jamais; votre visage est trop transparent de candeur et de bonté pour servir de masque à une intrigante, La nature ne fait pas de si gros mensonges sur les traits. Je me sens aussi confiant avec vous, que si je vous connaissais depuis votre berceau. Mais je ne permettrai pas que vous vous en alliez ainsi sans avoir causé un peu plus amicalement avec vous, et même sans vous avoir donné un petit moment d’hospitalité à notre table de campagne. Ma femme qui s’habille pour dîner sera aussi enchantée que moi de vous accueillir. Restez la soirée avec nous, et en attendant l’heure du dîner, racontez-moi un peu comment est né en vous ce goût pour la lecture, ce sentiment de la poésie et cette passion de connaître les hommes dont vous avez entrelu les ouvrages.
— Je le veux bien, Monsieur, dit-elle, mais ça ne sera pas long. Ma vie se compose de deux mots: Travailler et sentir.
XII.
Table des matières
— Je m’appelle Reine Garde; je suis née dans un village des environs d’Aix en Provence. Je suis entrée toute jeune en condition chez Madame de ***, qui avait des jeunes demoiselles. J’ai été bonne d’enfants dans le château; j’ai grandi avec les jeunes personnes et je les ai vues grandir. Elles me traitaient plutôt comme leur sœur que comme leur servante; le père et la mère me traitaient presque aussi, à cause d’elles, comme un de leurs enfants. Je n’ai jamais voulu me marier pour ne pas quitter la famille. Pendant que les demoiselles faisaient leur éducation, en allant et venant dans la salle, j’attrapais un bout de leurs leçons. Je lisais dans leurs livres, enfin j’étais comme la muraille qui entend tout et qui ne dit rien. Cela fit que j’appris de moi-même à lire, à écrire, à compter, a coudre, à broder, à blanchir, à couper des robes, enfin tout ce qu’une fille apprend dans un cher apprentissage. Je leur taillais moi-même leurs habits, je les coiffais à Aix pour les soirées ou pour les bals; elles ne trouvaient rien de bien fait que ce que j’avais fait, et, en récompense, quand elles sortaient bien belles et bien parées pour le bal, et que j’étais obligée de les attendre souvent jusqu’à des deux ou trois heures du matin dans leurs chambres pour les déshabiller à leur retour, elles me disaient: «Reine, tiens, voilà un de nos
» livres qui t’amusera pendant que nous danserons.» Je le prenais, je m’asseyais toute seule au coin de leur feu et je lisais le livre toute la nuit, et puis quand j’avais fini, je le relisais encore jusqu’à ce que je l’eusse bien compris; et quand je n’avais pas bien compris tout, à cause de ma simplicité et de mon état, je leur demandais de m’expliquer la chose, et elles se faisaient un plaisir de me satisfaire. C’est comme cela, Monsieur, que j’ai lu l’histoire de la pauvre Laurence dans votre poëme de Jocelyn. M’a-t-il fait pleurer, une nuit que ces demoiselles l’avaient laissé tout ouvert sur leur table! Ah! je disais en moi-même: Je voudrais bien connaître celui qui la écrit! Vous savez, Monsieur, comme dit la complainte:
Qui est-ce qui a fait cette chanson?
Un marin sous sa toile,
Pendant qu’il carguait la voile
En revoyant sa maison. Etc., etc.
— Oui, lui dis-je, je connais cette complainte du matelot qui signe en action sa poésie, et qui met son nom dans son dernier vers, comme Phidias l’écrivait sous la plante du pied de sa statue, ou comme Van-Dick l’écrit au pinceau sur le collier du chien de tous ses tableaux, afin que le nom de l’artiste vive autant que l’œuvre, n’est-ce pas? Mais, continuez; comment êtes-vous sortie de cette bonne maison et que faites-vous maintenant?
XIII.
Table des matières
Elle reprit:
— Quand les demoiselles se marièrent et que leur mère vint à mourir, il fallut bien me déplacer faute de place. Je ne voulus pas rentrer en condition; j’avais été trop heureuse dans celle-là, toutes les autres m’auraient paru dures: mon cœur n’y était plus. Le monsieur me fit une petite pension de cinquante écus en mémoire de sa femme; les jeunes dames me dirent: «Sois tranquille, nous ne te
» laisserons pas mendier ton pain.» J’avais du courage, j’étais connue et je puis bien dire estimée dans toutes les bonnes maisons d’Aix; je louai une chambre avec une petite boutique au-dessous dans une petite rue écartée où les loyers ne sont pas chers, et je me lis couturière. Je gagne ma vie avec mon aiguille; on m’aime bien dans l’endroit; on me donne autant d’ouvrage que j’en peux faire; je n’ai pas d’ambition; je vis petitement; je ne demande que ma nourriture et à épargner quelque petite chose pour le temps où mes yeux s’affaibliront et où je ne pourrai plus coudre aussi vite. Je vends aussi quelque petite mercerie à bon compte aux gens du quartier. J’ai mon oiseau qui me tient compagnie, ou plutôt, reprit-elle, je l’avais, car il est mort; mais on m’en a donné un autre que j’aimerai peut-être aussi, pas tant que l’autre pourtant. Le dimanche et les jours de fête, je lis; enfin, Monsieur, le temps ne me dure pas. Et puis on est très-bon pour moi à Aix. Croiriez-vous que des messieurs comme vous, des messieurs du quartier d’en haut, des hommes Instruits, des personnes de l’Académie même, qui savent que j’aime a lecture et que j’ai même écrit dans l’occasion quelques bêtises, quelques vers pour des fêtes, pour celle-ci, ou celui-là, croiriez-vous qu’ils ne rougissent pas de s’arrêter quelquefois en passant devant ma porte, d’entrer dans ma boutique, de m’apporter tantôt un livre qu’ils me prêtent, tantôt un journal, et de causer familièrement avec moi comme si j’étais quelqu’un? Ah! c’est un bon pays pour le monde que notre pays d’Aix! Je ne crois pas qu’il y en ait deux comme celui-là.
XIV.
Table des matières
— Ah! vous écrivez des vers, mademoiselle Reine, lui dis-je en souriant; je m’en serais douté rien qu’à vos beaux yeux rêveurs, Il n’y a jamais de ciel sans nuages; les rêves et les vers sont les nuages colorés de ces beaux yeux. Eh bien! voyons; je n’en écris plus, moi, mais je les aime toujours, les vers, c’est le bon temps de la pensée; on aime toujours à y revenir. Vous souviendriez-vous par hasard de quelques-uns de ceux que vous avez composés, et seriez-vous assez complaisante pour me les réciter en attendant le dîner? Voyez, la place est belle pour cela: le soleil qui se couche, la mer qui résonne dans l’oreille eu roulant et en remportant à chaque vague ses coquillages bruissant comme une jeune fille qui chante en s’accompagnant de ses castagnettes, ces orangers qui laissent tomber sous la brise leurs gouttes de fleurs blanches sur vos cheveux noirs ét un étranger qui fut autrefois poëte, seul avec vous et assis devant vous pour vous écouter et qui aime d’avance votre voix; cela ne vaut-il pas tout un auditoire d’académie à Aix ou à Marseille ou même à Paris?
— Je n’oserai jamais, dit Reine en levant le globe de ses yeux vers les feuilles sombres de l’oranger, comme si elle eût cherché son oiseau dans les branches. Ah! non, jamais je n’oserai! Mais, tenez, Monsieur, j’en ai apporté là quelques-uns que j’ai écrits dans différents temps à mon loisir, pour les montrer à M. Autran, s’il m’en demande. J’aime mieux que vous les lisiez vous-même que si je les disais de vive voix; cela me fera moins honte: le papier ne rougit pas.
Et elle tira de sa poche trois ou quatre petites pièces de vers alignés sur du gros papier et froissés par son étui, son dé et ses ciseaux dans le voyage. Pendant que je les lisais tout bas, elle s’essuyait le front avec son tablier et détournait la tête en regardant le fond de l’orangerie, de crainte de lire quelque impression défavorable sur ma figure.
XV.
Table des matières
J’étais étonné et touché de ce que je lisais. C’était naïf, c’était gracieux, c’était senti, c’était la palpitation tranquille du cœur, devenue harmonie dans l’oreille; cela ressemblait à son visage modeste, pieux, tendre et doux; vraie poésie de femme, dont l’àme cherche à tâtons, sur les cordes les plus suaves d’un instrument qu’elle ignore, l’expression de ses sentiments. Cela n’était ni déchirant, ni métallique, comme les vers de Reboul; ni épique, ni étincelant tour-à-tour de paillettes et de larmes, comme Jasmin; ni mignardé comme les strophes de quelques jeunes filles, prodiges gâtés en germe par l’imitation, ce Méphistophélès du génie naissant et avorté. C’était elle; c’était l’air monotone et plaintif qu’une pauvre ouvrière se chante à demi-voix à elle-même en travaillant des doigts auprès de sa fenêtre pour s’encourager à l’aiguille et au fil. Il y avait des notes qui pinçaient le cœur et d’autres qui ne disaient que des airs vagues et inarticulés. L’haleine s’arrêtait à la moitié de l’aspiration, mais l’aspiration était forte, juste et pénétrante jusque dans l’âme et jusqu’au ciel. On était plus ému encore qu’étonne. C’était la poésie à l’état de premier instinct, la poésie populaire telle qu’elle est partout où elle commence dans le peuple, même quand on ne lui prête pas encore la voix de l’art. Une monotonie triste, une romance à trois notes, sept ou huit images pour exprimer l’infini.
XVI.
Table des matières
Je remis les papiers à Reine en lui disant la simple vérité pour toute flatterie; c’est-à-dire qu’il y avait des choses charmantes dans ses vers, et qu’elle avait reçu véritablement de Dieu deux dons excellents: le don de sentir juste et d’exprimer gracieusement, et puis le don des dons, le don des larmes dans la voix; mais que j’étais bien loin de lui conseiller d’imprimer encore un recueil de ses poésies, qui n’étaient, comme certaines eaux, bonnes à boire qu’à la source.
— Ah! Monsieur, s’écria-t-elle, que me dites-vous là ? Je n’y ai jamais pense. Moi, faire des livres! Mon bon ange lui-même se moquerait de moi. Je n’ai écrit cela que le dimanche pour me désennuyer, au lieu d’aller à la promenade. Ces messieurs d’Aix ne le savent seulement pas. Qnand on vit toute seule comme moi dans sa chambre, on a quelquefois besoin de se parler tout haut pour se convaincre qu’on vit. Eh bien! Monsieur, ces vers, c’est mon parler tout haut à moi seule. Lorsque je suis trop triste, je me reconsole un moment ainsi.
XVII.
Table des matières
— Vous êtes donc quelquefois triste? lui demandai-je avec un véritable intérêt.
— Pas souvent, Monsieur, grâce à Dieu; je suis de bonne humeur, mais enfin tout le monde a ses peines, surtout quand on n’a ni parents, ni famille, ni mari, ni enfants, ni nièce autour de soi, et qu’on remonte le soir toute seule dans sa chambre pour se réveiller toute seule le matin, et n’entendre que les pattes de son oiseau sur les bâtons de sa cage!
Encore s’ils ne mouraient pas, Monsieur, s’ils étaient comme les perruches et les perroquets qu’on voit sur le quai du port à Marseille, et qui vivent, à ce qu’on dit, cent et un ans! on serait sûr de ne pas manquer de compagnie jusqu’à la fin de ses jours! Mais vous vous y attachez, et puis cela meurt; un beau matin vous vous réveillez et vous n’entendez plus chanter votre ami près de la fenêtre; vous l’appelez des lèvres, il ne répond pas; vous sortez du lit, vous courez pieds nus vers la cage, et qu’est-ce que vous voyez? Une pauvre petite bête, la tête couchée sur la planche, le bec ouvert, les yeux fermés, les pattes raides. et les ailes étendues dans sa pauvre prison! Adieu, tout est fini! Plus de joie, plus de chanson, plus d’amitié dans la chambre; plus personne qui vous fête quand vous rentrez!
Ah! c’est bien triste, Monsieur, croyez-moi! — Et elle refoula deux larmes qui se formaient sous sa paupière.
