3 książki za 34.99 oszczędź od 50%

La Cagliostro se venge

Tekst
0
Recenzje
Oznacz jako przeczytane
Jak czytać książkę po zakupie
La Cagliostro se venge
Czcionka:Mniejsze АаWiększe Aa

Maurice Leblanc

La Cagliostro se venge

Varsovie 2017

Table des matières

Préface d’Arsène Lupin

Première partie

Le Second des Deux Drames

Chapitre I. Sur la piste de guerre

Chapitre II. Tueries

Chapitre III. Raoul intervient

Chapitre IV. L’inspecteur Goussot attaque

Chapitre V. Faustine Cortina et Simon Lorient

Chapitre VI. La statue

Chapitre VII. Le Zanzi-Bar

Chapitre VIII. Thomas Le Bouc

Chapitre IX. Le chef

Chapitre X. « Moi, comtesse de Cagliostro, j’ordonne… »

Deuxième partie

Le Premier des Deux Drames

Chapitre I. Fiançailles

Chapitre II. Visite mystérieuse

Chapitre III. L’enlèvement

Chapitre IV. L’écrin bleu

Chapitre V. Mariage ?

Chapitre VI. La haine

Chapitre VII. Quelqu’un meurt

Chapitre VIII. Phryné

Préface d’Arsène Lupin

Je voudrais marquer ici que, tout en appréciant comme il convient, et en certifiant comme conformes à l’exactitude les aventures qui me sont attribuées par mon historiographe attitré, j’apporte néanmoins certaines réserves sur la façon dont il les présente dans ses livres.

Il y a cent manières d’accommoder au goût du public une aventure réelle. Peut-être n’est-ce pas choisir la meilleure que de me montrer toujours sous l’aspect le plus avantageux et de me mettre obstinément en relief et au premier plan. Non content de négliger les nombreux épisodes de ma vie où je fus dominé par les circonstances, démoli par mes adversaires ou rabroué par les respectables agents de l’autorité, mon historiographe arrange, atténue, développe, exagère et, sans aller contre les faits, les dispose si bien que j’en arrive parfois à être gêné dans ma modestie.

C’est un mode de récit que je n’approuve pas. Je ne sais qui a dit : « Il faut connaître ses limites et les aimer. » Je connais mes limites, et j’éprouve même, à les sentir, quelque satisfaction, ayant horreur de tout ce qui est surhumain, anormal, excessif et disproportionné. Ce que je suis me suffit : au-delà, je serais invraisemblable et ridicule. Or, l’une de mes faiblesses est la crainte de tomber dans le ridicule.

Et j’y tombe sans aucun doute – et c’est là la raison essentielle de cette courte préface – lorsque je suis offert au public dans une invariable, perpétuelle et irritante situation d’amoureux. Certes, Je ne nie pas que j’aie le cœur fort sensible, et que le coup de foudre me guette à chaque tournant de rue. Et je ne nie pas non plus que les femmes me furent, en général, accueillantes et miséricordieuses. J’ai des souvenirs flatteurs, je fus l’objet heureux de défaillances dont tout autre que moi se prévaudrait avec quelque orgueil. Mais de là à me faire jouer un rôle de Don Juan, de Lovelace irrésistible, c’est un travestissement contre lequel je proteste. J’ai connu des rebuffades. Des rivaux méprisables me furent préférés. J’ai eu ma bonne part d’humiliation et de trahison. Défaites incompréhensibles, mais qu’il faut noter si l’on veut que mon image soit rigoureusement authentique.

Voilà le motif pour lequel j’ai voulu que la présente aventure fût racontée, et qu’elle le fût sans détours ni ménagements. Je ne m’y distinguerai pas toujours par une agaçante infaillibilité. Mon cœur n’y soupire pas au détriment de ma raison. Mon pouvoir de séducteur est singulièrement mis en échec. Tout cela me vaudra peut-être l’indulgence de ceux que l’excès de mes mérites et de mes conquêtes horripile non sans motif.

