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William Little Hughes
Les bébés d'Hélène

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307707
Table des matières
PRÉFACE
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
PRÉFACE
Table des matières
LES BÉBÉS D’HÉLÈNE ont obtenu un de ces succès qui permettent à un auteur de s’écrier: «Un beau matin, en me réveillant, je me trouvai célèbre.» A peine publié aux États-Unis, l’ouvrage de M. John Habberton a été réimprimé par une douzaine d’éditeurs anglais, non moins disposés que leurs confrères américains à profiter de l’absence d’un traité international. Puis sont venues — autre preuve de succès —de nombreuses imitations qui n’ont fait que mieux ressortir le mérite de l’original.
En dépit du titre et malgré la jeunesse des deux personnages auxquels sont confiés les principaux rôles, ce livre n’est pas ce qu’on appelle un livre d’enfant. Je m’imagine toutefois que l’auteur, sans en avoir l’air, a voulu soutenir une thèse qui pourrait s’intituler: le droit des bébés à l’indulgence. Que le lecteur se rassure, on a écrit sur les fameux droits de l’homme des traités beaucoup moins amusants que ce petit roman. Les acteurs que M. Habberton met en scène ont une allure si vivante, qu’il n’est besoin d’être grand-père pour s’intéresser à eux; on devine sans peine que ce sont des personnages réels.
Je regrette d’avoir à ajouter que les journaux américains ont récemment annoncé la mort de l’un d’entre eux, qui figure dans ces pages sous le nom de Trotty et qui n’était autre que le plus jeune des fils de l’auteur.
W.-L. HUGHES.
En vacances.

CHAPITRE I.
Table des matières
MA SŒUR HÉLÈNE. — COMMENT JE DEVINS L’ANGE GARDIEN DE BOULOT ET DE TROTTY. — MON ARRIVÉE A HILLCREST. LES ROUES QUI TOURNENT. — RENCONTRE INOPPORTUNE.
Cette véridique histoire n’aurait sans doute jamais été écrite si je n’avais reçu la lettre suivante un jour que j’étais en train de me demander où je passerais les deux semaines de vacances que je m’accorde chaque année. Afin de renseigner tout de suite le lecteur sur mon compte, je dirai que cette lettre était adressée à Georges Hannay, négociant en toiles, ex-officier de l’armée des États-Unis.
Hillcrest, 15 juin 1873.
«MON CHER GEORGES,
«Tu te plains sans cesse de ne pas trouver le temps de lire, et comme je suis sûre que l’occasion que tu cherches ne se présentera pas si tu ne profites de ton congé pour quitter New-York, je te propose de venir ici. La franchise m’oblige à t’avouer que mon invitation n’est pas absolument désintéressée. Nous avons été invités, de notre côté, à passer une quinzaine de jours chez mon amie de pension Louise Vane, qui mène grand train et dont le mari peut être très utile à Tom. Nous aurions été désolés de refuser. Par malheur, n’ayant pas d’enfants, Louise paraît avoir oublié les miens, de sorte qu’il nous faudra laisser Boulot et Trotty à la maison. Leur bonne (un vrai trésor) leur est si dévouée, que je ne crains rien pour eux. Mais je serais plus tranquille si tu étais là ; sans compter qu’il y a l’argenterie, et Tom prétend que les voleurs y regarderont à deux fois avant de s’attaquer à un logis défendu par un héros de ta trempe; il te dispense de le remercier du compliment. Bref, ta présence nous rassurerait. Tu peux donc nous rendre service. Tes neveux ne t’empêcheront pas de lire et ne te causeront pas le moindre embarras. Ce sont les meilleurs bébés du monde, tout le monde le dit, et tu le sais mieux que personne.
Tom et Hélène.

«Tom a une provision de cigares inépuisable, ou qui devrait l’être, attendu que l’argent que je destinais à l’achat de deux robes de bal a servi à payer MM. Hoffmann et Ce, de la Havane. On vient aussi de mettre en bouteilles une barrique de vin de Bordeaux que Tom déclare excellent. La voiture et les chevaux seront à tes ordres, et l’aspect de notre jardin te ravira. Tu vois que je n’oublie pas combien tu aimes les fleurs.
Hélène et ses bébés.

«Pour achever de le séduire, je te préviens que la belle saison attire déjà ici une foule de visiteurs, et que jamais il n’y a eu autant de jolies personnes à Hillcrest!
«Nous partons demain. Envoie-nous bien vite une dépêche. Je me contenterai d’un seul mot. Ce sera oui, j’en suis certaine d’avance.
«Ta sœur affectionnée,
«HÉLÈNE LAWRENCE.»
— Voilà mon affaire! m’écriai-je.
Ma résolution fut bientôt prise. Dix minutes après, j’avais télégraphié à Hélène que je partirais dans deux jours, et j’avais rédigé (mentalement) une listé de plus de livres que je n’aurais pu en lire durant une demi-douzaine de congés.
Sans partager complètement l’opinion de ma sœur sur le mérite exceptionnel de ses bébés, je les connaissais assez pour espérer qu’ils ne me tourmenteraient pas trop. Il n’y en avait plus que deux, le troisième étant mort depuis un an. Boulot, l’aîné, avait cinq ans. En général, pendant mes courtes visites à Hillcrest, il s’était montré sérieux et timide, trop timide même, ce qui ne m’avait pas empêché d’admirer l’éclat de ses grands yeux, dont le regard profond m’effrayait presque. Hélène affirmait que Boulot, avec des yeux comme ceux-là, ne pouvait manquer de devenir un grand philanthrope ou un grand général. Tom se contentait de prodiguer à son fils aîné des éloges moins contradictoires et moins prématurés.
Quant à Trotty, il ne comptait guère plus de trois printemps. C’était un heureux petit sans-souci, couronné d’une abondante chevelure blonde. Sa spécialité, la dernière fois que je l’avais vu, consistait à courir après un rayon de soleil qu il n’attrapait pas et à célébrer son insuccès par une danse indescriptible. Je me trompe, ce n’est pas par une danse qu’il manifestait sa joie — il riait des bras et des jambes, pour employer l’expression d’Edgar Poë.
Un bon emballeur.

J’enviais à Tom ses enfants, ses chevaux, sa maison et son jardin. L’idée d’exercer sur son domaine une royauté éphémère me ravissait. Le goût éprouvé de mon beau-frère en fait de vins et de cigares m’inspirait, en outre, une confiance illimitée.
Deux jours après avoir reçu l’épître en question, ma malle était faite. Je franchis en une heure et demie la distance qui sépare New-York d’Hillerest, où je sautai dans une voiture de louage pour gagner l’habitation de Tom, distante de trois kilomètres. Au moment où mon équipage longeait une haie, un des chevaux s’effraya et se jeta de côté, manœuvre aussitôt imitée par son compagnon. Après avoir adressé à son attelage des reproches trop vifs pour que je me permette de les répéter ici, le cocher se tourna vers moi en disant:
Chasse aux canards.

— C’est un des petits diables d’Hillcrest.
— De qui donc parlez-vous? demandai-je.
— De ce satané mioche qui vient d’effrayer mes bêtes. Tenez, le voilà qui agite une branche d’arbre. Je ne serais pas étonné s’il allait vous prier de le laisser monter. Il est assez effronté pour ça. Je parie que l’autre ne tardera pas à se montrer. Les deux gaillards voyagent presque toujours de conserve. Nous les appelons les petits diables, parce qu’ils n’ont pas leurs pareils pour faire enrager le monde. Dès qu’ils peuvent s’échapper, ils passent leur temps à épouvanter les chevaux ou à mettre en fuite les poules. Le père et la mère sont pourtant de braves gens; c’est drôle, tout de même, de voir leurs enfants tourner si mal.
Tandis que l’automédon formulait cet acte d’accusation, le coupable se rapprochait, en courant, de la voiture. Sa tenue, malgré la coupe irréprochable de ses vêtements, était peu soignée. Ses bas retombaient sur ses chevilles et son chapeau de paille, au lieu de cacher sa chevelure ébouriffée, dansait sur une de ses épaules, grâce à l’attache élastique qui, au lieu de passer sous le menton du porteur, s’enroulait autour de son cou.
Que l’on juge de ma surprise, lorsque dans «le petit diable d’Hillcrest» je reconnus un des bébés d’Hélène, mon neveu Boulot.
Presque au même instant, je vis émerger de la haie un gamin moins âgé, vêtu d’un élégant costume de velours auquel les épines avaient fait maint accroc, d’une collerette déchirée et de bottines vernies dont l’une semblait sortir d’un fossé bourbeux. Crânement coiffé d’un superbe tricorne fabriqué à l’aide d’un journal, il s’avança en traînant derrière lui une branche d’arbre encore garnie de feuilles. Dès qu’il se fut arrêté et que le nuage de poussière qu’il venait de soulever se fut un peu dissipé, je distinguai les traits de l’aimable Trotly.
Arrivée à Hillcrest.