— Vous-pensez à votre chardonneret, Mademoiselle Reine? lui dis-je.
— Hélas! oui, Monsieur, dit-elle avec honte, j’y pense toujours depuis que je l’ai perdu comme cela. Quand on n’a pas beaucoup d’amis, voyez-vous, ou tient au peu que le bon Dieu nous en laisse! Celui-là m’aimait tant! Nous nous parlions tant, nous nous fêtions tant tous les deux! Ah! on dit que les bêtes n’ont pas d’âme! Je ne veux pas offenser le bon Dieu, mais si mon pauvre oiseau n’avait pas d’âme, avec quoi donc qu’il m’aurait tant aimée? Avec les plumes ou avec les pattes peut-être? Bah! bah! laissons dire les savants; j’espère bien qu’il y aura des arbres et des oiseaux en paradis, et je ne crois pas faire mal pour cela encore. Est-ce que le bon Dieu est un trompeur? Est-ce qu’il nous ferait aimer ce qui ne serait que mort et illusion?
— Est-ce que vous n’avez rien écrit, Reine, sur ce chagrin qui paraît tant vous serrer le cœur?
— Si, Monsieur, pas plus tard que dimanche dernier en regardant sa cage vide et le mourron séché qui y pendait encore, et en me sentant pleurer, je me suis mise à lui écrire des vers, à mon pauvre chardonneret, comme s’il avait été là pour les entendre. Mais je n’ai pas pu les finir, cela me faisait trop de mal.
— Dites-moi ces vers, ou du moins ceux dont vous vous souvenez; ici, là, peu importe; c’est le sentiment que j’en veux, ce ne sont pas les rimes.
Elle chercha un moment dans sa mémoire, puis elle dit d’une voix émue et caressante comme si elle avait parlé à l’oiseau lui-même:
VERS A MON CHARDONNERET.
Toi dont mon seul regard faisait frissonner l’aile,
Qui m’égayais par ton babil,
Hélas! te voilà sourd à me voix qui t’appelle,
Cher oiseau! la saison rutile
De la vie a tranché le fil!
Ne crains pas que l’oubli chez les morts t’accompagne,
O loi, le plus doux des oiseaux!
Tu fus pendant six ans ma fidèle compagne,
Oubliant pour moi la campagne,
Ta mère et ton nid de roseaux!
Moi je fus avec toi si vite accoutumée!
Nos jeux étaient mon seul loisir;
Lorsque tu me voyais dans ma chambre enfermée.
Tu chantais, la voix aimée,
Mon ennui devenait plaisir!
Dans ta captivité je semblais te suffire,
Tu comprenais mes pas, ma voix,
Mon nom même en ton chant tu savais me le dire,
Dès que tu me voyais sourire
Tu le gazouillais mille fois!
Oh! notre vie à deux! qu’elle était douce et pure,
Oh! qu’ensemble nous étions bien!
Le peu qu’il nous fallait pour notre nourriture,
Je le gagnais à la couture;
Je pensais: mon pain est le sien!
Je variais tes grains; puis en forme de gerbe,
Cueillie aux bords des champs d’été,
Tu me voyais suspendre à ta cage superbe
Un cœur de laitue, un brin d’herbe
Entre tes barreaux becqueté !
Que ne peux-tu savoir combien je te regrette!
Hélas! ce fut à pareil jour
Que tu vins par ton vol égayer ma chambrette
Où maintenant je te regrette
Seule sous cette ombre d’amour1
Et cela finissait par deux ou trois strophes plus tristes encore et par un espoir de revoir au ciel son oiseau enseveli pieusement par elle, dans une caisse de rosier, sur sa fenêtre, fleur qui inspirait tous les ans au chardonneret ses plus joyeuses et ses plus amoureuses chansons. Je regrette de les avoir égarées ou déchirées en quittant Marseille.
XVIII.
Table des matières
Je remerciai Reine de la complaisance qu’elle avait eue de m’ouvrir ainsi ce cœur où l’amour d’un oiseau tenait une si grande place. Mme de Lamartine entra, l’accueillit avec cette cordialité tendre qui enlève toute timidité à une étrangère, et la mena dîner avec nous, sous un lenstique, où le vent de mer rafraîchissait et chantait des airs aussi doux que l’ombre du chardonneret de Reine, dans son oreille de poète. Accoutumée à vivre avec les paysannes de Saint-Point et de Milly, ma femme n’avait qu’à changer de paysage pour se croire encore avec ses compagnes habituelles de sa vie des champs. Reine l’aima du premier coup d’oeil, s’y attacha par la conformité des bons cœurs, et n’a pas cessé de lui écrire depuis, une ou deux fois chaque année, pour lui envoyer des vœux renfermés dans de petits ouvrages à l’aiguille, de sa main.
XIX.
Table des matières
Après le dîner, nous allâmes nous asseoir tous les trois sur les bancs d’une barque vide échouée au bord de la mer. Nous reprimes notre conversation de vieille connaissance avec Reine Garde, tout en jouant avec l’écume qui venait mourir contre la quille ensablée du bateau.
— Vous aimez donc beaucoup à lire? dit Mme de Lamartine, et il faut que vous ayez beaucoup lu pour avoir appris ainsi toute seule à si bien parler votre langue et à exprimer en vers si harmonieux vos impressions.
— Oh! oui, Madame, dit Reine; lire est mon plus grand plaisir après celui de prier Dieu et de travailler pour obéir à la loi de la Providence. Quand on s’est levée avec le jour et qu’on a cousu jusqu’à ce que l’ombre ne vous laisse plus distinguer un fil noir d’un fil blanc, on a bien besoin de reposer un peu ses doigts et d’occuper un peu son entendement. Nous n’avons pas de sociétés, nous autres; nous n’avons que quelques bonjours et bonsoirs sur le pas de la porte, avec les voisins et les voisines, et puis tout le monde rentre, les uns pour préparer le souper, les autres pour coucher ou allaiter les enfants; ceux-ci pour se délasser en famille, ceux-là pour s’endormir et se préparer au travail du lendemain. Il y en a aussi qui s’en vont dans les lieux où l’on perd son temps et sa jeunesse, les guinguettes, les cabarets, les cafés. Que voulez-vous que les pauvres filles honnêtes comme nous fassent alors du reste de la soirée, surtout en hiver, quand les jours sont courts? Il faut bien lire ou devenir pierre à regarder blanchir ses quatre murs ou fumer ses deux tisons dans le foyer!
— Mais que pouvez-vous lire? demanda ma femme.
— Ah! voilà le mal, Madame, répondit Reine; il faut lire, et on n’a rien à lire. Les livres ont été faits pour d’autres; excepte les évangélistes et celui qui a écrit l’Imitation de Jésus-Christ, les auteurs n’ont pas pensé à nous en les écrivant. C’est bien naturel, Madame; chacun pensé à ceux de sa condition. Les auteurs, les écrivains, les poètes, les hommes qui ont fait des poëmes, des tragédies, des comédies, des romans, étaient tous des hommes d’une condition supérieure à la nôtre, ou du moins qui étaient sortis de notre condition obscure et laborieuse, pour s’élever à la société des rois, des reines, des princesses, des cours, des salons, des puissants, des riches, des heureux, des classes de loisir et de luxe, dans leur temps et dans leur pays.
—Ils devaient naturellement vous oublier, lui dis-je, vous laisser de côté, et s’attacher à écrire ou à chanter pour plaire aux personnes des conditions qu’ils fréquentaient; par conséquent, ils devaient avoir leurs idées, s’élever à la hauteur de leur science et de leur goût, parler leur langue, peindre leurs mœurs. Or, cette intelligence, cette science, ce goût perfectionné , délicat et capricieux des hautes classes; cette langue, ces mœurs, ce ne pouvait pas être les vôtres, à vous, pauvres gens, surtout au commencement et avant que l’éducation donnée au peuple vous eût apprivoisés aux belles choses. Les anciens avaient bien des esclaves, Epictète, Esope ou Térence, qui devenaient littérateurs, philosophes et poètes; mais ils n’avaient pas une littérature des esclaves. Ils avaient Socrate, mais qui avait besoin d’être expliqué au peuple par Platon; Platon qui avait besoin d’être débrouillé par des disciples encore bien savants; Cicéron qui n’écrivait que d’après Platon et pour les Scipion, les Atticus, les lettrés les plus consommés et les plus fins de Rome; Virgile qui récitait ses pastorales aux princesses de la cour d’Auguste, mais que les vrais bergers et les vraies bergères n’auraient pas compris; Horace qui ne chantait que le vin, le loisir, l’amour licencieux, pendant que le peuple de son Tibur buvait ses propres sueurs avec l’eau de ses cascades. Il en buvait le murmure, lui, par ses oreilles; mais les laboureurs, les ouvriers, les tailleurs de pierre romains n’en buvaient que l’eau claire. Ses vers étaient si contournés, et si remplis de double sens et de figures empruntées à la Grèce et à l’histoire, que le peuple de son temps ne pouvait ni le chanter ni le comprendre. Il en a été de même depuis presque partout.
— C’est vrai, dit Reine, excepté Robinson et la vie des Saints, qu’est-ce donc qui a été écrit pour nous autres?.... Ah! il y a encore. Télémaque et Paul et Virginie, ajouta-t-elle, c’est vrai; c’est bien amusant et bien touchant, surtout Paul et Virginie. Mais, cependant, Télémaque traite de la manière dont il faut s’y prendre pour gouverner un peuple, et cela ne nous regarde guères; et ce livre a été écrit pour l’éducation du petit-fils d’un roi; ce n’est pas notre état, à nous, n’est-ce pas, Madame? Quant à l’autre, il touche bien le cœur de tout le monde; il dit bien comment on s’aime, comment on ne peut pas vivre l’un sans l’autre, comment on désire se marier ensemble pour être heureux, et comment on est séparé par des parents ambitieux qui veulent plus de biens que de bonheur pour leurs enfants. Mais enfin, Mlle Virginie est la fille d’un général; elle a une tante qui en veut faire une femme de qualité ; on la met au couvent pour cela; toutes ces aventures bien belles cependant, ne sont pas les nôtres. Ce sont des tableaux de choses que nous n’avons pas vues que nous ne verrons jamais chez nous, dans nos familles, dans nos ménages, dans nos états. C’est plus haut que notre main, Madame, nous n’y pouvons pas atteindre. Qui est-ce donc qui fait des livres ou des poëmes pour nous? Personne! excepté ceux qui font des almanachs, mais encore qui les remplissent de niaiseries et de bons mots balayés de l’année dernière dans l’année nouvelle, ceux qui font des romans que les filles sont obligées de cacher aux mères de familles honnêtes, et ceux qui font des chansons que les lèvres chastes se refusent à chanter. Je ne parle pas de M. Béranger qui en a bien, dit-on, quelques-unes sur la conscience, mais qui met maintenant la sagesse et la bonté de son âme en couplets qui sont trop beaux pour être chantés! Ah! quand viendra donc une bibliothèque des pauvres gens? Qui est-ce qui nous fera la charité d’un livre?
XX.
Table des matières
Elle dit cela avec un bon sens supérieur à son éducation et avec un accent si pénétré de l’indigence intellectuelle des classes auxquelles elle appartenait, que cela me fit réfléchir un moment à la vérité et à la gravité de son observation.
— J’y avais déjà pensé quelquefois, dis-je en m’adressant à ma femme et à Reine, mais jamais tant qu’en écoutant ce que vous venez de dire. C’est vrai, pourtant, le peuple qui veut s’instruire, se distraire, s’intéresser par l’imagination, s’attendrir par le sentiment, s’élever par la pensée, va mourir d’inanition ou s’enivrer de corruptions si on n’y prend garde. Il faut que la société s’en occupe, ou il faut que Dieu suscite un génie populaire, un Homère ouvrier. un Milton laboureur, un Tasse soldat, un Dante industriel, un Fénelon de la chaumière, un Racine, un Corneille, un Buffon de l’atelier, pour faire à lui seul ce que la société égoïste ou paresseuse ne veut pas faire, un commencement de littérature, une poésie, une sensibilité du peuple!