Un mot encore. Joséphine Balsamo qui fut la grande passion de ma vingtième année, et qui, se faisant passer pour la fille du comte de Cagliostro, le fameux imposteur du dix-huitième siècle, prétendait tenir de lui le secret de l’éternelle jeunesse, ne paraît pas en ce livre. Elle n’y paraît pas pour une raison dont le lecteur appréciera de lui-même toute la force. Mais, d’autre part, comment ne pas mêler son nom au titre d’une histoire sur laquelle son image projette une ombre si tragique et où l’amour se double de tant de haine, et la vengeance s’enveloppe de tant de ténèbres ?

Première partie

Le Second des Deux Drames

Chapitre I

Sur la piste de guerre

Les belles matinées du mois de janvier, alors que l’air vif s’imprègne d’un soleil déjà plus chaud, comptent parmi les sources d’exaltations les plus vivifiantes. Dans le froid de l’hiver, on commence à pressentir un souffle de printemps. L’après-midi allonge devant vous des heures plus nombreuses. La jeunesse de l’année vous rajeunit. C’est évidemment ce qu’éprouvait Arsène Lupin en flânant, ce jour-là, sur les boulevards, vers onze heures.

Il marchait d’un pas élastique, se soulevant un peu plus qu’il n’eût fallu sur la pointe des pieds, comme s’il exécutait un mouvement de gymnastique. Et, de fait, à chaque pas du pied gauche, correspondait une profonde inspiration de la poitrine qui semblait doubler la capacité d’un thorax dont l’ampleur était déjà remarquable.

La tête se penchait légèrement en arrière. Les reins se creusaient. Pas de pardessus. Un petit costume gris, de plein été, et, sous le bras, un chapeau mou.

Le visage, qui paraissait sourire aux passants, et surtout aux passantes, pour peu qu’elles fussent jolies, était celui d’un monsieur qui se dirige allègrement vers le poteau de la cinquantaine, si, même, il n’a pas franchi la ligne d’arrivée. Mais vu de dos, ou de loin, ce même monsieur, fringant, de taille mince, très à la mode, avait le droit de protester contre toute évaluation qui lui eût attribué plus de vingt-cinq ans.

– Et encore ! se disait-il en contemplant dans les glaces son élégante silhouette, et encore, que d’adolescents pourraient me porter envie !

En tout cas, ce qui eût excité l’envie de tous, c’était son air de force et de certitude, et tout ce qui trahissait chez lui l’équilibre physique, la santé morale et la triple satisfaction d’un bon estomac, d’un intestin scrupuleux et d’une conscience irréprochable. Avec ça, on peut marcher droit et la tête haute.

Notons aussi que son portefeuille était abondamment garni, qu’il avait dans sa poche à revolver quatre carnets de chèques sur des banques différentes et à des noms divers, et que, un peu partout à travers la France et dans des cachettes sûres, lits de rivières, cavernes inconnues, trous de falaises inaccessibles, il possédait des lingots d’or et des sacs de pierres précieuses.

Et nous ne parlons pas du crédit qu’on lui accordait dans tous les mondes, en tant que Raoul de Limésy, que Raoul d’Avenac, que Raoul d’Enneris, que Raoul d’Averny, simples et modestes noms de bonne petite noblesse de province, que reliait les uns aux autres ce même prénom de Raoul. Justement, il passait devant la Banque des Provinces. Il devait y déposer un gros chèque, un chèque au nom de Raoul d’Averny. Il entra, effectua son opération, puis descendit dans les sous-sols de l’établissement, signa le registre et se rendit à son coffre-fort pour y prendre quelques documents.

Or, tandis qu’il choisissait ceux dont il avait besoin, il aperçut, non loin de lui, un monsieur en deuil, à l’aspect vieillot et suranné d’ancien notaire de province, qui retirait d’un coffre voisin plusieurs paquets proprement enveloppés, qui coupa les ficelles et compta, une par une, des liasses de dix billets de mille francs que retenait une épingle.