— Ce sont... les plus charmants bébés du monde; ce sont mes neveux, dis-je en baissant la tête.
— Ah bah! s’écria le cocher d’une voix compatissante. Que je suis bête! J’oubliais que vous allez chez le colonel Lawrence. Ils se seront sauvés pendant que les domestiques avaient le dos tourné ; il n’en font jamais d’autres! C’est égal, ils sont très gentils. Mais que voulez-vous? ça aime à s’amuser.
— Boulot, me reconnais-tu? demandai-je avec toute la sévérité dont je suis capable.
Les yeux profonds du futur philanthrope se fixèrent un instant sur moi et il répondit, sans paraître le moins du monde troublé :
— Oui, tu es l’oncle Georges. Nous as-tu apporté quelque chose?
— Appoté quelque sose, répéta Trotty.
— Je regrette de n’avoir pas apporté une bonne verge, trempée dans du vinaigre, pour corriger les enfants qui effrayent les chevaux sur les grandes routes, répliquai-je en fronçant les sourcils. Allons, montez.
— Hue, dada! Viens, Trotty! cria de toute la force de ses poumons l’imperturbable Boulot, bien que l’oreille la plus éloignée de Trotty ne fût qu’à quelques centimètres de la bouche de l’orateur. Oncle Georges va nous promener en voiture.
— Pomené en voitu, répéta Trotty d’un ton rêveur. J’appris bientôt que ce ton-là lui était habituel et qu’il remplissait volontiers le rôle d’écho.
Tandis que les deux bébés grimpaient avec agilité dans la voiture, je remarquai que chacun d’eux tenait sous le bras une serviette d’une blancheur plus que douteuse, et serrée au milieu par un nœud coulant. Après avoir contemplé ces chiffons sans deviner à quel usage on les destinait, je demandai à Boulot à quoi servaient ces torchons.
— C’est pas des torchons, c’est nos poupées, riposta vivement mon neveu.
— Bonté du ciel! m’écriai-je. Il me semble que votre mère pourrait vous acheter des poupées convenables et ne pas vous laisser vous montrer en public avec ces loques.
— Nous n’aimons pas les poupées achetées, répliqua Boulot.
— Pourquoi cela?
— Parce qu’elles se cassent toujours le nez en tombant. Celles-ci sont plus meilleures.
— Sont plus bonnes, répéta Trotty avec une légère variante.
— La mienne s’appelle Marie, continua Boulot, et celle de Trotty s’appelle Marfe.
— Marfe? Qu’est-ce que c’est que ce nom-là ? demandai-je.
— Marfe. Tu sais bien, comme ma cousine.
— Ah, fort bien! Marthe.
— Oui, Marfe, c’est ce que je dis. Marie a des yeux noirs et Marfe a des yeux bleus. Regarde un peu; c’est moi qui les ai faits avec un crayon.
— Avec un kéyon, répéta Trotty, qui, passant tout à coup à un autre ordre d’idées, murmura avec une douceur angélique, tandis qu’il empoignait ma chaîne de montre et sautait à cheval sur un de mes genoux:
— Ze veux voi ton tic tac.
— Ohé, moi aussi! cria Boulot, qui s’empressa de s’installer sur mon genou libre, non sans laisser l’empreinte de la semelle de ses bottines sur mon pantalon et sur le pan de ma redingote.
Chacun des petits diables passa un bras autour de mon cou afin de se tenir en équilibre, tandis que je tirais de mon gousset mon chronomètre de deux cents dollars et que je leur faisais voir le cadran.
Les roues qui tournent.

— Je veux voir tourner les roues, dit Boulot.
— Veux voi touné les oues, répéta Trotty.
— Plus tard; il ne faut pas ouvrir une montre quand il y a. tant de poussière.
— Pourquoi? demanda Boulot.
— Parce que la poussière abîme les montres.
L’explication manquait sans doute de clarté, car Trotty répéta de nouveau:
— Veux voi touné les oues.
— C’est impossible, répliquai-je avec un peu d’aigreur. Encore une fois, la poussière abîme les montres.
Les yeux gris de Trotty me contemplèrent d’un air étonné ; ses lèvres roses, mais boudeuses, s’écartèrent légèrement et il murmura:
— Veux voi tonné les oues.
Je fermai brusquement la montre et je la remis dans ma poche. Aussitôt la lèvre inférieure de Trotty commença à décrire une courbe en dehors et continua de s’abaisser au point que je craignis qu’il ne mît à jour la partie osseuse de son menton. Ce fut la mâchoire tout entière qui s’abaissa, et le plus jeune des bébés d’Hélène répéta d’une voix sanglotante:
— Veux voi touné les oues!... ou... ou!
— Charles (c’est là son vrai nom de baptême), Charles, m’écriai-je d’un ton un peu irrité, en voilà assez! M’entends-tu?
— Oui... ou... ou... ahou!
— Alors, tiens-toi tranquille.
— Veux voi...
— Trotty, j’ai du sucre candi dans ma malle; mais tu n’en auras que si tu cesses de crier.
— Ça m’est égal. Veux voi touné les oues!
— Allons, sois raisonnable. Il y a des dames dans cette voiture qui vient de notre côté. Tu serais fâché si elles t’entendaient pleurer, hein? Tu verras tourner les roues quand nous serons à la maison.
En effet, une voiture où se trouvaient deux dames s’avançait rapidement. Ce fut en vain que je fis appel à l’amour-propre de Trotty. Il éleva de nouveau la voix:
— Ou... ou... ou! Veux voi touné...
J’arrachai ma montre de mon gousset, j’ouvris la boîte et je laissai voir les roues qui tournaient. L’autre voiture croisait déjà la nôtre; je m’empressai de baisser la tête dans l’espoir d’échapper aux regards des dames qui l’occupaient, mon chapeau tomba, et Boulot profita lâchement de l’occasion afin d’essayer si mes cheveux ne pouvaient pas devenir plus ébouriffés que les siens. Outre l’effet désastreux qui devait résulter de cette tentative, je savais que le contact de mes neveux, si court qu’il eût été, me donnait un aspect peu présentable. Tout à coup, mon cocher retint ses chevaux. L’autre voiture, au lieu de poursuivre sa route, s’était arrêtée. J’entendis prononcer mon nom et, levant la tète (Trotty venait de la coiffer de son tricorne), je dirigeai un regard confus vers la portière qui s’ouvrait juste vis-à-vis de moi. Là, j’aperçus le visage frais, calme, souriant, observateur, d’une amie de ma sœur. Celle qui m’interpellait était miss Alice Mayton, jeune personne avec qui j’avais dansé fort souvent aux derniers bals de New-York, parce qu’elle me semblait beaucoup plus sensée que la généralité des demoiselles de son âge. Elle était d’ailleurs fort jolie; mais à vingt-huit ans, un homme positif prête peu d’attention à des détails de ce genre. Quoi qu’il en soit, j’aurais été très heureux de la retrouver à Hillerest, si la crainte de lui paraître ridicule n’avait pas gâté le plaisir de la surprise.
— Bonjour, Boulot; bonjour, mon cher Trotty. Depuis quand êtes-vous arrivé, monsieur Hannay? dit miss Mayton. Y a-t-il longtemps que vous remplissez votre rôle de papa? A la bonne heure, voilà de vrais enfants. Ils ne ressemblent pas à ces bambins guindés qui ont l’air de poser pour une gravure de modes. Avec eux, il est impossible de ne pas s’amuser.
— Je vous assure, mademoiselle, répliquai-je en lançant au loin le tricorne dont Trotty venait de me coiffer, que pour ma part je ne m’amuse nullement. C’est à peine s’il y a un quart d’heure que je joue le rôle qui m’a valu vos félicitations, et ma courte expérience a suffi pour m’en dégoûter. Si le roi Hérode vivait encore, je serais presque tenté de lui livrer deux nouvelles victimes.
Miss Mayton et sa tante.

— Et c’est à un monstre pareil qu’Hélène confie ses chers bébés! s’écria miss Alice. Je la préviendrai, je vous en avertis. Ma tante, laissez-moi vous présenter le frère de Mme Lawrence. Comment se porte votre sœur, monsieur Hannay? Nous avons regretté, en arrivant ici, d’apprendre qu’elle est absente.
— Pour quinze jours, et j’ai eu la naïveté de m’engager à surveiller la maison jusqu’à son retour.
— Je vous conseille de vous plaindre, répliqua miss Mayton. De si beaux chevaux, un jardin si bien tenu, une si bonne cuisinière...
— Et des compagnons si dociles! ajoutai-je en lançant un regard significatif dans la direction des deux petits diables, tandis que j’enlevais à Trotty un mouchoir qu’il avait pris dans ma poche et qu’il faisait flotter au vent.
— Oui, les plus aimables bébés du monde. Hélène me l’a dit cent fois. Mais les enfants seront toujours des enfants. Trois de mes petits cousins ont passé l’été dernier chez nous et je n’ai aucune envie de les inviter à revenir. Ils ont mis ma patience à une rude épreuve. Je suis sûre que je parais plus âgée de deux ou trois ans que je ne le suis en réalité.
— Vous devez être bien jeune alors, miss Mayton.
— Merci, répliqua la jeune fille en riant. A propos, n’est-ce pas vous qui avez été chargé de décorer la salle d’exposition de Belmont pour la vente de charité, l’hiver passé ? Eh bien, je vous fais aussi mon compliment. Impossible de montrer plus de goût et de tirer meilleur parti des fleurs. Comme vous auriez pu vous distinguer si vous aviez eu à portée les serres du colonel!... Ce n’est pas un avis que je vous donne, mais on ne voit pas l’ombre d’une fleur dans le jardin de Mme Clarke, chez qui nous sommes descendues. Si votre sœur était là, je dévaliserais ses parterres. Au revoir, monsieur Hannay. Et toi, Boulot, tâche de ne pas trop taquiner ton oncle et laisse les roses tranquilles.
— Ah, vous aimez les fleurs? Tant mieux. Au revoir, mademoiselle.
— Nous comptons sur votre visite, ajouta miss Alice. Notre pension n’est pas gaie. Ces messieurs restent toute la semaine à New-York et ne se montrent guère que le dimanche.
La tante de miss Mayton ayant appuyé cette invitation, je saluai les deux dames, et leur voiture s’éloigna.
Les messieurs qui ne se montrent que le dimanche.