Je passe en revue, par la pensée en ce moment, tous les rayons d’une bibliothèque bien composée. Je mets en idée la main sur tous les principaux noms qui la meublent, et je cherche à y grouper une collection de volumes qui puisse alimenter la vie intérieure d’une honnête famille de laboureurs, de serviteurs, d’ouvriers, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, vieillards; livres à laisser sur la table et avec lesquels chacun puisse causer en silence, le dimanche ou le soir, sans avoir besoin qu’on les traduise ou qu’on les lui explique pour les entendre. Voyons, qu’est-ce que je trouve sous la main?
XXI.
Table des matières
— Voilà la Bible. C’est un beau livre, plein de récits populaires comme l’enfance du genre humain; mais plein de mystères, de scandales de mœurs, de crimes et de férocités qui dépraveraient l’esprit, le cœur et les mœurs, si on la jetait non commentée et non châtiée dans les mains des enfants et dans l’inintelligence historique des masses. Voilà Homère, Platon, Sophocle, Eschyle! Mais ce sont d’autres époques, d’autres mœurs, une autre langue; c’est du grec. Rien! Voilà Virgile, Horace, Cicéron, Juvénal, Tacite! Mais c’est du latin! le peuple ne le sait pas. Rien! Voilà Milton, Shakespeare, Pope, Dryden, lord Byron, Crabbe, surtout! C’est de l’anglais. Rien! Voilà le Tasse, le Dante, Pétrarque, trois admirables poëtes. Mais c’est de l’italien. Rien! Voilà Schiller, Goëthe, Wiéland, Gessner! Il y a en eux de belles pages pour le peuple; la poésie allemande y descend parce que le peuple monte à elle. Mais c’est en allemand. Rien! Voilà Cervantès, Caldéron, Lope de Véga! Mais ce sont des parodies du génie chevaleresque dont ce temps-ci n’a pas à se corriger; d’ailleurs c’est espagnol. Rien! Voilà les grandes et sublimes poésies orientales, indiennes, persanes, arabes. Il y a là des trésors enfouis d’imagination et de sagesse humaine dont on pourrait monnayer les lingots pour l’humanité à venir! Mais c’est en persan, en arabe, en sanscrit; il faut des mineurs et des monnayeurs de ces poëmes; ils ne sont pas venus encore. Rien!
Voilà nos vieux poëtes français; ce ne soin que romans de chevalerie, aventures cyniques, rimes galantes et fades à des Amaryllis de fantaisie ou à des beautés de cour. Rien! Voilà Pascal; des polémiques scolastiques sur des raffinements de dogmes inintelligibles au simple bon sens, ou quelques pensées sublimes d’expression, mais sublimes comme l’abîme est sublime d’inconnu, de profondeur, de désespoir! Ce livre ferait des fous s’il ne faisait pas des anachorètes! Rien! Voilà Bossuet; langue prophétique, éloquence biblique, histoire systématique, faisant rouler les mondes autour d’une peuplade de désert, orateur tonnant sur la tète des rois, mais faisant luire, avec une complaisance à la fois sévere et habile, sus éclairs sur les cours, et ne foudroyant que le peuple, qu’il livre corps et âme au moderne Cyrus; un choix, des fragments, des échantillons du génie de la langue et du discours. Rien autre! Voilà Fénelon; beaucoup à prendre dans Télémaque et dans les Correspondances. L’âme religieuse, la philosophie humaine, la grâce, l’onction, l’odeur de vertu: mais des pages et pas de livre pour le peuple! Voilà Corneille; mais c’est un génie politique et résumeur, qui éclate trop haut pour le cœur humain. Quelques scènes, quelques maximes, quelques explosions en vers! Rien de plus. Le peuple vit de détails de sentiments et non de résumés. Le génie, pour lui, est dans l’âme; celui de Corneille est comme celui de Tacite, dans le mot! Voilà Racine; celui-là était ne pour devenir le poète du peuple; malheureusement il n’y avait pas de peuple de son temps. Les cours l’ont pris, qu’elles le gardent. On ne. peut extraire de lui, pour les masses, que ses deux tragédies bibliques, Athalie et Esther, parce que là sa poésie s’est faite populaire en se faisant religieuse. Le reste est aux salons.
Voilà Voltaire! esprit encyclopédique, mais toujours esprit, bon sens, lumière, critique, satire, finesse, raillerie, enjouement, quelquefois cynisme! Jamais âme, tendresse, amour, pitié et piété, ces dons du génie à ceux qui souffrent. Philosophe des heureux, aristocrate des intelligents, poëte de demi-jour, peu à prendre pour les simples de cœur, lustre des bibliothèques s’éteignant dans le champ en plein soleil, ou déplacé dans la mansarde de l’indigent!
Voilà tous nos historiens. Pas un pour le peuple depuis les chroniqueurs! Montesquieu, trop haut; Rollin, excellent, mais trop servile traducteur de l’antiquité et trop long pour des lecteurs qui comptent le temps!
Voilà nos romanciers! Tous prenant leurs personnages dans les rangs élevés de la société et donnant au sentiment le jargon du salon au lieu de la langue de la nature illettrée! Rien, ou presque rien!
Voilà nos philosophes! Descartes, Malebranche, Condillac, et tous les modernes; vous pouvez les réimprimer tant que vous voudrez, je vous défie de les faire lire au peuple, parce que la philosophie du peuple ne raisonne pas, elle sent. Sa dialectique, c’est un instinct; sa logique, c’est une impression; sa conclusion, c’est une larme! Il n’y en a point là pour lui, Il ne connaît de J.-J. Rousseau que les cent premières pages du Vicaire savoyard et quelques chapitres des Confessions, où il voit un horloger de génie aux prises avec ses misères et des sentiments qu’il reconnaît en lui-même. De Chateaubriand il ne lit que René et Atala, où la philosophie est délayée de larmes et où la piété est fondue dans l’amour. Rien!
Voilà nos théâtres. Ils ont été écrits pour les cours ou pour les classes exclusivement lettrées. La preuve que le peuple ne les sent pas assez faits pour lui, c’est qu’il les laisse aux scènes académiques et qu’il a inventé pour lui les mélodrames, parce que son vrai drame n’a pas encore été inventé pour lui. Rien!
Voilà nos savants! Ils sont écrits en algèbre et voilés d’une terminologie gallo-grecque qui laisse les sciences naturelles à l’état de mystères pour tout ce qui n’est pas initié. Celui qui mettra la science usuelle en langue vulgaire et sensible aux ignorants, n’est pas encore venu. Je me trompe, il commence à poindre en Angleterre dans le fils d’Herschell. Rien encore ici!
XXII.
Table des matières
Ainsi, de tout ce qui compose une bibliothèque complète pour un homme du monde ou pour une académie, à peine pourrait-on extraire cinq ou six volumes français à l’usage et à l’intelligence des familles illettrées à la ville ou à la campagne, et cet extrait même n’est pas fait avec le sens et dans les mœurs de cette partie négligée de la population. On lui apprend à lire, cependant, mais sans lui donner après la possibilité de lire autre chose, si ce n’est les livres faits pour d’autres lecteurs, ou tes feuilles rougies de vices et de cynisme qu’on lui jette en pâture, comme on ne donnerait à un enfant des armes que pour se blesser!
XXIII.
Table des matières
Ces réflexions m’attristèrent profondément en regardant la figure candide et souffrante de la pauvre Reine, âme altérée cherchant, en vain les sources où elle prît étancher cette soif naturelle à tous de connaître et d’aimer. Je lui dis:
— Mais, selon vous, Reine, quelle serait la bibliothèque qu’il faudrait composer pour les familles de votre condition? Voilà un catalogue; voyons, essayez de la choisir vous-même. — Nous essayâmes ensemble et nous ne pûmes jamais arriver qu’à cinq ou six ouvrages que j’ai déjà cités.
— Il faudrait les inventer, Monsieur, car décidément ils n’existent pas dans la langue. Il y a des centaines, des milliers de livres pour vous; pour nous autres il n’y a que des pages.
— Peut-être bien, lui répondis-je, que le moment de les écrire est venu en effet, car voilà que tout le monde sait lire, voilà que tout le monde, par une moralité évidemment croissante dans les masses, va donner au loisir intellectuel le temps enlevé aux vices et aux débauches d’autrefois; voilà que l’aisance générale augmente aussi par l’augmentation du travail et des industries; voilà que le gouvernement va être contraint de s’élargir et d’appeler chacun a exercer une petite part de droit, de choix, de volonté, d’intelligence appliquée au service du pays; tout cela suppose et nécessite aussi une part de temps, infiniment plus importante, consacrée à la leclure, cet enseignement solitaire dans l’intérieur de chaque famille. La pensée et l’âme vont travailler double dans toutes les classes de la société. Les livres sont les outils de ce travail moral. Il vous faut des outils adaptés à votre main.
— C’est encore vrai, dit-elle.
XXIV.
Table des matières
Or, pendant que le besoin de lire s’accroît par tant de motifs chez le peuple, le besoin et la faculté il ecrire s’accroisent aussi dans une égale proportion dans les classes lettrées. Pour un écrivain qu’il y avait autrefois, il y eu a cent ou mille aujourd’hui.
— Pourquoi donc? me demanda-t-elle avec un air d’étonnement.
— Par la raison qui vous a fait écrire vous-même vos vers au chardonneret et vos autres petites compositions; parce qu’il y a plus de pensée, plus de sentiment, plus d’inspiration, plus d’instruction, plus de loisir, plus de nécessité de produire dans la masse lettrée du pays, qu’il n’y en avait il y a un siècle. La révolution a défriché plus de parties incultes du sol dans l’humanité. Ce qui ne végétait pas, végète; ce qui ne produisait pas, produit. On a semé des idées, il a poussé des intelligences.
Et puis, comme l’éducation classique s’est immensément multipliée, il est sorti d’année en année, des études, une élite de jeunes hommes de talent, de pensée, de style, qui ne savent que faire de tous ces dons, à moins d’en faire de la réputation, de la fortune, de la gloire. L’Église, qui les absorbait en grande quantité dans l’ancien régime, qui les enrichissait par ses bénéfices et ses fonctions lucratives de toute espèce, ne les absorbe plus; l’Empire, qui les dévorait dans ses armées, ne les fauché plus en coupes réglées. Ils n’ont plus que deux carrières: les fonctions publiques ou la littérature. Ils font des journaux, des articles, des romans, des poésies, des livres. La grande multitude de ces écrivains qui se pressent ainsi aux portes de la renommée, empêche de remarquer combien il y a de talents de toute espèce noyés dans cette foule, et combien ce siècle, qu’on accuse de stérilité, comme on a accusé ainsi tous les siècles, est plein de sèves nouvelles, de vigueur, de variété, d’originalité et de génie! Il se dépense chaque matin aujourd’hui, en France et en Europe, plus de travail et plus de talent littéraire dans les fragments qui jonchent, le soir, le pavé d’un café ou d’un cabinet littéraire, qu’il n’en faudrait pour faire un excellent livre et pour fonder la renommée d’un grand écrivain. Moi qui vous parle, je reçois, par semaine, plus de poésie, plus de politique ou plus de philosophie confidentielles par la poste, qu’un gros volume n’en contiendrait dans ses pages. Là tête humaine et le cœur humain sont deux ateliers en activité et en formation plus grandes qu’ils ne l’ont été peut-être à aucune autre époque de l’humanité. Eh bien, tout ce travail intellectuel cherche naturellement son emploi. Il ne l’a pas trouvé encore, et voilà pourquoi souvent il remue, il inquiète, il menace d’explosion le pays; mais il le trouvera, car il y a une providence des esprits comme il y a une providence des saisons, ne l’oubliez pas: Dieu ne fait pas naître plus de bouches qu’il n’y a d’épis, ni plus d’épis qu’il n’y a de bouches. Tout se correspond dans la nature intellectuelle comme dans la nature physique Quand vous voyez apparaître un grand besoin, soyez certaine que vous allez voir apparaître une grande force pour le satisfaire; et quand vous voyez naître une grande force sans emploi, soyez sûre aussi que vous allez voir naître un grand besoin pour remployer.
