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Lavinia

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George Sand

Lavinia

An Old Tale

Varsovie 2019

Table des matières

BILLET

RÉPONSE

BILLET

BILLET

„Puisque vous allez vous marier, Lionel, ne serait-il pas convenable de nous rendre mutuellement nos lettres et nos portraits? Cela est facile, puisque le hasard nous rapproche, et qu’après dix ans écoulés sous des cieux différents nous voilà aujourd’hui à quelques lieues l’un de l’autre. Vous venez, m’a-t-on dit, quelquefois à Saint-Sauveur; moi, j’y passe huit jours seulement. J’espère donc que vous y serez dans le courant de la semaine avec le paquet que je réclame. J’occupe la maison Estabanette, au bas de la chute d’eau. Vous pourrez y envoyer la personne destinée à ce message; elle vous reportera un paquet semblable, que je tiens tout prêt pour vous être remis en échange.”

RÉPONSE

„Madame,

„Le paquet que vous m’ordonnez de vous envoyer est ici cacheté, et portant votre suscription. Je dois être reconnaissant sans doute de voir que vous n’avez pas douté qu’il ne fût entre mes mains au jour et au lieu où il vous plairait de le réclamer.

„Mais il faut donc, Madame, que j’aille moi-même à Saint-Sauveur le porter, pour le confier ensuite aux mains d’une tierce personne qui vous le remettrait? Puisque vous ne jugez point à propos de m’accorder le bonheur de vous voir, n’est-il pas plus simple que je n’aille pas au lieu que vous habitez m’exposer à l’émotion d’être si près de vous? Ne vaut-il pas mieux que je confie le paquet à un messager dont je suis sûr, pour qu’il le porte de Bagnères à Saint-Sauveur? J’attends vos ordres à cet égard; quels qu’ils soient, Madame, je m’y soumettrai aveuglément.”

BILLET

„Je savais, Lionel, que mes lettres étaient par hasard entre vos mains dans ce moment, parce que Henry, mon cousin, m’a dit vous avoir vu à Bagnères et tenir de vous cette circonstance. Je suis bien aise que Henry, qui est un peu menteur, comme tous les bavards, ne m’ait pas trompée. Je vous ai prié d’apporter vous-même le paquet à Saint-Sauveur, parce que de tels messages ne doivent pas être légèrement exposés dans des montagnes infestées de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur tombe sous la main. Comme je vous sais homme à défendre vaillamment un dépôt, je ne puis pas être plus tranquille qu’en vous rendant vous-même garant de celui qui m’intéresse. Je ne vous ai point offert d’entrevue, parce que j’ai craint de vous rendre encore plus désagréable la démarche déjà pénible que je vous imposais. Mais puisque vous semblez attacher à cette entrevue une idée de regret, je vous dois et je vous accorde de tout mon coeur ce faible dédommagement. En ce cas, comme je ne veux pas vous faire sacrifier un temps précieux à m’attendre, je vais vous fixer le jour, afin que vous ne me trouviez point absente. Soyez donc à Saint-Sauveur le 15, à neuf heures du soir. Vous irez m’attendre chez moi, et vous me ferez avertir par ma négresse. Je rentrerai aussitôt. Le paquet sera prêt... Adieu.”

Sir Lionel fut désagréablement frappé de l’arrivée du second billet. Elle le surprit au milieu d’un projet de voyage à Luchon, pendant lequel la belle miss Ellis, sa prétendue, comptait bien sur son escorte. Le voyage devait être charmant. Aux eaux, les parties de plaisir réussissent presque toujours, parce qu’elles se succèdent si rapidement qu’on n’a pas le temps de les préparer; parce que la vie marche brusque, vive et inattendue; parce que l’arrivée continuelle de nouveaux compagnons donne un caractère d’improvisation aux plus menus détails d’une fête.

Sir Lionel s’amusait donc aux eaux des Pyrénées, autant qu’il est séant à un bon Anglais de s’amuser. Il était en outre passablement amoureux de la riche stature et de la confortable dot de miss Ellis; et sa désertion, au moment d’une cavalcade si importante (mademoiselle Ellis avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris pommelé, qu’elle se promettait de faire briller en tête de la caravane), pouvait devenir funeste à ses projets de mariage. Cependant la position de sir Lionel était embarrassante; il était homme d’honneur et des plus délicats. Il fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce cas de conscience.