Bien que je me fusse tout d’abord senti décontenancé, cette rencontre imprévue me causait un vif plaisir et j’avais fini par oublier mes compagnons. En présence de miss Mayton, ils s’étaient contentés d’aplatir mon chapeau et de le remettre en bon état à coups de poing. Cette grave occupation expliquait suffisamment un mutisme dont ils ne tardèrent pas à se dédommager.
Grâce à cette heureuse mobilité d’esprit dont les enfants sont doués, mes neveux ne songeaient déjà plus à mon chronomètre, et je me gardai bien de leur rappeler les roues qui tournent. Ce fut à ma grande joie que je reconnus, dès la première question de Boulot, qu’il pensait à autre chose.
— Dis donc, oncle Georges, me demanda-t-il en reprenant sa place sur mes genoux, sais-tu faire un sifflet?
Par malheur notre récente rencontre inspira à Trotty une question beaucoup moins discrète.
— Onc’ Zeorzes, murmura-t-il, sans me laisser le temps de répondre à son frère, n’est-ce pas que tu aimes bien cette zolie dame?
— Pas du tout, Trotty, pas du tout! Quelle idée as-tu là ?
— Tu l’aimes pas? Alors t’es un méçant et t’iras pas au ciel.
— Oui, Boulot, interrompis-je, désireux de changer le cours de la conversation, je m’imagine que je suis encore capable de fabriquer un sifflet; du moins c’est là un talent que je possédais autrefois.
— Le bon Dieu t’aime pas si t’aimes pas le monde, continua le terrible Trotty.
— Tu as raison, Trotty, répliquai-je. Nous tâcherons tous de mériter d’aller au ciel.
— Alors, donne-moi du suklandi.
— Il veut dire du sukandi, reprit Boulot, qui remplissait au besoin le rôle d’interprète.
— Cocher, criai-je, fouettez donc vos chevaux! Nous n’arriverons jamais, et j’ai hâte de confier ces messieurs à leur bonne.
CHAPITRE II.
Table des matières
MON PREMIER REPAS A HILLCREST. — LE BÉNÉDICITÉ DE PAPA. RÊVERIE INTERROMPUE. L’HISTOIRE DE JONAS. — UN «TRA LA LA». LA PRIÈRE DU SOIR.
Arrivé au domicile de ma sœur, je ne tardai pas à reconnaître que mon cocher ne s’était pas trompé. Mes gentils neveux étaient partis à ma rencontre, sans prévenir personne, au moment où leur bonne les cherchait afin de réparer le désordre de leur toilette, opération qui — je l’appris plus tard — demandait à être renouvelée une dizaine de fois par jour. Du reste, on paraissait trop habitué à ces escapades pour s’inquiéter de la disparition des meilleurs bébés du monde.
Hélène n’avait rien négligé pour rendre mon séjour aussi agréable que possible. En face des croisées de sa chambre, qu’elle m’avait abandonnée, se déroulaient d’admirables paysages — un panorama de montagnes et de vallées. Le voisinage immédiat de la salle où couchaient les enfants ne m’effraya point; je songeai, au contraire, au plaisir que j’aurais à les contempler lorsqu’ils seraient endormis, et, par conséquent, incapables de tourmenter l’imprudent qui s’était chargé de veiller sur eux.
Je n’ai guère besoin, je crois, de dire que mon premier soin, en descendant de voiture, fut de remettre mes compagnons entre les mains de Suzanne, ce «vrai trésor» dont ma sœur m’avait parlé, et qui ne daigna pas s’excuser de son manque de vigilance. A l’heure du souper, ils reparurent dans une tenue convenable. Avec leurs frais visages et leurs cheveux bien peignés, ils n’avaient certes plus l’air de petits diables.
Suzanne.

Boulot prit place à côté de moi, tandis que Trotty grimpait sur le siège élevé où il trônait d’habitude en pareille occasion, et s’écriait, en s’adressant à moi:
— Zambes sous tabe!
Comprenant qu’il me sommait de le rapprocher de son couvert, je m’empressai d’obéir à cet ordre. La servante versa du thé pour moi, du lait pour les enfants et se retira. Je me rappelai, à mon grand ennui, que ma sœur avait coutume de renvoyer les domestiques dès que le repas était servi. Elle les soupçonnait de répéter à la cuisine et ailleurs ce qui se disait à table. En principe, je lui donnais raison, et, bien que l’application pratique ne tournât pas à mon avantage pour le moment, je me résignai. Frappant un petit coup sec sur la table, je penchai la tête et murmurai: «Rendons grâce au ciel qui pourvoit à nos besoins.» Puis je demandai à Boulot:
— Manges-tu du pain ou des biscuits avec ton lait?
— Il faut d’abord dire le bénédicité, répliqua-t-il.
— C’est fait; tu ne m’as donc pas entendu?
— Si, mais c’est pas ça.
— Comment, ce n’est pas ça?
— Non. Tu ne sais pas. Papa dit autre chose.
— Voyons, qu’est-ce qu’il dit, papa?
— Il dit: «Notre Père, nous te remercions du repas que tu nous donnes, et nous te prions d’avoir pitié de ceux qui ont faim, au nom du Christ. Amen.» Voilà ce qu’il dit, papa; tu vois bien que tu ne sais pas.
— Ma prière signifie la même chose que la tienne, Boulot; les mots n’y font rien; le bon Dieu comprend ce que nous lui demandons.
Boulot voulut bien admettre, tacitement, qu’il se pouvait que j’eusse raison; car il se contenta de répondre:
— Oui, mais Trotty n’a rien demandé du tout.
— Ze veux dire mon «dicité », s’écria aussitôt Trotty d’un ton résolu.
Ma récente discussion avec le plus jeune de mes neveux m’avait appris à respecter la force de son caractère. Je m’empressai de réciter encore le bénédicité de papa, que Boulot eut l’obligeance de me souffler, et Trotty répéta les paroles après moi, d’une façon plus ou moins correcte. Au mot Amen, il se redressa et ajouta, avec une satisfaction évidente:
Le souper des bébés.