Le monsieur, très myope, et qui, de temps à autre, jetait autour de lui un coup d’œil inquiet, ne s’avisa pas qu’Arsène Lupin pouvait suivre chacun de ses gestes, et il continua sa besogne jusqu’à ce qu’il eût rangé, dans une serviette de maroquin, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix liasses de billets, c’est-à-dire une somme de huit ou neuf cent mille francs.

Lupin avait compté en même temps que lui et se disait : « Que diable peut manigancer ce respectable rentier ? Garçon de recettes ? Trésorier payeur ? Ne serait-ce pas plutôt un de ces personnages sans vergogne qui “étouffent” quelque magot pour le dissimuler aux exigences du fisc ? J’ai horreur de ces bonshommes-là… Frauder l’État… quelle turpitude ! »

Le personnage acheva son opération et ferma sa serviette de maroquin avec une sangle qu’il agrafa soigneusement.

 

Puis, il s’éloigna et remonta l’escalier.

Lupin se mit en route derrière lui, car enfin la conscience la plus irréprochable ne peut pas vous empêcher de suivre un monsieur qui transporte un million liquide. Une telle somme vous a une petite odeur qui attire après elle les bons chiens de chasse. Et Lupin était un bon chien de chasse, muni d’un flair qui ne l’induisait jamais sur une mauvaise piste. Il partit donc à la suite du gibier, l’allure moins conquérante peut-être, car il ne faut pas se faire remarquer, mais avec des frémissements de plaisir. Aucun projet, d’ailleurs. Pas la moindre arrière-pensée. Pour qui possède une conscience irréprochable et un nombre respectable de trésors, qu’est-ce qu’une liasse de billets ?

Le monsieur pénétra chez un pâtissier de la rue du Havre, en sortit avec un paquet de gâteaux, et se dirigea vers la gare Saint-Lazare.

« Crebleu ! se dit Lupin, va-t-il prendre le train et me mener au diable ? »

Il prenait le train. Lupin, tout en protestant, le prit aussi, et, dans le long compartiment encombré de voyageurs, ils filèrent de conserve sur la ligne de Saint-Germain. Le monsieur tenait fortement contre sa poitrine, comme une mère tient son enfant, la serviette de maroquin.

Il descendit, au-delà de la petite ville de Chatou, à la station du Vésinet, ce qui réjouit Lupin, l’endroit lui plaisant infiniment.

À douze kilomètres de Paris, encerclé par une boucle de la Seine, le Vésinet, ou du moins ce quartier du Vésinet, est soumis à des servitudes très rigoureuses d’aménagement et de construction, et développe autour d’un lac endormi sous des arbres, ses larges avenues ornées de jardins et de riches villas. Ce matin-là, les branches faisaient miroiter au soleil des gouttes de rosée qui restaient du givre de la nuit. Le sol était dur et sonore. Quel délice de marcher ainsi sans autre souci que de veiller sur la fortune de son prochain !

De jolies maisons, cernées par une avenue extérieure, s’élèvent au bord d’une première pièce d’eau, modeste étang, plus petit et plus discret, dont les rives appartiennent aux propriétaires mêmes des villas qui l’entourent.

On passa devant la Roseraie, puis devant l’Orangerie, puis le monsieur souleva le marteau d’une maison qui s’appelait les Clématites.

Lupin continuait sa route, à l’écart, de manière à n’être pas remarqué. La porte s’ouvrit. Deux jeunes filles s’élancèrent gaiement :

– En retard, mon oncle ! le déjeuner est prêt. Qu’est-ce que tu nous apportes de bon ?

Lupin fut charmé. L’accueil empressé que l’on faisait à l’oncle-gâteau, l’exubérance des deux nièces, la forme basse et un peu démodée de la maison, tout cela était fort sympathique. Il serait vraiment agréable de pénétrer dans ce milieu cordial et d’y respirer la tiède atmosphère d’une famille unie.

Cinq cents mètres plus loin, c’était le grand lac, si pittoresque avec son île amarrée par un pont de bois. On y mange dans un excellent restaurant où Lupin fit honneur au menu. Après quoi, il contourna le lac, admirant, sur le côté extérieur de la route, d’aimables villas, closes pour la plupart en ces jours d’hiver.