Mais, pour forcer le jovial Henry à lui accorder une attention sérieuse, il commença par le quereller.

„Étourdi et bavard que vous êtes! s’écria-t-il en entrant; c’était bien la peine d’aller dire à votre cousine que ses lettres étaient entre mes mains! Vous n’avez jamais été capable de retenir sur vos lèvres une parole dangereuse. Vous êtes un ruisseau qui répand à mesure qu’il reçoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues des naïades et des fleuves; le flot qui les traverse ne prend pas même le temps de s’y arrêter...

–Fort bien, Lionel! s’écria le jeune homme; j’aime à vous voir dans un accès de colère: cela vous rend poétique. Dans ces moments-là vous êtes vous-même un ruisseau, un fleuve de métaphores, un torrent d’éloquence, un réservoir d’allégories...

–Ah! il s’agit bien de rire! s’écria Lionel en colère; nous n’allons plus à Luchon.

–Nous n’y allons plus! Qui a dit cela?

–Nous n’y allons plus, vous et moi; c’est moi qui vous le dis.

–Parlez pour vous tant qu’il vous plaira; pour moi, je suis bien votre serviteur.

–Moi, je n’y vais pas, et par conséquent ni vous non plus. Henry, vous avez fait une faute, il faut que vous la répariez. Vous m’avez suscité une horrible contrariété; votre conscience vous ordonne de m’aider à la supporter. Vous dînez avec moi à Saint-Sauveur.

–Que le diable m’emporte si je le fais! s’écria Henry; je suis amoureux fou depuis hier soir de la petite Bordelaise dont je me suis tant moqué hier matin. Je veux aller à Luchon, car elle y va: elle montera mon yorkshire, et elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine Margaret Ellis.

–Écoutez, Henry, dit Lionel d’un air grave; vous êtes mon ami?

–Sans doute; c’est connu. Il est inutile de nous attendrir sur l’amitié dans ce moment-ci. Je prévois que ce début solennel tend à m’imposer...

–Écoutez-moi, vous dis-je, Henry; vous êtes mon ami, vous vous applaudissez des événements heureux de ma vie, et vous ne vous pardonneriez pas légèrement, je suppose, de m’avoir causé un préjudice, un malheur véritable?

–Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question?

–Eh bien! Henry, vous faites manquer peut-être mon mariage.

–Allons donc! quelle folie! parce que j’ai dit à ma cousine que vous aviez ses lettres, et qu’elle vous les réclame? Quelle influence lady Lavinia peut-elle exercer sur votre vie après dix ans d’oubli réciproque? Avez-vous la fatuité de croire qu’elle ne soit pas consolée de votre infidélité? Allons donc, Lionel! c’est par trop de remords! le mal n’est pas si grand! il n’a pas été sans remède, croyez-moi bien...”

En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main à sa cravate et jetait un coup d’oeil au miroir; deux actes qui, dans le langage consacré de la pantomime, sont faciles à interpréter.

Cette leçon de modestie, dans la bouche d’un homme plus fat que lui, irrita sir Lionel.

„Je ne me permettrai aucune réflexion sur le compte de lady Lavinia, répondit-il en tâchant de concentrer son amertume. Jamais un sentiment de vanité blessée ne me fera essayer de noircir la réputation d’une femme, n’eussé-je jamais eu d’amour pour elle.

–C’est absolument le cas où je suis, reprit étourdiment sir Henry; je ne l’ai jamais aimée, et je n’ai jamais été jaloux de ceux qu’elle a pu mieux traiter que moi; je n’ai d’ailleurs rien à dire de la vertu de ma glorieuse cousine Lavinia; je n’ai jamais essayé sérieusement de l’ébranler...

–Vous lui avez fait cette grâce, Henry? Elle doit vous en être bien reconnaissante!

