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Alexandre Dumas
Journal de Madame Giovanni

Publié par Good Press, 2022
EAN 4066338033932
Table des matières
I
DÉPART.
II
LES MAORIS.
III
SIR GEORGES.
IV
HOBART-TOWN.
V
LE MONT WELLINGTON.
VI
RETRAITE DE MOSCOU.
VII
LE DOCTEUR BLACKFORT.
VIII
LE PANIER DE CERISES.
IX
LA BARAQUE ET LA CASCADE.
X
LE BERGER ET LE LINGOT D’OR.
XI
SIR GEORGES ME PARLE.
XII
EXCURSION
XIII
LA BAIE DES ILES.
XIV
ENCORE SIR GEORGES.
XV
EKI-EKI .
XVI
TAÏTI
XVII
LA JOURNÉE D’UNE TAÏTIENNE.
XVIII
MŒURS TAÏTIENNES.
XIX
L’INTÉRIEUR.
XX
ENCORE SIR GEORGES.
XXI
LES MARQUISES.—STATION A L’ILE DES PINS.—BALADE.—MONSEIGNEUR DE DOUARE.—L’ALCMÈNE.—MASSACRE DE M. DE VARENNES ET DE SES COMPAGNONS.
XXII
NOUVELLE SPÉCULATION.—FANATISME DES TAÏTIENNES POUR LA POMMADE.—DÉPART POUR LA CALIFORNIE.
XXIII
ARRIVÉE DANS LA BAIE.—ASPECT DE SAN-FRANCISCO.—CE QUE NOUS COUTAIT NOTRE CARGAISON ET NOTRE TRANSPORT.—L’ELDORADO.—MADAME BARRY.—DESCENTE A TERRE.—CONFORTABLE CALIFORNIEN.
XXIV
BELLE-UNION.—LYNCH-LAW.
XXV
LES AMÉRICAINS.
XXVI
LES AMÉRICAINS.
XXVII
LES FRANÇAIS.
XXVIII
JOHN.
XXIX
NOS POMMES ET NOS OIGNONS.
XXX
BRIC-A-BRAC.
XXXI
LE FEU.
XXXII
NOUVELLE SPÉCULATION.
XXXIII
LE SACRAMENTO.
XXXIV
A TRAVERS LA PLAINE.
XXXV
A TRAVERS LA MONTAGNE.
XXXVI
MARY-CRECK.
XXXVII
QUINZE JOURS AU PALAIS DU PLATEAU.
XXXVIII
LE FEU AU PLATEAU.
XXXIX
RETOUR A SAN-FRANCISCO ET DÉPART POUR LES ILES SANDWICH.
XL
LES ILES SANDWICH.
XLI
LE SAMEDI A HONOLULU.
XLII
LE CAPITAINE COOK.
XLIII
RETOUR A SAN-FRANCISCO.—CE QUE PRODUIT NOTRE SPÉCULATION.—NOUS RENOUVELONS NOTRE ASSOCIATION AVEC M. B***.—JE PARS POUR LA FRANCE EN PASSANT PAR LE MEXIQUE.
XLIV
LE PAQUEBOT LE STEWENS.
XLV
LE PRONUNCIAMIENTO.
XLVI
VISITE A ACAPULCO.—LA BAIE.—LE FORT.—DÉPART, DÉNOMBREMENT DE LA CARAVANE.—PREMIÈRE JOURNÉE DE ROUTE.
XLVII
CONTINUATION DU VOYAGE.—FAMINE.—LES PERROQUETS VERTS.
XLVIII
CONTINUATION DU VOYAGE.—MINES ABANDONNÉES.—LE HONGROIS CHASSEUR ET LE HONGROIS NAGEUR.—SOUPER DE SYBARITES.—UNE QUERELLE CONJUGALE AU MEXIQUE.
XLIX
DE LA VENTA DE LOS CAMINOS A CHILPANSILGO.
L
CHILPANSILGO.
LES DRAMES DE LA MER
LE CAPITAINE MARION
I
Table des matières
DÉPART.