Mais l’une d’elles attira son attention, non pas seulement parce qu’elle était plaisante et gratifiée d’un jardin bien dessiné, mais aussi parce qu’un écriteau s’accrochait à la grille, et qu’on y pouvait lire : « Clair-Logis. Propriété à vendre. S’adresser ici pour visiter et à la villa des Clématites pour tous renseignements. »

Les Clématites ! Précisément la villa où « mon oncle » déjeunait ! En vérité, le destin y mettait de la malice. Comment ne pas associer, en effet, l’idée de la serviette de cuir et l’idée du Clair-Logis ?

Deux pavillons flanquaient la grille d’entrée. Le jardinier habitait celui de droite. Lupin sonna. Aussitôt, on lui fit visiter la maison, et tout de suite il fut ravi. C’est qu’il était adorable, ce Logis, un peu délabré, en ruine même, à certains endroits, mais si bien distribué et se prêtant si bien à une adroite restauration !

« C’est ça… C’est ça qu’il me faut, pensait-il. Moi qui désirais avoir un pied-à-terre aux environs de Paris pour y passer de temps à autre un paisible week-end ! Je ne veux pas autre chose ! »

Et puis, quelle affaire merveilleuse ! Quelle aubaine inattendue ! Le destin lui offrait d’une part un logis idéal, et, de l’autre, de quoi acquérir ce logis sans bourse délier. La serviette de maroquin n’était-elle pas là pour financer l’acquisition ? Comme tout s’arrange !

Cinq minutes plus tard, Lupin faisait passer sa carte, et M. Raoul d’Averny était introduit auprès de M. Philippe Gaverel, dans un salon-studio du rez-de-chaussée, où se trouvaient déjà les deux jolies nièces, que leur oncle lui présenta.

M. Gaverel portait sous le bras la serviette de maroquin, toujours sanglée de sa courroie. Il avait dû certainement déjeuner sans desserrer son étreinte.

Lupin exposa le but de sa visite : l’achat éventuel du Clair-Logis. Philippe Gaverel formula ses conditions.

Lupin réfléchit un instant. Il regardait les deux sœurs. Un jeune homme, qui faisait la cour à l’aînée, et qu’elle annonça elle-même comme son fiancé, venait de les rejoindre et ils riaient tous les trois. Il fut gêné. Toujours scrupuleux, il se demandait jusqu’à quel point son projet d’acquisition à bon marché pouvait léser les deux sœurs.

En fin de compte, il sollicita un délai de quarante-huit heures avant de prendre une décision.

– Nous sommes d’accord, répondit M. Gaverel. Mais vous voudrez bien traiter avec mon notaire. Je pars tout à l’heure pour le Midi.

Et il expliqua que, étant veuf depuis huit mois, et son fils venant de se marier à Nice, il allait le retrouver pour passer une partie de l’année auprès du jeune ménage.

– D’ailleurs, je n’habite pas ici, chez mes nièces. Tenez, voici ma villa, à côté, l’Orangerie. Nos deux jardins ne font qu’un. La maison est agréable. Mais vous ne pouvez pas la juger, close comme elle est, et barricadée de ses volets.

Lupin resta une heure encore, bavardant et plaisantant avec les jeunes filles, leur racontant maintes aventures et histoires qui les amusaient. Mais, du coin de l’œil, il observait M. Gaverel.

On se promena dans le jardin des Clématites et dans le jardin de l’Orangerie. Philippe Gaverel, sa serviette de maroquin sous le bras, donnait des ordres à son valet de chambre, lequel, ayant fait charger les malles et les sacs sur un camion automobile, partit en avant pour la gare de Lyon.

– Et ta serviette, mon oncle, tu l’emportes ? dit une des sœurs.

– Bien sûr que non, dit-il, ce sont des papiers d’affaires, sans importance que j’ai ramenés de Paris et que je vais ranger chez moi.

De fait, il entra dans la maison. Vingt minutes après, il en sortait. Plus de serviette sous le bras, et aucun gonflement de poche qui permît de croire que les liasses de billets pussent être sur lui.