–Ah ça, Lionel! de quoi parlons-nous, et qu’êtes-vous venu me dire? Vous sembliez hier fort peu religieux envers le souvenir de vos premières amours; vous étiez absolument prosterné devant la radieuse Ellis. Aujourd’hui, où en êtes-vous, s’il vous plaît? Vous semblez n’entendre pas raison sur le chapitre du passé, et puis vous parlez d’aller à Saint-Sauveur au lieu d’aller à Luchon! Voyons, qui aimez-vous ici? qui épousez-vous?

–J’épouse miss Margaret, s’il plaît à Dieu et à vous.

–A moi?

–Oui, vous pouvez me sauver. D’abord, lisez le nouveau billet que m’écrit votre cousine. Est-ce fait? Fort bien. A présent, vous voyez, il faut que je me décide entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme à conquérir et une femme à consoler.

–Halte-là, impertinent! s’écria Henry; je vous ai dit cent fois que ma cousine était fraîche comme les fleurs, belle comme les anges, vive comme un oiseau, gaie, vermeille, élégante, coquette: si cette femme-là est désolée, je veux bien consentir à gémir toute ma vie sous le poids d’une semblable douleur.

–N’espérez pas me piquer, Henry; je suis heureux d’entendre ce que vous me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous m’expliquer l’étrange fantaisie qui porte lady Lavinia à m’imposer un rendez-vous?

–O stupide compagnon! s’écria Henry; ne voyez-vous pas que c’est votre faute? Lavinia ne désirait pas le moins du monde cette entrevue: j’en suis bien sûr, moi; car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui demandai si le coeur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin de Saint-Sauveur à Bagnères, à l’approche d’un groupe de cavaliers au nombre desquels vous pouviez être, elle me répondit d’un air nonchalant: „Vraiment! peut-être que mon coeur battrait si je venais à le rencontrer.” Et le dernier mot de sa phrase fut délicieusement modulé par un bâillement. Oui, ne mordez pas votre lèvre, Lionel, un de ces jolis bâillements de femme tout petits, tout frais, si harmonieux qu’ils semblent polis et caressants, si longs et si traînants qu’ils expriment la plus profonde apathie et la plus cordiale indifférence. Mais vous, au lieu de profiter de cette bonne disposition, vous ne pouvez pas résister à l’envie de faire des phrases. Fidèle à l’éternel pathos des amants disgraciés, quoique enchanté de l’être, vous affectez le ton élégiaque, le genre lamentable; vous semblez pleurer l’impossibilité de la voir, au lieu de lui dire naïvement que vous en étiez le plus reconnaissant du monde...

 

–De telles impertinences ne peuvent se commettre. Comment aurais-je prévu qu’elle allait prendre au sérieux quelques paroles oiseuses arrachées par la convenance de la situation?

–Oh! je connais Lavinia; c’est une malice de sa façon!

–Éternelle malice de femme! Mais, non; Lavinia était la plus douce et la moins railleuse de toutes; je suis sûr qu’elle n’a pas plus envie que moi de cette entrevue. Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de ce supplice; prenez le paquet, allez à Saint-Sauveur; chargez-vous de tout arranger; faites-lui comprendre que je ne dois pas...

–Quitter miss Ellis à la veille de votre mariage, n’est-ce pas? Voilà une bonne raison à donner à une rivale! Impossible! mon cher; vous avez fait la folie, il faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans le portrait et les lettres d’une femme, quand on a l’étourderie de s’en vanter à un bavard comme moi, quand on a la rage de faire de l’esprit et du sentiment à froid dans une lettre de rupture, il faut en subir toutes les conséquences. Vous n’avez rien à refuser à lady Lavinia tant que ses lettres seront entre vos mains; et, quel que soit le mode de communication qu’elle vous impose, vous lui êtes soumis tant que vous n’aurez point accompli cette solennelle démarche. Allons, Lionel, faites seller votre poney, et partons; car je vous accompagne. J’ai quelques torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus quand il s’agit de les réparer. Partons!”