Les livres pour le peuple, aussitôt qu’on aura compris que le peuple a besoin de lire, vont être, sous toutes les formes, l’emploi utile, honorable et sain, de cette multitude de talents qui ont besoin d’écrire. De même que les droits politiques prendront leur niveau par les institutions libérales, électorales, constitutionnelles, républicaines, de même les intelligences prendront aussi leur niveau par l’éducation, l’instruction, la littérature populaires.
— Tiens! c’est juste, dit Reine, je n’y avais jamais pensé. Pourquoi donc, en effet, à présent que nous savons tous lire, n’écrirait-on que pour les salons et les académies? Est-ce que le peuple des villes et des campagnes n’est pas un plus grand public que l’autre, puisqu’on dit que nous sommes tant de millions de laboureurs, d’artisans, d’ouvriers, de domestiques, de femmes et d’enfants dans le pays?
XXV.
Table des matières
— Oui, Reine, n’en doutez pas, repris-je, l’ère de la littérature populaire approche; et quand je dis populaire, vous m’entendez bien, je veux dire la plus saine et la plus épurée des littératures, car j’entends par peuple ce que Dieu, l’Évangile, la philosophie, et non pas les démagogues, entendent par ce mot: la partie la plus nombreuse et la plus importante par conséquent de l’humanité. Avant dix ans, si les institutions nouvelles n’ont pas d’éclipsé qui les stérilise et qui les change en tyrannie momentanée, vous aurez une librairie du peuple, une science du peuple, un journalisme du peuple, une philosophie, une poésie, une histoire, des romans du peuple, une bibliothèque appropriée aux esprits, aux cœurs, aux loisirs, aux fortunes du peuple à tous ses degrés!
— Mais qui est-ce qui nous fera cela? dit-elle avec une expression mêlée de joie et d’incrédulité.
—Qui est-ce qui vous fera cela? répondis-je; les plus grands parmi ceux qui savent, qui pensent, qui chantent, qui écrivent. De même que c’était un honneur, il y a quelques siècles, d’instruire les cours, de parler aux rois, de plaire aux sommités seules alors éclairées du monde; de même ce sera un honneur, et une vertu bientôt, d instruire les petits, de parler aux masses, de plaire au peuple honnête; où le gant du bon et du beau se propagera avec l’instruction et par la lecture. La gloire se retournera avec l’auditoire, voilà tout. Elle était en haut, elle sera en bas. Le génie se tourne aussi toujours par sa nature du coté eu est la gloire. La gloire, ce sera alors le nom d’un écrivain sur les lèvres de vos femmes, de vos enfants, de vieillards, dans vos chaumières, dans vos mansardes, dans vos métiers! Pourquoi veut-on être lu? C’est pour être admiré quelquefois; mais plus souvent c’est pour être compris; senti et armé de ceux qui nous lisent. Eh bien, ne sera-t-il pas plus deux pour un poéte d’avoir ces vers dans la mémoire de trente où quarante millions d’hommes, que dans les rayons de luxe de cinq ou six mille bibliothèques? Ne sera-t-il pas plus doux pour un écrivain d’être de la famille de ces quarante millions d’hommes, sur leur table, sur leur métier, sur leur charrue, à leur foyer, que d’avoir un siége dans une Académie de quarante écrivains comme lui, et une pension d’une cour ou sur le budget d’un ministre? Qu’en pensez-vous pour vous-même; voyons, interrogez-vous? Qu’aimeriez-vous mieux, de savoir vos vers dans la bouche d’un million de petits enfants, récitant vos strophes à la fin de leurs prières, ou devants genoux de leurs mères, ou de les savoir imprimés sur beau papier et reliés de beau maroquin sur les rayons de quelques amateurs de poésie?
— Oh! j’aime mieux là mémoire des enfants et des pauvres gens! s’écria-t-elle; c’est une édition vivante!
— Ajoutez: et aimante, repris-je.
— Oui, au bout du compte, il n’y a que cela Madame, n’est-ce pas? répondit-elle en se tournant vers ma femme. Toute gloire qui ne se convertit pas en amitié, c’est du grain qui ne germe pas c’est de la lumière qui ne chauffe pas; Monsieur a raison.
XXVI.
Table des matières
Je voulus aller plus loin et tâter le vrai goût et le vrai sentiment littéraires dans le peuple, dans le cœur même de cette excellente femme néo parmi les domestiques et vivant parmi les artisans.
— Comment, lui demandai-je, mademoiselle Reine, concevriez-vous la nature des ouvrages qui conviennent aux mœurs, aux sentiment?, à l’esprit des personnes de votre condition.? Quels seraient les premiers et les meilleurs livres qu’il faudrait, si on en avait le talent, composer en commençant, pour les paysans, les domestitiques, les artisans, les ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, enfin pour tous ceux qui ont peu à lire et qui ont peu lu jusqu’à présent?
— Ah! Monsieur, je ne sais pas trop; c’est bien difficile à dire. On n’a pas de goût quand on ne l’a pas encore exercé.
— Mais enfin, jugez par vous-même et répondez-moi. Quel est l’ouvrage qui enlèverait, qui attacherait, qui impressionnerait vivement et puissamment votre âme telle qu’elle est ou telle qu’elle était avant d’avoir lu ce qu’on vous a prêté ?
Serait-ce une belle philosophie à la fois religieuse et rationnelle, établissant en maximes courtes, sublimes, claires comme des rayons de soleil, les grands principes de la sagesse humaine et de la vertu perfectionnée de siècle en siècle dans l’intelligence et dans la conscience du genre humain; un catéchisme de la pensée des hommes?
— Oui, dit-elle sans enthousiasme, cela ne ferait pas de mal. Mais les maximes... c’est un peu froid, Monsieur, pour nous; ce sont des morceaux de pensées qu’on tourne et qu’on retourne bien un moment dans ses mains pour les voir briller, mais ce ne sont pas des personnes. Nous autres, nous ne nous attachons qu’aux personnes, parce qu’on peut les aimer ou les haïr; mais des pensées... ça n’aime ni ça ne hait; c’est mort! Nous aimerions mieux autre chose.
— Une belle histoire universelle, lui dis-je, bien claire, bien déduite, bien racontée, ramifiée comme les branches de ce platane devant vous, où les racines sortiraient de terre, le tronc des racines, les branches du tronc, les rameaux des branches, et qui vous ferait suivre de l’œil toutes les grandes familles de l’espèce humaine, depuis les temps primitifs jusqu’à aujourd’hui, avec les progrès, les décadences, les morts et les renaissances des races d’hommes, des idées, des religions, des institutions, des arts, des métiers? Cela vous irait-il?
— Pas à tous, Monsieur; ça ferait bien tout de même pour les jeunes gens un peu instruits et pour les vieillards curieux du temps passé ; mais la masse, les femmes, les filles, les enfants, ne liraient pas beaucoup ce livre. C’est trop loin de nous, cela ne nous regarde pas, cela passe devant l’œil comme un torrent qui éblouit et qui noie notre esprit; nous aimerions mieux une pleine main d’eau puisée dans une petite source à notre portée. Ce qui est grand est grand, mais c’est comme le ciel, c’est confus; et, comme on dit, on n’y voit que des étoiles.
Un abrégé de toutes les sciences et de tous les arts, expliqués simplement et nettement, de manière à vous faire connaître tout ce que l’homme a découvert, inventé, imaginé, perfectionné en tout genre d’art et d’industrie, cela serait bon; cela vous donnerait une idée de vous-mêmes, un respect pour vos facultés, une espérance et un désir d’arriver toujours à mieux, une émulation de siècle à siècle, et puis cela détruirait beaucoup d’idées fausses que vous avez sur quantité de phénomènes naturels ou artificiels que vous prenez pour sortilèges?
— Oui encore; mais cela ne plairait qu’aux studieux parmi nous, et nous n’avons guère le temps d’étudier pour étudier. Et puis, quand nous aurions lu cela, que nous resterait-il dans l’âme? Un nuage de mots, de lignes, de choses, de faits et de machines, qui s’embrouilleraient dans l’esprit. Nous avons assez de notre métier, nous n’avons pas besoin de savoir les métiers de chacun.
— De beaux poèmes comme ceux de Virgile, d’Homère, du Tasse, qui racontent en vers les batailles des héros, les assauts, les incendies de villes, les destructions d’armées, les conquêtes des peuples?
— Nous ne lirions pas cela du tout, Monsieur. C’était bon du temps des Grecs et des Romains, où les nations ne pensaient qu’à se battre, et où les peuples croyaient à toutes sortes de fables, de dieux, de déesses, de gens descendus du ciel pour se battre avec ceux-ci contre ceux-là. Maintenant le peuple ne croit pas à ces imaginations de poètes; il veut que les poètes lui chantent du vrai et du bon, ou bien il n’écoute pas.
— Et de beaux romans où l’on voit des messieurs et des dames qui s’aiment, qui se parlent, qui s’écrivent des lettres d’amour, qui se trompent, qui se brouillent, qui se raccommodent, et qui finissent, après quatre volumes de malentendus et d’aventures, par se marier et par vivre riches et heureux dans un magnifique hôtel de Paris ou de Londres?
— C’est comme si on nous parlait la langue de la Chine ou du Japon, Monsieur; nous n’y comprenons absolument rien. Des romans de femmes de chambres ou de couturières, oui, nous les lirions bien avec plaisir, ceux-là ; mais plût à Dieu qu’ils ne nous en fissent pas, ou qu’ils en fissent d’autres! car c’est là, Monsieur, la peste des pauvres mères de famille honnêtes! Elles sont toujours à chercher dans les poches de leurs fils ou de Leurs filles, pour y surprendre ces vilains petits livres, et pour les jeter au feu. Est-il possible qu’il y ait des écrivains d’esprit qui s’amusent à jeter comme ça du poison dans de jeunes cœurs, comme on semerait de l’arsenic dans les boutons d’un bouquet pour faire respirer la mort en croyant s’embaumer la bouche! Oh! non; justement, voilà le malheur, c’est qu’on nou fait bien des livres; mais ce sont des livres contre nous. Et puis ces Messieurs parlent après des pauvres gens qui vendent leurs enfants; mais la monnaie avec laquelle on les achète, qui est-ce donc qui l’a faite, si ce n’est pas eux, avec leurs romans à deux sous?
— Mais de simples histoires vraies et pourtant intéressantes, prises dans les foyers, dans les mœurs, dans les professions, dans les familles, dans les misères, dans les bonheurs, et presque dans le langage du peuple lui-même: espèce de miroir sans bordure de sa propre existence, où il se verrait lui-même dans toute sa naïveté et dans toute sa candeur; mais qui, au lieu de réfléchir ses grossièretés et ses vices, réfléchirait de préférence ses bons sentiments, ses travaux, ses dévouements et ses vertus, pour lui donner davantage l’estime de lui-même et l’aspiration à son perfectionnement moral et littéraire, qu’en pensez-vous?
— Ah! Monsieur, s’écria-t-elle, je pense que ce sont véritablement là les livres qui attacheraient les artisans, surtout les femmes et les filles des artisans. Et comme vous savez bien que c’est la femme qui est le sentiment de toute la famille, par conséquent, lorsque la femme ou la jeune fille de la maison lit un livre, c’est comme si son père et ses frères l’avaient lu. Nous sommes le cœur des logis, Monsieur; ce que nous aimons, les murailles l’aiment. L’instituteur de l’esprit est à l’école, mais l’instituteur de l’âme est au foyer. C’est la mère, la femme, la fille ou la sœur de l’ouvrier honnête qui sont ses véritables muses, comme on appelle ces inspirations intérieures à l’Académie de Marseille. Ce qu’elles soufflent est respiré par tous les parents et par tous les amis par-dessus tout. Ce sont elles, comme je l’ai vu tant de fois dans les soirées de famille d’ouvriers, ce sont elles qui choisissent le livre, qui allument la lampe le dimanche, et qui disent: «Je vais vous lire une histoire; écoutez-moi bien!»
— Il faudrait, n’est-ce pas, que ces histoires fussent prises dans la condition même de ceux qui les lisent?
— Oui, Monsieur, sans cela pas d’attention; on dit. «Cela est plus haut que nous; n’y regardons pas!»
— Il faudrait qu’elles fussent vraies!