« Il les a cachées dans sa maison, se dit Lupin. Il doit être sûr de sa cachette. Décidément, c’est un vieux malin qui a fraudé le fisc sur la liquidation de la succession de sa femme. Ces gens-là ne méritent aucun ménagement. »

Il le prit à part et déclara :

– Tout bien réfléchi, monsieur, je suis acheteur.

– Parfait, dit M. Gaverel qui remit les clefs de sa villa à ses nièces.

Ils partirent ensemble. M. Gaverel n’avait décidément pas sa serviette de maroquin.

Deux semaines après, Lupin signait un chèque. Simple avance qu’il faisait au vendeur, le prix du Clair-Logis étant plusieurs fois garanti par les liasses de billets mises à l’abri dans la villa de l’Orangerie. Il ne se pressa même pas d’accomplir les recherches nécessaires, estimant qu’il ne pouvait y avoir une cachette plus sûre que celle qui inspirait tant de confiance au détenteur des billets. Ce qui fait la qualité d’une cachette, c’est que l’existence du trésor qui s’y trouve n’est connue de personne. Lupin, lui, la connaissait.

Avant tout, il devait se mettre en quête d’un architecte pour remettre en état le Clair-Logis. Le hasard le lui procura. Un jour, il reçut une lettre d’un docteur qui lui avait rendu jadis un inappréciable service, qui connaissait sa véritable personnalité, et qu’il tenait toujours au courant de ses avatars et de ses adresses successives. Le docteur Delattre lui écrivait :

Cher ami,

Je serais très heureux s’il vous était possible de vous occuper du jeune Félicien Charles, architecte diplômé, auquel je m’intéresse. Il a du talent…, etc.

Lupin fit venir ce jeune homme qui lui sembla timide, réservé, désireux de plaire, mais ne sachant comment y parvenir. Assez joli garçon, du reste, de vingt-sept à vingt-huit ans, intelligent et artiste. Il comprit fort bien tout ce qui lui était demandé et offrit même de faire toute la décoration du Logis et de remettre le jardin en ordre. Il habiterait le pavillon de gauche.

Et les mois s’écoulèrent.

Lupin ne vint guère plus de trois ou quatre fois. Il avait introduit Félicien Charles auprès des deux sœurs et se tenait ainsi au courant de ce qui se passait chez elles. Lui-même, d’ailleurs, se plaisait à leur rendre visite. L’aînée fut assez gravement malade d’une bronchite, ce qui retarda son mariage.

La cérémonie fut enfin fixée au 9 juillet. L’oncle Gaverel devant y assister, Lupin, qui voyageait en Hollande, résolut de revenir huit jours auparavant pour opérer l’escamotage des billets de banque.

Son plan était simple. Il avait remarqué que l’on pouvait, au bout d’un passage public qui conduisait entre deux murs jusqu’à l’étang, attirer la barque d’une propriété voisine. De la sorte, une nuit, il gagnerait le jardin de l’Orangerie et pénétrerait dans la maison.

Une fois en possession des liasses de billets, il reformerait le paquet pour lui redonner son apparence exacte. Il était hors de doute que Philippe Gaverel, durant les vingt-quatre heures qu’il se proposait de passer, non pas à l’Orangerie, mais chez les deux sœurs, se contenterait de voir si son paquet était bien à sa place, sans en vérifier le contenu. Le vol ne serait donc découvert qu’à la rentrée d’octobre.

Mais lorsque Lupin arriva un matin dans son automobile, un drame terrible, à rebondissements tragiques, s’était abattu, la veille, sur les rives paisibles de la petite pièce d’eau…

Chapitre II

Tueries

Qu’il soit bien établi, tout d’abord, que le déjeuner qui précéda, à la villa des Clématites, l’effroyable douzaine d’heures où s’accumulèrent les péripéties du drame, fut, entre les deux jeunes filles et les deux jeunes gens que menaçait un destin si proche, d’une gaieté naturelle, légère, insouciante, mêlée de gentillesse et d’émotion amoureuse. Toutes les tempêtes ne s’annoncent pas par des signes précurseurs. Celle-ci éclata brusquement dans un ciel serein, sans qu’aucun pressentiment étreignît le cœur de ceux qui allaient en être les victimes effarées.