— Z’ai dit mon «dicité » deux fois.
— Oncle Georges, reprit aussitôt Boulot, je veux beaucoup de tout.
— Moi, z’en veux trop, onc’ Zeorzes! s’écria l’autre bébé. Le souper était vraiment exquis; mais l’appétit de mes neveux m’effraya au point de couper le mien. Je sonnai.
— Je ne devinerai jamais quand ces messieurs auront assez mangé, dis-je à Suzanne. Pour ma part, j’ai fini, et je vous les abandonne. Lorsqu’ils seront repus, vous les coucherez tout de suite.
Après avoir ainsi dégagé ma responsabilité, j’allumai un cigare et j’allai me promener dans le jardin. Les rosiers s’épanouissaient de tous les côtés; le parfum du chèvrefeuille embaumait l’air; les dahlias n’avaient pas encore disparu et je constatai avec plaisir la présence de beaucoup de mes fleurs favorites. J’avoue que je me livrai à une inspection minutieuse des plates-bandes, bien que certain d’avance qu’elles me fourniraient les éléments d’un bouquet digne de miss Mayton.
Je me serais mis à butiner à l’instant même et j’aurais expédié ma récolte sans attendre jusqu’au lendemain, n’était la crainte de paraître par trop empressé. Je continuai donc à parcourir les allées, les mains derrière le dos, le visage voilé par de fréquents nuages d’une fumée odorante, plongé dans de vagues rêveries. Je me demandais si les dames en général étudient ce langage des fleurs auquel font allusion divers poètes que je me rappelai avoir lus. Je regrettai de ne l’avoir pas appris, car s’il signifiait en réalité quelque chose, miss Mayton devait le comprendre. En tout cas, je me flattais de pouvoir disposer un bouquet de façon à contenter le goût le plus difficile, et j’étais convaincu que pour l’amie d’Hélène je saurais créer un vrai chef-d’œuvre. Je voyais ses yeux bleus briller de joie; je la voyais rougir de plaisir. Elle ne songerait pas le moins du monde à moi, cela va sans dire, mais tout simplement aux fleurs qu’elle aimait. Ses lèvres sérieuses s’entr’ouvriraient et montreraient ces dents blanches qu’elles cachent d’ordinaire.
Je n’ai pas la prétention d’être un poète. Je suis un négociant très versé dans le commerce des toiles et en train de réaliser une jolie fortune. Eh bien, durant ma promenade dans ce jardin, je me serais volontiers laissé dépouiller de mes qualités pratiques, j’aurais volontiers sacrifié ma part des progrès tant vantés du dix-neuvième siècle afin de devenir un de ces sylphes auxquels mes contemporains matérialistes ne croient plus; oui, j’aurais tout donné afin d’assister, invisible, à la rencontre de mes fleurs avec miss Alice, le plus bel échantillon du seul genre de fleur que produisent nos cités! Au fait, à quelle fleur ressemblait-elle? A un lis? Non, pas précisément. Le lis se distingue par un air de hardiesse prétentieuse qui détruit la justesse de la comparaison. A une rose? Certainement. Non pas à une de ces roses remontantes dont l’éclat éblouit, ni à une de ces roses thé craintives, presque vaporeuses, dont la couleur est à peine indiquée. Elle ressemble plutôt à cette Gloire-de-Dijon, qui apparaît si forte, si sûre d’elle-même, avec ses contours si parfaits et ses nuances insaisissables, au milieu de ses sœurs plus frêles. Le lis pourtant...
— Ohé, ohé !
Tel fut l’appel banal qui coupa court à mes réflexions, et qui partait d’une fenêtre du premier étage sous laquelle m’avaient ramené les hasards de ma promenade.
Puis vint un autre cri:
— Oncle Georges?
Cette fois, il n’y avait pas à s’y tromper; je reconnus la voix de Boulot. Je m’abstins d’abord de répondre — il est des heures où l’âme déborde d’émotions que l’on ne confie pas volontiers à un enfant.
— Oncle Georges? répéta Boulot.
— Qu’est-ce que tu veux? demandai-je avec la mauvaise humeur d’un homme que l’on tire d’un rêve agréable.
— Viens nous raconter une histoire.
Je levai vivement les yeux, avec la ferme intention de lancer au solliciteur un regard sévère et un «non» des mieux accentués, lorsque j’aperçus à la croisée un visage inconnu et pourtant familier. Cette bouche souriante, cet air de douceur angélique, ces grands yeux câlins appartenaient-ils à mon neveu Boulot? Oui, c’était bien lui. Ce nez aspirant au ciel, ces larges oreilles n’avaient jamais appartenu à un autre. Je tournai brusquement sur mes talons et me dirigeai vers la porte. Deux petits êtres, vêtus de blanc, m’attendaient sur le palier du premier étage; le plus âgé profita de sa position avantageuse pour me sauter dans les bras, au risque de me faire descendre plus vite que je n’étais monté ; puis, au lieu de s’excuser, il s’écria:
— Tu vas raconter des histoires; papa nous en raconte tous les soirs.
— Très bien. Montrez-moi vite le chemin de votre chambre et fourrez-vous dans votre lit.
L’histoire de Jonas.

Comme les enfants ne désiraient rien de mieux, ils m’obéirent sans hésiter.
— Voyons, quelle espèce d’histoire vous faut-il? demandai-je, lorsque je fus installé à leur chevet.
— L’histoire de Jonas, répliqua Boulot.
— De Zonas, répéta Trotty.
— Soit... Jonas était un digne homme qui...
— Ah mais non! dit Boulot. Ça commence toujours par: Il y avait une fois.
— C’est juste. Il y avait une fois un homme qui s’appelait Jonas. Un jour qu’il voyageait à pied, ayant à traverser une plaine où rien ne le protégeait contre les rayons du soleil, il commença à trouver qu’il faisait bien chaud. Tout à coup, de beaux arbres se mirent à pousser le long de la route à mesure qu’il avançait et lui donnèrent de l’ombre; puis, soudain, ils disparurent aussi vite qu’ils étaient venus, de sorte que...
— C’est pas ça du tout! s’écria Boulot d’un ton indigné. Je la connais, l’histoire de Jonas.
— Dans ce cas, je ne demande pas mieux que de m’instruire et je te prie de vouloir bien m’éclairer.
— Hein? répliqua Boulot.
— Puisque tu te rappelles l’histoire, raconte-la toi-même. Boulot toussa comme un orateur qui se dispose à prononcer un long discours et commença sans se faire prier davantage.
— Il y avait une fois un homme qui se nommait Jonas et il était grand, car j’ai vu son portrait dans la Bible de maman. Un jour, le bon Dieu lui commanda d’aller à Ninive pour dire aux gens qu’ils étaient tous des méchants. Mais Jonas avait peur; c’est pour ça qu’il monta dans un bateau qui allait à Japho. Et alors il y eut du vent et de la pluie, et des vagues plus hautes que des maisons, hautes comme ça. Alors les matelots crièrent que, bien sûr, ils avaient avec eux quelqu’un qui fâchait le bon Dieu. Et Jonas dit que ce devait être lui. Alors les matelots l’ont jeté dans l’eau, et c’étaient des méchants, parce que Jonas avait pas menti du tout. Une grosse, grosse baleine passait par là et elle avait joliment faim, parce que tous les petits poissons qu’elle aimait à manger restaient au fond de l’eau à cause de l’orage. Elle avala Jonas, qui trouva que tout était noir dans la baleine, et il n’y avait pas de feu et il était tout mouillé et ne pouvait pas sécher ses habits, parce qu’il y avait pas un seul clou pour les accrocher. Il y avait pas de portes et pas de fenêtres et rien du tout à manger. Alors il demanda au bon Dieu de le laisser sortir. Le bon Dieu dit au gros poisson...
Adieux à la baleine.