Table des matières
Après six semaines de séjour à Maurice, après huit jours de mariage avec un négociant vénitien, M. Giovanni, je m’embarquai à Port-Louis sur le trois-mâts le Pétrel, capitaine Bruce. Pendant ces six semaines passées à Maurice, j’avais, en mémoire de Bernardin de Saint-Pierre et de Paul et Virginie, fait un voyage aux Pamplemousses. Là s’étaient bornées mes excursions. Les préparatifs et l’accomplissement de mon mariage m’avaient pris le reste de mon temps.
Le Pétrel, sur lequel nous venions de nous embarquer, était, comme je l’ai dit, un trois-mâts; il jaugeait six cents tonneaux et était chargé de sucre. Nous avions quatorze hommes d’équipage, y compris le capitaine et les mousses. Les passagers, au nombre de cinq, étaient:
Un négociant anglais nommé Douglas; un monsieur Philippe, fort triste d’un amour laissé à Bourbon et d’un mal de mer pris à bord, et un certain abbé L....., dont je ne dirai pas la vocation, mais l’état nous fut dénoncé par sa tonsure. La chronique de Sumatra, de Java, de Batavia et de Maurice disait que le feutre de mousquetaire aurait bien mieux coiffé cet autre Aramis que le tricorne de l’abbé. C’était un fort beau garçon que je ne sais à quel propos mon mari prit du premier coup d’œil en antipathie. Enfin, mon mari et moi.
Mon premier soin, notre départ une fois décidé, avait été d’organiser une excellente cabine; c’était celle du fond, attenante à la chambre du capitaine. J’y fis porter deux fauteuils, installer deux lits, amarrer un piano: j’y réunis une bibliothèque, deux ou trois partitions, les valses et les sonates de Beethoven, les mélodies de Schubert tout ce que je pus ramasser à droite et à gauche de Rossini.
Mon mari, de son côté, fit porter à bord un excellent fusil de Menton, et un assortiment de lignes qui lui eût permis de monter une boutique de pêcheur à la Nouvelle-Zélande. Car j’ai oublié de vous dire que nous allions à la Nouvelle-Zélande. Peut-être me demanderez-vous ce qu’une femme de vingt ans peut aller faire à la Nouvelle-Zélande.
D’abord je croyais vous avoir déjà dit que mon mari était négociant; en tout cas, je vous le répète, et j’ajoute que, quand mon mari n’eût point été attiré vers les antipodes de l’Espagne pour ses affaires, j’y étais attirée, moi, par la curiosité. Nous étions donc, comme je l’ai dit, installés à merveille: aussi était-ce chez nous qu’on se réunissait pour prendre le thé et faire un vingt-et-un le soir. J’étais la seule femme du bord. Je m’en félicitais. Je ne sais pourquoi les femmes ne m’ont jamais beaucoup aimée; je n’ai eu en réalité qu’une liaison amicale de ce genre. Devinez avec qui? Avec la reine Pomaré! Mais la vraie, celle de Taïti. Je n’ai pas l’honneur de connaître son homonyme du bal Mabile.
Disons d’abord l’emploi de mes journées. A quatre heures du matin, je me levais, je montais sur le pont avec un grand peignoir et me faisais jeter trois ou quatre seaux d’eau sur la tête; puis je redescendais, m’habillais aussi légèrement que possible, et, la tête et les bras nus, je remontais sur le pont, où je causais avec les matelots. Par bonheur, je parlais l’anglais presque aussi facilement que le français. Aujourd’hui, c’est le français que je parle presque aussi facilement que l’anglais; seulement mon accent est devenu complétement britannique. J’ai absolument besoin de dire que je suis d’Auteuil pour qu’on ne me fasse pas l’honneur de me prendre pour une sujette de sa majesté la reine Victoria.
Je remontais donc sur le pont, je jetais mes lignes et causais avec les matelots, en attendant qu’une bonite ou une dorade vînt mordre à mon hameçon amorcé d’un morceau de lard ou tout simplement d’un petit ver que mes amis les matelots allaient récolter pour moi dans les parties humides du bâtiment. A huit heures, je m’occupais du déjeuner. J’avais, à cet endroit, reçu des lettres de marque du capitaine pour courir sus au cook anglais, gaillard à la face rouge et rebondie, ne connaissant que le poisson à l’eau et la viande rôtie. J’avais réclamé le département des fricassées de poulets, des omelettes, des crèmes et des pâtisseries.