Ceux-là riaient et parlaient gaiement de leurs projets immédiats comme de leurs projets du lendemain et de la semaine suivante. Il y avait les sœurs Gaverel qui, depuis la mort de leurs parents, c’est-à-dire depuis sept ou huit ans, continuaient d’habiter les Clématites, sous le chaperonnage d’une gouvernante qui les avait vues naître, la vieille Amélie, et de son mari, Édouard, le domestique.

L’aînée des deux sœurs, Élisabeth, une grande jeune fille blonde avec un visage un peu trop pale de convalescente et un sourire d’une séduction ingénue, s’adressait surtout à son fiancé, Jérôme Helmas, beau gaillard à la figure franche, sans situation pour l’instant, et qui, orphelin, avait gardé la petite maison où vivait jadis sa mère, dans l’agglomération même du Vésinet, au bord de la route nationale de Paris. Ami d’Élisabeth avant d’être son fiancé, il avait connu la cadette, Rolande, tout enfant, et la tutoyait. Il prenait ses repas aux Clématites.

Rolande, beaucoup plus jeune que sa sœur, avait plus d’expression qu’Élisabeth, plus de beauté réelle, et surtout un charme plus passionné et plus mystérieux. Et, sans doute, attirait-elle l’autre jeune homme, Félicien Charles, qui ne cessait de l’observer furtivement, comme s’il n’osait trop la regarder en face. Était-il amoureux d’elle ? Rolande elle-même n’aurait pu le dire. Il était de ces êtres décevants dont la physionomie n’exprime pas la nature secrète, et qui ne paraissent jamais penser ou sentir comme ils pensent ou comme ils sentent.

Le repas fini, ils entrèrent tous quatre dans le studio, vaste pièce, tout intime cependant par l’arrangement des meubles, des bibelots et des livres. Sa fenêtre à l’anglaise, très large, grande ouverte, donnait sur une pelouse étroite qui séparait la villa de l’étang. L’eau immobile, sans un frisson, reflétait des arbres touffus dont les longues branches pendantes venaient rejoindre les branches qui les doublaient au creux du miroir. En se penchant, on apercevait, sur la droite, à soixante mètres, l’autre maison, l’Orangerie, où demeurait l’oncle Philippe. Une haie très basse marquait la limite des deux jardins, mais la bande de gazon courait, ininterrompue, tout le long de l’étang.

 

Élisabeth et Rolande se tinrent un moment par la main. Elles semblaient s’aimer infiniment. Rolande surtout témoignait d’un grand désir de se dévouer et aussi d’une constante inquiétude. La santé d’Élisabeth, après sa maladie, exigeait encore certaines précautions.

La laissant avec son fiancé, Rolande se mit au piano et appela près d’elle Félicien Charles, qui chercha d’abord à se dérober.

– Vous m’excuserez, mademoiselle, mais nous avons déjeuné plus tard, aujourd’hui, et mon travail commence chaque jour à la même heure.

– Votre travail ne vous laisse-t-il pas toute liberté ?

– C’est justement parce que je suis libre que je dois être exact. D’autant que M. d’Averny arrive demain à la première heure. Il voyage toute la nuit en auto.

– Quelle chance de le revoir ! dit-elle. Il est si sympathique, si intéressant !

– Vous comprenez alors mon désir de le contenter.

– Tout de même, asseyez-vous… une demi-minute seulement…

Il obéit et se tut.

– Parlez-moi, dit-elle.

– Dois-je vous parler ou vous écouter ?

– Les deux à la fois.

– Je ne puis vous parler que si vous ne jouez plus.

Elle ne répondit pas. Elle joua, simplement, quelques phrases de musique si douces, si abandonnées qu’on aurait pu croire à un aveu. Essayait-elle de lui faire comprendre quelque chose de secret, ou de le forcer à plus d’expansion et d’élan ? Mais il garda le silence.