— La baleine n’est pas un poisson, ainsi que tu l’apprendras plus tard; mais peu importe.
Ma critique ne froissa pas Boulot; il continua:
— Le bon Dieu dit au gros poisson de passer près de la terre et d’ouvrir la bouche toute grande. Alors Jonas sauta dehors et fut joliment content. Après, il alla bien vite à Ninive pour faire ce qu’on lui avait dit, parce que ça l’ennuyait d’être avalé. Voilà !
— Voilà, répéta Trotty, comme pour confirmer le récit de son frère. Une aute histoi!
— Non, non, oncle Georges, s’écria Boulot. J’aime mieux un tra la la.
— Un quoi?
— Un tra la la.
— Qu’est-ce que cela?
— Trotty est tout petit et il sait ce que c’est, répliqua Boulot avec un véritable dédain.
— Oui, oui, c’est une sanson. Sante-nous une sanson, onc’ Zeorzes.
— L’explication de Trotty enrichit mon vocabulaire d’un nouveau mot; mais j’eus beau consulter ma mémoire, elle ne me fournit aucun tra la la approprié à la circonstance. Faute de mieux, j’attaquai: Ah! si, amici, correte, volate! le grand morceau de L’opéra de Guillaume Tell que j’avais souvent écouté avec enthousiasme, lors des représentations données à Boston par le fameux ténor Criardini. Je débitai les premiers vers en me flattant d’imiter assez bien l’illustre chanteur. Quelle amère déception! Mes fioritures ne furent nullement appréciées par mon auditoire; Boulot ne tarda pas à m’interrompre.
— C’est pas un bon tra la la, dit-il d’un ton décidé.
— Pourquoi donc, Boulot?
— Parce qu’il n’est pas bon. Il ne dit rien du tout.
— Sante «Halléluya, Halléluya», s’écria Trotty.
— Avec plaisir, Trotty.
Je connaissais bien cet air-là. Aux jours de mon enfance, quand j’habitais une province de l’Ouest, je l’ai entendu résonner dans les cabanes des nègres et entonner en chœur à l’époque de ces réunions religieuses que l’on nomme camp-meetings. A New-York, j’ai vu le 22e régiment de Massachusetts défiler le long de Broadway en chantant ce même air durant ces jours funestes où la guerre de Sécession appelait les patriotes à l’avant-garde; je l’ai entendu hurler par une centaine de vétérans qui escortaient jusqu’au lieu d’embarquement le premier régiment noir enrôlé à New-York. Ma brigade à moi le chantait avec plus de douceur, mais aussi avec un entrain peu rassurant pour l’ennemi, chaque fois qu’elle allait au feu; je l’ai entendu jouer devant la tombe de plus d’un de mes compagnons d’armes. Le 10e régiment de cavalerie, dont l’indiscipline menaçait de dégénérer en révolte, rentra dans l’obéissance dès que le chef de musique eut fait jouer ce vieil air, après avoir demandé la permission de tenter un dernier effort pour ramener les mutins à la raison. C’est ce même air qui éclata, spontanément pour ainsi dire, dans nos casernes, le matin où l’on annonça que la guerre était finie. Ces souvenirs et bien d’autres me vinrent à l’esprit pendant que je chantais à mon tour; ils contribuèrent, sans doute, à m’exciter à mon insu, car Boulot me dit tout à coup:
— Chante donc pas si fort, tu me donnes mal à la tête.
— Je te demande pardon, Boulot, répliquai-je. Il me semble, d’ailleurs, qu’il est temps de dormir. Bonsoir.
— Comment, tu t’en vas, oncle Georges? Tu nous as pas fait dire nos prières; papa n’oublie jamais, lui.
— Je reconnais mes torts. Allons, commence.
— Faut d’abord dire les tiennes.
— Très bien, Boulot, je ne demande pas mieux.
Et je récitai la prière de saint Chrysostome.
A peine fus-je arrivé au mot Amen, que Boulot m’adressa cette nouvelle réprimande:
— Je crois que c’est pas une bonne prière. Papa ne dit pas ça.
— Alors récite une bonne prière toi-même.
— Je veux bien.
Boulot commença par fermer les yeux. Il aurait pu servir de modèle à un peintre en quête d’un ange endormi, tandis qu’il récitait sa prière et donnait à sa voix une intonation suppliante d’une douceur irrésistible.
— Cher Seigneur, nous te remercions de nous avoir donné du bon temps aujourd’hui, et nous espérons que tout le monde a eu du bon temps. Nous te prions de prendre soin des pauvres petits garçons et des pauvres petites filles qui n’ont pas de papas ou de mamans et pas de lit pour se coucher. Nous te prions de veiller sur eux cette nuit. Et fais-nous monter au ciel, quand tu nous appelleras, au nom du Christ. Amen!... Oncle Georges, du sukandi!
— Chut, Boulot! Est-ce que Trotty ne dit pas ses prières?
— Ah mais si! Dépêche-toi, Trotty.
Trotty ferma les yeux à son tour, se tourna et se retourna dans son lit, respira avec effort, se comportant de façon à me persuader qu’il regardait la prière comme un exercice plutôt physique que moral. Enfin, il commença.
— Ché Seigneu, fais que ze sois plus méçant et bénis maman et papa et grand-papa et tout le monde... et ma poupée aussi. A...a...men!
— Maintenant, oncle Georges, va chercher le sukandi, reprit Boulot, dont la requête fut aussitôt appuyée par Trotty.
Je me hâtai d’ouvrir ma malle et de donner à chacun des enfants un morceau de la sucrerie convoitée. Ils poussèrent à l’unisson des cris de joie et je crus faire preuve d’une habileté machiavélique en profitant de la diversion pour leur souhaiter le bonsoir. Boulot se chargea de me démontrer mon erreur.
— Oh! mais tu nous a pas donné des sous, dit-il. Papa nous en donne tous les soirs pour mettre dans notre tirelire.
— Dans note tili, répéta le plus jeune de mes neveux.
— Je n’en ai pas sur moi; attendez jusqu’à demain.
— Alors, nous avons soif, riposta Boulot.
— Suzanne vous apportera à boire.
— Veux ma poupée, murmura l’impitoyable Trotty.
Je finis par découvrir dans un coin la serviette nouée, je pris la loque du bout des doigts, regrettant de n’avoir pas sous la main une paire de pincettes, et je la jetai sur le lit. Trotty, après avoir tendrement serré dans ses bras son jouet de prédilection, s’écria:
— A pésent, veux voi touné les oues!
Je m’empressai d’embrasser mes chers neveux et de me réfugier dans ma chambre, dont je fermai brusquement la porte. Je tirai ma montre, il était huit heures et demie. J’avais passé plus d’une heure auprès de ces terribles bébés! Je les trouvais drôles, il faut l’avouer, et, malgré mon indignation, je ne pouvais m’empêcher de rire. Cependant, s’ils continuaient d’accaparer ainsi mon temps, que deviendraient mes projets d’étude? Pour peu que cette tyrannie durât, il me serait impossible d’achever tranquillement la lecture d’un seul des volumes que j’avais apportés; autant aurait valu rester à New-York et m’occuper de mes affaires.
— Bah! le soir du moins, je serai libre, pensai-je. Consolé par cette perspective, je regagnai le salon, après avoir choisi parmi mes livres la Philosophie cosmique du docteur Otto Schillischer. Je m’installai dans un fauteuil, j’allumai un cigare et je me mis bravement à l’œuvre. Je dois en convenir, le docteur Schillischer, comme bon nombre de ses compatriotes, laisse beaucoup à désirer au point de vue de la clarté du style. Personne plus que moi n’admire sa vaste érudition, bien que je reconnaisse que chacune de ses interminables phrases demande à être lue à diverses reprises, si l’on veut en saisir le sens. Ses libraires devraient donc vendre ses ouvrages deux ou trois fois plus cher que ceux d’un écrivain moins difficile à comprendre, puisque le plaisir de l’acheteur dure davantage. C’est là une idée pratique qu’ils n’ont pas eue et que je leur soumets en toute humilité. Du reste, le plaisir qu’il me procura le soir en question ne fut pas de longue durée. A peine eus-je parcouru trois pages du savant traité, que j’entendis résonner sur l’escalier un léger bruit — si léger, que l’on aurait pu le croire produit par de grosses gouttes de pluie tombant sur les marches. Hélas! il ne pleuvait pas dans l’escalier; — la porte s’ouvrit et livra passage à Boulot, qui s’arrêta sur le seuil, me contemplant d’un air de reproche.
— Qu’est-ce qu’il y a? demandai-je.
— Il y a que t’as pas dit adieu, ni Dieu te bénisse, ni rien, répliqua Boulot.
— Eh bien, adieu.
— Adieu.
— Et Dieu te bénisse.
— C’est ça. Dieu te bénisse.
Papa.

J’avais tort de croire l’épreuve terminée; bien que le visage de Boulot se fût rasséréné, il paraissait attendre autre chose.
— Que te faut-il encore? Comptes-tu rester là jusqu’à demain?
— Non; mais papa dit: Dieu bénisse tout le monde.
— Dieu bénisse tout le monde.
— A la bonne heure!
Et Boulot, tournant sur ses talons, disparut sans songer à refermer la porte.
— Oui. Dieu te bénisse, murmurai-je, quoique tu m’aies déjà causé bien des ennuis. Si les hommes se fiaient au Seigneur comme tu te fies à ton père, les choses iraient mieux et les prédicateurs auraient moins de besogne.
CHAPITRE III.
Table des matières
PREMIÈRE LECTURE. — TÉMOIGNAGE D’AMITIÉ. — LE GROS COFFRE. LETTRE D’HÉLÈNE. — LA CLEF PERDUE.— VOYAGE A PATERSON.
La nuit était si belle, l’air si pur, le parfum des fleurs si doux; le bourdonnement des insectes qui tournoyaient sous les arbres produisait un concert si étrange, que je me sentis peu disposé à poursuivre mes études philosophiques. Persuadé d’avance que la logique de Schillischer me paraitrait un peu sèche ce soir-là, je le laissai de côté pour feuilleter le dernier volume des poésies de Paul Hayne. Je lus ensuite quelques chapitres de l’Histoire des Pays-Bas, par Motley, et il était déjà assez tard quand je me décidai enfin à gagner mon lit. J’admirai en passant mes deux neveux, plongés dans le sommeil de l’innocence, et je me demandai si ces visages calmes et souriants étaient bien ceux de mes tourmenteurs de tantôt. Il va sans dire que je ne fus nullement tenté de les réveiller afin de m’assurer du fait. J’eus soin, au contraire, de m’éloigner sur la pointe des pieds et de me coucher en faisant le moins de bruit possible.
De mon lit, situé juste en face d’une grande croisée, j’apercevais la crête rugueuse et la silhouette d’une montagne qui se découpait sur le ciel semé d’étoiles, tandis que, plus bas, d’innombrables vers luisants brillaient aussi comme des étincelles d’or. Aucun roulement de voiture, aucune de ces mille rumeurs nocturnes qui empêchent les habitants des grandes villes de jouir d’un repos qu’ils ont pourtant bien gagné. Je m’indignai presque en songeant que des personnes sensées, soucieuses de leur bien-être, pussent se résigner à vivre dans cette affreuse cité de New-York, lorsqu’elles avaient à portée un séjour aussi tranquille. Je me mis ensuite à songer à miss Mayton, puis à mon nouveau premier commis, dont plus d’un de mes clients se plaignait; puis ce ne fut plus, dans mon esprit, qu’un mélange confus d’étoiles et de marques de fabrique, de bouquets superbes et de neveux débraillés, de vers luisants et de mauvaises dettes, de billets de chemin de fer et de sukandi; enfin la vision d’un ange habillé à la dernière mode et emporté au galop par une voiture à quatre chevaux vint tout effacer, tandis que je m’assoupissais complètement.
— Ah... ah!... ou... ou... ou... ou!
— Silence! criai-je.
On m’obéit, et je m’endormis de nouveau.
— Ah... ah!... ou... ou... ou!
— Trotty, veux-tu le fouet?
— Non.
— Alors, tais-toi.
— Z’ai pédu ma poupée... peux pas la touver.
— Tu la retrouveras demain.
— Ou... ou... ou! Veux ma poupée.
— Je te dis qu’on te la rendra demain.
— Veux ma poupée tout de suite.
— C’est impossible. Tâche de t’endormir.
— Veux pas domi, veux ma poupée!
Je sautai à bas de mon lit et je m’élançai vers la chambre du coupable; à mi-chemin, je rencontrai la porte entr’ouverte, dont mon front fut le premier à découvrir le voisinage. Je grinçai des dents, et la douleur m’arracha une exclamation peu louable, tandis que je cherchais à tâtons une boîte d’allumettes.
— Oh! t’as dit vilain kénom! s’écria Trotty. On va pas au ciel, quand on dit des kénoms.
— Tu n’iras pas non plus au ciel, si tu hurles comme un possédé pendant toute la nuit. Te tiendras-tu tranquille à présent?
— Oui, mais veux ma poupée.
— Est-ce que tu te figures que je vais parcourir la maison du haut en bas pour retrouver ta satanée poupée?
— Elle est pas tanée. Veux ma poupée.
— Il me semble que je te l’ai donnée avant d’aller me coucher. Où l’as-tu mise?
— Sais pas. Veux ma poupée dans mon dodo.
— Charles, repris-je avec plus de douceur, j’espère que demain, lorsque tu te lèveras, on finira par mettre la main sur ta... chère poupée. En attendant, il faut te résigner. Allons, dors, je vais te recouvrir gentiment.
Je me mis à arranger les draps, sans opposition active de la part du petit insurgé. Faute d’expérience, ou peut-être parce que les gens les plus expérimentés oublient combien le sommeil de l’enfant est tenace, je m’étonnai que la discussion n’eût pas réveillé Boulot. Je me félicitais encore de n’avoir à lutter que contre un seul adversaire, lorsque l’affreuse poupée, source de tant d’ennuis, apparut entre les plis de la couverture. Trotty s’en empara, et une expression de joie ineffable illumina son visage, tandis qu’il s’écriait d’une voix pleine de tendresse:
— Ah! voilà ma chère poupée! Viens à ton papa qui t’aime!
Et l’absurde bébé se montra si enchanté, si prodigue de l’affection qu’il dépensait en pure perte, qu’au lieu de m’incligner, je ne pus m’empêcher de le contempler avec admiration. Mais les artistes eux-mêmes se lassent de regarder le plus beau tableau du monde, surtout quand ils ne sont qu’à moitié éveillés et tiennent à la main une bougie allumée dont un courant d’air fait vaciller la flamme. Je ramenai donc les draps sur les épaules de mon neveu et je regagnai mon lit, où je plaignis mon infortuné beau-frère jusqu’au moment où le sommeil vint me plonger dans un oubli complet des choses d’ici-bas.
«Viens à ton papa qui t’aime.»