Le cook avait bien eu envie de se révolter contre cette usurpation de droits, auxquels il tenait d’autant plus qu’il était incapable de les exercer; mais un mot du capitaine lui avait imposé silence, et, sans trop grogner, il avait fini par me laisser toucher à ses casseroles et à ses poêles. Nous avions force poulets, canards et dindons, sept ou huit porcs que nous vîmes disparaître les uns après les autres, sans que le drôle qui les égorgeait eût l’idée une seule fois de nous faire du boudin. Enfin nous avions d’excellentes conserves qui valaient des légumes frais. Nous n’étions donc pas fort à plaindre, comme on voit.
Après le déjeuner, je remontais sur le pont pour surveiller mes lignes en tricotant, en lisant ou en brodant. Puis à trois heures j’allais inspecter le dîner comme j’avais fait du déjeuner: j’y introduisais les entremets, les légumes, les crèmes et les gelées; je faisais le café moi-même; enfin, à cinq heures on annonçait que le dîner était servi. Le soir, on remontait sur le pont pour jouir des heures fraîches; puis à dix heures on descendait prendre le thé, faire de la musique ou jouer le vingt-et-un à un louis la fiche. Je ne jouais pas, mais je faisais, au goût de chacun, du grog pour les joueurs. Le gagnant était chargé du champagne qu’on devait boire le lendemain.
Un beau jour, soit que nous fussions arrivés sous la latitude où ils vivent, soit qu’il y en eût un passage, nous aperçûmes des poissons volants. Je n’en avais pas vu depuis que nous avions passé la ligne. Ce fut une nouvelle occupation pour moi; les poissons volants sont les hannetons de la mer. Le jour, ils étaient assez difficiles à prendre, à part ceux qui venaient d’eux-mêmes se jeter sur le pont; mais le soir la chasse commençait: on établissait une planche de trois pieds de large et de cinq à six pieds de long contre les bordages extérieurs du bâtiment, on posait une lanterne sur cette planche et on attendait.
Le poisson volant, comme une phalène volant à la lumière, venait heurter du museau contre le bordage et tombait étourdi sur la planche; on le ramassait et tout était dit. C’était bien simple, comme vous voyez; plus simple encore que cette fameuse pêche aux truites qui a soulevé contre l’auteur des Impressions de voyage tant de récriminations. Au reste, ils y allaient de si bon cœur, se cognaient si rudement, je parle des poissons volants, que tout en prenant le thé ou en jouant au vingt-et-un, j’entendais le bruit de leur chute. Je montais sur le pont à l’instant même, et j’étais sûre de trouver un de mes matelots enjambant le bordage et allongeant le bras vers le poisson évanoui.
Toutes ces distractions étaient coupées de temps en temps par d’effroyables grains, dont un dura trois jours; mais, dans ces cas-là, capitaine et matelots, il faut leur rendre cette justice, se conduisaient à merveille. Par malheur, le bâtiment était moins bien charpenté que l’équipage; il se fit une espèce de fissure par laquelle l’eau pénétra. Le sucre entra en fermentation, et une odeur insupportable se répandit un beau jour sur le bâtiment.
C’était quelque chose d’âcre, de fétide, de nauséabond, une odeur de bière gâtée. Au bout de deux jours de cette odeur respirée, phénomène que n’avait pu opérer la tempête, j’en avais moi-même perdu l’appétit. On décida de jeter la cargaison à la mer, et l’on se mit à l’œuvre. Joignez à cela une huitième plaie de l’Égypte, des cancrelas par nuées.
Oh! charmante petite maîtresse parisienne, ma compatriote, vous qui vous pâmez à l’aspect d’un grillon, qui vous évanouissez à la vue d’une araignée, que diriez-vous en trouvant dans votre panier à ouvrage, dans votre tasse à thé, dans votre lit, entre les deux verres de votre lunette, dans votre carton à chapeau, partout enfin, ce hideux animal qu’on appelle le cancrelas? Mais il était bien question de cancrelas!