Lionel avait espéré que Henry trouverait un autre moyen de le tirer d’embarras. Il restait consterné, immobile, enchaîné à sa place par un sentiment secret de résistance involontaire aux arrêts de la nécessité. Cependant il finit par se lever, triste, résigné, et les bras croisés sur sa poitrine. Sir Lionel était, en fait d’amour, un héros accompli. Si son coeur avait été parjure à plus d’une passion, jamais sa conduite extérieure ne s’était écartée du code des procédés, jamais aucune femme n’avait eu à lui reprocher une démarche contraire à cette condescendance délicate et généreuse qui est le meilleur signe d’abandon que puisse donner un homme bien élevé à une femme irritée. C’est avec la conscience d’une exacte fidélité à ces règles que le beau sir Lionel se pardonnait les douleurs attachées à ses triomphes.

„Voici un moyen! s’écria enfin Henry en se levant à son tour. C’est la coterie de nos belles compatriotes qui décide tout ici. Miss Ellis et sa soeur Anna sont les pouvoirs les plus éminents du conseil d’amazones. Il faut obtenir de Margaret que ce voyage, fixé à demain, soit retardé d’un jour. Un jour ici, c’est beaucoup, je le sais; mais enfin il faut l’obtenir, prétexter un empêchement sérieux, et partir dès cette nuit pour Saint-Sauveur. Nous y arriverons dans l’après-midi; nous nous reposerons jusqu’au soir; à neuf heures, pendant le rendez-vous, je ferai seller nos chevaux, et à dix heures (j’imagine qu’il ne faut pas plus d’une heure pour échanger deux paquets de lettres) nous remontons à cheval, nous courons toute la nuit, nous arrivons ici avec le soleil levant, nous trouvons la belle Margaret piaffant sur sa noble monture, ma jolie petite madame Bernos caracolant sur mon yorkshire; nous changeons de bottes et de chevaux; et, couverts de poussière, exténués de fatigue, dévorés d’amour, pâles, intéressants, nous suivons nos dulcinées par monts et par vaux. Si l’on ne récompense pas tant de zèle, il faut pendre toutes les femmes pour l’exemple. Allons, es-tu prêt?”

Pénétré de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras de Henry. Au bout d’une heure celui-ci revint. „Partons, lui dit-il, tout est arrangé; on retarde le départ pour Luchon jusqu’au 16; mais ce n’a pas été sans peine. Miss Ellis avait des soupçons. Elle sait que ma cousine est à Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma cousine, car elle connaît les folies que tu as faites jadis pour elle. Mais moi, j’ai habilement détourné tes soupçons; j’ai dit que tu étais horriblement malade, et que je venais de te forcer à te mettre au lit...

–Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me perdre!

–Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de nuit à ton traversin; il va le coucher en long dans ton lit, et commander trois pintes de tisane à la servante de la maison. Surtout il va prendre la clef de cette chambre dans sa poche, et s’installer devant la porte avec une figure allongée et des yeux hagards; et puis il lui est enjoint de ne laisser entrer personne et d’assommer quiconque essaierait de forcer la consigne, fût-ce miss Margaret elle-même. Hein! le voici déjà qui bassine ton lit. Fort bien! il a une excellente figure; il veut se donner l’air triste, il a l’air imbécile. Sortons par la porte qui donne dans le ravin. Jack mènera nos chevaux au bout du vallon, comme s’il allait les promener, et nous le rejoindrons au pont de Lonnio. Allons, en route, et que le dieu d’amour nous protège!”

Ils parcoururent rapidement la distance qui sépare les deux chaînes de montagne, et ne ralentirent leur course que dans la gorge étroite et sombre qui s’étend de Pierrefitte à Luz. C’est sans contredit une des parties les plus austères et les plus caractérisées des Pyrénées. Tout y prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le Gave s’encaisse et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs noirs du rocher se couvrent de plantes grimpantes dont le vert vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés, et à des tons grisâtres vers les sommets. L’eau du torrent en reçoit des reflets tantôt d’un vert limpide, tantôt d’un bleu mat et ardoisé, comme ou en voit sur les eaux de la mer.