Le lendemain, je fus réveillé beaucoup plus tôt que je ne l’aurais voulu par le jour que laissait pénétrer la croisée, dont je m’étais abstenu de fermer les volets. Le chant des oiseaux annonçait le lever du soleil, et l’Aurore aux doigts de rose répandait déjà sur le ciel des teintes qu’un peintre aurait voulu reproduire. Mais quand on s’est couché à minuit, on ne tient pas à saluer l’aurore. Je me hâtai donc de baisser les stores et de tirer les rideaux; puis je me recouchais, heureux de penser que j’allais me rendormir au son d’une musique aussi exquise. Je suis sûr que, ce matin-là, j’accordai mentalement un large pardon à tous mes ennemis, tandis que je tombais dans un délicieux assoupissement. Bientôt mes dispositions charitables s’évanouirent pour faire place à un soudain accès de colère, lorsque je fus réveillé en sursaut par le contact d’une main légère qui effleurait ma joue. Il paraît que ma physionomie prit en ce moment un aspect féroce, car, à peine eus-je ouvert les yeux, que je vis Boulot qui semblait effrayé et sur le point de battre en retraite.
— C’était seulement pour te montrer comme je t’aime, me dit-il d’une voix câline, parce que tu nous as apporté des tas de sukandi. Papa nous laisse l’aimer tant que nous voulons, tous les matins.
— Aussitôt que cela? demandai-je.
— Oui, quand nous voyons assez clair, répliqua Boulot.
Pauvre Tom! J’avais toujours eu de la peine à m’expliquer pourquoi, avec une bonne femme, une fortune plus que suffisante et une conscience pure, il maigrissait à vue d’œil et se montrait plus soucieux qu’à l’époque où nous traversions ensemble les forêts de la Virginie et les marais de la Louisiane. Je comprenais tout maintenant!
Cet enfant, avec son regard et sa voix dont la douceur surpassait celle que l’imagination la plus osée prête aux anges, pouvait sans peine amener les gens à lui sacrifier autre chose-que quelques heures de sommeil. Je me contentai de l’embrasser et de lui dire:
— Tu m’as montré combien tu m’aimes, cela me suffit. A présent, mon vieux, regagne ton lit et laisse-moi me rendormir, si c’est possible. Après déjeuner, je te fabriquerai un beau sifflet.
— Oh! pour de vrai?
Mon ange était en train de redevenir un simple gamin.
— Pour de vrai. Là, sauve-toi!
— Un sifflet avec des trous?
— Oui, mais à la condition que tu vas aller te coucher.
J’entendis le bruit de deux petits pas qui s’éloignaient; je me retournai dans mon lit et je fermai de nouveau les yeux. Bientôt le chant des oiseaux parut s’affaiblir; mes pensées redevinrent confuses; il me sembla que je planais au-dessus de la terre, sur un nuage floconneux, en compagnie de centaines de bébés ayant des traits et des caleçons qui rappelaient ceux de Boulot.
— Oncle Georges!
Le ciel me pardonne la prière que je laissai échapper alors!
— Oncle Georges!
— Attends, mon garçon! Je vais te donner une leçon, pensai-je. Lorsque tu te seras égosillé jusqu’à l’enrouement, peut-être apprendras-tu à ne plus tourmenter l’infortuné oncle Georges, qui commençait justement à t’aimer.
L’assaut.