Au fur et à mesure qu’on jetait le sucre à la mer, on s’apercevait que la cale était pleine d’eau. Il fallut sérieusement traiter le navire de cette hydropisie. On y appliqua une pompe, puis deux, puis trois. On commença par pomper quatre heures, huit heures, douze heures sur vingt-quatre; puis on finit par pomper nuit et jour. Cependant on continuait d’avancer. Nous avions traversé le détroit de la Sonde, laissant à notre gauche la Nouvelle-Guinée et à notre droite l’Australie; enfin, nous avions eu connaissance de l’île de Norfolk. Le capitaine nous annonça que dans deux ou trois jours nous verrions la terre de la Nouvelle-Zélande. Pendant ces derniers temps, le travail était devenu une véritable glèbe. Tout le monde pompait, passagers et matelots. J’avais composé une espèce de chant avec lequel j’accompagnais les travailleurs.
Enfin, deux jours après, à deux heures du matin, on cria: Terre! Je m’habillai, je montai sur le pont et j’essayai de percer l’obscurité. Je ne vis rien. Je me recouchai. Vers trois heures, j’entendis le rude frôlement de la chaîne de l’ancre, qu’on laissait tomber. Un instant après, le navire s’arrêta. Au jour, un pilote anglais vint et nous conduisit en rade, où le Pétrel jeta l’ancre à trois quarts de lieue du rivage. J’avoue que le premier aspect du pays ne me sourit pas. Des montagnes, des rochers, un air désert, pas une forêt, pas un jardin, pas un arbre, pas un point de verdure!
—Mon cher ami, dis-je à mon mari, j’espère que vous n’oublierez pas que nous faisons presque un voyage d’agrément.—Ce qui veut dire?—Que nous ne resterons pas longtemps à Auckland, n’est-ce pas?—Le temps que vous voudrez, chère amie!
Nous y restâmes deux ans. Et quand je rentre dans mon entresol garni de la rue Godot-de-Mauroy, je voudrais bien être encore sous le 34°-47° latitude sud, et 164°-178° longitude est. A propos, disons en passant que le chargement de sucre qu’on venait de jeter à la mer nous appartenait. Ce fut le commencement de nos spéculations commerciales.
II
Table des matières
LES MAORIS.
Table des matières
Un bateau anglais vint nous prendre, nous et notre bagage, et nous conduisit à terre, où nous attendaient des portefaix anglais; il est défendu aux naturels du pays de transporter les voyageurs des bâtiments au rivage, et de porter leurs effets du rivage à leur domicile. Si le premier aspect de l’île est attristant et morne, rien de plus pittoresque en revanche, au fur et à mesure qu’on s’en approche, que la plage d’Auckland, capitale de Ika-Namavi, île nord de la Nouvelle-Zélande, séparée de Tavaï-Pounamou, île sud, par le détroit de Cook.
Des centaines de pirogues, creusées dans des troncs d’arbres, ayant depuis quinze pieds jusqu’à cinquante pieds de long, montées, les petites par un, deux, trois, quatre et cinq rameurs, les grandes par vingt et même vingt-cinq hommes, assis tous sur une seule ligne et un à un, se croisent en tous sens, venant approvisionner la ville, tandis que d’autres, dont le voyage est fait déjà et qui se reposent, sont rangées le long de la plage comme des chevaux à un râtelier. Quelquefois, fruits et légumes sont dans la même pirogue que les rameurs; mais plus souvent une pirogue chargée d’hommes traîne deux, trois, quatre et même cinq pirogues chargées de marchandises, venant l’une après l’autre comme de grands poissons qui nageraient en suivant le même sillage, la tête, le dos et la queue hors de l’eau, traînés par un gigantesque mille pattes.
Tous ces fruits, tous ces légumes sont déposés par lots sur la plage. Un homme ou une femme les garde et les vend. Le marché est permanent; seulement le samedi il y a marché extraordinaire.
Les Maoris, inutile de dire que c’est le nom des naturels du pays, que l’on appelle aussi Kanaks, les Maoris vendent du maïs, des patates douces, des citrouilles, des oignons que l’on mange crus et dans lesquels ils mordent comme dans des pommes; du pain de fougère, nommé manna, des chiens, des cochons, des poissons de toute espèce, des huîtres excellentes, qui tiennent le milieu entre l’huître d’Ostende et notre huître ordinaire, et qui se vendent six ou huit sous les quatorze douzaines; des haricots verts, des petits pois, une espèce de groseille sauvage encore plus aigre que la nôtre, et de petites prunes jaunes avec lesquelles on fait des confitures dans le genre de notre marmelade de mirabelles.