— Oui, Monsieur. Nous n’aimons pas beaucoup les imaginations, parceque nous n’en avons pas beaucoup nous-mêmes. Nous ne nous intéressons qu’au vrai, parceque nous vivons dans les réalités, et que la vérité, c’est notre poésie, à nous.
— Il faudrait qu’elles fussent très simples et très naturelles, ces histoires; qu’il n’y eût quasi point d’événements,ni d’aventures pour ressembler au courant ordinaire des choses?
— Oui, Monsieur, parcequ’il n’y a quasi pas d’événements ni d’aventures dans notre vie et que tout consiste en deux ou trois sentiments qui forment oute notre existence.
— Il faudrait qu’elles fussent en prose, n’est-ce pas, encore?
— Oui, Monsieur, c’est plus simple pour nous; nous aimons qu’on nous parle comme nous parlons. Les auteurs devraient garder les vers pour les cantiques, pour les prières, ou bien comme je fais, moi, pour pleurer les morts, pour regretter les absents, pour rappeler les vieux souvenirs, pour gémir sur les séparations éternelles; parceque les vers, voyez-vous, ça ne parle pas, ça ne raconte pas bien, mais ça pleure et ça chante, et ça crie en nous comme une voix qui ne sort pas tous les jours du cœur, mais qui n’en sort que quand il est extraordinairement frappé ou ému.
— Il faudrait que ces livres ne coûtassent presque rien à acheter, n’est-ce pas encore, afin qu’une semaine de lecture ne coûtât pas à l’artisan ou au laboureur autant qu’une soirée au cabaret?
— Oh! oui, surtout, dit Reine, en approuvant d’un geste de tête, il faudrait qu’un livre comme ceux dont nous parlons ne fût pas plus cher qu’une bouteille de vin, un jeu de cartes, une tasse de café ou une pipe à fumer. Alors le père ou le frère dirait: «Voilà une bouteille que je vais boire ou une pipe que je vais fumer tout seul, et il ne restera rien dans le verre ou dans la terre cuite quand ça sera fini; et voilà à côté, pour le même prix, un volume à lire qui fera passer le temps à ma femme, à mes enfants, à moi, et qui restera à la maison après, avec du plaisir dans la mémoire, de douces larmes dans les yeux, de bons sentiments dans le cœur. Voyons, lequel faut-il acheter?» Et il achètera le volume, Monsieur, à moins qu’il ne soit un égoïste, un homme dur ou un débauché. Et puis encore il fera un calcul tout simple, s’il calcule bien. Il dira: «Si je vais passer ma soirée hors de chez moi, dans les lieux publics, il m’en coûtera peut-être une journée ou deux de mon salaire, et si je la passe à la maison avec mes enfants et mes voisins à écouter lire un bon livre, il ne m’en coûtera rien que la chandelle, et j’aurai économisé sur mon pécule en enrichissant mon intelligence et en polissant mes mœurs.»
N’est-ce pas vrai cela?
— Parfaitement vrai, et cette réflexion ne pouvait venir que de vous, qui savez le prix du temps de l’ouvrier. Aussi il faudrait que ses livres fussent courts, n’est-ce pas?
— Oui, Monsieur, longs comme la durée d’une chandelle, à peu près, pas davantage; parceque les hommes de travail n’ont guère d’autre temps à consacrer aux livres que le dimanche, et que si l’histoire n’était pas finie avant qu’on se couchât, la semaine en passant dessus le ferait oublier. On ne saurait plus où on en est, on ne se rappellerait plus le dimanche suivant les noms et les choses. Il n’y a que les gens de loisir qui peuvent lire des livres en beaucoup de volumes: ils prennent leur plaisir en gros comme leurs provisions chez l’épicier. Pour nous, nous ne pouvons les prendre qu’en détail: une once de sel, une page de sentiment, une goutte de larmes! sou par sou, voilà le peuple: il faut le prendre comme Dieu l’a fait!
XXVII.
Table des matières
Cette conversation me fit venir la pensée d’essayer de remplir bien imparfaitement le programme de cette intéressante fille par quelques récits, en prose et par quelques chants populaires en vers, pour les dimanches du peuple affamé de lecture et qui n’a pas encore d’écrivains à lui. J’ai beaucoup vécu avec les paysans, avec les matelots, avec les ouvriers, avec les tons et fidèles domestiques qui font partie de nos familles; j’ai passé bien des heures dans les chaumières, dans les casernes, sur le pont des bâtiments, sur les bords des routes, sur les montagnes avec les bergers, derrière la charrue avec le laboureur, dans les sentiers de la vigne avec les vignerons. le long des fossés des grandes routes, à causer intimement avec toutes ces intelligences naïves, simples et bonnes, dont la langue, les mœurs, les sentiments, me sont plus familiers que ceux du salon. J’ai été témoin ou confident de sept ou huit vies obscures, mais pleines d’intérêt, de douleurs ou de bonheurs cachés qui, s’ils étaient racontés comme ils ont été sentis, seraient de véritables petits poèmes vrais du cœur humain. J’en connais les sites, les événements, les acteurs. Je vais tenter de les écrire aussi simplement qu’ils m’ont été ; racontés. Je les publierai un à un en volumes détachés, à bas prix, sans luxe de papier ni d’impression, pour les rendre accessibles aux plus pauvres familles d’artisan. Je n’y mettrai ni prétention de style, ni effort de talent, ni esprit de système; la nature, la nature, et encore la nature: voilà tout le génie pour ces sortes de productions. Le peuple s’en inspire de plus près encore que nous. S’il la retrouve dans ces tableaux sans art, il s’y plaira et en désirera d’autres. Des mains plus libres et plus fraîches les lui prodigueront. La littérature populaire sera ébauchée; elle ne peut commencer et finir que par des ouvrages de sentiment, car les classes lettrées de la population sont intelligence; mais les classes illettrées ne sont que cœur! C’est donc par le cœur qu’il faut élever le peuple au goût et à la culture des lettres. L’évangile du sentiment est comme l’évangile de la sainteté : il doit être prêché d’abord aux simples et dans un langage aussi simple que le cœur d’un enfant!
XXVIII.
Table des matières
Ces idées, que je pensais tout haut devant la couturière d’Aix, me rapprirent quelques pages que j’avais écrites quelques années avant, comme Par ressentiment, sur la manière de concevoir et d’écrire l’histoire pour e peuple. Je cherchai ces pages dans mon portefeuille, et je les lui lus, Les voici:
Jusqu’à présent, on a beaucoup flatté le peuple. C’était montrer qu’on ne l’estimait pas encore; car on ne flatte que ceux qu’on veut séduire. Pourquoi l’a-t-on flatté ? C’est qu’on faisait du peuple un instrument et non un but. On se disait: La force est là ; nous en avons besoin pour soulever des gouvernements qui nous gênent, on pour absorber des nationalités que nous convoitons; appelons le peuple à nous, enivrons-le de lui-même; disons lui que le droit est dans le nombre; que sa volonté tient lieu de justice; que Dieu est avec les gros bataillons; que la gloire est l’amnistie de l’histoire; que tous les moyens sont bons pour faire triompher les causes populaires, et que les crimes mêmes s’effacent devant la grandeur et la sainteté des résultats; il nous croira, il nous suivra, il nous prêtera sa force matérielle; et quand, à l’aide de ses bras, de son sang, et même de ses crimes, nous aurons déplacé la tyrannie et bouleversé l’Europe, nous licencierons le peuple et nous lui dirons à notre tour: Tais-toi, travaille et obéis!... Voilà comment on a transporté dans la rue les vices des cours, et donné au peuple un tel goût d’adulation et un tel besoin de complaisance et de caresses, qu’à l’exemple de certaines souverainetés du Bas-Empire, il n’a plus voulu qu’on lui parlât qu’à genoux. Ce n’est pas cela; il faut lui parler debout, il faut lui parler de niveau, il faut lui parler en face. Il ne vaut ni plus ni moins que les autres éléments de la nation. Le nombre n’y fait rien. Prenez un à un chacun des individus qui composent une foule, que trouvez-vous? Mêmes ignorances, mêmes erreurs, mêmes passions, souvent mêmes vices qu’ailleurs. Y a-t-il de quoi s’agenouiller? Non. Multipliez tant que vous voudrez toutes ces ignorances, tous ces vices, toutes ces passions, tontes ces misères par millions d’hommes, vous n’aurez pas changé leur nature; vous n’aurez jamais qu’une multitude. Laissons donc le nombre, et ne respectons que la vérité.
C’est devant la vérité seule qu’il faut vous placer en écrivant l’histoire à l’usage du peuple; et ne croyez pas que vous serez moins lu, moins écouté et moins populaire pour cela. Le peuple a deux goûts dépravés: l’adulation et le mensonge; mais il a deux goûts naturels: la vérité et le courage. Il respecte ceux qui osent le braver; ceux qui le craignent, il les méprise. 11 y a des animaux féroces qui ne dévorent que ceux qui fuient ou qui tombent devant eux. Le peuple est comme le lion, qu’il ne faut pas aborder de côté, mais en face, les yeux dans ses yeux, la main dans sa crinière, avec cette familiarité ferme et confiante qui prouve qu’on se livre, mais qu’on s’estime, et qui dit aux multitudes: Comptez-vous tant que vous voudrez; moi, je me sens.
Cela dit, quel point de vue choisirez-vous pour écrire cette histoire populaire? Il y en a trois principaux auxquels vous pouvez vous placer: le point de vue de la gloire, le point de vue du patriotisme, le point de vue de la civilisation ou de la moralité des actes que vous allez raconter. Si vous écrivez au point de vue de la gloire, vous plairez beaucoup à une nation guerrière, qui a été éblouie bien avant d’être éclairée, et que cet éblouissement a aveuglée si souvent sur la valeur des hommes et des choses qui brillaient dans son horizon. Si vous vous placez au point de vue exclusif de son patriotisme, vous passionnerez beaucoup un peuple qui a pour son sublime égoïsme l’excuse même de son salut et de sa grandeur, et qui, en se sentant si grand et si fort, a pu croire qu’il était seul, et que l’Europe se résumait en lui. Mais ni l’un ni l’autre de ces points de vue ne vous donneront la vérité vraie, c’est à dire la vérité générale; ils ne vous donneront que la vérité française; or la vérité française n’est qu’à Paris; passez la frontière, c’est un mensonge. Ce n’est pas à cette vérité bornée par les limites d’une nation que vous voulez réduire l’intelligence du peuple. Que vous reste-t-il donc à choisir? Le point de vue universel et permanent, c’est à dire le point de vue de la moralité des actes individuels ou nationaux que vous avez à décrire. Tous les autres sont éclairés par un jour faux ou conventionnel; celui-là seul est éclairé par un jour complet et divin; celui-là seul peut guider l’incertitude des jugements humains à travers le dédale des préjugés, des opinions, des passions, des égoïsmes personnels et nationaux, et faire dire au peuple: Ceci est bien, ceci est mal, ceci est beau. En un mot, si vous voulez former le jugement des masses, les arracher à l’immorale théorie du succès, faites quelque chose qui n’a pas encore été fait jusqu’ici: donnez une conscience à l’histoire. Voilà le mot du temps, voilà l’œuvre digne du peuple et l’entreprise digne de vous! Avec un tel procédé historique, vous plairez moins immédiatement peut-être à l’Imagination passionnée des masses; mais vous servirez mille fois plus leur cause, leurs intérêts et leur raison. Vous trouverez partout ces trois aspects: l’aspect purement individuel, la gloire; l’aspect exclusivement national, le patriotisme; enfin l’aspect moral, la civilisation. Et, en pressant le sens de chacun des événements dans la main d’une logique rigoureuse, vous arriverez partout et toujours à ce résultat, que la gloire et le patriotisme même, séparés de la moralité générale de l’acte, sont stériles pour la nation et pour le progrès réel du genre humain, et qu’en un mot il n’y a point de gloire contre l’honnêteté, point de patriotisme contre l’humanité, point de succès contre la justice.