– Allez-vous-en, ordonna-t-elle.

– M’en aller… pourquoi ?

– Nous avons assez causé aujourd’hui, plaisanta la jeune fille.

Il hésita, stupéfait, puis, comme elle répétait son ordre, il partit.

Rolande haussa légèrement les épaules, puis elle continua de jouer, observant Élisabeth et Jérôme qui s’entretenaient à voix basse et se regardaient, assis l’un près de l’autre sur le divan, tandis que la musique les berçait et les rapprochait encore. Vingt minutes s’écoulèrent ainsi.

À la fin, Élisabeth se leva et dit :

– Jérôme, voilà notre heure de promenade quotidienne. C’est si bon de glisser sur l’eau, entre les branches.

– Est-ce bien prudent, Élisabeth ? Vous n’êtes pas tout à fait remise.

– Mais si, mais si ! Au contraire, c’est un repos et qui me fait beaucoup de bien.

– Cependant…

– Cependant, c’est ainsi, mon cher Jérôme. Je vais chercher la barque et l’amener devant la pelouse. Ne bougez pas, Jérôme.

Elle monta dans sa chambre comme chaque jour, ouvrit un secrétaire, et, selon son habitude, écrivit quelques lignes sur le registre où elle tenait son journal intime et où l’on devait retrouver, plus tard, ses dernières paroles.

« Jérôme m’a semblé un peu distrait, absorbé. Je lui en ai demandé la cause. Il m’a répondu que je me trompais, et, comme j’insistais, il m’a opposé la même réponse, mais d’une façon plus indécise, néanmoins.

« – Non, Élisabeth, je n’ai rien. Que pourrais-je désirer de plus, puisque nous allons nous marier, et que mon rêve, qui date d’un an bientôt, va se réaliser. Seulement…

« – Seulement ?

« – Je m’inquiète parfois de l’avenir. Vous savez que je ne suis pas riche et qu’à près de trente ans, je n’ai aucune situation.

« J’ai posé ma main sur sa bouche en riant :

« – Mais je suis riche, moi… Évidemment nous ne pourrons pas faire de folies… Mais aussi pourquoi êtes-vous si ambitieux ?

« – Je le suis pour vous, Élisabeth. Pour moi, je n’ai pas de besoins réels.

« – Mais moi non plus, Jérôme ! Je me contente de rien, par exemple d’être heureuse, pas davantage, dis-je en riant. Voyons, n’est-il pas admis que nous vivrons ici, tout simplement, jusqu’à ce qu’une bonne fée nous apporte le trésor qui nous est dû ?…

« – Ah ! fit-il, je n’y crois guère aux trésors !

« – Comment ! mais le nôtre existe, Jérôme… Rappelez-vous ce que je vous ai raconté… Ce vieil ami de nos parents, un cousin éloigné qu’on n’a pas revu depuis des années et des années et qui n’a pas donné de ses nouvelles, mais qui nous aimait bien… Que de fois, ma vieille gouvernante Amélie m’a dit : “Mademoiselle Élisabeth, vous serez très riche. Votre vieux cousin, Georges Dugrival, doit vous laisser toute sa fortune, oui, à vous, Élisabeth. Et il est malade, paraît-il.” Vous voyez bien, Jérôme…

« Jérôme chuchota :

« – L’argent… l’argent… soit. Mais c’est le travail que je voudrais. Ce que je désire pour vous, Élisabeth, c’est un mari qui vous fasse honneur…

« Il n’en dit pas davantage. Mais je souriais. Jérôme… mon cher Jérôme, est-ce qu’on pense à l’avenir, quand on aime comme nous nous aimons ? »

Élisabeth posa sa plume. Sa confidence quotidienne était finie. Elle s’apprêta, se poudra, anima son visage d’un peu de rouge, vérifia si le fermoir du beau collier de perles qu’elle tenait de sa mère, et qu’elle ne quittait jamais, était bien solide, et descendit pour gagner le jardin de son oncle Philippe et les trois marches de bois près desquelles la barque était amarrée.