Au milieu de tout cela s’élèvent des cabanes de bric-à-brac, où l’on vend des arcs, des flèches, des bonnets de plumes, des colliers et des bracelets de coquillages, des casse-tête et des petits marteaux avec lesquels on assomme les chiens et les cochons, les seuls mammifères qui, avec le rat à poche, existent dans le pays; encore le rat à poche est-il le seul indigène, les chiens et les cochons ayant été apportés par les Européens.
Au contraire, le marché aux oiseaux, confondu avec le marché aux chiens et aux cochons et le marché aux légumes, est assez varié; on y vend le merveilleux chanteur nocturne que les naturels appellent le toui, et les naturalistes français le philidon à cravate; des oiseaux moqueurs, des pies de mer, des perruches, etc., etc.
Le costume de ces vendeurs et de ces vendeuses est des plus pittoresques. D’abord la principale pièce en est la couverture ou paillasson, espèce de manteau fabriqué avec le lin indigène, et qui a la couleur de la paille. De ce manteau, le bras droit sort tout nu. Quand le manteau s’écarte, il laisse voir un effilé long d’un pied noué autour de la ceinture. Les femmes portent le même costume; seulement, les plus riches roulent en spirale l’effilé jusqu’au bas du corps, ce qui leur fait une jupe à volants. La tête est nue d’habitude; ses ornements sont des grands trous aux oreilles, dans lesquels on passe, d’un côté la pipe, de l’autre du tabac en carotte. Les femmes mettent dans leurs cheveux leur bourse, et en général les objets que nos femmes à nous mettent dans leurs poches.
En posant le pied sur le rivage, je crus m’apercevoir que toutes les femmes allaitaient un enfant, le tenant tendrement serré contre leur poitrine. Je pensai que le marché aux légumes, aux fruits, aux oiseaux et aux huîtres était aussi le marché aux nourrices; je fus curieuse de savoir ce que c’était qu’un enfant maori.
Je levai le paillasson de la femme qui se trouvait le plus près de moi: elle allaitait un chien. Je levai le paillasson de la seconde: elle allaitait un cochon! Sur cinquante nourrices, il n’y en avait pas quatre qui allaitassent de vrais enfants; toutes donnaient le sein à un cochon ou à un chien. La raison de cette étrange coutume, qui me dégoûta à tout jamais de la chair de ces deux animaux, c’est qu’en enlevant leurs petits aux truies et aux chiennes, les Maoris croient presser une autre portée, et par conséquent doubler leur marchandise. Ces femmes, au lieu de se fâcher de mon indiscrétion, souriaient à mon approche et se disaient les unes aux autres:
—Oui-oui, oui-oui.
Je demandai l’explication de ces deux syllabes courant sur toute la ligne à mon approche et causant une curiosité et une sympathie visibles. Cela voulait dire que j’étais Française. Ces naturels, fort observateurs, ont remarqué que les Français répondent oui, et même oui, oui, à tout propos; ils nous ont donné le nom de la syllabe que nous affectionnons le plus. Oui-oui, voulait donc dire que j’étais Française. Je ne sais quel air parisien avait dénoncé ma nationalité. Quant au sourire, cette marque sympathique est le résultat du sentiment que nous inspirons aux Nouveaux-Zélandais; ils nous aiment autant qu’ils détestent les Anglais, qui leur font la guerre.
Les deux femmes dont je soulevai le manteau, outre le singulier ornement de leurs oreilles, portaient un bracelet fait en forme de rond de serviette: c’est un coquillage que les mères passent aux bras de leurs enfants quand ils sont petits; le bras grossit, le coquillage reste le même, et les chairs finissent par former un bourrelet autour de cette compression, qui doit leur être fort douloureuse. Les pieds et les jambes sont nus.