Quel beau commentaire de la Providence qu’une histoire ainsi écrite à l’usage des masses! et j’ajoute: quel bienfait pour le peuple, et quel gage de sa future puissance mis ainsi dans sa main avec un pareil livre! Apprendre au peuple par les faits, par les dévouements, par le sens caché de ces grands drames historiques où les hommes ne voient que les décorations et les acteurs, mais dont une main invisible combine le plan; lui apprendre, dis-je, à se connaître, à se juger, à se modérer lui-même; le rendre capable de discerner ceux qui l’éblouissent de ceux qui l’éclairent; lui mettre la main sur chaque homme, sur chaque grand événement de sa propre histoire, et lui dire: Pèse-toi toi-même, non pas au faux poids de tes passions du jour, de tes préjugés, de tes colères, de ta vanité nationale, de ton étroit patriotisme, mais au poids juste et vrai de la conscience universelle du genre humain et de l’utilité de l’acte pour la civilisation; le convaincre que l’histroire n’est point un hasard, une mêlée confuse d’hommes et de choses, mais une marche en avant à travers les siècles, où chaque nationalité a son poste, son rôle, son action divine assignée, où chaque classe sociale elle-même a son importance aux yeux de Dieu; enseigner par là au peuple à se respecter lui-même pour ainsi dire religieusement, avec conscience de ce qu’il fait, à l’accomplissement progressif des grands desseins. providentiels; en un mot, lui créer un sens moral et exercer ce sens moral sur tous ces règnes, sur tous ces grands hommes et sur lui-même, j’ose dire que c’est là donner au peuple bien plus que l’empire, bien plus que le pouvoir, bien plus que le gouvernement; c’est lui donner la conscience, le jugement et la souveraineté de lui-même; c’est le mettre au dessus de tous les gouvernements. Le jour où il sera, en effet, digne de régner, il régnera. Les gouvernements ne sont que le moule où se jette la statue d’un peuple, et où elle prend la forme que comporte sa nature plus ou moins perfectionnée. Tel peuple, tel gouvernement, soyez-en sûr; et quand un peuple se plaint du sien, c’est qu’il n’est pas digne d’en avoir un autre. Voilà l’arrêt que Tacite portait déjà de son temps, il est encore vrai de nos jours.
XXIX.
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Eh bien! dis-je à Reine, voilà les idées que je me faisais de la littérature, histoire, poésie, philosophie, science, théâtre pour le peuple, bien avant l’époque où je vous parle. Il faut en arriver 1 à. Rien n’est trop haut, rien n’est trop beau pour les masses. Ce sont les écrivains qui manquent au peuple; ce ne sont pas les lecteurs qui manquent aux écrivains. Ah! si j’avais le talent de tels ou tels écrivains de nos jours, et leur jeunesse, et leurs loisirs, et leur plume, que ne ferais-je pas dans cet ordre d’idées! Il y a un monde nouveau à découvrir, sans aller, comme Christophe Colomb, traverser l’Atlantique. Ce monde nouveau, c’est la sensibilité et la raison des masses! La géographie de l’univers moral ne sera complète que quand ce continent populaire sera découvert, conquis et peuplé d’idées par les navigateurs de la pensée. On l’entrevoit déjà ; il ne reste qu’à l’aborder.?
— C’est bien poétique, savez-vous, pourtant, ce que vous me dites-là, Monsieur, répartit en souriant la couturière, et cependant je le comprends.
— Pardonnez-moi, lui dis-je; je n’aurais point parlé ainsi devant une autre femme de votre état; mais vous êtes poète aussi: vos vers m’ont fait oublier vos ciseaux! D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être toujours plat pour être populaire; le peuple est un grand poète aussi, car il est l’enfant pas encore sevré de la nature, et la nature ne parlé qu’en image comme Dieu.
XXX.
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Cependant la brise de la mer tombait insensiblement sur les flots pour faire place à la brise de terre, qui commençait à respirer à travers les pins maritimes de la côte; les vagues devenaient roses à leur sommet comme les neiges quand le dernier rayon du soleil les effleure en se retirant. La nuit tombait sans que nous nous en fussions aperçus, tant nous nous trouvions à notre aise avec cette simple fille de village. La diligence d’Aix allait partir; ma femme embrassa Reine comme une ancienne connaissance.
Elle nous remercia de notre accueil sans façon, et partit contente de sa journée, en nous assurant bien qu’elle n’en dirait rien à ses voisines le lendemain, de peur qu’on ne la crût une intrigante. Hélas! il suffisait de voir sa timide et candide physionomie pour qu’il fût impossible de voir en elle autre chose que ce qu’elle était, une jeune fille simple, douée d’une imagination sensible sur un immense fonds de bonté.
Au moment où elle passait le seuil de la porte du jardin pour monter dans la diligence, je la rappelai, et je lui dis: «Reine! si jamais j’écris un ou deux de ces récits populaires dont vous m’avez donné l’idée, vous me permettrez de vous dédier le premier, n’est-pas, votre nom lui portera bonheur, »
FIN DE LA PRÉFACE.
GENEVIÈVE
Table des matières
I.
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L’imagination est le miroir de la nature, miroir que nous portons en nous, et dans lequel elle se peint. La plus belle imagination est le miroir le plus clair et le plus vrai, celui que nous ternissons le moins par le souffle de nos inventions, celui que nous colorons le moins par les teintes artificielles et trop souvent fausses de notre propre fantaisie que nous appelons notre génie. Le génie ne crée pas, il retrace; Dieu s’est réservé en tout la création. Homère, la plus vaste et la plus pathétique imagination qui ait jamais décrit la nature et fait palpiter le cœur humain, n’est qu’un copiste parfait. Ces couleurs qu’il délaie avec nos larmes sur sa palette ne sont que les couleurs que nous voyons tous et les larmes que nous versons tous. Il les a mieux vues et mieux senties, voilà son génie. Les poètes qu’on accuse d’être des assembleurs de fictions et des récitateurs de mensonges, sont les plus vrais de tous les hommes. Ils observent, ils sentent et ils écrivent; ils changent les noms de leurs personnages: voilà toute leur invention; mais si ces personnages n’étaient pas réels dans la nature, ils ne les auraient pas conçus, et s’ils ne les avaient pas conçus réellement dans leur imagination, ils ne les enfanteraient pas, ou ils n’enfanteraient que des monstres et des fantômès. Tout poème est donc une vérité.
J’ai raconté, dans les Confidences, quelle était l’aventure vraie que j’avais récitée ou chantée à demi-voix dans ce poème domestique de Jocelyn. Les ecteurs des Confidences connaissent le pauvre et intéressant vicaire de village à qui j’ai donné, dans mes vers, le nom de Jocelyn; ils connaissent la belle et touchante enfant du château de ***, à qui j’ai donné le nom de Laurence. Je ne me suis guère permis d’autre altération de la vérité dans ce petit drame, tableau de cheminée, qu’on suspend à un clou de laiton dans sa chambre ou dans sa mansarde, et qu’on regarde par distraction, quand on a envie de se rappeler sa jeunesse, de rêver, de pleurer ou de prier.
Beaucoup d’oisifs, de jeunes hommes, de jeunes filles, m’ont écrit, de tous les coins du monde, à l’occasion de ce poème qui a eu le seul succès qu’il pouvait avoir, un succès de cœurs malades, une gloire d’intimité, une immortalité de coin de feu, musa pedestris! Tous ces cœurs touchés, toutes ces voix émues, toutes ces plumes tremblantes, me demandaient si ce drame était vrai, si Jocelyn avait vécu, si Laurence avait aimé et était morte ainsi, si je les avais connus, si j’avais eu en moi ou autour de moi les tristes et saintes confidences de leurs amours et de leurs malheurs; s’il fallait s’y intéresser seulement comme à des personnifications imaginaires de sentiments nés de mes rêves, ou s’il fallait véritablement pleurer et prier sur leurs deux tombeaux, et s’y attacher comme à deux êtres qui avaient réellement vécu parmi nous, et qu’on pouvait espérer retrouver un jour aimants, aimés, heureux, dans une autre vie. O sainte naïveté des cœurs sensibles! Ils ne veulent pas perdre leur sensibilité sur une fiction, et ils ont raison. Les larmes sont trop précieuses pour qu’on les répande ainsi sur des chimères, et sans qu’une ombre réelle au moins les entende tomber et les recueille là-haut. Tromper ces cœurs-là, c’est le péché contre le Saint-Esprit, le crime sans rémission des poètes, car c’est le crime contre la nature; c’est tendre un piège à la mélancolie pour lui rire au visage ensuite; quand elle pleure, c’est faire pleuvoir des larmes sur le sable pour arroser une illusion. C’est mal; et cela fait souvent, souvent, un mal réel aux imaginations tendres que vous trompez ainsi. Car les âmes neuves et simples, et ce sont les plus belles, prennent souvent à cœur et au sérieux les sentiments avec lesquels le poète joue ainsi. On connaît les sept ou huit suicides que Werther, cette ironie de Coëthe, fit accomplir en Allemagne, après l’apparition de ce beau livre.
On sait que Bernardin de Saint-Pierre fut obsédé toute sa vie par des interrogations épistolaires sur Paul et sur Virginie, et que les pélerinages ont tracé un sentier au tombeau imaginaire sous les lataniers. Moi-même, dont les écrits sont bien loin d’avoir sur l’imagination de l’Europe cette contagion. J’ai eu cependant ma part de cette correspondance avec les âmes désœuvrées de mon temps. J’ai reconnu à des signes certains que j’avais touché quelquefois juste et fort. Le contre-coup a été souvent jusqu’à la passion et la colère. C’est ainsi qu’après avoir publié l’année dernière l’épisode de Graziella, histoire véritable où je me peins avec l’impartiale sévérité de la distance et du temps, j’ai reçu une foule de lettres signées ou anonymes, pleines de reproches sanglants, de malédictions et d’imprécations contre la dureté, la sécheresse et la légèreté de cœur dont je m’accuse moi-même dans ce récit envers cette belle et malheureuse enfant.
Après que les Confidences ont répondu sur Laurence et sur Jocelyn, on m’a interrogé sur les détails accessoires du drame, sur les paysages, sur les personnages secondaires, sur le tisserand, sur l’évêque, sur l’ami, sur la servante, sur le chien enfin, et sur les oiseaux; on a voulu savoir d’où venait cette pauvre Marthe, et où elle était allée après la mort du curé ; et si Marthe était son vrai nom; et si sa bonté et son dévouement pour son maître n’étaient pas une invention aussi du poète, une couleur grise et douce à l’œil dans le tableau, une harmonie calculée avec cette nature alpestre et cette vie sans espoir. J’ai répondu vingt fois en causant; voici l’occasion de répondre plus explicitement, et à un plus grand nombre de curieux de sentiments. Non, Marthe n’était pas le vrai nom de la servante de Jocelyn, pas plus que Jocelyn n’était le vrai nom du curé de B..., pas plus que Valneige n’est le nom du village. Elle s’appelait et s’appelle encore Geneviève, car elle n’a pas suivi son jeune maître au tombeau, et je a vois encore de temps en temps dans la cour, sous les tilleuls, les jours d’été, quand je passe devant la grille de C.... Voici son histoire uniforme, courte et pâle comme une journée d’hiver qui n’a qu’une heure de soleil entre deux longs crépuscules.
Je me souviens de l’entretien dans lequel elle me la raconta, comme si c’était hier. J’ai reçu du ciel une mémoire des lieux, des visages, des accents de voix, pour laquelle le temps n’existe pas. Vingt ans pour moi c’est une nuit. Cette mémoire est celle des choses extérieures. Mais, pour les attachements, les sentiments, les coups ou les contre coups reçus une fois au cœur, je n’ai pas besoin de mémoire. Cela ne cesse pas de retentir en moi. Cela n’a pas été, cela est; cela n’est pas un temps de la langue pour ma nature, tout y est présent. Une secousse donnée à ma faculté de sentir se perpétue et se renouvelle à tout jamais sans s’affaiblir. Le balancier de mon souvenir, sans avoir besoin d’être remonté, a toujours la même oscillation. J’ai véritablement dans ma fibre intérieure ce mystère de mouvement perpétuel que les mécaniciens cherchent vainement hors Dieu. C’est ce qui m’a donné de bonne heure la conviction et comme la sensation de l’immatérialité de l’âme et de l’infini. Je suis sûr que je ne me tromperai pas d’une circonstance, pas d’un détail, pas d’an mot, pas d’un son de voix, en me rappelant aujourd’hui pour vous ma conversation avec Geneviève. Mais, d’abord, faisons son portrait. Cela est plus difficile, car les mots disent, mais le pinceau seul peint. Je n’ai qu’une langue et point de pinceau.