— Oncle Geor... ges!
— Oui, crie tant qu’il te plaira. Puisque tu troubles mon repos, tant pis pour tes poumons.
Soudain je distinguai, bien qu’elles fussent murmurées par une voix à moitié endormie, les paroles suivantes, qui partaient de la chambre voisine:
— Veux voi touné les oues.
— Qu’est-ce qui te ramène, Boulot? demandai-je avec douceur, tremblant que Trotty ne se réveillât.
— Oncle Georges...
— Quoi?
— Avec quel bois feras-tu mon sifflet?
— Je ne t’en ferai pas du tout. Ça ne m’empêchera pas de couper une baguette bien souple pour corriger un jeune monsieur de ma connaissance qui s’obstine à quitter son lit.
— Ah mais! papa ne nous bat pas avec un bâton. Il nous donne seulement des tapes.
Papa, papa, papa! Quand donc aurai-je fini d’entendre citer papa? Pour peu que cela durât, je risquais de prendre en grippe mon digne beau-frère. Je réussis, non sans peine, à décider Boulot à rejoindre son frère et, malgré ma colère, je parvins à me rendormir. Mais on ne m’accorda qu’un court moment de répit. Bientôt j’eus à subir un double assaut de la part des incorrigibles bébés. Il ne fallait plus songer au repos dans ce dangereux voisinage. Aussi, après avoir réintégré mes neveux dans leur lit, je m’habillai à la hâte et je me réfugiai au fond du jardin, où mon irritation se calma peu à peu. Deux heures après, lorsque je répondis à l’appel de la cloche qui annonçait le déjeuner, je me félicitai d’avoir été si bien inspiré, car Boulot ne m’eut pas plutôt aperçu qu’il s’écria:
— Dis donc, oncle Georges, où étais-tu donc? Nous l’avons cherche dans ta chambre et partout.
Le déjeuner qu’on me servit eût contenté le gastronome le plus exigeant. J’appris dans la suite que ma chère sœur avait rédigé elle-même le menu des repas que je devais prendre durant mon séjour à Hillerest. Comme la conversation échangée à table pouvait être répétée sans nuire à qui que ce fût, je priai Suzanne de rester près des bébés afin de modérer au besoin leur ardeur vorace. Elle distribua les vivres de façon à me convaincre que j’avais eu tort de soupçonner mes commensaux d’abuser de mon inexpérience pour réclamer au moins le double de leurs rations ordinaires. Libre de toute inquiétude, je fis amplement honneur aux plats qui s’étalaient devant moi. Je contemplai même avec un intérêt mêlé de surprise l’agilité infatigable avec laquelle mes neveux maniaient leurs fourchettes. Ils mangèrent d’abord en silence; mais enfin, leur appétit satisfait, leur langue finit par se délier. Trotty commença l’entretien en m’adressant à l’improviste cette proposition saugrenue:
— Onc’ Zeorzes, si tu veux, nous ions séser ma poupée apés dîner et je te feai voi un go coffe plein de zolies soses.
— Trotty est un bêta, interrompit Boulot d’un ton indulgent, il dit dîner au lieu de déjeuner.
— N’aie pas peur, il se corrigera de ce défaut; mais qu’entend-il par go coffe?
— Il veut dire une grande boîte, répliqua l’interprète.
— Bon, j’y suis! Un gros coffre?
— Oui, qui est en haut.
Fouiller dans un coffre, gros ou non; bousculer le contenu d’un tiroir laissé ouvert par mégarde, ç’avait été là une des joies les plus pures de mon jeune âge, joies déjà lointaines, hélas! Les souvenirs qui venaient de se réveiller en moi rendaient un refus impossible. Je répondis donc par un sourire et un signe de tête affirmatif à l’offre de Trotty, qui parut enchanté de la voir si bien accueillie.
— Qu’il est facile, pensai-je, lorsque l’on sait s’y prendre, de faire vibrer la corde sensible dans une âme enfantine! Avec quelle rapidité ce bébé a saisi, rien qu’en contemplant mon visage, une émotion sympathique que ma langue n’a pas eu le temps d’exprimer! Cher petit Trotty, nous aurions pu nous asseoir pendant des années à la même table sans jamais parvenir à nous mieux comprendre; — le hasard veut que tu me parles d’un de nos bonheurs communs, et il n’en faut pas davantage pour nous rattacher l’un à l’autre par les liens d’une affection inaltérable! Ton allusion à ce «go coffe» semble avoir anéanti entre nous toute différence d’âge; je redeviens aussi jeune, aussi naïf que toi, et...
Un affreux soupçon s’empara tout à coup de mon esprit. Repoussant ma chaise, gravissant quatre à quatre les marches de l’escalier, je m’élançai dans ma chambre. Oui, c’était bien de ma malle qu’il s’agissait! Peut-être le lecteur sera-t-il tenté de rire. Pour ma part, j’avoue que le spectacle qui s’offrit à moi me causa un accès de colère épouvantable. Le lien qui m’unissait avec mon neveu se rompit brusquement. Plusieurs mois se sont écoulés depuis ce jour néfaste, et je confesse qu’au moment même de ma mésaventure j’étais incapable d’envisager d’un œil impartial la scène que mon neveu m’avait annoncée d’une voix si joyeuse. Aujourd’hui, je reconnais que, pour rester conséquent avec moi-même, j’aurais dû m’attacher davantage à Trotty au lieu de m’irriter contre lui. Mon âme était allée au-devant de la sienne, tout simplement parce qu’il aimait à fouiller dans les coffres, parce qu’il prenait plaisir à contempler la masse de matériaux confus qui résulte nécessairement d’une opération de ce genre. Ce que je voyais me démontrait que je ne me trompais pas en supposant qu’il existait une similitude frappante entre mes goûts d’autrefois et les goûts actuels de mon neveu. Néanmoins, mes instincts égoïstes empêchèrent le triomphe de la logique, et je cessai d’éprouver pour le petit fureteur la subite admiration que ma découverte avait engendrée.
Le déballage.

Durant mes campagnes, j’avais appris à exercer l’emballage avec une précision qui faisait rentrer cet art dans le domaine des sciences exactes, et ma malle, à mon départ, renfermait une quantité innombrable d’effets. La vanité ne figure point parmi mes défauts; sans cela, je me serais enorgueilli à juste titre, car un connaisseur aurait juré que l’amas hétérogène étalé sur le parquet ne pouvait pas avoir tenu dans un espace aussi restreint.
On devinait à première vue que Trotty était plutôt un amateur qu’un expert. Toutefois son système ne manquait pas d’une certaine unité et sa méthode suffisait pour expliquer comment le volume des objets examinés par lui avait acquis un développement anormal. Lorsqu’on sépare un chapeau de bal du carton destiné à le protéger, ils occupent deux fois plus de place qu’il ne leur en fallait d’abord, même quand le premier contient une paire de bottes et le second une douzaine de cigares nageant dans de l’eau de Cologne. Cette loi physique s’applique également à un nécessaire de toilette dont on a retiré la garniture. Je tenais beaucoup au mien, qui sortait d’une des meilleures fabriques de Paris et dont je ne me servais qu’en voyage. Les peignes, les brosses, les flacons, et cætera, avaient disparu; mon miroir à barbe et ma boîte à rasoirs gisaient sur mon habit de soirée — un habit neuf que je me rappelais avoir emballé avec un soin tout particulier et que je retrouvais roulé en boule. Poussant une exclamation de colère, je saisis le vêtement fripé et cherchai d’une main caressante à effacer les plis. A peine l’eus-je secoué, que je vis rouler à terre — horresco referens — une des infernales poupées... Au même instant une sorte de beuglement résonna du côté de la porte.
Suzanne emmène Boulot.