Pendant cette courte visite que je fis au marché, ayant le cou et les bras nus, mon châle étant retombé, un Maori s’approcha de moi, et à son tour, les yeux brillants et en riant, me prit le bras entre le pouce et l’index et prononça distinctement le mot makaï, qui parut obtenir l’assentiment général. Cet homme semblait être une espèce de chef; il avait, outre son manteau et son effilé, un vieux chapeau d’uniforme, un col de chemise et des éperons à ses pieds nus. Il parlait à une sorte d’aide de camp, qui avait une manche d’habit européen allant du coude au poignet.
Je revins vers la société et je vis nos porteurs qui riaient du compliment qui m’avait été fait. Je demandai ce que signifiait makaï.
—Très-bon, me répondit-on.—Comment peuvent-ils savoir si je suis bonne ou méchante.—Bonne ou mauvaise serait plus juste, me dit le négociant anglais.—Comment cela?—Oui, le compliment que vous a fait l’homme au chapeau, au col de chemise et aux éperons, s’applique au physique et non au moral.—Ah! je comprends: il veut dire que je suis belle.—Ce n’est pas encore cela.—Que dit-il donc?—Que vous êtes jeune, que vous êtes tendre, et que vous devez être excellente à manger.—Comment, à manger?—Mais, sans doute, les Maoris sont anthropophages.
J’avoue qu’il me passa un certain frissonnement dans les veines, et que je ne fis plus aucune difficulté à ce que l’on se rendît à l’hôtel. L’hôtel était à cent pas, et avait pour enseigne: A la Reine Victoria. Il donnait sur le port. Je me hâtai d’ouvrir ma fenêtre. J’avoue que la vue de ce marché, de ces pirogues, de ces hommes, de ces femmes, me ravit. J’oubliai le terrible makaï, et me mis à sauter comme une enfant.
J’étais donc débarrassée des bibis, des robes à la vierge, de toutes les modes d’Europe. Je ne voulus pas même vérifier les malles et faire le compte de mes colis personnels; je laissai ce soin à mon mari. Puis, mourant d’envie de courir la ville, je lui fis la proposition de m’accompagner; mais comme il refusait, sous prétexte de déjeuner avant de partir, je sortis sans lui. Ce fut la première de mes pérégrinations solitaires; on verra que ce ne fut pas la dernière.
J’allai au hasard. Les rues étaient pleines de Maoris, hommes et femmes. Ces femmes portaient sur des espèces d’éventaires des pipes, du tabac, des fruits, criant leurs marchandises en mauvais anglais, mais le plus souvent en nouveau-zélandais. Le nouveau-zélandais est une langue organisée, ayant ses règles et sa grammaire. Un journal, le Nouveau-Zélandais, se publie à Auckland, en zélandais. A force de marcher droit devant moi, je me trouvai dans le jardin du Gouvernement. Ce jardin est ravissant; quant au palais, je me sers du mot consacré, il était tout simplement bâti avec du bois et des briques.
Il y avait toute une population de Maoris logeant sous des tentes. Cette population était bien autrement intéressante que celle qui logeait dans les maisons, qui est à peu près la même partout. J’entrai sous plusieurs de ces tentes. C’était d’autant plus commode que ceux qui les habitent ne font aucune attention à vous. Ils continuent de vaquer à leurs occupations, soit qu’ils tissent leurs paillassons, soit qu’ils mangent, soit qu’ils allaitent leurs cochons ou leurs chiens. Ces animaux grouillent dans la maison et en paraissent les véritables maîtres. J’entrais, je m’asseyais, je regardais; on me reconnaissait pour Française; on disait en souriant l’éternel oui-oui, et l’on ne s’occupait plus de moi. Le repas de ceux qui mangeaient consistait en maïs au lait, en citrouille bouillie et en poisson salé.
Je me trouvai sans savoir comment dans la rue de la Reine, Queen-Street, la grande rue d’Auckland. Elle est ce qu’est le boulevard de Gand à Paris, la via large à Florence, la rue de Tolède à Naples: le rendez-vous de la population élégante. Je ne parle ici, bien entendu, que de la population indigène.