De grands ponts de marbre d’une seule arche s’élancent d’un flanc à l’autre de la montagne, au-dessus des précipices. Rien n’est si imposant que la structure et la situation de ces ponts jetés dans l’espace, et nageant dans l’air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin. La route passe d’un flanc à l’autre de la gorge sept fois dans l’espace de quatre lieues. Lorsque nos deux voyageurs franchirent le septième pont, ils aperçurent au fond de la gorge, qui insensiblement s’élargissait devant eux, la délicieuse vallée de Luz, inondée des feux du soleil levant. La hauteur des montagnes qui bordent la route ne permettait pas encore au rayon matinal d’arriver jusqu’à eux. Le merle d’eau faisait entendre son petit cri plaintif dans les herbes du torrent. L’eau écumante et froide soulevait avec effort les voiles de brouillard étendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, quelques lignes de lumières doraient les anfractuosités des rochers et la chevelure pendante des clématites. Mais au fond de ce sévère paysage, derrière ces grandes masses noires, âpres et revêches comme les sites aimés de Salvator, la belle vallée, baignée d’une rosée étincelante, nageait dans la lumière et formait une nappe d’or dans un cadre de marbre noir.

„Que cela est beau! s’écria Henry, et que je vous plains d’être amoureux, Lionel! Vous êtes insensible à toutes ces choses sublimes; vous pensez que le plus beau rayon du soleil ne vaut pas un sourire de miss Margaret Ellis.

–Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne des trois royaumes.

–Oui, la théorie à la main, c’est une beauté sans défaut. Eh bien! c’est celui que je lui reproche, moi. Je la voudrais moins parfaite, moins majestueuse, moins classique. J’aimerais cent fois mieux ma cousine, si Dieu me donnait à choisir entre elles deux.

–Allons donc, Henry, vous n’y songez pas, dit Lionel en souriant; l’orgueil de la famille vous aveugle. De l’aveu de tout ce qui a deux yeux dans la tête, lady Lavinia est d’une beauté plus que problématique; et moi, qui l’ai connue dans toute la fraîcheur de ses belles années, je puis vous assurer qu’il n’y a jamais eu de parallèle possible...

–D’accord; mais que de grâce et de gentillesse chez Lavinia! des yeux si vifs, une chevelure si belle, des pieds si petits!”

Lionel s’amuse pendant quelque temps à combattre l’admiration de Henry pour sa cousine. Mais, tout en mettant du plaisir à vanter la beauté qu’il aimait, un secret sentiment d’amour-propre lui faisait trouver du plaisir encore à entendre réhabiliter celle qu’il avait aimée. Ce fut, au reste, un moment de vanité, rien de plus; car jamais la pauvre Lavinia n’avait régné bien réellement sur ce coeur, que les succès avaient gâté de bonne heure. C’est peut-être un grand malheur pour un homme que de se trouver jeté trop tôt dans une position brillante. L’aveugle prédilection des femmes, la sotte jalousie des vulgaires rivaux, c’en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre un esprit sans expérience.

Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d’être aimé, avait épuisé en détail la force de son âme; pour avoir essayé trop tôt des passions, il s’était rendu incapable de ressentir jamais une passion profonde. Sous des traits mâles et beaux, sous l’expression d’une physionomie jeune et forte, il cachait un coeur froid et usé comme celui d’un vieillard.

„Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n’avez pas épousé Lavinia Buenafe, aujourd’hui lady Blake par votre faute? car enfin, sans être rigoriste, quoique je sois assez disposé à respecter, parmi les privilèges de notre sexe, le sublime droit du bon plaisir, je ne saurais, quand j’y songe, approuver beaucoup votre conduite. Après lui avoir fait la cour deux ans, après l’avoir compromise autant qu’il est possible de compromettre une jeune miss (ce qui n’est pas chose absolument facile dans la bienheureuse Albion), après lui avoir fait rejeter les plus beaux partis, vous la laissez là pour courir après une cantatrice italienne, qui certes ne méritait pas d’inspirer un pareil forfait. Voyons, Lavinia n’était-elle pas spirituelle et jolie? n’était-elle pas la fille d’un banquier portugais, juif à la vérité, mais riche? n’était-ce pas un bon parti? ne vous aimait-elle pas jusqu’à la folie?

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