Conversation avec Geneviève.
II.
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Je passai quelques jours au presbytère de B..., après la mort et la sépulture de l’abbé D..., que j’ai nommé Jocelyn dans mes vers. J’avais à y remplir les devoirs bien tristes, mais bien faciles, d’exécuteur testamentaire, et même d’héritier, car le mourant m’avait chargé de payer ses petites dettes sur la terre pendant qu’il irait en recevoir l’intérêt au Ciel. Elles avaient toutes été contractées pendant l’année de l’épidémie et de la disette, pour acheter des médicaments chez les pharmaciens, et du riz et du sucre chez les épiciers de la petite ville voisine de G..., pour les malades. Mais il y avait un inventaire à dresser, des livres à trier, dés papiers à parcourir, quelques pauvres meubles et un peu de linge à vendre ou à distribuer, la servante, le chien, l’oiseau à recueillir, la maison enfin, et le jardin à mettre en ordre et en culture, afin que tout présentât un air de décence, de soin et de propreté aux yeux du vicaire qui viendrait occuper sa place, et qu’aucune mauvaise herbe, aucun brin de paille ou aucune plume oubliés par la négligence ne souillassent le nid d’où le cygne des neiges s’était envolé.
Pendant Ces journées employées à ces soins pieux pour la mémoire de mon ami, je n’avais d’autre compagnie que Geneviève. Elle allait et venait tout le jour, de la cour au jardin, du puits au bûcher, de la cave au grenier, de la cuisine à la salle, de la niche du chien au pigeonnier, à la cage des poules, des colombes et des oiseaux. Elle prenait la bêche et le rateau dans les carrés du jardin, pour sarcler quelques choux et les laitues, ou pour niveler un peu les allées dont le sable s’était incrusté de mousse verdure pendant la maladie de Jocelyn; elle jetait bientôt ces outils de jardinage pour prendre le balai et pour nettoyer de l’a moindre poussière les recoins les plus reculés de l’escalier ou des corridors; puis elle déposait le balai pour prendre l’époussetoir et pour épousseter et frotter les meubles et les jambages de pierre des cheminées, jusqu’à ce que le noyér des armoires et l’épiderme ciré des tables de sapin devinssent des miroirs où son bras se réfléchissait; puis elle laissait encore les meubles et reprenait le fil et l’aiguille pour faire des réprises aux chasubles, aux nappes d’autel, aux petites serviettes fines avec lesquelles le prêtre essuie les bords du calice après qu’il a bu le vin mystique; puis elle se relevait comme en sursaut de sa chaise, jetait sur le bras le linge de la sacristie et allait rallumer le feu, écumer la marmite de terre du foyer, ouvrir la porte de la cour et regarder du côté de la sacristie pour voir si son maître ne revenait pas comme à l’ordinaire pour l’heure du repas. Le chien, qui sortait avec elle, allait en flairant jusqu’à la fosse fraîchement recouverte de terre. Il jetait deux ou trois hurlements au bord de la fosse pour éveiller son maître. Il revenait lentement, en s’arrêtant et en se retournant souvent, la tête basse, l’œil consterné, les oreilles dressées, l’une en avant, l’autre en arrière, comme étonné de ne pas ramener derrière lui quelqu’un qu’on attendait toujours. Geneviève alors appelait le chien, d’un accent de triste impatience, le faisait rentrer dans la cour, et remontait elle-même, les yeux rouges, l’escalier extérieur.
Pendant quelques minutes on n’entendait plus son pas dans la maison Elle pleurait seule dans la cuisine, puis elle ressortait pour aller faucher de l’herbe à la chèvre. On eût dit qu’un esprit inquiet la chassait d’une place à l’autre comme pour chercher malgré elle quelque chose qu’elle ne trouvait plus nulle part. Oh! Dieu seul connaît le vide que la disparition d’un solitaire creuse dans le cœur d’une pauvre femme, d’un seul ami, d’un chien, d’une cage d’oiseau, d’un jardin et de la nature même, vivants ou morts dans le petit cercle immédiat autour de lui! Pendant que personne ne se doute qu’il manque un souffle au monde, il manque l’air et la vie à deux ou trois êtres qui vivaient de l’être évanoui! Tout se tient dans ce ciment de vieilles et chères habitudes; ôtez un grain de sable, le mur s’écroule, le mur écroulé, que devient la mousse qui le drapait; la mousse séchée? que deviennent le nid de l’insecte et la fente du lézard? Autour du cœur de l’homme le plus isolé, il y a un monde invisible qui vivait de lui. Quand ce cœur est froid, que devient-il?... Ce que devenait la servante, une âme en peine, un regard sans voir, un pas éternel sans but, une activité sans repos, une vie machinale, une mort qui vit. Telle était Geneviève.
III.
Table des matières
J’ai toujours contemplé avec un pieux respect et avec un sourire d’attendrissement ce qu’on appelait l’esclave ou l’affranchi dans l’antiquité, la nourrice en Grèce, ou dans le moyen âge le domestique, c’est à dire la partie vivante de la maison, domus en France, la famille en Italie et en Espagne, véritable nom de la domesticité, car le domestique n’est, au fond, que le complément, l’extension de cette chère et tendre unité de l’association humaine qu’on appelle la famille; c’est la famille moins le sang, c’est la famille d’adoption, c’est la famille viagère, temporaire, annuelle, la famille à gage, si vous voulez; mais c’est la famille souvent aussi incorporée, aussi aimante, aussi désintéressée, aussi payée par un salaire de sentiments, aussi dévouée à la considération, à l’honneur, à l’intérêt, à la perpétuité de la maison, que la maison même; que dis-je? souvent bien plus. J’ai été frappé de bonne heure de cette phrase de l’historien des proscriptions sanglantes du triumvirat romain d’Octave, Antoine et de Lépide. Il raconte les spoliations, les massacres, les fuites nocturnes, les refuges cherchés dans les antres, dans les forêts, chez les amis; les ingratitudes, les lâchetés, les perfidies, les ventes des proscrits par ceux chez qui ils cherchaient l’hospitalité, le secret, le salut; les victimes attirées aux piéges, marchandées, vendues, livrées par les délateurs au glaive des bourreaux d’Octave, et il termine cette énumération de ces trois ou quatre mille assassinats par ce résumé, qu’on n’a pas assez lu quand on apprécie la nature humaine, non au cœur, mais à la condition sociale:
«Chose éternellement notable, dit Velleius Paterculus, pendant ces
«proscriptions, la fidélité des mères et des femmes fut complète et sublime;
«celle des affranchis, douteuse et médiocre; celle des fils, nulle: beaucoup
«trahirent par cupidité leurs pères; celle des esclaves domestiques, admirable et presque générale.»
Ainsi fut-il pendant les proscriptions françaises de 1793 et 1794; sur dix proscrits, neuf furent cachés par les dévouements domestiques. La famille fat sauvée par les serviteurs. L’humanité devrait un monument éternel à la domesticité. Et le cœur des familles, des enfants, des vieillards, que ne lui doit il pas? Et la politique elle-même, que ne lui devrait-elle pas, si elle savait considérer le domestique à sa vraie place dans la civilisation?
Aussi, pendant le peu de jours que j’ai passés au pouvoir, quand il a été question, dans les conseils de gouvernement, de donner ou de retirer le droit électoral aux domestiques, j’ai été bien loin d’imiter à leur égard le stupide rigorisme de la Convention, qui excluait du droit de citoyen et de suffrage les individus en état de domesticité : législation brutale et aveugle qui refaisait des esclaves là où la nature a fait plus que des hommes libres: des enfants, des fils, des frères, des amis d’adoption. J’ai dit: Honorez le domestique, vous fortifierez la famille, ce pivot de toute démocratie morale; car le domestique est à la famille ce que la cour intérieure est à la maison. Voulez vous donner des millions de voix à la sainte influence de la famille? voulez-vous que vos élections soient inspirées par l’esprit de famille? voulez-vous que les intérêts de conservation prévalent sur l’esprit de désordre? voulez-vous contrebalancer par un suffrage réfléchi, religieux, coïntéressé au sol et aux murs, les suffrages irréfléchis, turbu ents, tumultueux de ces masses flottantes qui fermentent ou divaguent sur la surface de vos populations? voulez-vous faire plus? voulez-vous mettre du cœur dans vos institutions électorales, et donner au sentiment le rôle qu’il a dans la nature humaine et qu’il doit avoir dans une législation populaire? Donnez le suffrage aux domestiques; vous donnerez ainsi dix voix pour une au père de de famille; vous donnerez une voix aux femmes, aux vieillards, aux enfants, à la propriété, aux mœurs, aux habitudes; une voix à la maison! C’est le suffrage électoral donné aux habitués du foyer qui sera le salutaire correctif des abus et des égarements du suffrage universel dépaysé. Si l’aristocratie antique ne l’avait pas compris, c’est qu’elle n’avait que des esclaves; si la féodalité ne l’avait compris, c’est qu’elle n’avait que des serfs, et que nous, nous avons une domesticité libre, c’est à dire des serviteurs, des hommes et des femmes greffés sur le tronc de la famille par la cohabitation, par l’attachement mutuel, par la fidélité, égale souvent à celle des filles ou des fils. Car, s’il y a des liens dans le sang, il y en a de presque aussi forts dans la flamme du même foyer.
La domesticité dans le moyen-âge donna les mêmes preuves de parenté et de dévouement à la famille que le vieux serviteur Eumée en donne, dans Homère, au fils de la maison, Ulysse, visitant ses foyers usurpés. Il y a dans la belle et pathétique histoire de Marie Stuart, par M. Dargaud, œuvre inédite et qui paraîtra bientôt, un récit d’une servante ou nourrice, comme on les appelait alors, que je n’ai jamais lu sans bénir et sans glorifier dans mon cœur la domesticité. Le voici:
«Le duc de Norfolk, parent et héritier du trône de la reine Élisabeth, se prend d’amour pour la Cléopâtre moderne, pour la captive d’Holyrood, pour la belle et infortunée Marie Stuart, reine d’Écosse. Il conspire avec ses vassaux pour l’enlever de son cachot et pour lui rendre un trône avec son cœur. Élisabeth découvre le mystère de ces amours, rompt la trame, arrête Norfolk et le fait condamner à avoir la tête tranchée sur un échafaud dressé dans la Tour de Londres. Le duc, accompagné de ses amis, à qui il était permis alors de faire cortège au mourant, s’avance fièrement vers le lieu du supplice. Arrivé au pied de l’échafaud, il a soif et demande à boire.
«Une femme âgée et voilée, qui l’avait suivi tout en pleurs, dit l’historien,
«lui présente une coupe que le duc reconnut aussitôt. C’était sa
«propre coupe, celle de ses ancêtres, et cette femme, prévoyante et attentive
«jusqu’à la mort était sa nourrice, la servante de ses châteaux. Elle
«versa de l’ale dans la coupe, le mourant y trempa ses lèvres. Lorsqu’il
«rendit la coupe vide à la pauvre femme, elle saisit et baisa en pleurant
«la main de son maître. Que Dieu te bénisse! lui dit le duc, et que nos
«enfants te vénèrent à cause de ce que tu as fait! Puis comme il sentit
«qu’il s’atendrissait à l’heure où l’homme a besoin de sa force, il monta
«rapidement les degrés de l’échafaud, appuyé sur le bras du doyen de
» Saint-Paul.»
L’antiquité n’a rien de plus naïf et rien de plus touchant que cette coupe reconnue à l’heure où on laisse tout sur la terre, et cette main de servante tendant au Seigneur la coupe de l’échafaud.
IV.