Les coquettes maories sont là, faisant galerie, avec leurs cheveux noirs comme du jais, parfaitement peignées, vêtues d’un grand fourreau de soie écossaise à couleurs vives, sans ceinture et sans jupons; les pieds et les jambes sont nus. Elles sont, les unes adossées en espalier à la muraille, gazouillant dans leur douce langue, riant et montrant leurs dents blanches comme des perles; les autres, assises avec un groupe d’hommes, fumant à la même pipe, chacune tirant de la pipe trois ou quatre bouffées, puis passant la pipe à la voisine ou à son voisin avec un geste plein de courtoisie.
Je rentrai à deux heures; ces messieurs étaient sortis; j’ouvris ma fenêtre et me donnai de nouveau le spectacle si animé du port. Trois heures s’écoulèrent comme une minute, tant chaque objet qui m’apparaissait était nouveau pour moi. Ces messieurs ne rentrèrent que pour la table d’hôte. On parla de ce que l’on venait de voir et de ce que l’on voulait me montrer. J’avais tout vu.
Le soir, je m’échappai de nouveau. Il était neuf heures. L’aspect de la ville avait complétement changé. Plus de chaud soleil, plus de rires sonores, plus de fumées amicales, plus de dents blanches, plus de robes de soie aux couleurs éclatantes, mais des figures sombres, menaçantes, muettes, des fantômes glissant le long des murailles sans que leurs pieds nus produisissent aucun bruit sur le sol. A part ces fantômes, des rues désertes, éclairées seulement par les boutiques européennes semées de place en place, et, entre autres, par les magasins de modes, garnis de modèles étranges, bizarres, fantastiques, tels qu’il en faut pour satisfaire les caprices des femmes maories, et faits exprès chez nous dans ce but. On dirait des magasins de costumes pour le carnaval.
Je repris bien vite le chemin de l’hôtel. Une ruelle abrégeait le chemin, je m’engageai dans la ruelle. Un homme se détacha de la muraille, et, comme celui du port, me pinça le bras et l’épaule, en disant: Makaï. Cela me rappela ces gourmands à la poche vide qui s’arrêtent devant Chevet, tournent du bout des doigts les dindes truffées, et portent leurs doigts parfumés à leurs narines en disant: Fameux! J’étais aux Maoris d’Auckland ce que la dinde truffée est aux gourmands de Paris. Je rentrai un peu effarouchée.
Je trouvai ces messieurs prenant le thé et causant de la sévérité des lois de la colonie. Ils avaient été obligés de déclarer leurs armes, pistolets, fusils, poignards, couteaux, et jusqu’aux canifs. Toute arme non déclarée est confisquée. Défense absolue d’en vendre aucune sans prévenir la police. Quiconque vend un simple couteau à un Maori, est passible d’une forte amende. Comme on le voit, toutes les précautions sont prises pour que les indigènes ne s’arment point: c’est probablement pour cela qu’ils sont si bien armés.
Nous étions arrivés un vendredi. Le lendemain, jour de marché extraordinaire, je fus réveillée par l’effroyable bruit qui se faisait sur la plage. Je courus à ma fenêtre. Je dominais une véritable fourmilière. Il y a à Auckland, ce jour-là, cinq ou six mille natifs qui ne viennent que le samedi. Hommes et femmes se saluaient en se frottant le bout du nez l’un contre l’autre. Celles à qui la rencontre était agréable ramassaient une écaille d’huître et s’en raclaient le visage. Celles à qui la rencontre était très-agréable, en ramassaient deux et se mettaient le visage en sang. Je passai la journée comme à une loge de spéciale; seulement, jamais spectacle ne m’avait tant amusée.
Le dimanche matin, tout changea. Mes Maoris n’étaient plus reconnaissables, ils avaient les pieds et les mains propres, les cheveux admirablement peignés; ils avaient endossé leurs plus beaux paillassons et leurs plus beaux fourreaux. Les uns allaient au temple, la Bible à la main; les autres à l’église catholique, le Paroissien sous le bras, Bibles et Paroissiens imprimés en nouveau-zélandais. Je suivis mes coreligionnaires à l’église. Ils se conduisaient très-bien, chantant la messe avec des voix très-douces. Mais comment arrangeaient-ils cela? Ils étaient devenus catholiques et étaient restés anthropophages.