— Faut pas fai tomber ma poupée. Laisse ma poupée dans son dodo... Ou, ou, ou, ou!
— Mauvais petit garnement, m’écriai-je, j’ai bien envie de te donner le fouet. Pourquoi as-tu touché à ma malle?
— Sais pas.
La lèvre inférieure du coupable, aidée cette fois par un doigt qu’il avait porté à sa bouche, s’abaissa. Je crois que c’est là un spectacle qui aurait inspiré de la pitié à un tigre; mais je n’étais nullement disposé à m’apitoyer.
— Voyons, pourquoi as-tu fait cela?
— Pace que.
— Parce que quoi?
— Ze sais pas.
La discussion fut interrompue par un cri de douleur qui partait du jardin. Je courus à la fenêtre et je vis Boulot avec un doigt couvert de sang à une main et un de mes rasoirs dans l’autre. Il m’expliqua plus tard qu’il avait seulement voulu fabriquer un navire et que le méchant couteau s’était très mal conduit à son égard. Par bonheur la blessure n’avait rien de grave et je l’eus bien vite pansée à l’aide d’un morceau de taffetas gommé. Je venais de terminer l’opération, à laquelle le patient ne s’était pas soumis avec tout le stoïcisme désirable, et de charger Suzanne de veiller sur le blessé, lorsque le cocher-jardinier de Tom me remit une lettre. Je reconnus l’écriture d’Hélène, dont il me semble à propos de donner ici l’épître, en y ajoutant entre parenthèses mes commentaires indignés.
Bloomdale, 21 juin 1875.
«MON BON GEORGES,
«L’idée que tu es là pour veiller sur mes chers bébés me rend très heureuse; cependant, quoique l’on nous fasse fête ici, je regrette souvent de ne pas être auprès d’eux. (Hum, j’en doute; mais, pour ma part, je regrette sincèrement ton absence.) Je tiens à ce que tu connaisses à fond mes trésors. (Merci, je ne les connais déjà que trop!) Rien ne me révolte comme de voir les membres d’une même famille vivre à l’écart et éviter ces chers petits êtres dont l’existence passe presque inaperçue. (Pas quand on oublie de retirer la clef de sa malle, ma chère.) Cette remarque ne s’adresse pas à toi; car tu es le modèle des oncles et j’ai souvent admiré ta patience. Or, puisque tu vas passer deux semaines avec tes neveux, j’ai une faveur à te demander. Dans notre jeune temps, tu parlais sans cesse de phrénologie et des signes infaillibles auxquels on peut reconnaître le caractère des gens, rien qu’à l’inspection de leurs traits ou des protubérances de leur crâne. Tout cela me paraissait bien niais alors; mais si tu y crois encore, étudie les enfants et donne-moi ton opinion. (Ce sont de vrais démons et ils méritent tous deux la potence!)
«Je ne puis me défendre de penser que Boulot est né pour accomplir de grandes choses. Il se montre parfois si absorbé dans ses réflexions, que j’ai peur de troubler sa rêverie. Et puis il possède à un haut degré cet esprit de persévérance dont le manque a seul empêché beaucoup d’hommes éminents de se distinguer davantage. (En effet, j’ai admiré ce matin sa persévérance à troubler mon sommeil.)
«Quant à Trotty, je crois qu’il y a en lui l’étoffe d’un poète, d’un musicien ou d’un peintre. (Cela ne m’étonnerait pas; tous les vauriens font de la peinture ou jouent du cornet à piston afin d’avoir un prétexte pour flâner.) Lorsqu’une idée s’empare de lui, il ne la lâche pas aisément. (Oh non! témoin son «veux voi touné les oues».) Il n’a pas la ferveur sublime de Boulot, mais il peut s’en passer; la force irrésistible qui l’entraîne vers le beau compense cette lacune. (Voilà Trotty disculpé,—ma malle était trop belle!) Mais je te donne mes impressions et ce sont les tiennes que je désire avoir, car tu seras à même de juger avec plus d’impartialité que moi. (Trop modeste, en vérité ! )
«Je t’assure que c’est une grande joie pour moi de songer à tous les livres que tu as déjà dû lire, grâce à mon heureuse inspiration, et j’espère que tu ne tarderas pas à me donner de bonnes nouvelles de mes chéris. En attendant, embrasse-les bien de la part de papa et de maman.
«Ta sœur affectionnée,
«HÉLÈNE.»
Jamais la lecture d’une lettre ne m’a causé autant d’irritation; jamais non plus je n’ai songé avec autant de plaisir à la réponse qu’il me faudrait griffonner. Je me promis d’adresser à ma sœur une épître qui serait un chef-d’œuvre d’observation analytique et un modèle de franchise.
La rédaction du chef-d’œuvre n’avait rien d’urgent; mais je ne voulus pas ajourner certaine mesure défensive que je m’étais décidé à prendre. J’appelai Suzanne et je lui demandai la clef de la porte qui séparait ma chambre de celle des enfants.
— Trotty l’a jetée hier dans le puits, monsieur, me répondit-elle.
— Y a-t-il un serrurier dans le village?
— Non, monsieur; il faut aller jusqu’à Paterson pour en trouver un.
— Y a-t-il un tournevis dans la maison?
— Oui, monsieur.
— Allez me le chercher, et dites à Mike d’atteler tout de suite pour me conduire à Paterson.
On m’apporta le tournevis, je détachai la serrure, que je mis dans ma poche, et je montai en voiture après avoir donné ordre au cocher de me mener à Paterson par le chemin de la colline, une des plus belles routes des États-Unis.
— Paterson! s’écria Boulot qui arriva au même instant, suivi de son frère. Quelle chance! Il y a un monsieur qui vend du sukandi, à Paterson. Viens, Trotty!
— Si vous comptez que je vais vous emmener, pensai-je, vous comptez sans votre hôte. Votre éternel bavardage gâterait tout le plaisir de ma promenade... Eh bien, partons-nous, Mike? ajoutai-je tout haut.
A peine la voiture se fut-elle ébranlée, qu’un double cri de détresse retentit. Jamais je n’ai entendu un hurlement plus lamentable; on eût juré que les roues passaient sur le corps des bébés. Ce ne fut pas sans effroi que je mis la tête à la portière. Boulot et Trotty n’avaient aucun membre cassé. Au contraire, ils couraient comme des dératés, sans cesser de lancer des cris qui prouvaient que leurs poumons étaient aussi intacts que leurs jambes. Mais quels visages désolés! Comment ne pas se laisser attendrir par le spectacle d’une douleur pareille? Je sentis que je n’aurais pu m’éloigner sans eux, lors même qu’ils eussent été affligés de la petite vérole. Le cocher s’arrêta de sa propre autorité ; il paraissait connaître les façons d’agir des enfants et le résultat ordinaire de leur bruyante tactique. Bref, j’aidai Boulot et Trotty à grimper dans la voiture, non sans demander au ciel de me tenir compte de cet acte d’abnégation. Lorsque nous eûmes gagné la route qui longe la colline, la bonté dont j’avais fait preuve me sembla de plus en plus méritoire, car le tableau qui se déroulait sous mes yeux était vraiment admirable. Grâce à la pureté transparente de l’atmosphère, on apercevait, au delà d’une dizaine de villages, la grande métropole, le cimetière silencieux de Greenwood, la baie, le détroit, les deux rivières argentées qui serpentaient à travers le paysage; on distinguait même l’Océan au sud de Brooklyn. De merveilleux effets d’ombre et de lumière, des masses pittoresques composées de bâtiments dont la distance formait un tout confus; de sombres manufactures métamorphosées en palais radieux par les rayons de soleil que renvoyaient leurs vitres enfumées; d’immenses navires qui, vus de si loin, ressemblaient à des canots. Aucun signe de vie. Tout cela me rappelait les descriptions de ces villes enchantées qui abondent dans les contes de fées. L’illusion fut complétée par l’aspect fantastique de la toiture du nouvel hôtel des postes de New-York, qui resplendissait au centre de la ville...
— Oncle Georges...
— Ah! je savais bien que le plaisir de cette promenade serait gâté.
— Oncle Georges!
— Je t’écoute, Boulot.
— Je trouve que ça ressemble au ciel.
— Qu’est-ce qui ressemble au ciel?
— Mais tout ça. Je veux dire d’ici à cet autre ciel là-bas où il n’y a plus rien. C’est là, n’est-ce pas (il me désigna du doigt le toit vitré d’un atelier de photographie), où ça brille tant, que le bon Dieu demeure? C’est là-bas aussi — le doigt changea de place — qu’on a mis mon petit frère Tom.
— Tom s’est endomi dans une boîte et le bon Dieu l’a empoté au ciel, murmura Trotty, condensant en une seule phrase tout ce qu’il savait de la mort; puis il éleva la voix et s’écria: Onc’ Zeorzes, quand ze seai grand, z’auai des sevaux et une voitu et s’iai padessus les maisons et padessus tout, et tu viendas avec moi, si tu veux.
— Trotty, tu es un idéaliste.
— Ze suis pas un daliste.
— Trotty est un bêta, dit Boulot avec beaucoup de gravité. Il croit que les angles ont des ailes.
— Il y a beaucoup de gens de son âge qui pensent qu’ils en ont, Boulot.
— Moi, je crois pas, parce que si Tom en avait, il viendrait souvent m’embrasser. Il riait toujours quand je sautais pour l’amuser. C’est égal, je voudrais bien le voir.
— Tu as Trotty.
— Il n’est pas-toujours sage.
— Pas toujours, j’en conviens, Boulot, répliquai-je en songeant à ma malle et au but de ma promenade.
— Papa dit que je devrais pas être fâché, parce que Tom est avec le bon Dieu, continua Boulot. Oncle Georges, as-tu jamais vu le bon Dieu?
— Non, Boulot; mais, lorsque j’étais soldat, j’ai été plus d’une fois assez près de le voir, si, comme je l’espère, je méritais d’aller au ciel.
— Eh bien, moi, je l’ai vu. Je le vois. quand je regarde là-haut et qu’il n’y a personne avec moi.
Mike se retourna sur son siège et murmura, en faisant le signe de la croix:
— Il est toujours à dire de ces choses-là.
En effet, c’était merveilleux. Le visage de Boulot semblait trop pur pour appartenir à ce monde, tandis qu’il continuait à formuler ses opinions sur le ciel et sur ceux qui l’habitent. Quant à Trotty, sa langue ne se reposait pas non plus, bien qu’il eût le bon goût de ne pas trop élever la voix. Mais ses expressions me parurent si drôles, que je le pris sur mes genoux afin de mieux saisir le sens de ses paroles. Ma conscience m’adressa même des reproches au souvenir du brouillon que j’avais mentalement rédigé en réponse à la lettre d’Hélène. Cependant ni l’originalité des idées de Trotty, ni le mysticisme précoce de Boulot ne purent me faire oublier pourquoi j’étais venu à Paterson. Je trouvai un serrurier qui se chargea de fabriquer sans retard le pendant de la clef qu’il s’agissait de remplacer et qui devait me protéger contre de nouvelles incursions par trop matinales. Cette précaution prise, je me laissai entraîner vers la demeure du «monsieur» qui vendait du sucre candi et d’autres provisions du même genre; puis nous nous dirigeâmes vers la fameuse chute d’eau de Paterson. Les bébés m’assaillirent de questions, pendant que j’admirais de loin la cataracte. Quoique le bruit du torrent m’empêchât de distinguer un seul mot de ce qu’ils disaient, ce fait ne ralentit en rien leurs efforts. En passant, j’entrai dans la buvette de l’hôtel afin de réparer un oubli; car j’avais négligé d’emporter quelques-uns des excellents cigares de Tom, dont la provision diminuait avec une rapidité qui aurait effrayé Hélène et qui me faisait craindre qu’elle n’eût, à son retour, à sacrifier une troisième robe. Il ne me fallut certainement pas plus de dix minutes pour allumer un des cigares que je venais de choisir et pour demander quelques renseignements topographiques; mais lorsque je me retournai, mes compagnons n’étaient plus là. J’avais laissé Mike à l’entrée du village avec la voiture. Je lui avais donné pour mission de surveiller l’exécution de la clef et de me l’apporter. Je cherchai en vain autour de moi, — pas de bébés. Tout à coup, à peu de distance des bords de la chute, mon regard tomba sur deux disques jaunes qui brillaient au soleil et je reconnus les chapeaux de toile cirée de mes neveux; puis, ce fut avec une épouvante indicible que je vis, entre les disques et l’abîme, deux petits êtres couchés sur le sol. Un tremblement nerveux s’empara de moi; je respirais à peine et je n’osais crier, de peur de les effrayer, si par hasard le son de ma voix arrivait jusqu’à eux. Je m’élançai, me désespérant et priant tour à tour. Boulot et Trotty, étendus à plat ventre, regardaient par-dessus la falaise. Je m’approchai doucement, je me jetai par terre et je saisis un pied de chacun des bébés.
Au bord de l’abîme.

— Oh! oncle Georges! me cria Boulot dans le tuyau de l’oreille, tandis que je le secouais et l’embrassais par intervalles, je m’ai penché bien plus loin que Trotty.
— Oui, mais ze m’ai pensé pas mal tout de même! riposta Trotty, comme pour se justifier.
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