Table des matières
Geneviève paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans à cette époque. L’âge n’était pas lisible sur ses traits usés par la fatigue. On sentait que la misère avait soufflé là de bonne heure, comme la bise qui gèle une plante au printemps, et qui la laisse plutôt languir que vivre le reste de sa saison. Elle était grande, mais un peu voûtée, et la poitrine très enfoncée et très creuse par l’attitude habituelle d’une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses doigts longs et effilés; bien que ses mains fussent d’une blancheur et d’une propreté parfaite, l’ongle du troisième doigt de la main droite était cerné à l’extrémité par une tache bleuâtre: c’était la trace du dé de cuivre qu’elle portait presque toujours, et qui avait déteint sur sa peau. Elle portait le costume des paysannes de ces montagnes: une robe de grosse laine bleue galonnée sur les coutures d’un passe-poil de velours amarante. Une coiffe blanche, bordée de dentelles très larges qui battaient ses joues, laissait à peine apercevoir les racines de ses cheveux, relevés sur les tempes et cachés sous sa coiffe. Ses traits délicats et maladifs n’avaient aucune carnation. Sous sa peau fine et transparente, on ne voyait ni rougir ni circuler aucun sang; les petites veines bleues qui se ramifiaient sur ses tempes étaient aplaties comme des canaux que la sève, un peu tarie, n’a pas la force de gonfler. Ses joues étaient à peine revêtues d’un épiderme imperceptiblement ridé par le frisson habituel de la peau dans cet air des neiges. Ses yeux, frangés de très longs cils noirs, étaient largement fondus, quoique profondément encaissés sous les paupières. Ils étaient bordés au dessous d’un ourlet noir, comme des yeux qui ont beaucoup veillé et beaucoup pleuré. Leur couleur était un bleu pâle sans aucun éclat; ils se laissaient regarder sans mouvement, comme de l’eau à l’ombre; on voyait jusqu’au fond, et l’on n’y voyait que simplicité, sensibilité et langueur. Ces beaux jeunes yeux de femme de haute et fine race avaient l’air dépaysés dans le cadre d’un visage déjà vieilli et fané. Ses lèvres un peu grosses et déprimées vers les coins étaient légèrement plissées quand elle les fermait. Mais, aussitôt qu’elles s’ouvraient, soit pour parler à ses oiseaux, soit pour saluer les pauvres femmes du village qui passaient en l’appelant sous sa fenêtre, ses lèvres détendues laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fontaine, et un sourire où la mélancolie se fondait dans la bonté. Toute l’expression de ce visage était dans cette bouche par où son cœur semblait s’ouvrir et se répartie sur tous les traits. Le timbre de sa voix révélait ce tremblement intérieur d’une fibre brisée par une perpétuelle émotion du cœur. C’était une complainte d’accents qui semblait toujours chanter en parlant.
Cette voix reposait et touchait à la fois. Je n’en ai jamais entendît de pareille que dans les châlets du Valais en demandant autrefois mon chemin on du lait aux vieilles femmes des montagnes. Les passions et les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes; la solitude et la sérénité des montagnes la rendent douce comme un soupir, accentuée comme un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers les bois. Telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lisais dans le jardin, sans qu’elle me vît, je ne me assais pas de l’entendre parler à ses poules, ou chanter à demi-voix en tricotant près de la fenêtre, pour distraire les oiseaux, qui lui répondaient.
V.
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Au bout de huit ou dix jours, elle s’était tellement accoutumée à ma présence dans la maison que je ne lui inspirais plus aucun embarras. Elle savait que j’avais été l’ami le plus cher de son maître. Elle reportait tout naturellement sur moi l’attachement respectueux qu’elle avait pour lui. D’ailleurs elle avait besoin de servir quelqu’un et d’aimer celui qu’elle servait. Tout son service n’était qu’inclination naturelle et satisfaite à obliger. Elle se rendait heureuse elle-même en prévenant les moindres désirs de ceux auxquels son état de servante la dévouait moins encore que son cœur. Ma jeunesse aussi l’intéressait; elle était fier de remplacer autant qu’elle pouvait son maître mort dans l’accueil qu’il aurait fait vivant à ce jeune homme pour qui elle connaissait sa tendresse. Elle tenait à l’honneur de la maison et à la grâce de l’hospitalité, même après que la maison était vide et que l’hôte était parti pour un autre séjour. Elle s’empressait à tout. Elle savait par son maître la simplicité de mes goûts. Jamais, chez ma propre mère, ils n’avaient été si complétement et si gracieusement prévenus par les bonnes femmes du ménage ou du jardin. Jamais les livres et les papiers n’avaient été plus religieusement retrouvés à leur pli ou à leur page marquées sur ma table de bois; jamais les tisons dormant le jour sous la cendre n’avaient été plus soigneusement rapprochés le soir, pour donner une douce tiédeur à la veillée; jamais mes chiens n’avaient eu une natte de paille plus épaisse pour se coucher au pied de mon lit, ni une eau plus limpide pour boire dans une jatte de terre vernie; jamais je n’avais trouvé plus exactement, au retour de mes longues chasses dans les bois, la farine de maïs bouillotant à petit feu dans la marmite sous sa croûte dorée, la pomme de terre sous la cendre, le choux, la rave, la courge du jardin cuits au four, et le pain de seigle plus savoureux et plus frais sous la serviette de chanvre écru dans la huche; jamais le beurre ou le miel de la plaine n’avaient été si jaunes, sî onctueux, si attentivement battus dans l’étable ou si proprement servis dans le rayon de cire. C’était le régime auquel j’avais été habitué à la campagne, pendant mon enfance, chez une mère sobre et tendre, le régime des Chartreux assaisonné par la tendresse et par la grâce de la femme.
VI.
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Selon l’habitude de ces montagnes, nous prenions nos repas du soir dans la cuisine, sur la seule table de noyer massif longue et étroite qu’il y eût dans la maison. A l’extrémité de cette table, Geneviève, comme du temps de son maître, étendait la nappe, mettait mon assiette, mon couvert d’étain, et posait les plats, le pain et le vin. Je m’asseyais sur un des bancs de bois qui règnent des deux côtés de la table. A l’autre bout il n’y avait point de nappe, il n’y avait qu’une écuelle et une assiette de terre dans lesquelles la servante prenait sa soupe et sa portion de lard, de courge, de salade ou de choux en même temps que moi; mais, selon les rites du pays, elle mangeait debout, son écuelle à la main, continuant à me servir, allant et venant, comme le reste du jour, dans la cuisine, attisant le foyer, battant le beurre, grillant les châtaignes, jetant des morceaux de son pain au chien qui l’épiait, assis devant son tablier, et qui ne perdait pas sa main de l’œil. Je ne cherchais nullement à la contraindre dans ses habitudes respectueuses et familières à la fois de ménagère, je l’aurais plutôt embarrassée et humiliée en la forçant de s’asseoir vis-à-vis de moi. Seulement je causais avec elle tout en soupant lentement, les coudes sur la table, à la façon des montagnards désœuvrés.
Après le souper, je me rapprochais du foyer où elle jetait de moments en moments des équarrissures pétillantes de sapin. Je faisais sécher à la flamme le canon et les bassinets huilés de mon fusil entre mes jambes; je détachais mes guêtres de cuir, je les ramollissais au feu pour le lendemain. Geneviève levait le couvert, distribuait le fond des plats à ses chiens ou à ses poules, repliait le nappe, remettait, soigneusement enveloppé, le pain dans la huche, allumait la lampe au bec de fer suspendue à côté de l’âtre, au manteau de pierre noire de la haute cheminée, puis elle s’asseyait un peu en arrière de moi pour tricoter des bas de grosse laine blanche qu’elle avait filée dans l’autre saison.
Nous causions alors plus longuement et plus familièrement que le reste de la journée, au seul bruit de la cascade dehors et du feu qui pétillait dedans; nous parlions du mort, de ses vertus, de ses charités, de sa pauvreté,. de sa résignation dans ce désert où on l’avait relégué comme pour cacher son état naturel et ses talents enfouis à tout autre œil qu’à l’œil de Dieu et des pauvres, de ses habitudes, de ses méditations, de ses prières, du mystère de sa jeunesse à demi révélé par les pèlerinages qu’il faisait de temps en temps au tombeau ou à la grotte des aigles; de sa dernière maladie, de ses suprêmes paroles, de sa joie quand il avait senti que Dieu consentait enfin à abréger sa pénitence et à le rappeler à lui; puis, de la douleur inconsolable de ses paroissiens, des femmes et des vieillards qui venaient déjà de loin s’agenouiller sur sa fosse, comme sur celle d’un saint; de la nudité de son presbytère; de ce qu’allaient devenir les colombes, le chien, les oiseaux, les arbres qu’il taillait, la source qu’il dirigeait, les pots de fleurs qu’il soignait l’été au jardin et qu’il abritait l’hiver dans sa chambre; des hirondelles même dont il respectait les nids sous les corniches du chœur, et qui ne les trouveront plus au printemps prochain.
Dans ces conversations, la pauvre fille ne me parlait jamais d’elle. Elle paraissait s’inquiéter bien plus de ce que deviendraient le chien, les oiseaux, les meubles, les plantes, que de ce qu’elle deviendrait elle-même. Peut-être pensait-elle que le nouveau curé la prendrait à son service, comme le sonneur ou l’enfant de chœur de Jocelyn, ou que quelqu’une des familles du village la recueillerait pour être carcleuse, et lui donnerait le pain et l’asile gratuits dans l’étable des vaches ou des moutons. Elle avait un petit mobilier à elle, consistant dans un coffre à tiroirs en bois de noyer, que je la voyais ouvrir quelquefois, et qui contenait un peu de linge, ce trésor des servantes: sa robe des dimanches, et une petite écuelle de porcelaine cassée, pleine de petite monnaie d’argent, de gros sous, d’un collier de grains de jais enfilés par un fil de cuivre, de deux ou trois bagues d’or qui lui venaient de sa mère, et d’un beau chapelet de noyaux de cerises, sculpté à jour par un chartreux, que l’évêque lui avait donné en passant quelques jours dans la cure pendant sa visite pastorale. Le tout pouvait bien valoir six écus. C’était là toute sa richesse. Elle la regardait souvent avec une complaisance visible dans la physionomie. Mais depuis que Jocelyn était mort, et qu’elle n’avait plus la bourse et le pain du prêtre à donner en son nom, elle puisait assez souvent dans sa coupe, et les gros sous diminuaient sensiblement.
Le sort de cette pauvre fille m’inquiétait, car je n’étais pas riche alors, et je voyais bien qu’une fois le mobilier vendu pour payer les dettes, la maladie, la sépulture, l’héritage se réduirait à deux charges: son chien et ses oiseaux. Mais Geneviève n’y pensait pas, elle était, au contraire, sans cesse occupée à rechercher bien loin dans sa mémoire si M. le curé ne devait pas une mesure d’orge à celui-là, un char de fagots à celui-ci, une poignée de foin pour la chèvre à l’un, un disque de pain de seigle emprunté le dernier hiver et non rendu à l’autre. Elle ne voulait pas laisser un brin de paille ou un grain de sel sur la conscience ou sur la mémoire de son maître.
— Mais moi, j’y pensais. Je l’avais toujours vue depuis mon enfance au presbytère; je ne m’étais jamais informé comment elle y était venue, encore moins comment elle en sortirait; le curé, la servante et la maison se confondaient à mes yeux en un seul être et en un seul tout indivisible qui me paraissait avoir existé ainsi toujours, et devoir toujours de même exister. La mort venait de me poser un problème auquel je n’avais jamais réfléchi: d’où vient la servante, et que deviendra-t-elle?
A la fin, il fallut bien lui en parler. C’était un soir après souper, à la clarté de la lampe, au pétillement du foyer; j’avais le coude encore appuyé sur la table, la tête sur ma main; elle avait fini de ranger le pain et la nappe, elle était assise à l’ombre dans l’angle que forme le jambage noir de la cheminée avec le mur de la cuisine, place où les paysans mettent le coffre à sel. Elle remuait, en tricotant avec un léger cliquetis de fer, l’un contre l’autre, en relevant la maille, les deux bouts luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d’une pendule au coin du feu, me tira de ma rêverie et m’enhardit à lier une conversation sérieuse avec elle.
Darmowy fragment się skończył.