Jérôme n’avait pas bougé de son divan depuis le départ d’Élisabeth. Il écoutait, sans y prêter attention, les improvisations de Rolande.

S’interrompant, elle lui dit :

– Je suis bien contente, Jérôme. Et vous ?

– Moi aussi, dit-il.

– N’est-ce pas ? Élisabeth est une telle merveille ! Si vous saviez la bonté et la noblesse de votre future femme ! Mais vous les connaîtrez, Jérôme.

Elle se retourna vers le clavier et attaqua vigoureusement une marche triomphale, destinée à l’expression d’un bonheur surhumain.

Mais, de nouveau, elle s’arrêta, brusquement.

– On a crié… Vous avez entendu, Jérôme ?

Ils écoutèrent.

Un grand silence entrait du dehors, de la calme pelouse, de l’étang paisible. Sûrement, Rolande avait fait erreur. Elle reprit, à pleines mains, ses accords de victoire et de joie.

Puis, subitement, elle se dressa.

On avait crié, elle en était certaine.

– Élisabeth… balbutia-t-elle, en s’élançant vers la fenêtre.

Elle proféra, la voix étranglée :

– Au secours !

Jérôme était déjà près d’elle.

Se penchant, il vit au ras de la berge, à l’endroit des marches, un homme qui semblait tenir Élisabeth à la gorge. Celle-ci gisait, les jambes dans l’eau. À son tour, Jérôme hurla de terreur et voulut sauter pour rejoindre Rolande qui courait sur la pelouse.

Là-bas l’homme s’était retourné vers eux. Tout de suite, il lâcha sa victime, ramassa quelque chose et s’enfuit par le jardin de l’Orangerie.

Alors, Jérôme changea d’idée. Il passa dans la pièce voisine, y décrocha une carabine avec laquelle les deux sœurs s’exerçaient souvent et qu’il savait chargée, et s’arrêta sur le perron qui dominait les jardins.

L’homme se sauvait. Il se trouvait devant la maison et voulait manifestement atteindre le potager de l’Orangerie, lequel offrait une issue directe sur l’avenue circulaire.

Jérôme épaula et visa. Une détonation : l’homme piqua une tête et déboula dans un massif de fleurs où, après quelques soubresauts, il demeura inerte. Jérôme s’élança.

– Vivante ? s’écria-t-il, en arrivant auprès de Rolande qui, à genoux, étreignait sa sœur.

– Le cœur ne bat plus, dit Rolande dans un sanglot.

– Mais non, voyons, c’est impossible !… On peut la ranimer…, fit Jérôme avec épouvante.

Il se jeta sur le corps immobile, mais, tout de suite, avant même de constater s’il vivait encore, il bégaya, les yeux hagards :

– Oh ! son collier… il n’y est plus… l’homme l’a serrée à la gorge pour lui arracher ses perles… Oh ! l’horreur !… Elle est morte…

Il se mit à courir comme un fou, accompagné du vieux domestique, Édouard, tandis que Rolande et la gouvernante Amélie restaient auprès de la victime. Il trouva l’homme à plat ventre, dans le massif de fleurs. La balle, le frappant entre les omoplates, avait dû atteindre le cœur.

Avec l’aide d’Édouard, il le retourna. C’était un individu de cinquante à cinquante-cinq ans, vêtu pauvrement, coiffé d’une casquette sale, avec une figure blême dans une couronne ébouriffée de barbe grise.

Jérôme le fouilla. Un portefeuille crasseux contenait quelques papiers parmi lesquels deux cartons, avec ce nom écrit à la main : Barthélemy.

Dans une des poches du veston, le domestique découvrit le collier à un rang de grosses perles fines qui avait été volé à Élisabeth.

Les cris et la détonation avaient été entendus dans les environs immédiats des deux villas. Aussitôt, les gens se ruèrent aux nouvelles, regardant par-dessus les murs, ouvrant les barrières et sonnant à la porte des Clématites. On téléphona au commissariat de Chatou et à la gendarmerie. Un service d’ordre fut organisé. On écarta les intrus. On procéda aux premières constatations.